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Maréchal des logis en chef

LE ^PESTIGE DE L'DNIFORME. 73

d*esprit qu'elle. — Ahl ça, tas de nigauds, aurezvous bientôt fini? Qu'est-ce qui vous coule donc dans les veines? Vous auriez plutôt fait de manger l'avoine que vous donnez à vos chevaux. — Voilà qu'ils ont fini. Ce n'est pas malheureux. Je vais te présenter à quelques officiers du régiment qui t*emmëneront dîner, et à qui je recommanderai dç te distraire. Ils ne sont pas amusants, par exemple 1 Mais, que veux-lu, mon pauvre vieux? dans les circonstances déplorables où nous sommes, on fait ce qu'on peut^iet on prrcnâ ^çe. qu'on.4KCiuYe. » ^ t

Bory ne m'avait pas débité ce lonig' discours d'une seule haleine. Tout en parlant, il s'était porté sur différents points, et j'avais dû suivre ses évolutiofis qui, quelquefois, avaient été très-rapides. J'étais donc un peu essoufflé, médiocrement satisfait de ce qu'il venait de m'apprendre, et .très-désireux de m'asseoir. En général, les gens à cheval ne se préoccupent point assez des gens à pied . .

Tous ses ordres étant donnés, il appela par leurs noms deux officiers, un capitaine et un lieutenant, qui, comme lui> étaient encore en selle, et il me présenta à eux. Il leur avait sans doute déjà parlé de moi. Ils daignèrent me sourire du haut de leurs montures , et protestèrent qu'ils ne négligeraient rien pour me faire passer le temps agréablement. Je m'inclinai avec reconnaissance. Après quoi, Bory, m'ayant cordialement serré la main, me planta là

et partit au galop dans la direction du Grand-^Mourmelon.

Mon nouveau capitaine et mon nouveau lieutenant mirent pied à terre. Le premier était gros, le second était fluet. Celui-ci né parlait que de femmes; celui-là que de politique : ils en parlaient à peu près de la même manière. Ils me tirent boire da madère et de l'absinthe, en attendant le dtner, et, comme j'eus l'air de m'intéresser à leur conversation et que je ne les contrariai en rien, ils jugèrent que j'étais un garçon d''esprit et ils eurent la politesse de me le faire comprendre.

Ils m'avaient tout de suite conduit k leur mess. C'est une grande salle en planches, fort ingénieusement décorée, ma foi, et dont la table en fer-à-> cheval peut recevoir une centaine de convives. Le repas fut très-gai, très-bruyant; la cuisine était parfaite, les vins très-forts. Je mangeai et je bus comme un vrai troupier ; je parlai femmes et politique avec mes voisins, je leur prédis qu'ils iraient en Pologne, et, quand ou sortit de table pour prendre le café, j'étais extraordinairement animé. Pendant que nous savourions la divine liqueur dans de grands verres allongés qui me charmaient par leur forme et par leur dimension, quelques jeunes officiers vinrent se grouper autour de nous. C'est alors que j'entendis des histoires curieuses. Ces messieurs me racontèrent les aventures de quelques dames de la ville

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Toù ils venaient, je dirais de toules les dames, si je parlais comme eux ; mais en ces sortes de choses, et même après boire, je ne crois jamais que la moitié de ce qu'on me dit.

Il était près de dix heures quand je pensai à me retirer. Mon capitaine et mon lieutenant Toulaient absolument me reconduire ; je ne le permis pas, car ils en étaient incapables. Par bonheur, il faisait un clair de lune superbe. L'air frais de la nuit calma peu à peu l'effervescence de mon cenreau, et cependant il était fort tard quand je rentrai auPetit-Mourmelon, et beaucoup plus tard encore quand je parvins à re^^ connattre la maison où j'avais retenu mon gtte.

Je dormis la grasse matinée. 11 était midi lorsque je m'éveillai. J'étais éreinté, j'avais la tête lourde, mes yeux étaient blessés de l'éclat du jour qui pé« nétrait à flots dans la chambre. Peu à peu, toutefois, mes idées se dégagèrent de l'atmosphère épaisse où elles flottaient; je me rappelai les divers incidents de la veillci mon arrivée au camp, la prompte dis-

parition de Bory, mes deux nouvelles connaissances, le gros capitaine et le mince lieutenant, et enfin mon dîner avec les lanciers. S'il faut être franc, ce souvenir trop récent ne me fut pas agréable. Mes compagnons de table avaient perdu tout leur prestige. Leur gaieté me paraissait brutale; leurs bons mots me revenaient à l'esprit comme des grossièretés, leurs 'impertinences sur les femmes comme d'outrecuidants mensonges, et je ne voyais plus même, dans leur désir de faire la guerre» qu'une aveugle ardeur de détruire et de verser le sang. J'étais entré trop brusquement dans le vif des habitudes militaires, j'en étais tout de suite écœuré. Je ne faisais plus la part qu'on doit faire à l'homme d'action; je le jugeais indépendamment de la vie qu'il mène et des rudes devoirs qu'il remplit. Je ne réfléchissais plus que ses loisirs ne peuvent ressembler aux nôtres, que sa seconde nature finit toujours par dominer la* ()remière, et qu'il doit conserver, dans le repos même,' un peu de cette fougue qui l'entraîne et qui le sou lient au moment du danger. « A quoi bon, me disais-je, venir chercher au milieu d'un camp des impressions qui élèvent l'âme et qui la transportent dans les régions de la poésie? Ne savais-je pas ce qui ennoblit le métier des armes, n'étais-je pas un admirateur assez passionné du dévouement guerrier, et fallait-il exposer quelque rêve, prêt à éclore, au choc violent de cette réalité ? »

« Je me reprochais d'avoir écouté Bory, je me demandais s'il né vaudrait pas mieux m'en retourner comme j'étais venu, et mon imagination, avide de contrastes, s'envolait déjà vers quelque paisible retraite an coin d'un bois, ou sur quelque falaise solitaire au bord de l'Océan.

Comme j'en étais là, on frappa à ma porte. Je criai d'entrer. G'étaîit mon lieutenant de zouaves, c'était Pierre d'Avarey.

A son seul aspect une révolution se fit en moi, toutes mes mauvaises impressions se dissipèrent. Je n'avais vu jusqu'alors au camp que des soldats, je me retrouvais tout à coup en présence d'un homme.

« Nous sommes arrivés ce matin, me dit-il, et j'ai appris, par hasard, que vous aviez dîné hier avec les lanciers. Gomme on ne savait ce que vous étiez devenu, je me suis mis en campagne, et j'ai fini par vous découvrir.

— Je vouséri sais d'autant plusdegré,lui répondisje, que je commençais à me demander ce que j'allais faire ici tout seul, et que j'étais déjà tenté de partir. Bory a été relancé, en amvant, par une de ses maîtresses; il en attend une autre, et vous concevez bien qu'en dehors de ses heures de service il aura fort peu de temps à m'accorder.

— J'ai plus de loisir que lui, reprit-il, et je vous prie de m'accepter encore pour son remplaçant. »

7ë US PRESTIGE DE L'UNIFORME.

Jd lui dis que je racceptais de grand cœur et que c'était un plaisir pour moi d*ëtre son obligé. Il fut convenu que nous dînerions à mon auberge, que nous passerions la soirée ensemble, et que ma seconde visite au camp n'aurait lieu que le lendemain.

Après le dîner, la grande chaleur étant tombée et une brise rafraîchissante nous invitant à la promenade, nous sortîmes et nous nous dirigeâmes vers la petite rivière qui coule non loin de là.

Notre conversation tendait à quitter la terre. Elle s'éleva peu à peu jusqu'aux questions les plushautes. La nuit, le grand air, la solitude, nous disposaient aux confidences. Je ne cachai rien à Pierre de ce qui pouvait Tintéresser dans ma vie, et je plongeai bientôt jusqu'au fond de son &me, et j*y vis» comme dans un miroir de la mienne, l'amour de ses semblables et le respect du créateur. Or, je ne connais pas pour la divinité de plus noble autel que le cœur d'un soldat. J'étais religieusement ému, je sentais que cette heure cimentait entre nous une sainte et forte amitié. Pierre me parlait comme à un frère de son choix, avec une expanision, avec une abondance auxquelles sa nature discrète prêtait encore plus de prix, et tout en l'écoutant, je ne pouvais m^empêcher de lui témoigner combien j'étais étonné qu'il eût acquis, si jeune, tant de sérieux dans le caractère, tant de solidité dans l'esprit*

« Ce ne sont pas les années, me dil^il, c'est le

genre de vie qu'on mène qui vous mûrit, qui vous vieillit plus ou moins vite. Je n'avais pas quitté Saint-Gyr, qu'une liaison, formée trop facilement, grâce à mes relations de monde, m'avait déjà donné beaucoup à réfléchir. A peine sorti de l'école, je m'aperçus que je n'étais pour la dame qu'un passe* temps tout au plus. Un grand gaillard, capitaine de cuirassiers, qui était, comme moi, reçu chez elle, me défendit de me rendre à un bal de l'Opéra où je devais la rencontrer. Il en résulta un duel, et, pour moi, un grand coup d'épée en pleine poitrine. Je restai trois semaines au lit, sans avoir aucune con* science de mon état : ce sont trois semaine^ qui ont été littéralement retranchées de mon existence; mais, au bout de deux mois, j'étais guéri, et le duel recommença. Cette fois, je n*attrapai qu'une légère blessure à la main, et j'eus la satisfaction, qui n'est pas gaie, je vous assure, de tuer mon adversaire. Joli début dans la vie, n'est*ce pas ? Bientôt après, je fus nommé sous^ieutenant, le m'embarque à Mar-* seille, j'arrive à Alger, et vite, sans me laisser le temps de respirer, on m'envoie, à l'entrée du grand désert, occuper un poste chargé de protéger le service des dépêches. J'étais là avec une vingtaine de spahis, c'est-*à-dire entièrement seul, entièrement livré à moi-même, le désert par devant et par derrière, nul espoir de rencontrer un être humain qui pût me comprendre, sans autre ressource enfin que

la chasse et l'étude. Or, les journées et les nuits sont longues sous la tente; on ne peut pas toujours chasser, toujours lire : on rêve et on médite. La méditation, dans ces lieux-là, produit de plus riches moissons que dans les villes. Tous'nos grands généraux modernes ont passé par cette épreuve de la solitude africaine et en sont sortis plus forts, plus complets, plus sûrs d'eux-^mêmes. Je ne sais ce que l'avenir me réserve, mais je puis vous affirmer que, si mon premier duel m'a supprimé trois semaines de vie, les cinq mois passés au désert m'ont compté double, et qu'en revenant à Alger je me sentais revivifié, régénéré en quelque sorte, et plus apte, au physique comme au moral, à profiter des chances qui s'offriraient à moi. »

Il y avait plus d'une heure que nous marchions; nous nous assîmes sur un tronc d'arbre, et, changeant soudain de sujet, nous remarquâmes combien le clair de lune sied mieux que l'éclat du jour à l'aridité de cette campagne. Les tons blancs dn sol s'harmoniaient avec les blancs rayons et faisaient mieux ressortir le profond azur du ciel. Trois ou quatre saules au pâle feuillage, des ormes maigres, un bouquet de pins étaient devant nous ; la rivière se déroulait brillante par intervalles, et, au milieu du silence universel à peine troublé par quelques chants lointains, on entendait l'eau qui clapotait doucement suf son lit de craie.

Comme Pierre se taisait, mon esprit se reportant tout à coup aux circonstances qui m'avaient mis en rapport avec lui, je lui demandai s'il avait fait causer son sergent, ainsi qu'il me Pavait promis, et s'il avait quelque chose à m'apprend re sur le comple de Rose Dubois.

Il resta un moment sans répondre. Puis, d'une voix toute différente de celle qu*il avait prise jusqu'alors, d'une voix vibrante et presque dure :

« Je vous assure, dit-il, que vous vous êtes trompé. Votre imagination de poète a prêté à cette fille une fierté d'âme et des qualités morales qu'elle n'a point. Elle est belle sans doute, d'une beauté dont on ne lui tient guère compte dans le milieu où elle vit, car la délicatesse des formes est peu appréciée pur nos troupiers; mais c'est une créature de la pire espèce. Elle est la maîiresse du sergent. Elle avait appartenu auparavant à quatre ou cinq de ses hommes ; il m'a tout conté lui-même. Je vous épargne un*rfcit qui achèverait de vous désenchanter. Quand nous étions au MontrValérien, elle se trouvait toujours sur notre passage, on l'avait surnommée Valouette, parce qu'elle arrivait dès le matin. Elle s'attachait à nos pas, elle nous suivait pendant des lieues. Plusieurs fois je fus obligé de la faire chasser. Je n'avais jamais très- bien vu sa figure, c'est pourquoi je ne l'ai pas reconnue hier. Je me suis informé, c'est bien elle. Mais laissons cela.

Il me répugne, en vérilé, de vous parler de cette fille, maintenant que je puis aborder avec vous des sujets qui sont plus dignes de nous occuper.

— Je suis prêt à vous entendre, mon cher ami, sur quelque sujet que vous choisissiez. Mais j*ai peur que vous ne soyez pas aussi vieux, c'est-à-dire aussi mûr que vous le croyez, puisque vous manquez d'indulgence pour ce qui en mérite le plus,— la faiblesse de la femme.

— J'ai de l'indulgence pour la faiblesse, et non pour le dévergondage.

— Qu'enlendez-vous par dévergondage?

— Nous nous comprenons de reste. Regardez plutôt comme la lune est claire en ce moment.

— Admirable! Mais je l'admire encore quand elle brille derrière un nuage, si noir et si difforme qu'il soit. »

Notre conversation continua ainsi, tantôt grave, tantôt souriante. Il ne me fit pas pourtant les confidences qu'il m'avait annoncées : l'âme, toute prôte à s'ouvrir, a des appréhensions suprêmes et recule l'heure de se livrer. Au lieu de le presser, je parlai, le premier, de retourner au village. Il me reconduisit jusqu'à mon auberge, et, quand je lui eus promis que je serais le lendemain de bonne heure à son quartier, il me jeta un dernier adieu amical et s'éloigna.

Pierre m'a fait parcourir ce matin toute la partie du camp que je ne connaissais pas. J*ai visité les différents quartiers, la ferme impériale, le pavillon de l'État- Major, celui de l'Empereur, l'autel en plein air où l'on dit la messe le dimanche ; j'ai admiré le bel ordre qui règne partout et ces ornements inultipliés, ces décorations ingénieuses qui tempèrent la sévérité du tableau. Les jardins surtout m'ont charmé. La grâce de la nature s'épanouit à l'aise à côté du formidable appareil de la puissance de l'homme. J'ai remarqué aussi quelques statues, quelques vases, des bas-reliefs en terre ou en craie, qui sont l'ouvrage de nos soldats et qui révèlent un vrai sentiment de l'art.

J'ai passé toute l'après-midi au camp : il n'y a pas eu moyen de sortir, la chaleur vous suffoquait, et, tout en restant immobiles, nous étouffions sous notre abri de toile. Mon hôte m'a allégé le poids de ces lourdes heures. Son camarade de tente, lieutenant comme lui, un brave garçon tout rond, qui ne

manque pas d'esprit, m'a conté des histoires fort amusantes sur la ménagerie des zouaves, c'est-à-dire sur les chiens, les chats, les singes, les perroquets ou les corneilles qu'ils emmènent partout avec eux. Quelques autres jeunes officiers sont venus. L'entretien a roulé, bien entendu, sur les guerres passées et futures, principalement sur ces dernières. On a discuté toutes les chances de rupture avec les diverses puissances de l'Europe, on a lancé des ultimatums, on a causé avec une verve toute française, et aussi avec cette pointe de rudesse militaire qui m'avait choqué d'abord, mais â laquelle je m'accoutume, et qui me plaît maintenant. C'est comme un bruit de fer qui accompagne les motfe et qui leur prête une sonorité toute particulière.

Nous avons dîné à la mess des zouaves qui vaut bien celle lîès' lanciers, et lé repas a été J)eaucoup plus agréable pour moi; Tout dépend en cela de nos voisins de tkbl'eV Or, mon gros capitaine et mon mince lieutenant d'avaiit-hîér ne peuvent entrer en comparaison, sous aucun rapport, avec Pîei^f e d'Avarey et son camarade. Décidément, je n'ai pas eu de chance avec les lanciers. Puis j'ai toujours sur le cœur la nàanière dont mon ami Bory m'a platité là.

11 est environ dix heures du soir, je rentre seul

SOUS la tente avec Pierre. Il allume une sorte de lanterne qui lui sert de lampe, et nous nous asseyons en face l'un de l'autre, la table entre nous,

Avez-vous jamais pénétré dans la tente d'un lieutenant ? La description n'en sera pas longue.

A l'entrée, la toile est relevée comme une espèce d'auvent, et c'est là qu'on se tient de préférence, car, à l'intérieur, pour peu qu'on s'écarte de la ligne droite, on coyrt risque de se heurter contre les par rois inclinées. Une ficelle traverse la tente dans toute sa longueur, et su^ cette ficelle pendent Ie3 pantalons,, les tuniques^ les sabre;s,^ etc., Q'est le vestiaire. L'ai^eublement se compose d'une petite table, dont le pied a la, forme d'un X, et de (}eux pliants de I^ plus antique simplicité. Un lit à droite, un lit à gauçbç, et c'est tout.

La nature est calme autour de nous; on n'entend pas . même les bruits vagues de la solitude : on sent que ce silence est l'œuvre des hommes,, et que les hommes veillent pour qu'il ne soit point troublé.

« Plus je réfléchis, me dit Pierre, plus'je trouve singulières les circonstances dans lesquelbes nous nous sommes rencontrés. Vous vous rappelez qu'au moment où vous êtes entré chez moi à Ghâlons, j'étais en train de lire une lettre que j'ai cachée précipitamment, et que je vous ai demandé ensuite la permission d'achever? £)i bien! de la réponse que

je dois faire à cette lettre, que je vous communiquerai tout à l'heure, dépend tout mon avenir, et nonseulement mon avenir d'homme, mais aussi mon avenir de soldat, « Je n'ai point encore aimé, je n'ai jamais éprouvé

par moi-même ce que c'est qu'un amour véritable, et pourtant j'ai vingt-sept ans passés. Je ne prétends

pas vous donner à penser que mon cœur est entièrement vierge. J'ai eu des velléités, des semblants de passion; je me suis dit bien des fois : « Je crois « que je vais aimer.» Mais, en définitive, je n'aimais pas. Quoique je sois très-sensible au beau, jamais l'admiration ardente que j'ai eue pour le détail ne m'a aveuglé sur l'ensemble. Ainsi j'ai été fou d'une oreille pendant quinze jours : la personne à qui elle appartenait était charmante sans doute, mais je ne voyais que son oreille. J'ai de même adoré une superbe chevelure blonde et deux yeux verts qui n'appartenaient point à celle qui possédait les cheveux. Toutes les femmes que je vois me plaisent par un certain côté; il est rare que je ne découvre pas en elles une perfection quelconque, et je m'attache à cette perfection. Mes maîtresses ont pu me croire souvent fort épris d'elles. Mais, encore une fois, je n'ai jamais perdu la tête, je n'ai jamais subi leurs caprices, je n'ai jamais souffert de leurs infidélités plus ou moins flagrantes, et j'ai pris trèslestement mon parti quand une porte qu'on m'a-

vait ouverte trop facilement s'est tout à coup referai ée

« Je dois néanmoins vous avouer une faiblesse : si je ne sais pas aimer, je suis très-sensible à Tamour que j'inspire ou que je crois inspirer. Une affection véritable me touche; il semble que je respecte chez autrui ce que je ne puis, ce que je voudrais ressentir moi-même. J'ai été plus d'une fois cruellement détrompé de ces belles passions dont je croyais être Tobjet, et j'ai reconnu le mensonge ià où j'avais vu la sincérité; mais Texpérience n'y peut rien, la nature est la plus forte, je me laisse toujours prendre au même piège, et je suis sûr que, si je dois connaître l'amour, ce sera pour quelqu'un qui aura commencé par m'aimer. Or, je pense, j'ai lieu de penser qu'une jeune fille du monde, pure et belle comme les anges, hardie par son innocence même, a conçu pour moi.... Je me confie à vous un peu trop tôt ; mais je sens que vous êtes déjà et que vous deviendrez de plus en plus mon ami, ety d'ailleurs, j'ai besoin de conseils et de secours. Ëcoutez'moi donc. Seulement, approchezvous davantage; j'ai peur que la nuit même, cette confidente discrète, ne partage mon secret avec vous. — Attendez. Il me semble qu'on rôde autour de la tente.... Non, ce n'est personne. Eh bien donc, comme je vous le disais, je la voyais quelquefois chez son père, c'est-à-dire dans sa famille. Elle pa-

raîssait ine regarder avec plaisir, et naturellement mes regards répondaient aux siens. Un soir, pendant une polka, je crus, je m'imaginai qu'elle me serrait la main ; par un mouvement involontaire, je la pressai contre moi-même, et, comme nous passions, tout en polkant, d'un salon dans un autre, mes lèvres efQeurèrent son front.... Je vous répète que je ne suis pas certain qu'elle m'ait serré la main ; elle a pu penser que j'avais pris l'initiative, que je lui avais fuit une déclaration muette, tandis que je n'avais obéi qu'à un mouvement de tendre pitié, si ce mot pitié ne vous parait pas trop ambitieux. Depuis, je l'ai revue dans des bals, dans des fêtes, mais j'ai toujours évité de danser avec elle ; je ne dansais pas avec d'autres, il est vrai, je me relirais après l'avoir saluée. Une seule fois, dans tm cotillon (je ne l'avais point aperçue de toute la soirée), je fus obligé de faire avec elle quelques tours de valse. J'osais à peine tenir sa main dans la mienne; mais sa figure était radieuse, j'étais ému de sa joie, et elle le remarqua peut-être.... Il ne s'eât point passé autre chose entre nous. J'avais eu des rapports d'affaires avec son père, il m'avait même rendu un service. Il m'invita deux fois à dîner; je trouvai des prétextes pour refuser. C'est sur ces entrefaites que je suis parti pour Châlons. Je vous confie là des secrets qui n'en sont pas, mon récit manque de consistance, il peut n'y avoir dans tout cela que ce que

mon imagination y a mis. Jurez-moi pourtaiit que ces aveux raçteronl ensevelis en vous», et que vous ne m'exposerez pas à rougir de ce qu'on pourrait qualifier chez moi de folie présomption.

— Soyez tranquille, je ne vous trahirai que si vous me le permettez.

— Vous croyez peut-être que je suis amoureux à mon insu? Eh bien, vous vous trompez. Je ne penserais seulement plus à cette belle enfant, si je ne me flattais tout bas qu'elle m'aime et qu'elle souffre à cause de moi* Vous m'obligeriez beaucoup et je vous garderais une éternelle reconnaissance , si \ous pouviez me prouver qu'elle ne m'aime pas. »

Je me tais, je connais ces contradictions bizarres entre le vœu exprimé tout haut et celui qu'on forme tout bas. pauvre cceur humain, tu€s toujours le même! «Prouvezt-moi que jci ne suis pas heureux, et je vous remercierai. ■» Non,. mon brave lieutenant, vous ne me remercieriez pas, et, si j'avais réellement la conviction que vous n'êtes pas aimé, je me garderais bien de la laisser paraître, car votre liberté reconquise vous semblerait moins douce, à" coup sûr, que votre liberté perdue.

Il reprend au bout d'un moment :

« Ce qui m'étonne, c'est que je n'ai jamais tant pensé à Berihe que depuis cette visite que nous avons faite ensemble à Thôpital. Ses traits, sa taille svelte, sa jolie main, sont là, dans l'air, devant mes

yeax^et jevois en même temps.... Vous vous rappelez que j'ai été frappé d'une ressemblance que vous m'aviez signalée, du reste. Mais je vous avoue que je me sens humilié en songeant que Berthe peut ressembler en quelque chose à une créature de cette espèce. »

Je ne croyais pas que le souvenir de Rose Dubois seiait évoqué entre nous dans cette soirée. Frappé pour la seconde fois du ton âpre de Pierre en me parlant d'elle, je le regarde comme pour chercher l'explication d'un mystère qui m'échappe. Tant de sévérité n'est pas naturelle. Que lui a-t*elle donc fait? 11 me semblait que, dans sa dégradation même, il suffisait de l'avoir vue pour s'intéressera elle, pour la plaindre au moins. Je m'étais bien trompé à l'hôpital! Gomment avais*je donc interprété ce long regard qu'ils avaient échangé à travers un rayon de soleil ?

Pendant que je réfléchis, Pierre tire de sa poche un portefeuille, y choisit une lettre qu'il déplie lentement, et me la présentant :

* « Lisez, » dit-il.

C'est la lettre de M. Sauveroche. La première page, que je parcours de l'œil, ne m'apprend rien ; la seconde, pas davantage. Il s'agit d'un soldat qu'on recommande à son chef. Mais la troisième page, qui aurait dû être la première, me donne tout de suite à penser que la susdite recommandation

n'est qu'un prétexte et que le véritable objet de la lettre est beaucoup plus important. Après quelques réflexions préparatoires, M. Sauveroche demande au jeune lieutenant s'il a l'intention de se marier. On aurait, en ce cas, à lui proposer un parti fort avantageux. Seulement, on exigerait qu'il renonçât à l'état militaire; ce serait une condition sine qua non,

a C'est une ouverture que je suis chargé de vous faire, ajoute le riche financier; ne vous hâtez point de me répondre. Réfléchissez pendant une quinzaine de jours, consultez- vous, consultez aussi votre mère, dont ralliance que j'ai en vue pour vous comblerait certainement tous les vœux. J'ai eu avec elle, lors de son dernier voyage à Paris, une conversation qui uie permet de vous parler ainsi. Je ne vous en dirai pas davantage aujourd'hui, mais je suis prêt à vous fournir de plus amples renseignements, si vous le désirez. »

a Eh bien ? me demande Pierre en reprenant la lettre.

— Eh bien! mon cher ami....

— Quelle est votre idée ?

— Mon idée est la vôtre.

— Vous croyez donc possible que M. Sauveroche ait songé à moi pour sa fille ? II peut aussi bien s'agir d'une autre personne.

— Avez-vous pris envers une autre quelque engagement du même genre?

— Ne plaisantez pas, je vous en conjure. Je suis au désespoir. Je n'ai pris aucun engagement, du reste. Ce baiser, que je me reproche, n'était point, à proprement parler, un baiser; c'est en ine penchant pour lui parler que mes lèvres ont rencontré son front ou ses cheveux, je ne sais pas bien quoi. N'importe, je ne m'en consolerai jamais. J'ai fourvoyé ainsi l'imagination de cette aimable enfant, je lui ai donné lieu de croire que je l'aimais. Je ne l'aime pas, je ne veux pas me marier, je ne veux pas surtout renoncer à ma carrière. Oh ! pour cela, jamais. C'est par goût, c'est par vocation que je me suis fait soldat. Je n'ai rien écouta, j'ai résisté aux supplications de ma mère, qui s'imagine que je dois mourir de mort violente. Moi, j'ai la conviction que je ne puis pas même être blessé; je suis à l'épreuve des balles et des boulets. C'est un guignon : en Afrique jen'ai rien pu attraper, pas môme une égratignure. Je poursuivrai mon chemin, je ne quitterai l'armée que quand j'aurai fait quelque chose ; il faut que je sois au moins capitaine et décoré, puis nous verrons. Quant au mariage, il n'était pas du tout dans mes idées, je n'y pensais pas. Vous savez qu'en entrant dans la garde, nous faisons vœu de célibat; c'est de rigueur. Je ne dis pas qu'un jour, quand je serai colonel par exemple, et, au train que prennent les afTaires, il me faudra peut-être moins de temps pour cela que vous ne croyez, je ne dis pas qu'un

jour je ne me laisserai pas tenter. J'adore les enfants, la vie d'intérieur né me déplaît pas ; je suis assez facile à mener, loi^tju'ori sait me câhduîrc. Puis la' position d'un cWonel est quelque chose ; un colonel petit ëpoûséf" une fetrime'i'fche, un lieuteliailt rtiéle peut pas. Si Berthe Voulait attendre:... Qu'est-ce qufe je' dis donc? je perds la' tète.' Je ne voudrais pas, d'ailleurs, m'engager à si longue échéance ; elle ne le voudrait pas non plus. Voyons, venez à monaide, cohseillez-mbi. Que dois-je' faire, que doîs-je répondre à M. Sauveroche ?

— La chose ést'tonte simple, mon cher ami.

M . Sauverofehe hé Votis à fait qu'une proposition fi:énérale, sans désigner personne. Il veut vous marier. Écrivez-luî que vous êtes encore trop jeune, que vous tenez à suivre votre carrière, et tout sera dit.

— Tout sera dit, et si la pauvre Berlhe m'aime réellement, je lui enfoncerai un poignard dans le cœur.

— Nécessité cruelle, j'en conviens. Mais fixons bien nos idées. Pour la dernière fois, êtes-vous ànioureux, oui bti non?

— Non.

— Bien sûr?

— Parole d'honneur! Mais, je vous le répète, je serais désespéré de causer la moindre peine à une jeune fille qui in'aime peut-être, et qui n'a d'autre tort que de se croire aimée. »

Nous employons une bonne heure à . discuter, à peser ce qu'il faut répondre à M. Sauveroche, et nous ne sommes pas plus avancés à la fin qu'au commencement. Il n'y a qu'une réponse à faire, en effet, et Pierre voudrait en trouver une autre.

Maintenant que ce qu'il y avait de plus difficile à exprimer est sorti de son âme, sa voix s'amollit, son langage perd peu à peu ce je ne sais quoi de roide et de heurté, qui, à travers la douceur du sentiment, trahissait encore le soldat. Il me raconte quelques traits de son enfance, il me parle de sa mère, il me conduit en imagination jusqu'aux bords du Rhône, dans une belle campagne où vivait son grand-père, où son père s'est retiré aujourd'hui. Je devine que ce père , revenu des illusions de la jeunesse, détrompé des grandeurs auxquelles peutêtre il n'a pu atteindre, contemple avec un triste sourire, et, pour ainsi dire, du rivage, les espérances qui emportent son fils sur Tocéandu monde, à la poursuite du bonheur et de la gloire.

< Mais, fait-il tout à coup, je manque à la première loi de l'hospitalité, qui est de laisser dormir son hôte. Il est trop tard pour retourner chez vous. Mou camarade est de service, et son lit est à votre disposition.

— Je n'ai point sommeil.

— N'importe 1 il faut au moins essayer de reposer. Je vous passe cette couverture dont vous n'avez

pas besoin en ce moment; mais il fait quelquefois un peu frais au lever du soleil. Et maintenant, mon cher, bonne nuit.

— Bonne nuit. »

Tout en se couchant, il continue de me parler de Berthe, et bientôt il s'endort, non sans m'avoir assuré de nouveau qu'il n'a jamais aimé.

L'air fraîchit, le jour naissant pénètre furtivement dans notre tente. Tout à coup une fanfare retentit, accompagnée d'un roulement de tambours. Pierre se dresse en sursaut, se frotte les yeux, me regarde, et d'une voix à peine éveillée :

« C'est ladiane, dit^il. Écoutez. Les différentes musiques vont se répondre au loin, et vous les entendrez bientôt toutes ensemble. N'est-ce pas joli ? »

Il repose sa tête sur le lit et se rendort à ce bruit familier. Quant à moi, je prête l'oreille et je songe aux oiseaux dont le concert matinal me réveille, lorsqu'ils s'échappent par milliers d'un vieil arbre voisin de mes fenêtres. Les soldats ont donc aussi leur hymne de bienvenue au jour qui se lève?

Comme le Petit-Mourmelon était assez éloigné du quartier des zouaves et que mes rapports avec Pierre s'en trouvaient gênés, je pris la résolution de venir loger au Grand*Mourraeldn , où j'avais déjà été plusieurs fois dans Tespoir, toujours déçu, d'y rencontrer Rose. Je faisais déjà mes préparatifs de départ, lorsque Bory, que je n'avais pas revu dépuis le jour de mon arrivée, entra subitement chez moi.

«Je te trouve enfin l s'écria-t-il. Voilà plus de dix fois que je viens te relancer jusqu'ici ; tu n'y es jamais, tu es toujours au camp des zouaves, tu y couches môme. J'ai eu de tes nouvelles. Mais, n'est-ce pas, que d'Avarey est un aimable compagnon, et que tu as des grâces à me rendre?

— De très-grandes, lui répondis-je un peu froidement ; il a tenu toutes les promesses que tu m'avais faites. Je ne sais pas ce que je serais devenu sans lui.

— Tu m'en veux ? Je le vois bien, reprit-iK Mais il

n'y a pas de ma faute, je te jure ; j'ai été si occupé, si occupé, que vraiment, depuis huit jours, je n'ai pas eu une minute à moi. Nous réparerons le temps perdu. Au reste, je viens l'annoncer une nouvelle qui te dédommagera, au centuple, de toutes mes irrégularités. Amanda est arrivée. Je l'ai décidée à descendre ici; je vais te conduire auprès d'elle, et je te promets qu'il n'y aura pas, ce soir, dans fout le camp, de mortels plus favorisés que toi et moi. »

J'allais lui répondre, lorsqu'une roulade qui ne manquait ni de justesse ni d'éclat, et le frou-frou d'une robe de soie nous annoncèrent qu* Amanda, impatiente de ne pas nous voir venir à elle, avait daigné monter jusqu'à nous. Une seconde après, une belle dame, superbement vêtue, s'offrit à mes yeux.

c Pardonnez-moi de me présenter ainsi, monsieur, quoique je n'aie pas l'avantage de vous connaître, fit-elle en s'adressant à moi avec la plus exquise politesse; mais c'est la faute de Bory qui me plante toute seule dans cette salle d'auberge , comme une vieille croûte dans une écuelle cassée. »

Je m'étais incliné presque respectueusement à la première partie de la phrase, et je ne pus m'empècher de rire à la seconde, qui avait certainement le mérite du contraste.

« Nous nous saluerons demain, reprit-elle en s'asseyant sur mon unique fauteuil et en arrangeant les plis de sa robe avec une vraie grâce de duchesse;

aujourd'hui, si vous voulez, nous nous contenterons de parler littérature. J'ai lu quelques-uns de vos ouvrages. C'est gentil. Vous avez du style; mais vous manquez de montant. Je vous en donnerai. J'en ai beaucoup, disent ces messieurs, et je le gaspille.

— Je vous serai fort obligé, madame, lui répondis- Je d'un air de déférence. Mais permettez-moi, en attendant, de vous baiser la main.

— Non, le bras, s'il vous platt, au-dessus du gant, entre le poignet et le coude, inclusivement. Bien, bien, c*est assez* Ah 1 çà, mon bon, pourquoi diable êtes- vous venu percher ici? Ce village est absurde. Parlez-moi du Grand-Mourmelon,où on pourrait se croire à la fête de Saint-Cloud. Ty al passé huit Jours Tannée dernière. J'étais venue voir un ancien ami, un capitaine de dragons, charmant garçon, un peu bête, mais charmant, et qui avait l'esprit d'avoir des amis qui le valaient bien. Bory a prétexté que je serais ici plus à portée de son quartier. Le gros fati Figurez-vous, monsieur, qu'en arrivant. J'ai demandé un bain. Or, le vieux coq qui tient l'auberge m'a répondu d'un air capable qu'on ne s'était jamais baigné chez lui. < Mon bonhomme, lui ai-je dit alors d'un ton qui lui a cousu le bec, vous ne devriez point parler de cela à vos pratiques. Je veux me baigner : trouvez-moi une baignoire, n'importe ouoi, ne fût-'Ce qu'un cuvier» ne fût-ce même qu'un

lonneau. » A propos de tonneau, il faut que je vous raconte une histoire qui m'est arrivée avec un petit prince de la Confédération germanique, mais à condition que Vous n'en parlerez à personne, — si vous allez jamais dans ses États. »

Gomme je ne crois pas devoir faire part de cette histoire à mes lectrices, quelque amusante qu'elle soit dans son genre, j'en vais profiter poui* tracer ici à la h&te le portrait d'Amanda.

C'était une très-belle personne que Mme ou Mlle Amanda Guillery, grande, un peu trop forte, mais avec une peau transparente, un teint de lis et de rose qui ne venait pas de chez le parfumeur, de jolis yeux d'un bleu pâle aussi doux que spirituels, et de longs et magnifiques cheveux blonds. A cette beauté splendide elle joignait une gr&ce accomplie. On l'eût prise pour la plus grande dame du monde; elle avait l'air et le ton d'une reine, quand elle le voulait. Mais elle ne le voulait qu'à de longs intervalles, et elle se hâtait de tempérer par des vulgarités apprises ce que la nature lui avait accordé de trop noble et de trop majestueux.

Elle me parla, une heure durant, de ce qui la concernait et de ce qui ne la concernait point, sans jamais s'arrêter pour reprendre haleine et sans que Bory, tout loquace qu'il était, pût parvenir à placer une phrase entière. Je n'avais pas idée d'un tel flux de paroles. Les traits se croisaient, se mêlaient, se

choquaient; on n'avait pas encore saisi Tan qu'on était frappé par l'autre, et Ton ne savait plus si Ton riait du mot qu'on entendait ou de celui qui l'avait précédé. Je m'amusais comme un bienheureux, je me. tordais sur ma chaise, j'éclatais en dedans et en dehors ; mais j'avais déjà bien mal à la mâchoire, et je n'étais pas au bout !

Amanda était fille d'une portière de la rue Saint- Denis, qui avait ensuite vendu des gâteaux de Nanterre Elle ne reniait pas son origine, quoiqu'elle n'en îûi pas flère comme telle et telle. Sa mère n'avait conservé de ses divers états qu'un goût immodéré pour les liqueurs fortes, et ce goût la conduirait probablement au tombeau, malgré toutes les précautions qu'on prenait pour qu'elle ne pût pas le satisfaire. Du reste, Amanda était dédommagée de ce petit chagrin domestique par l'amour de son fils, car elle avait un fils, un enfant charmant, joli et spirituel comme un ange, qu'elle faisait élever dans le premier lycée de Paris, et qui avait des dispositions toutes particulières pour le dessin. Les croquis du prince Impérial n'étaient que de la Saint- Jean auprès de ceux d'Arthur. Il ne s'appelait qu' Arthur, quoiqu'il portât encore les noms de Victor et d'Anatole. C'étaient les noms de trois messieurs très comme il faut qui s'étaient cotisés, lors de sa naissance, pour lui assurer[un capital de cent cinquante mille francs, indépendamment de Ja fortune de sa

mère. Il fallait qu'à mon retour à Paris j'allasse le voir à son lycée. Elle ih'invilerait à souper pour ma peine. Elle était fort amusante à souper. J'avais envie de lui dire qu'elle n'avait pas besoin de souper pour cela; mais j'essayai en vain de lui glisser ce compliment qu'elle méritait si bien.

Elle poursuivit son interminable tirade, m'esquissa en larges traits les habitudes intimes de trois ou quatre grands personnages très-connus, mais qu'elle connaissait plus particulièrement, se plaignit de la bêtise des hommes et de la perversité des femmes, et finit par nous dire, avec une émotion bien sentie, que son fils deviendrait un grand artiste et qu'il serait la gloire et la consolation de ses vieux jours. Nous en étions là, lorsqu'on frappa discrètement à la porte.

« Entrez, » fit Amanda d'une voix de basse-taille.

La porte s'ouvrit, et le vieux coq d'hôtelier, comme elle l'appelait, parut, une serviette blanche sur le bras.

< Le bain de madame est prêt, dit-il d'un air fort sérieux.

— Et dans quoi vais-je me baigner, demandât-elle?

— Mon Dieu! madame....

— Est-ce dans une chaudière ou dans une marmite?

— Madame verra bien.

103 LB PRE8TIÛË DE L*UKIFORME.

— Je l'espère» et j'espère aussi que ce ne sera ni dans une cuvette ni dans un saladier. Mais, mon bon, ajouta-t^elle en se tournant vers moi, vous dînez avec nous, n'est-ce pas? J'ai commandé un dtner pour deux qui sera bien meilleur à trois. Je ne serais pas fâchée, d'ailleurs, de tourmenter un peu Boiy, de lui donner des inquiétudes. Il est très-fat, ce grand dadais-Ià. Ainsi, arrangez- vous pour me faire la cour, et préparez-vous & me conter de bien jolies choses^ si je vous en laisse le temps* «

Elle me lança un regard charmant et sortit làdessus comme elle était entrée, en fredonnant une cavatine.

Dès que nous fûmes seuls :

« Eh bien! fit Bory en me regardant, qu'en dis-tu?

— C'est une fort aimable personne.

— Hein ! Mais tu n'as rien vu encore. Quand tu auras passé deux jours avec elle....

— Je ne puis, malheureusement, lui consacrer que quelques heures. Je devais partir ce soir; je partirai demain.

— Tu pars? Et où vas-tu ?

— Au Grand-Mourmelon.

— El que vas-tu faire au Grand-Mourmelon?

— Je ne sais pas trop, mais j'y vais.

— Reste ici, je t'en conjure ; tu t'en trouveras on ne peut mieux. Je t'avoue^, entre nous» que j'ai

rame bourrelée de remords à ton endroit. Je t'avais ménagé une compensation pour me remettre en poix avec moi-même. Je tiens beaucoup à Âmandai tu conçois toi-même maintenant combien on doit tenir à une femme aussi entratnanle; mais enfin, si le cœur t'en disait, si tu la décidais à relourner avec toi à Paris pour aller voir Arthur & son collège, eh bien, je fermerais les yeux, je,.,,

— Est-ce que tu plaisantes?

— Non, parole d'honneur. Je n'aspire qu'à ta félicité la plus complète,

— Merci. Ma chambre est retenue au Grand- Mou rmelon.

— Au Grand-Mourmelon! Quel diable de charme t'attireauGrand-MourmelonïMais, à propos, ce sera la même chose, je te présenterai là-basà la marquise» et, si tu m'en délivres, je brûlerai un beau cierge sur l'autel de ramilié. Tu verras, c'est aussi une femme charmante, dans une autre genre, bien entendu, mais non moins intelligente qu'Amanda et plus impertinente encore peul-ôire,

— Ah çà ! est-ce que tu crois que je suis venu au camp pour le débarrasser des femmes qui le gênent?

— Non, mon bon, ne te lâche pas. Mais, vois-tu, la position n'est plus tenable, je suis au bout de mon rouleau, et je ne sais plus comment faire. C'était beaucoup d'avoir à la fois sur les bras Amaudaetla marquise, c'était beaucoup, et ce n'était rien, Une

troisième est arrivée, tu sais, ma petite dame de Gh&loQS, une femme adorable, qui m'aime uniquement, celle-là. Eh bienl elle m'écrit que, si je veux, eUe reviendra à Ghâlons une fois par semaine, sous prétexte d'affaires, et qu'elle pourra môme pousser jusqu'ici. Je te montrerai ses lettres : c'est une Sévigné amoureuse. Il y a surtout un billet où elle m'engage à venir chasser cet automne sur les terres de son mari.... C'est plein de sentiment. Je suis soûl d'esprit; Amanda m'en verse « à gorge que veux* tu? » et la marquise en fait aussi une consommation effrayante. Que devenir, mon Dieu! que devenir? Mais tu ne m'as pas dit ton dernier mot. Amanda t'a fasciné, je l'ai vu dans tes yeux, et je suis sûr qu'après dîner tu seras de meilleure composition. »

L'entretien roula sur ce sujet jusqu'au moment où on vint nous avertir que < Madame » nous attendait.

Le dîner fut ce qu'il devait être, fort médiocre, mais relevé par la verve d'Â manda. Seulement, comme elle avait très-faim, elle nous abandonna d'abord à nos propres ressources, et nous laissa nous livrer aux suppositions les plus fantastiques au sujet du meuble de ménage qui lui avait servi de baignoire. C'était un texte précieux pour le capitaine. Il se surpassa; il eut des éclairs de gaieté gauloise qui nous charmèrent, et qui lui valurent les plus bruyants applaudissements. Mais Amanda,

après avoir apaisé son premier appétit, saisit le dé de la conversation et s'en servit avec une agilité de plus en plus surprenante. Les grands dignitaires de l'État, les princes, les ministres, les auteurs, les acteurs, les compositeurs, les grandes dames, les portières, personne ne fut épargné, chacun eut son coup de griffe. J'étais émerveillé de toutes les idées qu'il y avait dans cette jolie tête; j'étais confondu de la richesse de son vocabulaire, et pourtant elle prétendit qu'elle s'était ménagée pour le dessert. Ce fut alors, en effet, un véritable feu d'artifice. Seulement, je le regardais de trop près; j'avais les cils brûlés, ma tête chavirait, je n'y voyais plus. Je fus obligé de lui demander grâce, et je me retirai, vers les dix heures, dans un état qui aurait dû engager Bory à me renouveler ses offres, s'il avait eu le temps de songer à moi.

Par bonheur, je pus dormir. Le lendemain matin, je me procurai une voiture, et je me fis conduire au plus vite à ma nouvelle résidence.

Le Grand-Mourmelon , domine je crois l'avoir dit, n'existait pas avant la création du camp, ou ne se composait, du moins, que de quelques misérables chaumières; il est ùé des besoins de toute es« pèce que ne manque jamais de produire la réunion, même momentanée, de vingt-cinq à irente mille hommes.

Une grande rue, bordée à droite et à gauche de boutiques improvisées, le traverse dans toute sa longueur. Pour me servir d'une expression trèsjuste d'Amanda, on se croirait, en y entrant, à la foire d'Asnières ou à la fête de Saint-Cloud. Il y a bien quelques autres rues adjacentes; mais le mouvementj le bruit et la vie semblent concentrés dans l'artère principale. On y trouve tout ce qu'on peut désirer, des épiciers, des pâtissiers, des bijoutiers, des modistes, surtout force cafés chantants ou non chantants, des saltimbanques, des chevaux de bois, des tirs au fusil et au pistolet. Je ne tardai même pas à découvrir que le Grand-Mourmelon possède

LE PHËSTIQ£ DE L'UNIFOBME, 107

une salle de spectacle. L'hôtel où je descendis était un véritable hôtel» un hôtel du meilleur genre, et non plus une sorte d'auberge, et la chambre qui m'échut en partage possédait un canapé, deux fauteuils, un guéridon et une pendule de bronze qui ne marchait pas.

Je reçus dans la journée la visite de Pierre. Il avait Tair préoccupé, La sérénité communicative qui éclatait naguère sur sa figure, avait disparu, et je ne pus m'empècher de lui en faire la remarque. Il prétendit d'abord que je me trompais, puis il finit par m'avouer que c'était cette malheureuse réjionse qu'il devait faireà H.Sauveroche qui le tourmentait. Il Tavait tournée et retournée dans tous les sens, et il ne pouvait parvenir à rédiger quelque chose qui le satisfit.

De grandes manœuvres devaient avoir lieu au camp le lendemain. Il m'engagea à y assister. Il ne pourrait m'accompagner, parce qu'il devait être à la tête de son peloton ; mais il était sûr que le spectacle m'intéresserait. On figurerait sans doute quelque bataille célèbre du premier empire, on reproduirait les combinaisons stratégiques d'Arcole, d'Austerlitz ou d'Iéna.

Je connaissais maintenant assez bien le pays pour me diriger. Dès l'aurore, je fus sur pied et j'arrivai presque en même temps que les troupes sur le terrain où devaient s'exécuter les manœuvres, à l'en-

droit qu*on appelle la Butte. Il y avait encore peu de spectateurs. Ils arrivèrent plus tard en assez grand nombre. Les escadrons de cavaliers galopaient à travers la plaine, les fantassins accouraient d*un pas leste, et l'artillerie se hâtait bruyamment avec son lourd et formidable matériel. On commençait à prendre ses positions ; les ordres se croisaient, les officiers poussaient leurs chevaux de côté et d'autre, et cependant les tambours battaient, les fanfares éclataient de toutes parts. Jamais l'image de In guerre ne m'était apparue aussi nette, aussi complète que je la voyais. Hélas! je ne m'attendais pas que pour moi l'illusion irait plus loin encore, qu'après avoir joui de la guerre dans ce qu'elle a de brillant et de grandiose, je serais témoin aussi de ce qu'elle a de sanglant et de terrible, et qu'une catastrophe réelle servirait de dénoûment à ce qui ne devait être qu'un jeu.

J'avais aperçu de loin Bory, j'avais vu passer tout près de moi Pierre d'Avarey, qui m'avait salué joyeusement avec son sabre. Ne me sentant plus seul au milieu de cette foule d'hommes inconnus, enivré de ce beau jour, j'étais tout au plaisir du moment. Mes yeux se promenaient sur ces uniformes aux couleurs variées, sur ces armes qui étincelaient au soleil; mon oreille frémissait aux premières détonations; je voyais les lignes se former, se dërbuleri se replier; je suivais leurs mouvements,

et mon imagination s'exerçait à en deviner le but. Tout à coup, j'entends sonner des clairons derrière moi; je tourne la tête.... Qu'ai-je vu? Mon attention n'est plus pour le spectacle, j'ai cru reconnaître.... Est-ce que je me trompe? Non, c'est elle, c'est bien elle, c'est Rose. Une ondulation de la foule me l'avait montrée, une autre me la cache; je suis sûr pourtant que je ne me suis pas trompé, que c'est bien elle. Qu'est-elle donc devenue? Je cherche, j'examine. Un quart d'heure s'écoule ainsi. Plus heureux enfin, j'entrevois sa robe brune, son petit bonnet, je me précipite.... Mais elle s'avance pâle, le visage décomposé, l'œil hagard, et, si je ne l'arrêfais, elle passerait à côté de moi, sans me voir.

« Ah ! c'est vous, s'écrie-t-elle comme en revenant à la réalité? Je vous cherchais, c'est-à-dire j'espérais vous rencontrer quelque part. Vous ne savez pas?...

— Quoi donc?

— Ah! Vous ne savez rien. Moi, je l'ai vu. Le lieutenant, votre ami, M. d'Avarey....

— Eh bien?

— Eh bien I il est mort peut-être.

— Que dites-vous 1

— Il a été renversé par un cheval. J'étais là, sa tôle a frappé contre une pierre. Il était couvert de sang. Ils l'ont emporté bien vite, et je n'ai pas osé les suivre : ils m'auraient chassée. Ils ont dit qu'ils

110 LB ï>RBStIGE DE L'IWIFORME.

allaient le conduire dans sa tente. Gourez. Savezvous le chemin? »

Je pris ma course sans lui répondre. La distance était assez longue; mais je pressai tellement le pas qu'au bout d*un quart d'heure j'étais au quartier des zouaves et bientôt à la tente de Pierre. Il venait d'y rentrer lui-même, lui ou plutôt son cadavre, car il n'avait pas encore repris connaissance. Un chirurgien militaire examinait la plaie. Elle était horrible à voir; le cr&ne était littéralement fendu. Lorsque le pansement fut achevé, le blessé sembla revenir un peu à lui, ses yeux se rouvrirent ; mais ils flottaient incertains dans les ombres de la mort.

Le docteur, qui m'avait vu déjà une fois ou deux, me prit à part et me dit :

it C'est très-grave. Vous savez comment cela est arrivé? Un cheval s'est emporté, l'a renversé d'un coup de poitrail, et sa tête a porté contre une pierre. C'est très-grave, je le répète, et, s'il en réchappe, ce sera long. Vous connaissez sa famille?

— Non.

— Il faudra qu'on écrive à ses parents. Je vais toujours le faire transporter à l'ambulance.

— A l'ambulance? Mais il n'y resterait que provisoirement. Ne pourrais-je pas plutôt me charger de lui?

— Ce n'est pas dans l'ordre. Mais, si vous y tenez, je fermerai les yeux. Où logez-vous?

LE PnfiftTÎGB DE L'UNIFORME. 1 1 1

— Au Grand-Mourmelon .

— Va pour le Grand-Mourmelon. Attendez-moi, je reviens. »

Il fit un signe aux deux zouaves qui avaient porté le blessé, et sortit avec eux de la tente. Je demeurai seul près du lit.

Il était là sans mouvement, presque sans souffle, et promis à la mort, celui que j'avais vu, quelques instants auparavant, si plein de force et déjeunasse, si confiant en Tavenir ! Je nt pouvais détacher mes yeux de ses traits contractés et livides. Je rêvais douloureusement, je me disais que ce qui n'était ici que Texception était ailleurs la règle, que ce simulacre de combat n'avait fait qu'une victime, mais que, dans une bataille véritable, des milliers de braves tombaient ainsi moissonnés, et qu'il n'y avait là personne pour veiller sur eux à la dernière heure. Qu'importe! Ils tombent dans la gloire, leur sang versé est utile au pays, leur âme s'envole escortée des prières et des vœux de ceux qui leur sont chers. Pauvre Pierre I Pauvre héros lue sans honneur ! Qui donc, le matin même, aurait prévu son sort ? Ses parents le savaient au camp, il n'était pas question de guerre, ils pensaient à lui sans doute avec une tranquillité confiante; la belle jeune fille, qui l'aimait, ne songeait certes point à trembler pour ses jours. Aussi quel réveil! Que d'espérances déçues, que d'affections fk^appées, sans par-

1er de notre amitié qui naissait à peine I .

Le soir, Pierre était installé au Grand-Mourmelon, à l'hôtel où je logeais, et dans une chambre qui communiquait avec la mienne. La situation n'avait pas changé, il était toujours sans connaissance.

Un de ses anais, soiv camarade de tente, qui s'appelait Touret, accourut pour le voir. C'était ce gros garçon dont l'esprit un peu commun m'avait tantôt diverti, tantôt fatigué ; mais il me prouva, en celte circonstance, que son cœur valait mieux que son esprit. Il m'attira près de la fenêtre et me dit qu'il avait causé avec le docteur, qu'il considérait Pierre comme perdu. Il me conseillait d'écrire sans retard à la famille, ajoutant qu'il le ferait, si je ne pouvais le faire moi-même. Mais je pris sur moi de différer : j'hésite à porter ces coups cruels, tant qu'il y a encore la moindre chance de les épargner.

Il se mit tout entier, du reste, à ma disposition. Son service l'appelait au camp; mais il serait libre le lendemain de bonne heure, et il viendrait me remplacer auprès du blessé.

Il allait sortir, nous étions passés dans ma chambre pour faire moins de bruit, lorsqu'on frappa un léger coupa ma porte. J'ouvris. C'était Rose Dubois.

Elle s'arrêta toute tremblante à la vue du lieutenant.

« Qu'est-ce que tu viens faire ici, loi? » lui demanda- t-il d'une voix rude.

Je tressaillis. Je le regardai, puis mes yeux se reportèrent sur Rose dont la confusion était au comble.

« Entrez, lui dis-je avec douceur, entrez donc.

— Vous savez ce que c'est? reprit Touret, sans daigner même baisser la voix.

— Oui, répondis-je , c'est une jeune fille que je connais et à laquelle je m'intéresse.

— Ah ! vraiment, reprit-il encore. J'en suis fâché pour vous. »

11 sortit là-dessus, et passa devant Rose comme si elle n'eût pas existé. Dès qu'elle fut entrée et que j'eus fermé la porte :

« Je ne savais pas votre adresse, dit-elle ; j'ai été vous chercher dans plusieurs hôtels. On m'a assuré qu'il n'était plus au camp, qu'on l'avait transporté chez un de ses amis, et j'ai tout de suite pensé que c'était chez vous. »

Gomme elle se taisait, je crus entendre un faible gémissement. Je me hâtai de rentrer dans la chambre où était Pierre. Il avait les yeux entrouverts, mais il regardait sans voir, et il remuait les lèvres sans pouvoir articuler aucun son. Je restai un instant à l'observer, puis je revins à Rose.

114 LB PneSTIGB DB L'UNIFORMfi.

t Pai quelque chose à vous demander, reprif^Ue. Il faut que vous me permettiez de le soigner. Il a besoin d*une garde, les femmes de Thôtel le négligeraient, et, d'ailleurs, elles ne s'entendent point à cela. Moi, je m'y entends très*bien. J'ai soigné Mme Lubin dans une longue maladie qu'elle a faite ; j'ai soigné aussi son mari et son fils. Je suis sûre qu'il ne mourra pas, si je le soigne.

— Mais tos occupations, ma pauvre fille. Vous m'aviez parlé d'une place....

— Je ne l'ai pas. La personne qui devait m'employcr renvoie ses ouvrières, l'ouvrage manque. Je suis sur le pavé, je m'offre à vous. Gela vaut mieux que d'aller me jeter à l'eau, n'est-ce pas?

*-- Que dites-vous!...

— C'est une grâce, c'est une faveur que Je vous demande. Gela me relèverait à mes propres yeux. Oui, si je le sauvais, il me semble que j'aurais encore le courage de vivre. Ne me refusez pas. »

Elle me priait à mains jointes; tous ses traits res^ piraient l'angoisse de Tattente. J'hésitais à la satis^ faire, je ne sais pourquoi, mais j'hésitais. Le docteur m'avait dit pourtant que Pierre avait besoin d'une personne dévouée, d'une femme, et c'était en partie pour cela qu'il m'avait engagé à écrire à sa mère. Le secours que Rose venait m'offrir était donc presque providentieL Après une minute de réflexion^ je me décidais

LB PRESTIGE DE îJmUlFOBME, 115

« Je VOUS accorde, lui dis-j^» ce que vous solUcilez avec tant d*instance, restez ici, consacrez-vous tout entière à ce malheureux condamné, car je ne vous cache pas qu'il ne nous reste que bien peu d'espoir. Mais à mon consentement, toutefois, je mets une condition, c'est que vous m'apprendrez comment il se fait que vous, que j'ai vue, il y a deux ans à peine, si estimée et si digne de l'être, vous soyea déchue au point de mériter le mépris qu'on vient de vous témoigner devant moi. »

Elle rougit, pâlit, baissa la tète» puis^ réprimant deux grosses larmes qui étaient prêtes à couler :

« Je vous le dirai, » ât-elle«

A la prostration dans laquelle Pierre était plongé avaient bientôt succédé la fièvre el le délire* Des paroles incohérentes lui échappaient, et chose bizarre» les mots de Rose et d'hôpital étaient ceux qui rcve* Baient le plus fréquemment sur ses lèvres. Il me lut bientôi impossible de ne pas compriudre que, dans son égarement, il pensait h la jeune lille qu'U avait

vue àThôpital de Ghàlons, et qui, par un retour du sort^ était maintenant occupée à le soigner, et mes yeux ayant rencontré ceux de Rose, je vis qu'elle avait compris comme moi et qu'elle en éprouvait une sorte d'orgueil.

Le docteur était revenu. Il voulait passer la nuit auprès du malade; mais, ayant été frappé de la bonne volonté et de l'intelligence de Rose, il lui donna ses instructions et me dit qu'il pouvait s'éloigner sans crainte. Je m'étais aperçu tout de suite qu'il ne la connaissait pas. Il ajouta, en sortant, que j'avais eu la main heureuse et qu'il me félicitait de m'ètre adjoint une pareille auxiliaire.

Il n'en fut pas de même du lieutenant Touret. En retrouvant Rose installée au chevet de son camarade, il ne put retenir un geste outrageant et me témoigna sou mécontentement. Je fus obligé de lui dire qu'ayant besoin de quelqu'un pour veiller Pierre, j'avais pris la première personne qui s'était offerte à moi. Il riposta que j'aurais mieux fait d'en prendre une autre. Comme cela se passait devant Rose et qu'elle entendait tout, je coupai court à l'entretien, et le lieutenant se tut, plutôt par crainte de me déplaire que par regret de ce qu'il avait dit.

L'état du blessé resta lé même pendant deux jours. Le troisième, par bonheur, la fièvre tomba, ^ous reprimes un peu de confiance, et le docteur

nous dit que, si le délire ne revenait point, il répondait de la guérison.

Rose n'avait pas quitté la chambre de Pierre ; j'avais voulu lui céder la mienne, mais elle avait refusé et avait préféré dormir sur un fauteuil, si toutefois elle avait dormi. Il y avait, du reste, à côté de la chambre, un cabinet dans lequel j'avais fait étendre un matelas.

Si la situation eût été moins grave, et si j'eusse conservé quelque chose des sentiments que Rose m'avait inspirés en un autre temps, il y aurait eu sans doute plus d'un inconvénient pour moi dans cette cohabitation anormale ; mais, sans partager le superbe dédain qu'affectait à son égard le lieutenant Touret, j'étais tout à fait guéri de mes velléités amoureuses, et j'aurais été honteux d'en laisser paraître la moindre trace.

Pierre, quoique le danger fût passé, n'avait pas recouvré pourtant l'usage de ses facultés. Il n'existait plus que dans des conditions exceptionnelles, et, pour ainsi dire, dans un rêve indéfiniment prolongé ; au bout de huit jours, il ne paraissait même pas nous reconnaître. Rose le soignait avec un dévoùment de toutes les minutes, comme une jeune mère soigne l'enfant qu'à force de constance et d'amour elle a ramené à la vie des portes du tombeau. Elle épiait tous ses mouvements, interprétait ses moindres gestes ; le désir qu'il formait était i*em-

pli par elle avant qu'il ne Teût exprimé. Je la voyais, par instants, le couver de l'œil , ranimer en quelque sorte de 8on souffle, le ressusciter par la puissance de ses vœux, et j'admirais cette pureté relative que reconquiert une femme qui se dévoue, toute souillée et toute dégradée qu'elle soit. Ce n'était plus Rose, ce n'était plus une fille perdue ; c'était une épouse, une mère^ c'était une sœur de charité..». Pardonnez«moi, saintes filles, d'oser comparer à vous cette misérable pécheresse I Hais, si je savais ce que font les anges pour ceux qui souffrent, ce n'est pas à vous, c'est à eux que je la comparerais.

Je n'étais pas seul, d'ailleurs, à subir le charme. Le docteur, quoiqu'il sût maintenant l'histoire de Falouette (on se souvient que c'était le surnom que les zouaves avaient donné à Rose), le docteur et Touret lui-même étaient touchés, gagnés comme moi. Touret ne se détournait plus lorsqu'il l'aperce- Tait, et il lui disait bonjour quand il croyait que je n'étais pas là.

Un matin que j'entrais dans la chambre de Pierre pour voir comment il avait passé la nuit, je surpris Rose assise assez loin de lui, les bras croisés sur la poitrine et absorbée dans ses réflexions. Je savais que son oreille exercée percevait les moindres bruits; j'étais à côté d'elle, je la touchais presque, et pourtant elle ne se dérangea point* Je m'appro-

cbai du lit et regardai le malade. Il dormait. Le jour pénétrait dans la chambre à travers une jaiou^ sie fermée, un jour gris et triste ; le ciel était couvert, il pleuvait. Je pris une chaise, et m*assis à quelques pas d'elle.

c A quoi pensez-vous là ? lui demandai«je en fin, de plus en plus frappé de son immobilité douloureuse.

— Je pense à moi, répondit-elle.

<-^ Ce n'est pas votre habitude, repris-je ; vous vous oubliez volontiers pour ne songer qu'aux autres, et, si vous avez des sujets de peine, vous en avez aussi de joie et de consolation. Vous pouvez vous dire, par exemple, que ce jeune et brave officier vous doit son repos et même sa vie. Mais vous venez de me rappeler involontairement une promesse que vous m'avez faite, celle de me raconter votre histoire à partir du dernier jour où je vous ai vue à Sèvres.

-^ C'est une vilaine histoire, fit-elle avec un sourire amer.

— Qu'importe I je suis sûr qu'elle me fournira de nouveaux motifs de m*intéresser à vous et de vous plaindre.

— De me plaindre ? Oh l oui , » fit-elle encore avec amertume, mais le sourire s'était converti en sanglot.

Puis, passant la main sur ses yeux, et regardant du côté du lit :

« Il dort. Je ne voudrais pas le réveiller. Approchons-nous de la fenêtre. Aussi bien j*ai besoin que vous sachiez à quoi vous en tenir sur ce qui me concerne. La vérité suffit. Il ne faut pas que vous vous imaginiez autre chose. »

Elle se recueillit un moment, et d'une voix qui n'arrivait qu'à peine à mon oreille, elle commença ce récit auquel je n'ai point changé un seul mot.

« La première fois que je vous vis chez moi, à Sèvres, dans ma petite chambre, vous n'avez peutêtre pas oublié que je vous quittai tout àcoup et que je descendis l'escalier quatre à quatre. C'est que j'avais entendu une fanfare dans l'éloignement. Il y avait quelque temps déjà que je courais ainsi dans la rue, lorsque les militaires passaient ; je ne pouvais me retenir. Je n'étais pas seule, vous pensez : bien des femmes, bien des jeunes filles accouraient comme moi; mais aucune n'éprouvait le même plaisir, j'étais éblouie par tous ces brillants uniformes, je me sentais transportée hors de moi, et je restais toujours la dernière. Quelquefois même il m'arrivait de suivre les troupes, sans avoir conscience de ce que je faisais. Un jour, j'accompagnai ainsi un régiment de dragons jusqu'à la barrière de Versailles.

« On ne tarda pas à faire des remarques là-dessus, puis des plaisanteries ; les autres ouvrières me prédirent que j'aurais pour amant un militaire. J'eus

honte de ma faiblesse, je luttai contre moi, je résistai à cet élan qui m'emportait au moindre bruit de tambours ; mais cela ne tint pas, je retombai en faute. Seulement, quand je savais que des troupes devaient passer, je sortais de Sèvres et j'allais les attend re à un endroit de la route où personne ne me voyait. Puis enfin, peu à peu, je secouai ce dernier scrupule, et, m'abandonnant sans contrainte à mes goûts, je crus pouvoir me moquer de tout ce qu'on dirait, puisqu'au fond je ne faisais point de mal.

< Vous n'avez pas ignoré que je fus obligée de quitter Sèvres à cause des mauvais procédés de Mme Lubin et de l'amour obstiné que son fils avait pour moi. Cela me fut fatal. On ne sait pas comme on est protégé contre soi-même par des gens qu'on connaît à peine, par des voisins, par des indifférents, dans le pays où on est né, où on agrandi. A. Sèvres, j'étais forte. A Ville-d'Avray, j'étais faible, inconnue de tous, livrée sans défense à mes folles idées et à mes dix-huit ans. Les nouvelles compagnes que j'avais me disaient que j'étais bien bonne de perdre ainsi ma jeunesse. Je ne les écoutais pas, et pourtant la tête me tournait, quand je voyais l'une d'elles se promener au bras d'un soldat.

« Une après-midi que je revenais de porter du linge dans un château et que je traversais une ruelle déserte bordée de murs des deux côtés, je me trouvai tout à coup en présence de deux zouaves. C'était la

première fois que fen Yoyais* Leur costame me frappa, el je ne pus in*em pêcher de les regarder avec curiosité.

< L*un d'eux m'ayant accostée pour me demander son chemin, je le lui indiquai. Il prit alors mon panier, où il y avait encore beaucoup de linge, et me dit qu*il était lourd et qu'il voulait me le porter un bout pour me récompenser de mon obligeance. Il me parlait avec une familiarité qui m'intimidait; il semblait qu'il y avait longtemps que nous nous connaissions. Quand nous eûmes marché quelques instants et que son camarade eut disparu, il s'approcha tout près de moi et me dit à l'oreille des choses que j'avais entendues bien des fois,, qui m'avaient toujours fait rire, mais qui, venant de lui, me troublèrent et me rendirent toute confuse. Enfin, aux premières maisons, il s'arrêta, m'embrassa de force avant de me rendre mon panier, me dit qu'il était pressé, qu'il le regrettait bien, et que, s'il était libre avant la fin de la semaine, il reviendrait exprès pour me voir.

< Je n'avais pas besoin de passer par la ruelle pour mes courses; il y avait un autre chemin, et pourtant j'y repassai tous les jours. Plus d'une semaine s'était écoulée, je commençais à croire qu'il ne reparaîtrait pas, lorsqu'enlin je l'aperçus de loin.... Je ne fus pas maîtresse de ma joie. Il accourut assez vite pour la remarquer et pour s'en

LB PEESTfôE DE L'UNIFORMB. 123

prévaloir. Dès ce moment, je fus perdue. Je ne compris pas bien ce qu'il me dit. Mais ma tête s'égara ; il profita de mon trouble, m'entraîna vers le bois, et j'étais tout entière à lui avant même d'avoir songé à opposer la moindre résistance,

« Il était caserne au Mont-Yalérien. Nous con« vtnames que je me rapprocherais de lui, que je chercherais de l'ouvrage chez une blanchisseuse de la banlieue de Paris. Il m'écrivit, deux jours après, qu'il m'avait trouvé une place. J'ai oublié de vous dire son nom; il s'appelait Théophile Garraud. Quoiqu'il ne fût pas beau, du moins à ce qu'on m'a dit, à ce que, depuis, j'ai reconnu moi-même, il avait un air fier et hardi, et il portait bien son costume. C'est ce costume qui m'avait éblouie, et non sa figure. Je ne vous ai pas caché le plaisir que j'éprouvais à voir des armes et de beaux uniformes; mais l'habillement des zouaves était si différent des autres, si nouveau pour moi, si noble ^t si élégant, que je ne pouvais me lasser de l'admirer, et qu'aujourd'hui encore, après deux ans de hontes et de misères de toute espèce, il produit sur moi un effet que je ne puis rendre.

« Je fus pendant deux mois aussi heureuse qu'il était possible de l'être dans ma position. Théophile paraissait m'aimer beaucoup, et comme je m'accu-^ sais au fond de ne point l'aimer assez, je ne savais qu'imaginer pour lui témoigner ma tendresse. Il en

fat flatté d'abord, puis il s'en lassa. Je ne pouvais le Yoir aussi souvent que j'aurais voulu; j'avais mes occupations, son service lui prenait bien des heures, et je ne tardai point à reconnaître qu'il ne passait pas avec moi tout le temps qui lui restait. Aux premières plaintes que je fis, il se fâcha. Il me dit brutalement qu'il était encore trop bon et qu'il négligeait pour moi une autre maîtresse qu'il avait à Paris; Comme je crus dans le premier moment qu'il plaisantait, et qu'ensuite j'affectai beaucoup de calme pour savoir au juste ce qui en était, il se radoucit et offrit de me la faire voir, ajoutant que c'était une femme superbe, qui avait beaucoup d'argent et qui portait des robes et des chapeaux comme une dame. J'acceptai, en riant, sa proposition. Il me dit de me trouver à Paris tel jour, à telle heure, dans une rue qu'il me désigna, et je le vis passer, en effet , ayant à son bras une femme semblable de tout point à celle qu'il m'avait dépeinte. « Je crus que je deviendrais folle de douleur; mais en même temps un furieux désir de me venger s'empara de moi. Théophile avait pour camarade un autre zouave qui était toujours avec lui et qui se nommait Gérard. Je le connaissais; il m'avait marqué de l'amitié, et j'avais bien vu que c'était par délicatesse qu'il ne me parlait pas d'autre chose. Deux jours après, il était mon amant. Je fis en sorte, vous comprenez, que Théophile ne l'ignorât pa?. Il en

résulta un duel au sabre, dans lequel Gérard reçut un coup qui faillit lui être mortel et qui l'obligea de quitter le régiment pour s'aller faire soigner dans son pays.

« J'aurais dû m'éloigner aussi, il n'y avait que ce moyen de m'arrachera mes tourments et à l'avenir qui m'attendait; mais c'était plus fort que nioi, j'étais comme enchaînée aux zouaves, je ne pouvais me décider à ne plus les voir, à ne plus entendre leur musique; je m'éveillais et m'endormais chaque jour en pensant à eux, et, malgré le malheur qui était arrivé, je nourrissais secrètement l'espoir d'entrer plus tard dans le corps comme cantinière. C'était une idée qui m'était venue dès le commencement, et vers laquelle j'avais tourné tous mes vœux. < Cependant Théophile n'avait point renoncé à moi; il crut, après son duel avec Gérard, qu'il n'aurait qu'à se présenter et que je serais trop heureuse de le reprendre. Il fut bien surpris quand je lui déclarai que tout était fini entre nous. Il s'emporta, me menaça, sans rien gagner; j'étais bien revenue de mes sottes frayeurs, je ne le craignais plus. Il me supplia alors d'oublier ce qui s'était passé, me promettant de ne plus revoir sa maîtresse de Paris, et jurant qu'il me permettait de le trahir à la première infidélité qu'il me ferait. Je fus inflexible, et je n'y eus pas grand mérite, car je ne l'aimais plus du tout ; j'éprouvais à sou égard, au contraire, une in-

vincible répugnance ; c'était un supplice pour moi de le Toir ou de l'entendre. Du reste, je n'ayais de goût pour aucun de ses camarades. Mais quand on a été la maîtresse d'un militaire,— à moins de les fuir au bout du monde, — it faut absolument qu'on devienne celle d'un autre.

« Théophile, voyant que je persistais dans mes refus, avait pensé me réduire et me reconquérir de force en me faisant toutes sortes d'avanies. Il m'attendait dans la rue aux moments où je devais sortir, il me disait tout haut de grossières injures, faisait mine de me frapper, et quelquefois même il me battait réellement. Un jour qu'il était pris de vin, il se jeta sur moi comme un furieux, cria qu'il allait me tuer, et je ne serais peut-être pas sortie en vie de ses mains si d'autres zouaves ne fussent accourus à mon secours. On ne manqua pas, en cette occasion, de me répéter de plus belle ce qu'on m'avait déjà dit bien des fois, qu'il n'y avait qu'un nouvel amant qui pût me protéger contre l'ancien. Les mauvais conseils ne coûtent rien à ceux qui les donnent.

« Parmi les zouaves qui, soit publiquement, soit en secret, m^oilraîent leur protection et leur amour, il y en avait un dont la conquête me flattait particulièrement, non que j'eusse pour lui aucune préférence, mais son grade l'élevait au-dessus de tous à mes y^ix : c'était le sei^ent Rupert.

LE HlSSnOfi DE L'UNIFORME. 197

« J'avais pris bien vite toutes les idées des inili«*

laires, j'attachais comme eux une grande importance

au grade. Je me décidai donc en faveur du sergent.

Yous le connaissez : c'est celui qui me portait à rh6-

pital avec un de ses hommes , lorsque vous m'avez

rencontrée à Chàlons. Je ne pouvais choisir plus mal»

et vous allez comprendre pourquoi. Rupert est un

brave soldat, fort estimé de sesche£s, décoré de lamé-

daille de Crimée et de celle d'Italie , et qui obtiendra

un jour la croix ; il est» de plus» honnête homme, et

n'est pas méchant lorsqu'on le laisse tranquille.

Malheureusement» à ces qualités il joint un défaut

qui n'est que trop commun dans l'armée» il a beau<*

coup de mépris pour les femmes et se pique de les

conduire à la baguette. Dès que je me fus livrée à

lui» il me fit bien vite emboiter le pas, selon sa pro»

pre expression. Il a un chien qu'il a emmené avec

lui dans toutes ses campagnes» qu'il aime» dit41»

mais qui le craint con^me le feu» et qui lui obéit au

moindre signe : eh bien ! c'est ce chien qu'il me

proposa pour modèle.

< Il fallut me soumettre en esclave au nouveau maître que je m'étais donné» ne jamais répliquer» ne jamais avoir une idée qui ne fût la sienne. Je m'y efforçai quelque temps, puis enfin je me révoltai par fierté. Rupert se mit à rire; il fit des plaisanteries sur mon msubordination» et» comme je ripostais» il me regarda d'un air et me parla en des termes qui

figèrent mon sang dans mes veines. J'aurais mieux aimé qu'il m'eût battue. Je pensai bien un mioment à briser le joug, et j'y aurais eu d'aulant plus de facilité qu'au fond je ne lui étais pas sérieusement attachée; mais je me demandais ce que je deviendrais après l'avoir quitté, et je frémissais en songeant au nouveau pas que j'allais faire dans cette voie de honte où j'étais engagée. Puis, je vous l'avoue, la terreur que m'inspirait mon amant me paraissait quelquefois de la tendresse. Je me faisais encore cette triste illusion.

c C'est dans ces circonstances qu'il fut question du départ pour le camp, et Rupert me dit que je l'accompagnerais. J'étais déjà souffrante à cette époque, j'étais dégoûtée de tout et de moi-même, j'aurais eu besoin de repos ; mais le voyage me souriait, et surtout l'idée de voir tant de troupes réunies sur un seul point. Je crus aussi que le changement me ferait du bien. Je partis donc seule, avant le régiment. Je devais l'attendre à Ghâlons ; mais il y eut un retard de plus de dix jours, et l'inquiétude et les privations aggravèrent encore le mal dont je souffrais. Je n'avais que très-peu d'argent; Rupert m'en avait emprunté qu'il ne m'avait pas rendu, car il disait qu'il n'est pas bon que les femmes en aient beaucoup, et qu'il m'en donnerait au fur et à mesure que j'en manquerais. Je tombai tout à fait malade. Je sus cependant le jour où les zouaves de-

valent arriver, et j'eus encore la force de me traîner sur leur passage.

« Le sergent m'accueillit fort mal ; il me dit que j'étais maigre et laide, et que je ne lui ferais guère honneur. Le lendemain, quoique je fusse bien faible, il voulut absolument me conduire promener par la ville avec un de ses amis, sous prétexte que j'avais besoin de prendre l'air et de me distraire. Je faillis plusieurs fois m'évanouir. Je le suppliai de me laisser retourner seule à mon garni; mais il s'obstina à continuer la promenade jusqu'à ce qu'en- . fin je perdis tout à fait connaissance. C'est en ce moment que vousjn'avez rencontrée. Rien ne m'ôtera de l'esprit que Rupert avait son projet, qu'il n'avait emmené avec nous un de ses hommes et qu'il ne m'avait ainsi fatiguée, que dans l'espoir qu'un évanouissement subit lui fournirait l'occasion de se débarrasser de moi en me portant lui-même à l'hôpital. Il savait bien que je n'y serais jamais entrée de mon plein gré.

« Aussi je me crus pet* due et plus dégradée que jamais, lorsqu'on reprenant connaissance je me trouvai dans cette grande salle de la mort, sur ce lit qui suait l'agonie, au milieu de toutes ces iemmes flétries et condamnées comme moi. Hélas 1 il y avait longtemps, n'est-ce pas, que ma honte ne pouvait plus croître?

« J'apprécie mieux aujourd'hui les secours et les

attentions dont je fus entourée, j'en rends grâces au médecin, à la bonne sœur qui m'a soignée» à vous aussi, car je ne doute pas que votre recommandation ne m'ait été bien utile; mais je ne puis vous exprimer toutes les idées mauvaises qui me traversèrent alors la tète, toutes les plaintes que je fis au ciel sur ma destinée, tous les projets que je formai pour me détruire. La première nuit que je passai à l'hôpital fut bien affreuse, je vous assure. Néanmoins, je m'endormis vers le matin. Que devins-je, lorsqu'à mon réveil, juste au moment où je réouvrais les yeux, je vis devant moi, dans son riche uniforme et tout resplendissant de soleil, un beau jeune homme, que je n'avais jamais osé regarder que de loin, avec respect, avec crainte, et qui, pour la première fois, me regardait, lui, de tout près et d'un œil doux et caressant 1

< Il me sembla que c'était un ange qui venait me chercher pour m'emporter au ciel. Je lui souris comme on sourit à la délivrance. Puis, je fermai les yeux, craignant que ce ne fût un rêve, et que, me voyant réveillée, l'ange ne s'envolât. Mais c'était bien réel, c'était lui, c'était votre ami, ce jeune homme qui dort là, et à qui j'ai tâché de rendre un peu du bien qu'il m'a fait, car, sans lui, je n'existerais plus à cette heure, je pourrirais dans la fosse commune ou je serais au fond delà rivière.

« Mon premier soin, en arrivant au camp, fut de

chercher à l'apercevpir. Je jouai dé malheur, je ne le revis qu'au moment où il fut renversé....

« Vous savez le reste, et me voilà quitte envers vous. »

Elle se tut, se tourna du côté du lit, et, mes regards suivant la direction des siens, nous remarquâmes tous deux que Pierre avait les yeux ouverts ; mais il les referma presque aussitôt.

< Mon Dieu I fit-elle avec inquiétude, est-ce qu'il ne dormait pas? »

Elle s'approcha, le considéra un instant ; puis, en respirant, et avec un air de soulagement :

« Je ne m'étais pas trompée, reprit-elle; il dormait.

— Dans tous les cas, lui dis-je, il ne vous aura pas entendue. Il a la tète trop faible encore pour avoir suivi votre récit. Mais vous ne m'avez pas dit ce que vous comptez devenir, quand M. d'Avarey n'aura plus besoin de vos services.

— Je ne veux pas y penser.

— Pourquoi?

— Parce que c'est trop triste.

— Vous ne comptez pas retourner avec le sergent?

— Oh! non, certes.

— Vous n'avez plus la moindre afTection pour lui ?

— Il me fait horreur.

— Eh bien! si vous m'en croyez, vous partirez, vous vous éloignerez du régiment....

— C'est impossible , » interrompit-elle d'une voix sourde.

Pierre dormait réellement alors d'un sommeil calme et de bon augm'e. Le ciel s'était un peo éclairci ; des rayons timides se jouaient à .travers la persienne. Rose vint se rasseou: plus près du lit; je m'aperçus qu'elle pleurait, et je sortis de la chambre.

Pierre d'Avarey n'était point encore complètement revenu au sentiment de la réalité. Il m'avait bien dit quelques paroles qui prouvaient qu'il avait une vague notion de ce qui lui était arrivé; mais il m'avait aussi adressé des questions qui donnaient à penser le contraire. Il y avait des lacunes dans son cerveau, et c'était surtout au sujet de Rose que ses idées ne me paraissaient pas bien nettes. Pai^ instants, il s'exprimait sur son compte avec un profond sentiment de gratitude, ne dissimulant même pas l'impression que sa beauté produisait sur lui; et ^ans d'autres moments, il lui commandait dure-

ment de s'éloigner, et il me parlait d'elle avec Taccent du mépris et presque du dégoût.

Une après-midi qu'elle était sortie pour acheter quelque chose qu'il désirait qu'elle choisît ellemême, il me pria de fermer la porte au verrou et de venir m'asseoir près de son lit. Jamais encore il ne m'avait paru si calme ni si à lui-même. Seulement il avait un air grave qui m'inquiétait.

« Cher ami, dit-il, il faut que vous m'aidiez à souder dans ma ménioire la chaîne brisée de mes aventures. J'ai été renversé, blessé au camp pendant les manœuvres. Depuis lors il s^est écoulé bien des jours. C'est vous sans doute qui m'avez fait transporter ici, c'est vous certainement qui avez allégé, adouci mes souffrances. Mais comment se fait-il que cette fille que vous appelez Rose, ait été .admise à partager avec vous les soins que mon état exigeait? »

Assez surpris de cette demande, je lui rappelai en peu de mots sa chute, la rencontre que j'avais faite de Rose, l'embarras où j'étais pour me procurer une garde intelligente et sûre, et enfin l'offre qu'elle était venue me faire elle-même et que je me félicitais plus que jamais d'avoir acceptée, car je ne doutais point, ajoutai-je, que son dévouement n'eût contribué pour beaucoup au succès de la cure.

« Je m'étonne, reprit-il alors d'une voix brève, je m'étonne que vous qui êtes au courant des choses de la vie, vous n'ayez pas senti les conséquences que

la présence de cette fille auprès de moi devait avoir, même dans la situation où je me trouvais et gui écartait, pour le moment, toute interprétation fâcheuse. »

Ce n'était pas seulement sa voix qui avait l'accent du mécontentement et du reproche; son regard s'était posé sur moi avec une expression dure que j'avais déjà remarquée chez lui, mais qui m'était plus particulièrement pénible en cette circonstance. Il me paraissait étrange, pour ne pas employer un autre terme^ que les premières paroles suivies que prononçait Pierre fussent une plainte directe lancée contre moi ; mais comme j'eus peur de l'empêcher, par un mot, de développer sa pensée tout entière, je gardai le silence et j'attendis.

Il continua au bout d'un instant.

< Vous ne connaissiez pas ma famille, il est vrai ; mais Touret et le docteur vous avaient conseillé d'écrire à ma mère. Ils auraient dû le faire eux-mêmes.

— Si je ne l'ai pas fait, lui répondis-je, c'est que j'ai obéi à un sentiment que vous approuverez. J'ai craint d'alarmer trop brusquement votre famille, j'ai craint surtout que votre mère n'arrivât ici que pour vous voir mourir, car je n'ai plus besoin de vous cacher que vos jours ont été en danger.

— Sans doute, sans doute, reprit-il avec vivacité, je sais que vos motifs ont été excellents. Mais, après tout, ma mère n'est pas une femmelette : si j'étais

moTty elle vous eût reproché éternellement de l'avoir privée de mon dernier soupir. C'était sa place enfin d'être à mon chevet; ce n'était pas celle de cette fille. Songez qu'elle est au-dessous de tout, je vous l'ai dit. C'est une créature absolument perdue. Le sergent Rupert, qui n'est pas difficile, l'a tout à fait abandonnée. Elle avait traîné avec tous nos hommes. Vous me direz que je suis cruel? Je ne suis que juste. Les qualités qui lui restent encore ne me masquent point son vice. Toute belle qu'elle est, quelque intelligente et dévouée qu'elle se soit montrée, elle n'en demeure pas moins ce que votre monde lui-même flétrit de cette épithète énergique, — une fille à soldats. »

Ce dernier mot m'éclairait; je touchais enfin du doigt la cause de cette répugnance qu'éprouvait le jeune officier pour une femme qui, selon lui, avait atteint le dernier degré de l'opprobre. De même que j'avais pu constater le prestige qu'exerçait aux yeux de Rose le grade du lieutenant, de même je pouvais mesurer à cette heure la distance que la hiérarchie militaire établit, pour toutes choses, entre le clief et ses subordonnés. Pierre d'Avarey se croyait presque déshonoré en songeant qu'on pourrait dire qu'il avait eu avec Rose des rapports quelconques. Je sentis la faute que j'avais commise en établissant cette fille auprès de lui, je me rappelai les premières impressions du lieutenant Touret, et je fus

obligé de reconnaître une fois de plus combien il est important, même pour rendre service aux gens, de consulter les idées, les sentiments et jusqu'aux préjugés qu'ils doivent à leur état et à leur position dans le monde.

Voyant mon air soucieux, Pierre lit un effort pour soulever sa couverture, et, me tendant la main :

« Je me reproche, dit-il, de vous avoir parlé avec un peu trop de rudesse. Vous vous êtes montré un ami pour moi : je ne m'acquitterai pas en paroles, je vous revaudrai cela plus tard. En attendant, excusez ma franchise; nous disons, nous autres militaires, tout ce que nous avons sur le cœur, et nous n'y pensons plus quand nous l'avons dit. Pour vous prouver que nous sommes meilleurs camarades que jamais, je veux user et abuser de vous. Voulez-vous me servir de secrétaire? J'ai deux lettres à écrire, l'une à mon père, l'autre à quelqu'un que vous connaissez et au sujet d'une personne à laquelle je recommence à penser un peu depuis deux jours.

— Je suis à vos ordres, » lui répondls-je.

J'approchai du lit une petite table, je pris la plume et j'attendis.

« Ce n'est pas à mon père, c'est à ma mère que je devrais écrire, poursuivit Pierre, car je leur écris alternativement à l'un et à l'autre, et c'est son tour; mais je crains qu'elle ne s'effraye en ne reconnaissant pas mon écriture, et j'aime mieux lui épar-

gner la première émotion. Vous voyez que, sous mon apparence rude, j*ai aussi une certaine mollesse de sentiments. Seulement, quand la nécessité commande, je n*hésite pas à faire de la peine aux gens que j'aime, à plus forte raison à des étrangers. Mais votre plume s'impatienta, je dicte :

c Mon cher et bon père, je ne puis me servir de « ma main pour vous écrire, et c'est pourquoi j'em- « prunte celle d'un ami, que je compte vous faire « connaître avant peu. C'est un brave cœur, un « esprit élevé....

— Ah I mon cher camarade, fis-je en l'interrompant, je ne puis vous prêter ma main pour cette phrase-là. Réservez mon éloge pour l'époque assez prochaine où vous pourrez le faire vous-même.

— Comme vous voudrez. Mais vous ne perdrez rien pour attendre. Je reprends donc :

« .... d'un ami que je compte vous faire connat-

< tre avant peu. Je ne sais trop ce que je serais de- « venu sans lui. J'ai été renversé par un cheval et « blessé assez gravement, à ce qu'il parait. Mais je

< ne me sens plus de rien, et, si je pouvais profiter

< de la bonne volonté de mon colonel et que mes

< pieds fussent aussi lestes que mon cœur, je m'en-

< volerais bien vite avec l'ami susdit, et j'irais pasc ser un bon mois auprès de vous. Malheureusement « le docteur ne me permet pas encore de prendre

< l'air. Je ne vous demande pas de venir me voir

« (on VOUS donnera plus bas ma nouvelle adresse;) « vous vous déplacez difficilement, et je ne voudrais « pas que vous entreprissiez le voyage par ces gran- « des chaleurs. Mais ma mère est toujours prête à « courir pour m'erahrasser : je désire donc qu'elle « vienne le plus vite possible et qu'elle se charge de

< ma convalescence. Gela soulagera certaines per- « sonnes qui ne peuvent plus tarder à me porter a sur le dos, car elles m'ont sur les bras depuis plus « de quinze jours. Et là-dessus, mon cher père, je

< vous embrasse cordialement ainsi que ma bonne « mère, et je suis, avec respect, votre fils, etc. »

« Est-ce fini? Bien. Je crois que je pourrai signer. Ça leur fera plaisir de voir ma signature. Mais non, je tremblerais; il vaut mieux que je ne signe pas. Mon Dieul comme je suis faible encore! Attendez. Il y a un post-scriptum :

« Je vous prie de m'envoyer un peu d'argent ; je « ne m'aperçois pas que j'en manque, et pourtant « j'en avais fort peu lorsqu'on m'a transporté ici. »

« Maintenant pliez, et l'adresse :

c A monsieur le comte d'Avarey, au château « d'Avarey, près Lyon. »

« Quant à l'autre lettre, vous l'écrirez vous-même en votre nom et comme vous l'entendrez. Je me sens trop fatigué pour la dicter. C'est la lettre que je devais écrire à M. Sauveroche. Vous lui expliquerez ce qui m'a empêché de lui répondre, et vous

ajouterez que je ne suis guère en état de songer au mariage. L'accident m*est arrivé à propos sous ce rapport. Mais terminons ce que nous avons commencé.... Que disais-je donc? Oh! ma tète, ma tète ! Ahl m'y voici. Dès que cette fille rentrera, vous la remerclrez pour moi des soins qu'elle m'a donnés, et, après l'avoir bien dédommagée du temps qu'elle a perdu (vous voudrez bien encore m'avancer cela î), vous la prierez de ne plus reparaître ici.

— Que me demandez-vous là, m'écriai-je stupéfait! Mais c'est impossible, vous ne pouvez vous passer de cette fille. Attendez, du moins, que votre mère soit arrivée.

— Je ne puis attendre.

— Alors, congédiez-la vous-même. Je ne me rendrai pas complice d'une pareille rigueur, ou plutôt d'une pareille ingratitude. Cette fille a droit à votre reconnaissance ; elle mérite que vous ayez des égards pour elle. Vous lui devez la vie peutêtre.

— Ne me dites pas cela. Vous ne comprenez pas le sentiment qui me fait agir. Au surplus, c'est moi qui lui parlerai.

— Non, mon cher ami, vous ne ferez pas cela.

Vous lui porteriez un coup que vous regretteriez vous-même éternellement. Elle serait capable.... Tenez, réfléchissez, il ne s'agit, après tout, que de quelques jours de plus ou de moins. Permettez

qu'elle reste auprès de vous jusqu'à ce que votre mère soit arrivée.

— Vous me contrariez beaucoup.

— Faites un effort, je vous en prie. Les soins d'une femme vous sont encore nécessaires. Où en trou verez-vous une qui vailleRoseîIlsera toutsimple qu'elle se retire quand votre mère sera venue, et je me chargerai alors de la remercier et de l'éloigner.

— Gomme vous vous voudrez, je ne puis vous refuser cela. Mais.... »

Sa voix s'altéra ; il devint très-pàle, et il ajouta d*un ton à peine distinct, en fermant les yeux : >

c Ah ! pourquoi vous ai-je connu ! »

Et soit qu'il succombât à quelque émotion violente, soit que cette longue conversation l'eût épuisé, il s'évanouit. Le docteur montait justement avec Rose. Ils n'eurent pas de peine à le faire revenir à lui, et, une demi-heure après, toute trace de malaise avait disparu.

J'écrivis le môme jour à M. Sauveroche. Je lui appris Taccident qui avait empêché Pierre de lui répondre et Timpossibilité où il était encore de tenir uneplume. J'ajoutai qu'il était prêt à faire tout ce qui dépendrait de lui pour le soldat qu'on lui recommandait, mais que, quant au dernier paragraphe de la lettre, il n'y avait pas lieu de s'en occuper pour le quart d'heure. La réserve que je devais nécessairement garder en pareille matière laissait Pierre tout à fait libre pour l'avenir. Je lui montrai ma lettre, et il en parut content.

Il reçut, deux jours après, la réponse de son père, qu'il me communiqua, non sans avoir hésité un peu, car ce qui en ressortait était une apologie complète de la conduite que j'avais tenue. Le comte se félicitait, sous tous les rapports, de n'avoir appris l'accident que quand le danger avait été passé. La comtesse, sa femme, était assez sérieusement indisposée, et non-seulement elle n'aurait pu partir, mais il n'aurait pu la laisser lui-même

pour courir auprès de son fils. Il engageait celui-ci à venir les rejoindre le plus tôt possible, et il terminait en exprimant le vœu que je me chargeasse de ramener le convalescent au château paternel, dès que le voyage pourrait s'effectuer sans inconvénient.

Les choses restèrent donc dans le même état.

Néanmoins, comme Pierre allait de mieux en mieux, il exigea que Rose ne passât plus les nuits et que, pendant le jour, elle ne parût chez lui qu'à certaines heures. Sa manière d'être envers elle devint en même temps de plus en plus bizarre. Ou il n'avait pas l'air de s'apercevoir qu'elle était là, ou il la suivait des yeux avec une persistance qui la gênait elle-même ; quelquefois il s'adressait à elle avec beaucoup de douceur, et, l'instant d'après, il la rudoyait ou lui arrachait des mains ce qu'elle tenait avec une brutalité àont j'étais vraiment honteux. Je ne sais ce qui s'était passé entre eux un jour

que je les avais laissés seuls; mais, en rentrant, j'avais trouvé Rose à la porte de la chambre, et elle m'avait dit qu'il ne lui avait pas permis de demeurer plus longtemps avec lui. Du reste, il se levait maintenant, il pouvait lire et se promener seul par la chambre, il n'y avait plus d'inconvénient à ce qu'on le surveillât de moins près; mais Rose en voyait toujours, et elle m'avait prié de faire en sorte que le lieutenant Touret fût là ou quelque autre de

ses amis, lorsque je devais sortir, « car, pour moi, « me disait-elle, il m'a signifié que je ne dois pas « rester une minute, quand vous n'êtes plus là. »

Les procédés et les duretés du lieutenant à l'égard de Rose avaient frappé Touret aussi bien que moi. Il oubliait la façon dont il avait agi lui-même au commencement, il trouvait que Pierre était inexcusable. Il avait eu avec Rose quelques conversations suivies, et il avait été confondu, selon son propre aveu, du bon sens et de l'intelligence dont elle avait fait preuve. Rose elle-même s'était aussi peu à peu familiarisée avec lui ; elle lui avait confié le désir qu'elle avait d'être attachée au régiment comme cantinière, désir qu'elle n'aurait jamais osé exprimer tout haut, si Pierre eût pu l'entendre. Touret, qui trouvait son ambition très-légitime, avait été moins timide qu'elle, et, profitant d'un moment où elle était sortie, il en avait, devant moi, touché deux mots à son camarade. Mais celui-ci se f&chant presque :

« A quoi vas-tu songer là, dit-il? Tu as toujours des idées biscornues. Cette fille cantinière 1 Elle est faible, délicate; sa santé est ruinée. Au lieu de l'attacher au régiment, il faudrait l'en éloigner à tout prix, si l'on avait quelque pitié d'elle. D'ailleurs, c'est une créature complètement tarée, et que je me ferais scrupule, pour ma part, de recommander au colonel.

— TudieUy riposta Touret, comme tu es devenu pudibond I N'avons-nous donc que des rosières à la cantine? Je prétends, moi, que Rose y tiendrait fort bien sa place, et qu'elle nous ferait honneur, car elle est jolie, ma foi, très-jolie, ou je ne m'y connais pas. On a dit beaucoup de choses sur son compte, beaucoup plus qu'il n'y en a. J'ai pris des informations. C'est une fille qui a la passion des zouaves, voilà tout. Quand un^ fois elles ont senti l'uniforme, les femmes sont comme les chiens, elles y reviennent toujours. Son premier choix n'a pas été heureux. Elle est tombée dans les mains d'un vilain drôle qui a pris plaisir à la tourmenter, à la rendre jalouse, et comme elle est fière, elle s'est vengée. Mais je suis sûr que, si son premier amant s'était conduit convenablement, elle ne l'aurait jamais quitté. Enfin, elle n'est pas du tout ce que tu crois, et je ne puis m'habituer à te la voir traiter comme tu fais, après toutes les marques de dévouement qu'elle t'a données. A ta place, si elle m'avait soigné ainsi qu'elle te soigne, je crois, ma parole! que j'en serais devenu amoureux.

— Amoureux? Le terme est joli. Il est vrai que tu n'es pas difficile, mon pauvre Touret; tout est bon pour toi.

— Mais toi qui parles, mon cher, je ne t'ai pas toujours connu aussi dégoûté. Tu t'es contenté à moins, à beaucoup moins, je te le certifie.

— Eq campagne, c*est possible.

— En campagne, et ailleurs. Ta petite danseuse de la Porte-Saint- Martin était loin de valoir Rose.

— Tiens, laissons cela, tu m'ennuies. «•

Je fus obligé d'intervenir, la discussion tournait à la dispute, et Pierre avait en ce moment dans la voix des notes brèves et métalliques qui semblaient préluder à une provocation. Touret, tout bon enfant qu'il était, paraissait fort irrité, et peut-être, s'il n'avait eu égard à la susceptibilité d'un malade, les choses n'en seraient-elles point restées là.

Le lendemain, comme je revenais de faire une promenade, j'entendis, en rentrant chez moi, des éclats de voix qui partaient de la chambre voisine. Je m'arrêtai involontairement. C'était Pierre qui parlait, et je ne tardai pas ^ comprendre qu'il s'adressait à Rose.

< Je vous défends, disait-il, de songer désormais à cela. Quand il en sera question, vous direz que vous avez changé d'idée. Si vous persistiez, si vous faisiez la moindre démarche en arrière de moi, je vous avertis que je m'opposerais de toutes mes forces à votre nomination*

— Hélas I répondait Rose, je ne puis rien par moimême, et j'aimerais mieux mourir que de vous fâcher. Mais quel mal cela vous ferait-il?

— Je ne le veux pas, » répliqua-t-il alors d'un ton impérieux.

Puis il ajouta plus doucement :

« Ne vous inquiétez pas de l'avenir ; j'y pourvoirai. Je ... je m'intéresse sincèrement à vous, plus, beaucoup plus que vous ne sauriez croire. Mais laissez-moi, j'ai besoin de dormir. Allez- vous-en. »

Je fis un peu de bruit, et j'entrai. Rose sortit. Mais Pierre ne dormit pas, et il me pria de lui lire quelques vers pour le calmer, car il se sentait trèsnerveux, me dit-il. Son agitation était trop visible, en effet, pour qu'il pût essayer de la dissimuler.

Je passai toute la soirée près de lui. Contre l'ordinaire, aucun de ses camarades ne vint le voir, et, s'il avait voulu me confier un secret, il aurait eu pour cela toute facilité. Mais je ne sais quelle barrière s'était tout à coup dressée entre nous. Il se battait les flancs pour soutenir la conversation, il s'excitait, il s'efl'orçait de paraître gai et faisait des plaisanteries qui n'étaient point dans son caractère; puis il retombait dans un silence morne que je n'osais plus interrompre. Deux fois il me parla de Rose, car involontairement sa pensée se reportait toujours sur «elle, et je m'en apercevais à mille indices imperceptibles, même lorsqu'il se taisait : la première fois ce fut pour se moquer de Touret et de l'idée qu'il avait eue de la faire entrer à la cantine ; la seconde fois, ce fut pour m'adresser une question qui ne laissa point de m'embarrasser un peu.

« Pourquoi, me demanda-t-il, vous qui étiez si

violemment épris de cette fille et qui n'aviez rien négligé pour en faire votre maîtresse, pourquoi n*êtes-vous pas revenu à la charge, quand vous Tavez retrouvée ici?

— Pourquoi? Mais c'est qu'apparemment mon amour pour elle s'était refroidi.

— Ce n'est pas cela, reprit-il. C'est que vous auriez rougi de songer encore à une créature qui avait passé par tant de mains.

— Je ne sais. Ses aventures m'ont inspiré plus de pitié que de dégoût, et je n'aurais peut-être pas été <irrêté par un tel scrupule.

— Vous êtes accommodant, vous, » fit-il avec un rire moqueur.

Puis il ajouta en se levant brusquement.

« Pourquoi, diable! parlons-nous toujours d'elle? Ce n'est point assez de me l'avoir imposée pour garde-malade, il faut encore que vous me la rappeliez sans cesse à Tesprit. »

Il fit à grands pas le tour de la chambre, s'arrêta pour prendre un verre qui était sur la table, en but une gorgée, puis, jetant à terre le contenant et le contenu :

« Quelle drogue a-t-elle mis encore là dedans ? Qu'on me donne du rhum ou de l'absinthe. Pardon, mon cher, poursuivit-il d'un ton moins âpre, je suis de mauvaise humeur,' j'ai eu ce matin une forte contrariété. J'ai vu mon capitaine : il paraît que

nous irons au Mexique, et j*ai peur de ne pas être en état de partir. Voilà ce qui vous explique ces mouvemenls de fureur absurde que je ne puis réprimer.»

Mais qu'ai-je besoin d'insister davantage ? Il est assez évident qu'une révolution morale s'était accomplie chez Pierre, qu'il se débattait avec une sorte d'effroi sous l'empire d'un sentiment nouveau, mystérieux, en un mot qu'il était amoureux, qu'il était amoureux de Rose. L'indifférence de cœur dont il se targuait avait cessé ; il connaissait enfin l'amour, l'amour qui s'impod'e et contre lequel les volontés les plus fermes sont impuissantes. Il était honteux d'ôtre si peu maître de lui, honteux surtout du genre d'amour qu'il ressentait, car il méprisait, il détestait, il regardait comme la dernière des créatures celle qui le lui inspirait. Et pourtant cette honte même était un aiguillon, ou plutôt, comme un vent aride, elle soufflait sur la flamme et en étendait les ravages. La tendresse luttait dans le cœur de Pierre contre le mépris; sans cesse vaincue, elle retrouvait sans cesse des forces nouvelles.

Il n'avait pas été sans s'apercevoir aussi bien que moi de l'espèce de culte que Rose avait pour lui; mais cette aspiration de la pauvre fille vers un idéal plus élevé, au lieu de le flatter, ne lui paraissait qu'un surcroti d'humiliation, qu'un motif de plus de la repousser et de la haïr. De là ces brutalités, ces colères sans cause, puis ces retours sou-

dains d'indulgence et de pilié, qui, quelque soin qu*il prtt de les cacher, n'avaient pu pourtant échapper entièrement à celle qui en était l'objet. Je compris trop tard pourquoi il avait voulu l'éloigner à tout prix, et je me reprochai alors, dans son intérêt comme dans celui de Rose, d'avoir mis obstacle à»ce désir.

Une rencontre fort inattendue que je fis quelques jours après vint encore compliquer la situation. Mais, avant de m'occuper de ce nouvel incident, il faut que je vous parle un peu de mon ami Bory, que je néglige à présent presqu'autant qu'il m*avait négligé lui-même lors de mon arrivée au camp.

Parmi les officiers qui étaient venus demander des nouvelles de Pierre, Bory n'avait été ni le moins empressé, ni le moins assidu. Il avait très-souvent afTaire au Grand-Mourmelon, puisque la marquise y était toujours, et, comme il passait devant notre hôtel pour aller la voir, il ne manquait jamais de s'arrêter et de monter jusqu'à ma chambre. Seule-

ment il ne faisait que paraître et disparaître. Il n'avait qu'un défaut sérieux, ce cher Bory, celui d'être un homme trop occupé. Je ne songeais plus du tout à lui en vouloir, j'avais oublié les petits griefs que j'ai allégués contre lui, et j'admirais plus que jamais qu'il pût suffire à des occupations si nombreuses et si diverses.

Il m'avait jéitéré plusieurs fois, et de la façon la plus aimable, l'offre de me présenter à la marquise; dès que Pierre fut tout à fait hors de danger, nous prîmes jour, et la présentation eut lieu.

Je me reprocherais de ne point esquisser ici le portrait de cette dame, surtout après avoir tracé ailleurs avec complaisance celui d'Amanda. Je ne dirai pas qu'elles formaient entre elles un parfait contraste : les parfaits contrastes sont rares dans la nature ; mais, si l'une avait l'air d'une princesse au premier abord, l'autre, en revanche, n'avait pas l'air de ce qu'elle était réellement, c'est-à-dire d'une femme du meilleur monde. On l'aurait prise plutôt pour une personne d'un monde douteux. En un mot, si elle avait changé de condition sociale avec Âmanda, tout aurait semblé parfaitement dans les règles, à ne consulter du moins que l'apparence, car je suppose qu'en grattant un peu, on eût reconnu qu'elle possédait au fond ce qui semblait lui manquer à la surface.

C'était pourtant une jolie femme , assez grande,

un peu maigre» le teiut très-brun, avec des yeux qui flamboyaient et une forêl de cheveux qui lui faisaient un diadème. Malheureusement, dès qu'elle pariait, le son de sa voix produisait une impression qui n'était que trop en harmonie avec celle que son physique avait produite.

Elle m'accueillit fort bien, quoique Bory lui eût fait depuis quinze jours mon éloge avec un acharnement qui aurait pu me nuire auprès d'elle. J'étais un homme incomparable, à ce qu'elle me répéta, un ami sur lequel il pouvait compter comme sur un frère, à qui il confierait sans la moindre appréhension ce qu'il avait de plus précieux, sa bourse ou sa maîtresse. Elle parlait presque autant qu'Âmanda, mais avec moins de volubilité. Je ne tardai pas à m'apercevoir qu'elle avait, comme elle, beaucoup plus d'esprit que de retenue. Elle traitait le capitaine du haut en bas, l'appelait Bory tout court, ne lui marchandait pas ses vérités , et lui en disait même de fort humiliantes. Du reste, tous les militaires, suivant elle, n'étaientque d'audacieux fanfarons, des hommes insupportables ; elle avait maintenant horreur de l'unilbrme , elle ne concevait pas qu'on pût être fidèle à un militaire plus de vingtquatre heures, elle avait bien juré de n'en plus jamais recevoir un seul chez elle.

Quelques compliments directs qu'elle me lança achevèrent de rendre la situation très-embarrassante

pour Bory et pour moi-même. Il était évident que le temps était à l'orage, et que la grêle, les éclairs, le tonnerre allaient bientôt se mettre de la partie. Je fis ce que je pus pour les conjurer. Je détournai la conversation, et je parlai de Pierre d'Avarey.

« Ce serait un charmant garçon, dit-elle, s'il n'était pas militaire, quoique son habit lui aille trèsbien, à lui. L'uniforme des officiers de zouaves est très-simple, c'est ce que j'en aime. Ne trouvez-vous pas que celui des lanciers a quelque chose de puéril et de théâtral? Leur chapeau, leur schapska, comme ils disent, ressemble tout bonnement à un coquetier renversé, et il est rare qu'il y ait dessous un œuf d'aigle. Voilà Bory qui s'agite comme s'il était question de lui ! Tranquillisez-vous, capitaine, je parle en général. Oh I oh! fit-elle en se tournant vers moi avec une confusion afîectée, vous allez iToire, monsieur, que j'imite votre ami , que je fais volontairement les plus plats calembours. Il est vrai que je me déprave dans sa société. La société des militaires est décidément bien mauvaise pour les femmes. Ils ont des goûts roturiers, des manières analogues à leurs goûts, et une outrecuidance dont je n'avais pas idée avant de connaître le capitaine. A propos de leurs goûts, on raconte une jolie histoire sur M. d'Avarey. Il a près de lui en ce moment, pour le soigner, une jeune personne très-recommandable, qu'on appelle V Alouette^ TÂlouette et dont, depuis

longtemps déjà, il partageait les faveurs avec tout son régiment. Cependant M. d'Avarey est un homme bien né. Mais, comme je vous le disais, monsieur, tous les militaires se ressemblent, et rien ne m'étonne de leur part.

— Je suis heureux, madame, me hâtai-je d'insinuer, de pouvoir au moins modifier votre opinion à l'égard de Pierre d'Avarey. Il ne connaissait pas la personne à laquelle vous faites allusion, il ne lui avait jamais parlé avant l'accident dont il a été victime. C'est moi qui la connaissais et qui l'ai introduite auprès de lui pour le soigner. Du reste, sa tâche est finie. D'Âvarey attend sa mère d'un jour à l'autre, et cette fille, en se retirant, fera tomber des bruits dont je regrette d'avoir été la cause involontaire.

— A la bonne heure, reprit la marquise. Mais ce n'est pas Bory qui défendrait ainsi un camarade, et qui se porterait garant de sa vertu. Il est toujours prêt, au contraire, à charger les gens. Les militaires, en général, n'ont pas de grandeur dans le caractère, et j'ai remarqué que les lanciers, en particulier, sont indiscrets et mauvaises langues. »

La conversation roula encore de cette façon pendant environ une demi-heure, moi m'efforçant de la faire sortir du cercle où elle était engagée, et la marquise nous y ramenant sans cesse. Les diatribes contre les militaires» après être revenues plus de dix

fois en ritournelle insipide, avaient fini par éclater bruyamment, quand, tout à coup, le nom d'Amanda siffla au beau milieu comme une note aiguë qui domine toutes les autres.

Bory, qui rongeait son frein en silence, perdit contenance à ce nom, et je compris que la marquise, tout en séjournant au Graud-Mournielon, avait enfin découvert ce qui se passait au Petit. Je voulais me retirer. Mais avec un déluge de larmes, elle me prit à témoin de la déloyauté, de la duplicité, de l'indignité de son amant. Que pouvais-je faire, que pouvais-je dire? J'étais presque aussi confus que Bory. Par bonheur, une crise nerveuse se déclara, une vraie, et, en ayant assez comme cela pour une première visite, je laissai le capitaine se débattre tout seul contre la marquise, et retournai bien vite à mon hôtel.

Il y avait à peu près une heure que j'étais rentré, lorsque Bory arriva chez moi tout essoufflé. Il me fit des excuses pour la scène désagréable dont il m'avait rendu témoin. Il ne pouvait s'attendre à rien de pareil, me dit-il ; la marquise semblait être dans les meilleures disposition^ du monde, elle avait même manifesté plusieurs fois le désir de me connaître. Quant à lui, il cherchait vainement qui avait pu la mettre au courant de ses relations avec Amanda. Il avait bien essayé de tout nier après mon départ ; mais il n'y avait pas eu moyen, il avait re-

coDDU qu*on était bien informé, et comme, au milieu de ces explications orageuses, la crise de nerfs se prolongeait toujours, il avait pris le parti de s'esquiver sans bruit et délaisser l'absence agir en sa faveur. Il était sûr, du reste, qu'il recevrait, dans la soirée, quelque billet charmant qui le rappellerait, et il aurait encore la faiblesse de revenir, car il ne savait point résister à certaines prières faites avec des pattes de mouche sur du papier rose ou lilas tendre. €je t'avoue cependant, ajouta- t-il, qu'il est urgent que je rompe avec elle; je souffrirai beaucoup de celte i-upture, mais je n'y tiens plus, mon cher, en vérité je n'y tiens plus. La marquise est délicieuse , tu l'as vue , tu Tas entendue ; on n'a pas plus de grâce ni plus d'esprit, mais elle est terriblement exigeante. Je t'avoue encore que j'avais un peu compté sur toi pour m'en délivrer. Ce n'est plus du tout comme lorsque je t'ai parlé d'Amanda, non, je n'avais en vue ici que ton propre intérêt , je ne songeais qu'à ta propre satisfaction. Je t'avais beaucoup vanté à elle, je t'avais posé en héros de roman, et, de plus, en honnête homme^ en homme sur lequel un ami peut compter, et elle avait dressé l'oreille à ce dernier éloge. Plus je paraissais sûr de toi, plus elle eût été heureuse de faire ta conquête pour me prouver que je n'étais qu'un sot de me fier à un atui. La marquise est un peu blasée, vois-tu ; une trahison toute simple n'est pas ce qu'il lui faut,

une trahison hérissée de difficultés est seule capable de la tenter. Tavais admirablement préparé le terrain, et, si tu voulais, il ne serait pas encore trop tard. Retournes-y demain, je feindrai d'être jaloux de toi, et, quand elle croira que le moment est venu de m'enfoncer un poignard dans le cœur, elle t'enlèvera dans sa calèche, et j'en serai délivré à ton

profit.

— Mon cher Bory, tu as encore une fois trop présumé de mon amitié.

— Oh! c'est trop fort aussi, s'écria-t-il alors avec un emportement comique, tu rends aux autres service sur service, et tu ne veux jamais rien faire pour moi. Réfléchis un peu, cher ami ; ce n'est point du tout une corvée, c'est un plaisir pur et sans mélange que je te propose. J'y trouve mon compte sans doute, mais qu'est-ce que cela fait? Avec Âmanda, tu aurais été forcé d'aller voir Arthur à son collège, c'était le côté pénible de la chose. La marquise n'a pas d'enfant, elle est veuve, libre comme l'air ; puis ce n'est point un mariage, c'est une liaison qui ne durerait qu'autant que tu le jugerais convenable. Voyons, décide-toi, un bon mouvement, viens en aide à un ami qui est plus embarrassé que l'âne de je ne sais plus qui, entre ses deux picotins.

— Eh 1 laisse-moi tranquille, » repartis-je un peu brusquement, mais sans pouvoir m'empêcher de rire.

En ce moment , Pierre , qui venait de faire un

somme, parut sur le seuil de la porte et demanda s'il pouvait entrer sans nous déranger.

«Entrez, entrez, lui cria Bory. Je suis enchanté de vous voir enfin gaillard et dispos.

— Merci, répondit Pierre. Et comment vont les amours?

— Ne m'en parlez pas, dit le capitaine, je fais un métier abrutissant. Je cours de mon quartier au Grand-Mourmelon, du Grand-Mou rmelon au Petit, et je vais à Ghàlons trois fois par semaine, sans compter les extra qu'il m'est impossible de prévoir. Figurez-vous que vous ne me possédez , à l'heure qu il est, que parce que je n'ai pas encore trouvé le moyen de me couper en deux. Je reçois ce matin un billet charmant qui m'annonce une visite, et j'ai pris rendez-vous avec une petite dame pour lui montrer le camp justement à la même heure. Ne sachant plus à quelle femme me vouer, et m'étant trouvé retardé, d'ailleurs, par l'attaque de nerfs de la marquise , je me suis décidé à venir ici ; on me cherchera là-bas, on ne me trouvera pas, et tout sera dit. Mais il faut , messieurs, que je vous confie une chose qui joint un embarras moral à tous mes embarras matériels, c'est qu'au milieu de tout cela je suis réellement amoureux , amoureux comme un fou de ma petite dame du samedi (c'est le jour que je lui ai réservé). Vous savez, c'est celle qui est venue me surprendre à Ghâlons , que j'ai d'abord

accueillie assez mal, et qui, depuis J'attends

l'automne avec une impatience fiévreuse; c'est à l'automne que je dois aller chasser sur les terres de son mari. Je ne vous ai pas raconté cela, d'Avarey ? Il faut que je vous le raconte.»

Bory répétait assez volontiers des histoires qu'on savait par cœur. Je passe donc le récit qu'il fit à Pierre et qui n'était que la reproduction plus ou moins exacte de celui qu'il m'avait déjà fait. Lorsqu'il se fut étendu suffisamment sur le mérite épistolaire de sa belle :

«Âh ! s'écria-t-il, je voudrais avoir là une lettre qu'elle m'a écrite au sujet de notre intervention au Mexique! Vous en seriez touchés, parole d'honneur!

— Il est donc certain que nous irons au Mexique? interrompit Pierre.

— C'est officiel, mon cher.

— Oh ! alors, reprit-il vivement, je partirai.

— Cela vous est facile à vous, dit Bory, vous n'avez rien qui vous retienne ; mais il me faudra, à moi , un grand effort de courage pour m'arracher à toutes les malheureuses qui me pleurent d'avance. Je ne puis y penser sans frémir.

— Il n'est rien de tel que d'avoir le cœur libre, poursuivit Pierre avec une gaieté forcée. Rose, apportez-nous de l'absinthe. »

Rose était, en effet, dans la chambre voisine ; elle

apporta ce qu'on lui demandait, et nous continuâmes à causer de guerre et d'amour tout le reste de l'après-midi.

Depuis quelque temps, je dirigeais de préférence ma promenade du soir du côté le plus solitaire, non que la campagne fût bien attrayante et bien pittoresque (la petite rivière et ses bords aux maigres ombrages sont assurément ce qu'il y a mieux à plusieurs lieues à la ronde), mais j'étais un peu las du spectacle du camp , et j'éprouvais le besoin de contempler autre chose. Les yeux, comme Tesprit, cherchent les contrastes. Des militaires me disaient qu'après un séjour un peu prolongé sous la tente, ils aspiraient eux-mêmes à se retrouver au milieu des villes, à reposer leurs regards de l'uniforme, à voir des bourgeois. Je n'étais pas fâché, non plus, lorsqu'en me promenant, je rencontrais , par hasard, un paletot au lieu d'une tunique et un chapeau quelconque au lieu d'un turban. C'était pour moi comme un retour passager, comme une excursion furtive au milieu de mes semblables.

Or, j'avais avisé trois oa quatre fois déjà un grand diable d'individu dont je me serais peut-être méQé en d'autres circonstances, mais qui, dans le désœuvrement où j'étais, ne laissait pas de piquer quelque peu ma curiosité. II était évident qu'il me regardait, qu'il m'observait ; mais , si j'allais de f>on côté, il s'éloignait, il me fuyait presque. J'avais fini par croire que c'était quelque voleur timide qui avait bien l'envie, mais non le courage de me demander ma bourse, et, comme j'étais toujours muni d'un bon gourdin,j'attendais sans crainte qu'il se décidât à m'accosler. Enfin, un jour, je me trouvai face à face avec lui, et il s'arrêta tout penaud, la main à son chapeau. Je lui demandai ce qu'il souhaitait.

« Vous ne me reconnaissez donc pas? » dit-il.

Je le considérai avec attention. C'était un homme de haute taille, à qui on pouvait donner vingtcinq ans aussi bien que quarante, et dont la figure rouge et osseuse, le grand nez recourbé et le menton proéminent réveillaient en moi de vagues souvenirs, mais dont l'accoutrement assez étrange me déroutait. Il avait l'air d'un ouvrier endimanché. Il portait un long chapeau en tuyau de poêle qui ne lui entrait pas bien dans la tête, une redingote noire à collet de velours, neuve encore, mais toute chiffonnée et trop courte des manches, un pantalon à carreaux trop court aussi, et un gilet de flanelle

qui n'était pas précisément de saison au mois de juiliel.

Au bout d'une minute pourtant , la mémoire me revint.

« Eh! c'est Marc, » m'écriai -je.

C'était bien, en effet, mon compatriote, le fils de la blanchisseuse, le brave garçon que j'avais vu à Sèvres, qui était devant moi. Un peu rassuré par mon accueil bienveillant, il m'apprit qu'il avait perdu sa mère, il y avait déjà près d'un an, qu'il avait hérité de tout ce qu'elle possédait, et qu'il avait été passer plusieurs mois dans notre pays, au milieu de la famille de son père. J'avais repris ma course, il marchait à côté de moi. II ne m'avait pas dit et il ne me disait pas comment il était venu à Ghàlons, ce qui l'amenait au camp. J'hésitais à l'interroger. Je sentais qu'il y avait du mystère là-dessous, ou plutôt, puisqu'il lie me parlait pas de Rose, je comprenais que c'était elle qui l'avait attiré, et qu'il ne tarderait pas à aborder avec moi le sujeC qui l'intéressait.

Cependant, comme il se perdait un peu dans ses phrases, je pris le parti de lui venir en aide, de le mettre au moins sur la voie. Je lui dis donc que, maintenant qu'il était son mattre, il avait sans doute été bien aise de voir un camp de près, et que c'était là le principal but de son voyage.

< Oh 1 non, s'écria-t-il, non, je ne suis pas assez

bad^d pour cela. S'il n'y avait que moi pour aller voir toutes leurs parades, toutes leurs revues, toutes leurs bêtises, je vous promets qu'ils ne seraient pas si fiers, car ils manœuvreraient dans le désert. Je neme laisse pas prendre, moi, par ce qui brille ; je regarde Tenvers plutôt que l'endroit. D'ailleurs, c'est une faiblesse que j'ai, je. ne puis pas sentir les militaires. Ce ne sont, les trois quarts du temps, que des vantards, des ivrognes, des paresseux. Quand ils arrivent dans un pays, ils ne songent qu'à séduire les femmes et les filles, et, quand ils en partent, ils ne laissent après eux que des dettes, des chagrins et toutes sortes de misères.

— Vous êtes sombre comme un soir d'hiver, mon pauvre Marc, lui dis-je en souriant. Je vois bien que vous pensez encore à Rose. »

Il s'arrêta, me scruta d'un œil perçant, et rougissant encore sous sa teinte de brique foncée :

« Oui, j'y pense, fit-il d'une voix altérée, et ce n'est que pour la voir que je suis venu à Ghâlons. On m'avait dit qu'elle était sans ressources, qu'elle était malade, qu'on l'avait portée à l'hôpital. J'avais été informé de tout par le frère d'un zouave, qui est charron chez nous, à Sèvres. En arrivant ici, J'ai appris qu'elle n'était plus avec les soldats, que vous l'aviez tirée de leurs mains , — enfin qu'elle était avec vous. »

La manière dont on prononce une phrase lui

donne quelquefois une portée et une signitication toutes différentes. Je pénétrai l'idée de Marc, et je me hâtai de le détromper.

« Non, Marc, lui dis-je, Rose n'est avec personne, je veux dire qu'elle n'est la maîtresse de personne. Elle a quitté les zouaves, il y a plus d'un mois , pour se consacrer tout entière à soigner un de mes amis malade. »

Il tenait toujours sa tête baissée, et je vis bien qu'il ne croyait pas ce que je disais.

« Vous avez tort, repris-je, de conserver le moindre doute. La preuve que je dis vrai, c'est que mon plus grand désir est d'éloigner Rose d'ici pour l'empêcher de retomber dans les mêmes égarements. Elle n'est plus absolument nécessaire à mon ami, et nous désirons tous deux qu'elle parte.

— Vrai? fit-il en relevant la tête avec une indicible expression de joie.

— Je vous en donne ma parole.

— Ahl quel bien vous me faites l Je l'aime toujours, monsieur, davantage encore, je ne puis pas m'en empêcher. Ma première idée, lorsque j'eus perdu ma pauvre mère, fut de courir après Rose et de lui offrir tout ce que j'avais. La honte me retint, je voulus laisser passeï^ du moins les premiers mois du deuil, puis j'espérais me vaincre en gagnant du temps. Mais non, mon sort est de Faimer, voyez-vous. Elle a déjà subi de bien dures épreuves, elle doit

être lasse de la vie qu'elle mène. Je lui pardonne tout, je ne lui demande compte de rien, et, si elle veut, je suis prêt à l'épouser. »

En parlant ainsi, Marc était vraiment d'une grandeur qui rélevait au-dessus de lui-même ; tout laid et tout disgracieux qu'il fût, il me paraissait beau. L'amour, un amour vrai, transfigure Textérieur aussi bien que l'âme. Nous étions à la fin du jour; la chaleur devenait de plus en plus accablante, de gros nuages inquiets couraient sur le ciel, et le soleil couchant avait un éclat sinistre. Je trouvais je ne sais quelle sublime harmonie entre l'orage qui se préparait là-haut et celui qui grondait à côté de moi, dans ce cœur d'homme.

Nous convînmes que je parlerais à Rose en sa faveur. Il l'avait déjà rencontrée, mais elle n'avait pas voulu l'entendre. Il doutait de l'efficacité de mon intervention. Il se méfiait toujours aussi, je m'en apercevais bien, de la sincérité de mon langage; il ne croyait pas que je fusse si désintéressé ni si détaché de Rose que je voulais le paraître. Quand je me fus exprimé là-dessus de manière à le convaincre tout à fait, il jeta sur moi un regard que je n'oublierai jamais, tout chargé de tendresse et de reconnaissance, il saisit ma main qu'il serra fortement, et il pleura.

c Elle n'est pas aussi coupable qu'il semble, dit-il ensuite d'une voix qui avait des notes presque

enfantines, tant elles étaient douces ; c'est une folie, c'est une maladie qui lui est venue tout d'un coup : elle était si sage et si honnête, vous le savez, je n'ai pas besoin de vous la vanter. Ces militaires lui ont jeté un charme. On ne croit plus maintenant à ces choses surnaturelles ; moi, j'y crois. Une filie comme elle ne se serait pas perdue ainsi , naturellement, sans quelque prestige. Je répondrais encore d'elle, même à présent. Si elle consentait à m'épouser, je suis sûr que je pourrais être tranquille et qu'elle me garderait la «fidélité qu'elle m*aurait jurée devant Dieu. J'oublierais tout. Nous pourrions être si heureux ensemble ! J'ai du bien, près de vingt mille francs, sans compter notre maison qui est bonne, et que je fais tenir, en attendant, par une de mes tantes que j'ai emmenée du pays. Rose est très-entendue dans sa partie. Nous ferions une maison d'or, et elle n'aurait pas besoin de prendre beaucoup de peine. Je ne lui refuserais rien d'abord ; elle serait dame et maîtresse. Si elle avait toujours le goût de voir les troupes et toutes les choses militaires, je ne la gênerais pas, je la conduirais moi-même aux revues, et je serais content du plaisir qu'elle aurait. » Il déraisonna encore longtemps ainsi, énumérant toutes les concessions qu'il ferait à Rose, ne gardant plus aucune mesure, s'abàissant à ces lâchetés touchantes qu'on pardonne à la passion, parce qu'elles partent, en définitive, de ce qu'il y a de

meilleur au fond de nous-mêmes. Je m'étais oublié à l'écouter, sans plus songer aux menaces suspendues sur nos tètes. De larges gouttes de pluie me rappelèrent au sentiment de la réalité. Je rebroussai bien vile chemin. Heureusement, comme il arrive quelquefois à l'approche d'un orage, le vent, qui s'était élevé, retarda le déchaînement des cataractes célesteSy et la pluie ne commença à tomber sérieusement que quand je fus rentré à l'hôtel.

Marc était plus loin de son gîte; il dut recevoir toute l'averse. Mais il emportait au cœur un espoir qui le rendait insensible au vent, à la grêle, aux éclairs et au tonnerre, l'espoir d'attendrir Rose et de l'emmener avec lui.

Je saisis le premier moment où je me trouvai seul avec Rose pour lui apprendre la rencontre que j'avais faite et la commission dont j'étais chargé. Elle m'écouta d'un mr sérieux. Je lui représentai qi^e c'était une chance inespérée qui lui était offerte de se réhabiUter à ses propres yeux , de sortir de

l'abîme où elle était tombée; je plaidai le plus éloqueintnenl que je pus la cause du pauvre Marc, et je mis en relief tout ce qu'il y avait de généreux et de délicat dans sa conduite. Cependant, plus je ai'animais, plus je sentais que mes efforts étaient inutiles, et, quand je m'arrêtai enfin à bout d'arguments, je n'avais plus le moindre doute sur le résultat de mes instances.

c Je reconnais, me dit Rose , que c'est l'intérêt que vous me portez qui a dicté vos paroles. Je remercie Marc de ses bonnes intentions, mais j'aimerais mieux mourir que d'accepter ce qu'il m'offre. J'ai toujours eu de l'amitié pour lui, je l'ai toujours regardé comme un frère; si j'étais restée une honnête fille et qu'il m'eût proposé ce qu*il me propose, j'aurais dit non encore, car on ne doit épouser qu'un homme qu'on peut aimer d'amour. Or, il n'est personne que je ne préférerais à Marc. C'est presque de la répulsion que j'ai pour lui. Je ne le lui ai pas caché, et vous me rendriez un grand service en lui démontrant que je me croirais aujourd'hui beaucoup plus méprisable si je l'écoutais. Au ' surplus , c'est la dernière fois que je m'explique avec cette franchise. Je ne répondrai plus désormais, quand on me parlera de cela, vous ou un autre. » Je compris que je ne gagnerais rien à faire valoir d'autres raisons, et je me préparais à enlever à Mai'c les illusions qu'il conservait encore, quand une

idée bizarre me traversa tout à coup l'esprit. Je m'imaginai que Pierre aurait peut-être plus d'influence que moi sur l'esprit de Rose; je crus pouvoir me fortifier contre elle de ce nouvel appui , faire servir l'amour qu'il nourrissait lui-môme en secret à affermir, à assurer pour jamais, sinon le bonheur, du moins le repos de la pauvre fille.

Le lieutenant connut donc par moi, à son tour, la proposition de Marc. 11 en parut un peu ému, puis il déclara qu'il en était enchanté, qu'il s'en réjouissait pour Rose , ajoutant avec une gaieté forcée qu'elle avait plus de bonheur qu'elle ne méritait, el, quand je lui appris qu'elle ne voulait pas de ce bonheur, il s'emporta contre elle avec une telle violence que je regrettai presque d'avoir parlé.

Je le regrettai encore davantage lorsque je vis Rose rentrer dans la chambre sous je ne sais quel prétexte. Il Tapostropha aussitôt d'une voix.méprisanté, sans plus ménager les termes que l'accent, et la jeune fille stupéfaite demeura debout devant lui, comme une coupable devant son juge.

« Vojjs tenez à justifier votre réputation, lui dit-il; il ne manquait que ce dernier trait pour vous achever, vous êtes complète à présent. Et moi qui avais la bonhomie de me préoccuper de votre avenir, moi qui me demandais naïvement ce que vous alliez devenir en sortant d'ici ! Vous serez bien embarrassée, ma foi ! vous reprendrez votre métier. Quoi!

un honnête garçon s'oublie jusqu'à vous offrir de vous épouser, el vous avez l'audace de lui signifier un retusî Vous repoussez, de gaieté de cœur, laseule planche de salut à laquelle vous puissiez vous accrocher; vous préférez aller croupir dans le bourbier dont vous vous êtes tirée un moment. Mais je conçois cela, la vie calme et rangée ne saurait vous plaire ; vous péririez d'ennui auprès d'un honnête homme. Ce qu'il vous faut, c'est l'orgie, le désordre, le vice éhonté, et, pour couronner le tout, l'abandon, la misère et l'hôpital, oii vous retournerez et où vous finirez. »

Il serait difficile de se faire une idée de la fureur et de l'exaspération avec lesquelles ces paroles furent prononcées. Pierre était hors de lui. l^e sang lui était monté à la face; ses yeux brillaient d'un éclat terrible. Je ne trouvais rien à lui dire. Rose avait la pâleur et l'immobilité d'une statue.

Notre silence irrita le lieutenant au lieu de le calmer. Il attendait, il souhaitait qu'on l'interrompit, qu'on arrêt&t, pour ainsi dire, le cours de sa- colère. Il poursuivit , au bout d'un instant, d'un ton, non pas plus violent, c'était impossible, mais plus amer et plus provoquant encore :

« Je ne puis croire que vous vous berciez toujours de l'espoir d'entrer au régiment. Nous nous sommes expliqués catégoriquement là-dessus. Vous m'avez juré même dé n'y plus songer, ce qui, du

reste, est très-prudent de votre part, car vous auriez tort de vous jouer à moi et d'aller contre ma volonté. Que s'est-il donc passé depuis notre conversation? Avez- vous revu quelqu'un de vos amants? Vous n'aviez, disiez-vous, d'autre désir que de m'être agréable; je n'avais qu'à parler.... Eh bien! je parle : cet homme vous demande en mariage, il vous ouvre une porte pour vous sauver, pour disparaître; partez avec lui, disparaissez, épousez-le. »

Et, comme elle restait toujours muette, il répéta avec plus de force :

« Épousez-le ; vous n'avez plus 4'autre parti à prendre.

— Je Fépouserai, si vous me l'ordonnez, dit-elle d'une voix à peine intelligible.

— Oui, certes, je vous l'ordonne, repril-il impétueusement, c'est-à-dire que je vous le conseille : je n'ai aucun droit sur vous. Mais si vous êtes jalouse de mériter un jour quelque estime, si vous voulez qu'on ne se détourne pas de vous comme d'une bête venimeuse, ne laissez pas échapper cette occasion unique qui s'offre à vous, et ayez le courage de redevenir honnête. J'ai fini. Vous pouvez vous retirer. »

Elle se retira écrasée sous la honte, agissant comme dans un rêve, ne comprenant pas bien encore ce qu'il lui avait dit ni ce à quoi elle s'était engagée.

Pierre, dès qu'il fut seul avec moi, perdit contenance. Il sentait qu'il s'était trahi. En effet, ce qui ressortait le plus clairement de la scène qui venait de se passer, c'était l'amour désordonné que lui inspirait Rose et l'empire qu'il avait conscience d'exercer sur elle.

« Je la connais, me dit-il après un court silence, elle est accoutumée au parler rude de nos troupiers, et j'ai forcé ma voix pour qu'elle m'entendît mieux. Elle me craint. J'en veux profiler pour l'arracher, malgré elle, au vice et à la misère. >

Puis il ajouta comme par réflexion :

« Mais je n'ai pas vu cet homme qui veut l'épouser. Lui convient-il réellement? A-t-il quelque élévation dans l'âme? Ne lui fera-t-il pas trop cruellement expier le sacrifice qu il s'impose? Si le remède devait être pire que le mal, je ne voudrais pas qu'elle pût m'accuser d'avoir contribué à le lui faire accepter.

— Marc est une nature exceptionnelle, lui répondis-je, une nature torte, mais tendre et généreuse. Si vous pouviez déterminer Rose à le prendre pour mari, je vous suis garant qu'il ne lui reprocherait jamais le passé; il ne serait jaloux que de l'avenir. »

En ce moment, on frappa un coup discret à la porte de ma chambre.

« C'es^ lui sans doute, continuai-je en regardant Pierre ; il m'a dit qu'il viendrait ce matin.

— Je voudrais le voir, » fit-il avidement.

Nous passâmes dans ma chambre, et je criai

d'entrer. La porte s'ouvrit : c'était bien Mare.

vil voulait se retirer, voyant que je n'étais pas seul. Je le priai de s'asseoir, et je lui dis que mon ami s'intéressait comme moi à Rose.

« C'est l'ami dont je vous ai parlé, fis-je observer, celui qu'elle a soigné avec tant de dévouement. »

Marc et le lieutenant échangèrent un rapide coup d'œil . Je n'avais pas jugé à propos d'avertir le pauvre garçon qu'il s'agissait encore d'un militaire, et, comme Pierre était en uniforme, je vis quel effet douloureux cette révélation inattendue produisait sur lui. Il enveloppa le lieutenant d'un regard froid, pendant que celui-ci le considérait avec un sourire qui me choquait et qui m'inquiétait en même temps.

Je me h&tai de rompre le silence.

« Monsieur a pris chaudement vos intérêts, dis-je à Marc; il vient de parler à Rose, et elle a promis de faire ce qu'il déciderait.

— Si elle était assez folle pour ne pas vous prendre au mot, dit alors le lieutenant d'un ton équivoque, nous serions assez sages pour la contraindre à vous écouter. C'est une excellente affaire pour elle que ce mariage. Elle a des qualités sans doute, elle est active, intelligente, mais cela ne suffit pas toujours. Quant à vous, monsieur, je vous admire; vous poussez l'amour jusqu'à l'abnégation la

plus rare, et il y a bien peu d'hommes qui feraient ce que vous faites. Mais je crois qu'en somme vous n'aurez pas lieu de vous en repentir. »

Mon embarras et mon inquiétude augmentaient à chacune de ses paroles. J'en sentais toute l'ironie, et je tremblais que Marc n'en comprît aussi le vrai sens. Mais sa nature droite et unie en reçut une impression toute contraire; il crut ce que l'amour lui conseillait de croire, et revenant de ses premiers soupçons à la confiance la plus absolue, il s'approcha du lieutenant et lui serra la main.

Celui-ci s'inclina avec une gratitude insultante, et, comme j'appréhendais de plus en plus que la vérité ne finît par percer, je congédiai Marc en lui disant que j'irais me promener le soir dans la campagne, du côté où nous nous étions déjà vus, et que nous causerions de tout cela plus à loisir.

Dès qu'il fut sorti, Pierre partit d'un éclat de rire que je coupai en deux par un regard. Il se contint un moment, puis, achevant tout bas ce qu'il avait commencé tout haut :

« Il est parfait, dit-il, on l'eût fabriqué exprès qu'il n'aurait pas été mieux réussi. Il a été taillé à coups de serpe. Quelle tournure et quelle figure 1 Je conçois la répugnance de cette malheureuse fille. Si déchue qu'on soit, il est rude de se soumettre à une pareille expiation. J'ai été beaucoup trop loin avec elle, je me reproche les vérités un peu fortes

que je lui ai dites. Il aurait fallu d*abord avoir vu le monsieur. Cet homme-ià ressemble à ces bonshommes de corne qu*on met aux manches des parapluies. Il a l'air d'un pttre; on le montrerait à la foire pour de l'argent.

— Mon cher ami, lui dis-je sérieusement, un tel langage m'étonne dans votre bouche. Il ne s'agit pas de la figure de cet homme, il s'agit de son &me qui est vraiment belle. C'est le seul asile qui soit encore ouvert pour celle à qui nous nous intéressons tous deux, et vous venez de travailler, à votre insu, à le lui fermer à jamais. Quelles sont, au fond, vos intentions sur Rose ?

— Mes intentions sur Rose ? Je n'en ai d'autres que de me débarrasser d'elle le plus tôt possible. Mais vous avez raison, continua-t-il avec une sorte d'abattement, je suis absurde. Je ne sais ce que je veux. Il faut croire que je ne suis pas complètement guéri, et que ma tète se ressent toujours du choc qu'elle a reçu. Adieu, je vais me coucher. »

Je revis Marc dans la soirée, et, le lendemain matin, ayant rencontré Rose sur l'escalier, je lui parlai dé leur départ comme d'une chose. arrêtée, et je lui demandai d'en fixer le jour elle-même. Elle me répondit qu'elle n'était point du tout décidée à partir. Je lui rappelai ce qu'elle avait promis au lieutenant. Elle se troubla et me dit que M. d'Avarey avait changé d'avis et qu'il venait de lui répéter à

plusieurs reprises qu'elle élait libre et qu'il se reprocherait de l'influencer en rien.

Les choses se gâtaient, je devinais la lutte suprême qui se livrait dans le cœur de Pierre; il ne fallait plus peut-être que le hasard d'un tête-à-tête pour qu'il succombât à une passion dont les suites ne pouvaient être que déplorables pour Rose. Par bonheur, une circonstance que j'avais prévue nous vint en aide. Pierre reçut une lettre de sa mère. La comtesse lui annonçait qu'elle était entièrement rétablie, et qu'elle serait sous peu de jours auprès de lui. Cette nouvelle le contraria d'abord; puis ses premiers scrupules se réveillèrent, il s'indigna d'avoir faibli, il sentit la nécessité d'éloigner Rose à tout prix, et il me parla lui-même en ce sens. J'en profitai pour lui faire envisager le danger qu'il y aurait pour elle à demeurer aux environs du camp ou même à Châlons. Il tomba d'accord avec moi pour la seconde fois qu'elle n'avait pas de meilleur parti à prendre que de retourner à Sèvres. J'appelai Rose aussitôt, et je le priai de répéter tout ce qu'il m'avait dit. Il le fit sans hésiter.

Elle en parut consternée, et je vis qu'un autre espoir s'était glissé dans son cœur. Le lieutenant avait pâli légèrement. Au lieu de lui parler avec dureté comme à l'ordinaire, il s'exprimait avec beaucoup de douceur et sans lever les yeux sur elle.

« Je crois, dit-il enfin comme pour conclure, je crois que vous auriez tort de vous défier de M. Marc. Vous travaillerez chez lui, et, si plus tard Tanlipathie qu*il vous inspire diminue, vous pourrez accepter son nom. L'important pour vous est de remonter à la place que vous occupiez. Ha mère doit arriver très-prochainement ; il n'y a plus de temps à perdre, il faut que vous partiez demain. »

Puis, comme je passais dans ma chambre poiu* couper court à l'entretien, il ajouta vite et à voix basse ces quelques mots que je ne devais pas entendre :

« Partez avec Marc ; mais n'acceptez de lui que le prix de votre travail, et surtout ne l'épousez pas. «

Deux jours se passèrent. Non-seulement Rose n'avait pas encore quitté l'hôtel, mais elle était justement avec nous dans la chambre de Pierre, lorsque la comtesse arriva. Celle-ci, qui embrassait son fils avec une effusion toute maternelle, s'arrêta en la voyant et se mit à la considérer d'un air de

curiosité malveillante. La pauvre Rose ne savait plus comment sortir : elle aurait voulu pouvoir s'enfoncer et disparaître sous le parquet. Le lieutenant m'attira dans un coin et me dit qu'elle avait trop tardé, qu'il la dispensait de lui faire de nouveaux adieux, et qu'il exigeait qu'elle parttt le plus tôt possible de l'hôtel et même du pays.

Je ne me le fis pas dire deux fois. Je saluai la comtesse et me retirai avec Rose, à laquelle je transmis sur-le-champ les volontés du lieutenant. Elle répondit qu'elle obéirait. Marc rôdait en ce moment dans la cour. Je l'appelai. Il commençait à désespérer du succès de nos efTorts, et je n'ai jamais vu d'homme plus étourdi par la joie^ plus transporté, plus exalté que lui, lorsque je lui annonçai que c'était une affaire réglée et que Rose partirait avec lui le soir même. Peu s'en fallut qu'il ne me démanchât le bras à force de le secouer.

Lorsque je revins à l'hôtel au bout de quelques heures, car je n'étais pas rentré tout de suite par discrétion, Pierre vint me chercher pour me présenter à sa mère. Elle s'excusa de ne m'avoir pas d'abord adressé la parole; son attention avait été distraite, me dit-elle, mais elle était très-désireuse de faire plus ample connaissance avec moi et de me remercier de toutes les preuves d'amitié que j'avais données à son fils.

La comtesse d'Àvarey était une femme de cinquante

à cinquante-cinq ans environ, d'un port majestueux et d'une physionomie intéressante, belle encore, malgré les nombreux fils d'argent qui se mêlaient à ses cheveux. Elle ne ressemblait point à son fils au premier abord, quoique la conformation de la tête et surtout celle du front et des yeux fussent tout à fait semblables; mais elle était aussi brune qu'il était blond. Elle avait le même organe que lui, la même manière de s'exprimer; seulement cet organe et cette manière étaient tempérés chez elle par la grâce de la femme et par Fusagedu grand monde, tandis qu'ils se ressentaient chez Pierre de la vie indépendante et des habitudes du soldat.

Elle me mit tout de suite à l'aise par la manière gracieuse avec laquelle elle me fit entrer, en quelque sorte, dans les confidences qu'elle venait d'échanger avec son fils. J'étais de son intimité au bout d'un quart d'heure. Elle ne me cacha point le désir qu'elle avait de voir Pierre quitter Tarmée, ni les appréhensions de toute espèce au milieu desquelles elle vivait, et que le danger récent qu'il avait couru était venu raviver encore. D'ailleurs, il était lîls unique, il avait vingt-huit ans, il était bien temps qu'il songeât à se marier, et les beaux partis ne lui manqueraient certes pas.

« Figurez-vous, monsieur, me dit-elle, que je lui en ai proposé de brillants, de superbes, d'admirables, de glorietix même, et qu'il m'a toujours

invariablement répondu : « Je n'en veux pas. » C'est un garçon désespérant. Il veut attendre que son cœur ait parlé ; il prétend quMl est resté muet jusqu'ici, comme si c'était probable! J'ai crulongtemps qu'il y avait sous jeu quelque/vilaine passion. Mon pauvre Pierre ! Je ne me consolerais jamais de le voir la proie d'une de ces créatures dont on raconte toutes sortes d'horreurs, et qui n'en font pas moins la pluie et le beau tempsdans le cœur de nos enfants. Il m'a rassurée^ n'importe, je ne suis pas tranquille. Je veux, j'exige, je demande en grâce qu'il se marie. D'abord je ne vivrai pas, monsieur, tant qu'il sera au service. C'est contre mon gré qu'il est entré à l'école, c'est en dépit de mes prières et de mes larmes qu'il a persévéré. L'uniforme lui porte malheur. Vous savez que, deux fois déjà, il a failli périr. Que serait-ce, que deviendrait-il et que deviendrais-je, si nous avions une guerre européenne, comme on l'annonce, ou s'il était envoyé en Chine ou au Mexique? J'en mourrais. M. d'Avarey commence aussi à revenir de toutes les ambitions et de toutes les chimères dont il se berçait au sujet de son fils; il ne demanderait pas mieux que de le voir se fixer auprès de nous, s'occuper d'agriculture, et plus tard se faire nommer du conseil général, puis député. Ce serait une carrière tout aussi belle à suivre, et beaucoup plus sûre. Mais pour cela, monsieur, il faut qu'il se marie. Nous avons vu chez nous, le

printemps dernier, une jeune fille adorable qui semble avoir été créée et mise au monde exprès pour lui. Elle passait avec son père dans notre pays. Ils sont venus chez nous je ne sais plus pourquoi , pour voir notre pare, avec un de nos voisins. Le père nous parla beaucoup de notre fils dont il tit de grands éloges ; la fille, au contraire, ne me dit pas un mot de lui. Mais comme elle me c&lina durant le cours de la visite! Si tu savais, méchant garçon, tous les jolis baisers qu^elle t*a donnés sur ma joue! Je gage qu'elle est folie de toi, et que, si tu voulais, tu obtiendrais sa main avec un beau million^ car le père est un des plus riches banquiers de Paris et il n'a d'yeux que pour sa fille.

— Je vous prie de ne point insister, ma mère, interrompit Pierre avec quelque impatience. Je n'épouserai jamais Mlle Sauveroche, justement parce que j'ai pour elle beaucoup d'estime et d'amitié. Elle mérite d'être aimée d'amour, et elle ne m'inspire ni ne m'inspirera jamais ce sentiment-là.

— Qu'en sais-tu? Essaye au moins, tâche de l'aimer, laia cela pour moi.

— Non, ma mère, non. Tout ce que vous ajouteriez ne changerait rien à ma résolution. Je suis désolé de vous affliger, mais je resterai au service et je ne me marierai pas. »

Je vis une ombre triste obscurcir le visage de la comtesse; mais elle l'efiaça bien vite avec un sou-

rire, et, abordant un autre sujet, elle parvînt à ramener la sérénité sur le front sévère de son fils.

Le lendemain, elle profita du moment où il était allé rendre visite à son colonel, pour me faire prier de passer dans la chambre où elle s'était provisoirement installée, car il avoit été convenu que je lui céderais la mienne, afin qu'elle fût plus près de

Pierre.

L'expression de sa figure était toute changée; elle ne prenait plus la peine de cacher ses pensées sous un masque joyeux.

« Monsieur, me dit-elle, je suis vraiment désolée, je ne reconnais plus mon fils. Lui qui, jusqu'à présent, avait été si bon, si plein d'égards pour moi, il m'amanquéhier à plusieurs reprises: Je sais qu'il n'a pas de secrets pour vous, il me l'a dit, et je compte que vous allez m'expliquer la révolution qui s'est faite en lui. »

Je n'étais point préparé à cet interrogatoire, je ne savais que répondre. Je m'efforçai d'établir que l'humeur de Pierre se ressentait encore des vives souffrances qu'il avait endurées. La comtesse m'écoûtait d'un air incrédule. On sentait qu'une préoccupation, dont elle ne pouvait s'affranchir, dominait toutes ses idées.

« Rien ne m'ôtera de l'esprit qu'il aime cette fille que j'ai vue en arrivant, reprit-elle après un moment de silence. Il s'en est défendu avec trop de

chaleur pour qu'il n*y ait pas quelque chose entre eux. Puis il ue s'était jamais prononcé ainsi contre le mariage. Il disait bien qu'il ne voulait pas se marier, mais il le disait mollement, en riant, comme quelqu'un qui ne demande qu'à se laisser persuader. Il n'est plus le même, il n'est plus le même du tout. Vous connaissez la famille Sauveroche. Cette jeune Berthe n'est-elle pas, de tout point, la femme qu'il lui faudrait?

— Je partage tout à fait votre opinion, madame. J'ai moi-même très- vivement exhorté Pierre à profiter de la bonne volonté de M. Sauveroche à son égard.

— Combien je vous sais gré, monsieur, de ce que vous me dites là ! Mais, je le répète, je ne reconnais plus mon fils. Vous m'aiderez, n'est-ce pas, à le ramener, à me le rendre tel qu'il était. Il vous consulte , il vous écoute, vous faites de lui tout ce que vous voulez.

— Vous vous trompez beaucoup , madame , il a des idées très-arrêtées ; notre liaison est de fraîche date, et de vieilles amitiés n'auraient, en ceci, aucune prise sur lui.»

Nous en étions là lorsque Pierre rentra. Il ne put dissimuler un mouvement de contrariété en me trouvant seul avec sa mère. Il avait l'air tellement soucieux qu'elle lui demanda avec inquiétude s'il n'avait pas été bien reçu par son colonel.

« J'ai été reçu à merveille, répondit-il. Seulement le colonel aurait préféré que j'eusse été blessé sur un champ de bataille. Il n'est pas dégoûté ; je Taurais préféré aussi. Mais vous ne m'aviez pas dit, » ajouta-t-il en se tournant vers moi....

Il rougit et se tut.

Je sus plus tard, par un domestique de l'hôtel, qu'il était monté à la chambre de Rose, et que, ne la trouvant pas, il s'était informé d'elle et avait paru fort étonné d'apprendre qu'elle était partie.

J'avais, en effet, accompagné, la veille au soir. Rose et Marc au chemin de fer, elle sombre et inquiète, lui joyeux et confiant. Je les avais vus monter en wagon, je pouvais être tranquille; mais j'aurais été plus tranquille encore , si je n'avais été témoin de l'attitude farouche que garda le lieutehant tout le reste du jour, et des nouvelles impatiences auxquelles il s'abandonna envers ses amis et envers sa mère elle-même.

Mon séjour au camp à'était prolongé bien au delà de ce que j'avais prévu. Des affaires me rappelaient à Paris. La santé de Pierre se rétablissait à vue d'œil; il parlait déjà de reprendre son service, et, depuis que sa mère était arrivée, je ne lui étais réellement plus bon à rien. Il y avait entre nous, d'ailleurs, une sorte de contrainte qui augmentait chaque jour. Je ne crus donc pas l'affliger beaucoup en lui annonçant mon prochain départ. Mais il en parut trèspeiné au contraire, et, comme il me témoigna ses regrets d'une façon qui me toucha , je lui rendis aussitôtyUon pas toute ma sympathie (elle ne lui avait jamais fait défaut), mais toute l'indulgence que je n'aurais dû cesser d'avoir pour sa faiblesse et pour les bizarreries qu'elle avait provoquées.

La comtesse, tout en ayant l'air de regretter ma présence, fut enchantée d'apprendre que je partais. Elle n'avait pas trouvé en moi l'auxiliaire zélé sur lequel elle comptait, car j'avais fini par lui déclarer que je ne voulais me mêler en rien des divers ma-

riages qu'elle avait en vue pour Pierre. Elle crut que, moi parti, elle aurait plus d'influence sur lui, qu'elle trouverait plus d'occasions de revenir sur le sujet qui les intéressait tous deux. Il lui semblait, en somme, que je lui volais quelque chose de son fils, et elle était bien aise de l'avoir tout entier à elle pendant le peu de jours qu'elle devait encore passer avec lui.

Il était midi environ, Pierre était sorti. Je devais prendre le soir le chemin de fer et j'achevais de faire mes préparatifs, lorsqu'on frappa bruyamment à ma porte. C'était Bory. Il était en petite tenue, le bonnet de police sur Toreille. Tout riait, tout éclatait en lui, et un rayon de soleil ne serait pas entré plus gaiement dans ma chambre.

cÂh! cher ami, dit-il, je suis le plus fortuné des mortels ; elles sont parties toutes les deux ! Amanda s'obstinait à m'être fidèle avec une persévérance agaçante, lorsqu'elle a reçu une lettre qui lui annonçait que son cher Arthur, son fils unique, l'espoir de sa vieillesse, avait la coqueluche. Elle s'est envolée -aussitôt, le cœur déchiré, indifférente à tout autre amour qu'à l'amour maternel. La convalescence d'Arthur la retiendra indéfiniment à Paris, et tout fait espérer qu'elle me laissera tranquille pendant quelque temps. Quant à la marquise, elle a cru me jouer un bon tour, et elle m'a rendu un immense service. Figure-toi que nous étions réconciliés, que

tout allait pour le mieux, que nous recommencions de plus belle à filer la fine trame du parfait amour. Je n'avais pas eu de peine à lui persuader que je lui avais héroïquement sacrifié Amanda; elle en avait paru flattée. De là des redoublements de tendresse. Patatras ! ce matin, je me casse le nez à sa porte, et j'apprends par son hôte ébahi de mon ignorance, j'apprends qu'elle a pris de la poudre d'escampette sans me laisser le moindre petit mot de consolation. joie extrême ! 6 bonheur suprême ! comme on dit à rOpéra-Comique. Me voilà rendu à la liberté, à l'amitié, à tout ce qui s'ensuit, me voilà tout à toi. Aussi je suis accouru ; je me mets enfin tout entier à ta disposition, je vais te montrer le camp, te faire faire des connaissances, te présenter à mon colonel, un homme charmant, qui a une femme charmante. Puis, on nous promet des bals, des fêtes, des spectacles, des feux d'artifice, que sais-je, moi î Le camp va devenir très-animé, et, puisque mes femmes sont parties, nous allons nous amuser comme' des dieux. >

Je riais tout en l'écoutant, mais je lui fis remarquer qu'il s'y prenait un peu tard pour m'offrir ses services, et que j'étais en train de fermer ma valise.

«Ah ? ce n est pas gentil de ta part, s'écria-t-il. Tu t'en vas juste au moment où je ne suis plus occupé. Viens au moins dtner avec moi aujourd'hui, tu partiras demain.

— Cela n'est pas possible, mon cher Bory ; je suis déjà fort en retard, et mes intérêts en souffrent.

— C'est que j'ai un« masse de choses à te conter, et un service à réclamer de toi.

— Un service du genre de ceux que tu m'as déjà demandés?

— Non, au contraire.

— Parle, alors.

— J'ai bien peur que tu ne me refuses de même, et, vrai, tu me ferais de la peine. Il s'agit encore d'une femme ; rassure-toi, tu n'aurais point à payer de ta personne, c'est un simple rôle de confident que je te propose, mais un rôle qui peut être trèsactif et très-utile aux autres personnages de la pièce. Je t'ai parlé bien des fois de la petite dame de Châlons, de cette femme qui est la première passion un peu sérieuse que j'aie ressentie de ma vie. Eh bien, maintenant qu'elle sait, comme tout le monde, qu'on dirige des troupes sur le Mexique, elle songe avec effroi qu'on pourrait bien m'y envoyer. De là un désespoir dont tu ne peux te faire l'idée ; elle parlait déjà de partir avec moi. Je l'ai calmée le mieux que j'ai pu, mais elle ne s'en désole pas moins et elle se demande avec angoisse comment elle aurait de mes nouvelles, avec qui elle pourrait parler de moi, s'occuper de moi, par quelle voie enfin nous pourrions correspondre, si je partais. Or, elle te connaît beaucoup, tu la connais aussi, et, après avoir

longtemps hésité , elle m'a permis de me confier à toi, de te dire son nom, — et c'est ce que je vais faire. »

Il se pencha à mon oreille et prononça un nom qui me fit bondir. Je restai muet pendant une minute. La femme qu'il m'avait nommée, et que j'appellerai désormais Mme de X.... , était une jeune femme charmante, considérée, vénérée, mère de deux beaux enfants, et qui avait eu d'autant plus de mérite à se bien conduire jusque-là qu'elle n'était pas heureuse dans] soh intérieur. Un instant avait tout perdu. Je la connaissais fort bien, en effet, et elle m'avait toujours inspiré autant d'intérêt que d'estime. La façon dont Bory m'avait parlé d'elle au commencement de leur liaison me revint à l'esprit et me remplit de tristesse. Il avait changé de ton, j'en conviens; j'avais remarqué, depuis lors, que cette nouvelle maîtresse avait pris sur lui plus d'empire que toutes les autres, et que, s'il était véritablement aimé, il partageait, autant qu'il était en lui, la tendresse qu'on lui prodiguait. Heureuse chance encore pour la pauvre petite Mme deX.... ! Elle pouvait, certes, tomber beaucoup plus mal. Mais où cela devait-il la conduire, et quel avenir était réservé à cette liaison commencée si imprudemment dans l'enivrement d'une fête, et prolongée, à travers mille obstacles, dans les conditions les plus humiliantes pour une femme de cœur ?

« Mon cher Bory, lui dis-je enfin, je suis abasourdi de ce que tu m'apprends. Mme de X.... est une femme pour qui j'ai toujours eu beaucoup de sympathie et de respect, une femme dont j'aurais répondu autant qu'on peut répondre de quelqu'un. Mais je me mets à sa disposition, et je suis bien aise que tu te sois adressé à moi plutôt qu'à un autre. Que puis-je pour vous ?

— Je t'avoue, inter nos^ reprit-il, que je n'ai rien négligé pour être envoyé au Mexique. Ma carrière avant tout, tu comprends. Pourtant, je n'aurai jamais le courage de dire demain à Caroline que je m'embarque dans huit jours, et que, comme Marlborough, ne sais quand reviendrai. Mais elle doit retourner à Paris au commencement du mois prochain, tu y seras, et tu m'obligerais beaucoup en allant lui confirmer ce qu'elle saura alors, ce qu'elle aura appris par un mot que je laisserai pour elle à l'hôtel, car elle m'a défendu de lui adresser aucune lettre directement.

— J'irai la voir, tu peux y compter.

— Merci, mon vieux. Tu lui diras que je l'adore, qu'elle peut compter sur mon affection éternelle. Elle te croira plus que moi, et cela lui fera du bien. J'ai été un peu brutal avec elle en commençant; je ne croyais pas que cela durerait, je ne lui ai pas caché qu'elle avait plus d'une rivale dans mon cœur. Pauvre chère

petite I J'étais dupe de moi-même. Je ne croyais pas que j'étais si sérieusement pris. A l'heure qu'il est, je l'aime uniquement, et si son grigou de mari venait à mourir, je crois, parole d'honneur, que je l'épouserais. »

Il continua pendant plus d'une heure à me parler de sa chère CaroUne, et avec des mots et avec un accent qui m'étonnaient sortant de sa bouche. On sentait, au milieu de toutes ses rodomontades, qu'il était sous le charme d'un amour vrai, et qu'il puisait dans cet amour une délicatesse qui lui avait été jusque-là un peu trop étrangère.

Je commençais néanmoins à me lasser de ce pathétique inusité chez lui , lorsque Pierre vint nous rejoindre. Il était allé faire un tour au camp avec sa mère. Gomme il comptait me trouver seul, il ne put dissimuler un geste de mécontentement en voyant le capitaine, et celui-ci, qui s'en aperçut, déclara, pour le taquiner peut-être, qu'il passerait avec moi le reste de l'après-midi. Pour couper court à certaines douceurs un peu aigres qu'ils échangeaient, je priai Bory de m'attendre quelques instants, et je descendis avec Pierre pour prendre congé de la comtesse.

Nos adieux ne furent pas longs. A force de bonne grâce et d'esprit, Mme d'Avarey parvint à cacher sous des regrets polis la joie que lui causait mon départ. Pauvre femme ! Elle ne se doutait pas que, moi ab-

sent OU présent, elle serait désormais impuissante à combattre l'étrange sentiment qui s'était emparé du cœur de son fils.

Nous partîmes tous trois, Pierre, Bory et moi, dans une voiture de louage, pour nous rendre au Petit-Mourmelon. Pierre, dont la mauvaise humeur n'avait fait que croître, se permit, pendant le trsget, quelques allumions ironiques aux trop nombreuses occupations de Bory. Le capitaine entendait fort bien la plaisanterie ; mais^ comme il n'était pas endurant, quand il y saisissait la moindre intention malveillante, il ne tarda point à froncer le sourcil, et d'un ton sérieux :

•c Ah! çà, d'Avarey, dit-il, qu'est-ce que vous avez donc? Vous êtes devenu bien grincheux depuis votre accident : on ne sait plus par où vous prendre, il y a des piquants de tout côté. Touret me disait l'autre jour que, s'il n'avait eu égard à votre position, il vous aurait déjà prié de vous observer davantage.

— Touret aurait dû me dire cela lui-même, interrompit Pierre d'un ton cassant.

— Mais moi, je vous le dis pour mon propre compte, riposta le capitaine.

— Monsieur Bory, je ne reçois de leçons de personne. »

Saisi de la tournure que prenaient les choses, je me jetai entre eux, autant que cela était possible dans une voiture, et je leur fis entendre quelques

paroles conciliantes. Je suppliai Bory d'avoir égard à l'irritation d'un homme encore souffrant; je dis à Pierre qu'il n'aurait pas dû me gâter ainsi les der- ' niers moments que je passais avec lui. Ce reproche | parut le toucher. Il hésita un peu» puis il déclara ^ d'assez mauvaise grâce qu'il avait été trop vif. Je me hâtai de mettre la main de Bory dans la sienne. Ils étaient réconciliés, en apparence, en arrivant au chemin de fer; mais il était clair que les relations qui existaient entre ces deux hommes se ressentiraient longtemps de l'atteinte qu'elles venaient de recevoir.

Dès que nous fûmes entrés dans la gare, Pierre demanda poliment au capitaine de lui permettre de me dire un mot en particulier. Bory s'éloigna sans lui répondre. La susceptibilité, une fois éveillée, se prend à tout et se choque de tout.

« J'avais à vous parler, me dit Pierre, et c'est ce qui m'a fait supporter si impatiemment la présence de Bory. Il est sans gène, ce cher capitaine! Il s'impose aux gens qui se soucient le moins de lui, et il ne se fait aucun scrupule de déranger vos combinaisons au profit des siennes. Du reste, tout est pour le mieux, il est préférable que je ne vous dise rien. Mais je ne puis pourtant me dispenser de vous demander pardon de tous les mauvais quarts d'heure que je vous ai fait passer depuis un mois. Vous ne m'en voulez pas ?

— Moi, cher ami ? Et pourquoi vous en voudrais-je ? \

— Je m'entends, reprit-il avec un peu d'amertume, et vous devez m'entendre aussi. J'ai été bien désagréable pour vous. Yolre excellente amitié ne vous a valu de ma part que des tracas et des sottises de toute espèce. »

Il était ému. Il se détourna, puis, tout à coup, appela Bory d'une voix forte. Celui-ci revint vers nous d'un pas lent, comme un homme qui a quelque chose sur le cœur et qui craint de se compromettre en ayant l'air trop empressé.

« Bory, lui dit Pierre, j'ai été absurde ; je vous en demande pardon pour la seconde fois. »

Le cœur de Bory ne se méprit pas à l'accent sincère^ qu'avaient ces paroles. II frappa sur l'épaule du jeune homme, et lui dit gaiement :

« Vous me faites plaisir, d'Avarey. J'aurais été vraiment f&ché d'être obligé de me battre avec vous. »

L'I^eure du départ était arrivée, je montai en wagon après leur avoir cordialement serré la main. Je venais d'assister à une dernière scène de la vie militaire, et cette franchise du soldat qui reconnaît son tort et qui peut s'en excuser, sans avoir à craindre qu'on doute de son courage, n'était pas un des moins agréables souvenirs que j'emportais du camp.

Quelques mois suffisent pour changer complètement l'aspect d'un lieu et pour le rendre méconnaissable. La verdure épaisse des grands arbres dérobait toutes les perspectives, on ne distinguait que des cimes touffues et le ciel : lèvent d'automne vient à souffler, il emporte les feuilles jaunissantes, ety à travers les branches nues, apparaissent des habitations qu'on ne croyait pas si près de soi, une rivière dont on ne soupçonnait pas l'existence, un clocher, des châteaux , une ville entière. De même quelques mois écoulés opèrent dans les cœurs des changements inattendus, des bouleversements complets. On trouve le calme là ^ où était l'agitation, l'indifférence là où régnait l'amour, et le vent de la passion ayant aussi soufflé de ci de là et emporté les derniers vestiges du passé, des lointains inconnus s'ofl'rent à vos regards, tout s'éclaircit, tout se dévoile, tout prend, du moins, un aspect nouveau.

Je n'ai pas de changements si considérables à

LE PRESTIGE i)E L'UNIFORME. 195

signaler, pour le quart d'heure, chez le principal personnage de cette histoire; son cœur est resté slationnaire en apparence, il a fait en quelque sorte comme la nature, car, bien que nous soyons à la fin d'octobre, les arbres sont toujours verts» l'air toujours tiède, le ciel toujours bleu. Cependant des signes certains, quoique imperceptibles, annoncent que la transformation de toutes choses, pour être en retard, ne s'effectuera que plus rapidement peut-être, et d'autres signes non moins évidents me font présager que, dans le cœilr de Pierre, une révolution du même genre est à la veille de s'accomplir.

Nous sommes à Sèvres, dans la magnifique propriété de M. Sauveroche. Il est environ deux heures de l'après-midi. Plusieurs personnes sont réunies dans un grand salon du rez-de-chaussée, dont les fenêtres et les portes sont toutes grandes ouvertes. Mlle Sauveroche, habillée comme le soir où je fus admis dans sa loge aux Italiens, robe blanche, parure de corail, est assise sur un canapé, dans une posture gracieuse qu'elle quitte de temps en temps, et qu'elle s'efforce de reprendre d'un petit air boudeur. Son cousin Octave est en train de faire son portrait. La comtesse d'Avarey, la mère de Pierre, est à quelques pas d'eux, travaillant à un ouvrage d'aiguille, et, de l'autre cêté, est la mère d'Octave, Mme Julien Sauveroche. Je suis assis un peu plus

loin avec quelques autres habitués de la niaisoo, qui ne méritent pas plus que moi, en ce moment, de fixer votre attention.

« Est-ce que ce sera bientôt fini, demande la jeune fille en s'adressant à l'artiste? Tu abuses de ma patience. C'est la quatrième fois que tu recommences cette esquisse.

— C'est que vos traits sont si fins, mon cœur, qu'ils font le désespoir du peintre et qu'il ne peut les rendre tels qu'il les voit^ dit la comtesse en se levant pour donner un baiser à Berthe.

— Mon fils sait son métier, tait observer d'un ton aigre Mme Julien Sauverocbe. S'il ne peut reproduire les traits de sa cousine , c'est qu'il la voit autrement qu'elle n'est.

— Il a bien tort, car elle est divine ainsi, reprend la mère du lieutenant du ton le plus doux.

— Ha nièce sait que je ne la flatte pas, repren l'autre mère avec un redoublement d'aigreur ; elle est bien, mais il y en a qui sont aussi bien qu'elle.

— Je n'en connais pas, poursuit la première.

— Vous avez vos raisons pour dire cela, riposte la seconde.

— Ma mère !... » fait Octave avec un geste de dépit. Puis il se tait et continue son travail.

<« Tu auras beau faire, dit encore Berthe au bout d'un instant, tu ne produiras jamais, en pensant

sérieusement à moi, on chef-d'œuvre comme celui que tu as produit en n'y pensant que très-peu. Ce tableau que mon père a maintenant dans son cabinet, ta Jeime fUle à la fenitrey est une yraie merveille. Hais, quoi que mon père prétende, ce n'est pas à moi qu'elle ressemble le plus. Sais-tu ce que disait, l'autre jour, Annette, ma femme de chambre? C'est que c'est tout le portrait d'une ouvrière qui apportait du linge ici, il y a deux ans, et qui a quitté tout à coup le pays. Elle était bien jolie. On ne sait pas ce qu'elle est devenue.

— Comment Tappelait-on ? demande un peu inconsidérément Mme d'Àvarey.

— Rose Dubois, » répond Mlle Sauveroché.

Ce nom , prononcé clairement par cette bouche fraîche et pure, détermine des émotions diverses chez ]uelques-uns de ceux qui l'entendent. Mme Julien Sauveroché hausse les épaules; Mme d'Avarey, en reconnaissant qu'il s'agit de la jeune flUe qu'elle a surprise auprès de son fils lors de son arrivée au Grand-Mourmelon, dissimufe sous un air d'indifférence la vague appréhension qu'elle éprouve, et Octave se trouble comme un vrai coupable et dessine avec ardeur, mais sans oser regarder son modèle.

Un bruit inattendu vient faire diversion à l'embarras de l'artiste, le galop d'un cheval retentit sur le pavé de la cour.

Berthe s'élance vers la fenêtre.

«C'est lui, — c'est votre fils, » dît-elle en se tournant vers la comtesse et en rougissant de la première exclamation qui lui est échappée.

La comtesse se rapproche de la jeune fille, et regarde dans la même direction. Une minnfe s'écoule, Pierre parait enfin. Il est en uniforme, et l'air de la santé brille sur tous ses traits animés par la course qu'il vient de faire. Il n'y a pkis trace en lui des souffrances passées.

Après avoir salué Berthe et embrassé sa mère:

« Je n'ai que quelques instants à moi, dit-il, nous sommes en promenade : j'ai (Su quitter mes camarades et galoper jusqu'ici ; mais il faut que je reparte au plus vite. Ma mère ne vous gêne donc pas du tout, mademoiselle, et vous me la gardez à perpétuité?

— Je le voudrais, 9 répond gracieusement la jeune fille.

Puis, se dirigeant vers une table où se trouve un plateau garni :

« Vous devez avoir besoin de prendre quelque chose, ajoute-t-elle en posant la main sur une carafe. Voici du madère.

— Il ne peut rien refuser de votre main, » dit Mme d'Avarey en amenant son fils près de la table.

Pendant que Pierre boit, Berthe regarde d'un oeil

curieux et avec une admiration enfantine la manche de sa tunique.

« Je n*avais jamais vu votre uniforme d'aussi près, dit-elle, vos manches sont bien jolies. J'aime surtout cette rangée de petits boutons. Est-ce qu'elles restent toujours ouvertes comme cela? Oh non, vous pouvez les boutonner, n'est-ce pas? C'est charmant. Hais il me semble que vous portiez aussi des galons d'or sur J'épaule, et vous n'en avez pas aujourd'hui. Pourquoi?

— Nous ne portons les galons que dans la grande tenue.

— Et vous avez tous les jours des manches comme celles-là? Je les adore, ces manches. Encore un peu de madère.

— Mademoiselle....

— Et quand viendrez-vous dîner avec nous, je veux dire avec madame votre mère?

— Quand il vous plaira.

— Jeudi?

— Jeudi, soit.

— Et surtout n'oublie pas devenir en uniforme, » insinue tout bas la comtesse en embrassant de nouveau son fils.

J'échange alors quelques paroles avec Pierre que j'accompagne jusque dans la cour; on le voit remonter à cheval, disparaître, et on prête encore l'oreille après qu'il a disparu.

Mais à présent que nous voilà au milieu des choses, selon l'expression du poète latin, je veux essayer de combler la lacune qui sépare la dernière scène à laquelle nous avons assisté au camp, de celle que je viens de mettre sous vos yeux.

Après mon départ de Ghâlons, Pierre n'avait pas tardé à quitter l'hAtel pour retourner sous la tente. Il n'était pas (âcbé peut-être de se soustraire aux sollicitations maternelles. La comtesse, s'étant bien convaincue par elle-même qu'il n'y avait rien à gagner, et rappelée, d'ailleurs, auprès de son mari, se décida à partir aussi. Cependant, comme une affaire l'obligeait de pousser jusqu'à Paris avant de retourner à Lyon, elle ne manqua pas d'aller voir M. Sauverocbe, et elle accepta avec empressement l'invitation que lui fit Berthe de venir passer quelque temps à l'automne dans leur propriété de Sèvres.

Pierre, de retour à Versailles, où son régiment était en garnison, ne fut pas peu surpris de recevoir un jour à l'improviste la visite de sa mère, et sa surprise se compliqua d'un mécontentement, lorsqu'il apprit qu'elle avait accepté pour un mois l'hospitalité des Sauverocbe. Il ne put se dispenser toutefois d'aller la voir au château et de voir en même temps Mlle Sauverocbe, car, pour le père, c'était un homme invisible, les affaires l'absorbaient tellement qu'il n'avait le temps ni de boire ni de manger, encore moins de cultiver ses amis.

Le jeune homme ne se retrouva point, sans quelque émotion, en présence de Berthe. Quoiqu'il fût engagé, depuis peu, comme nous ne tarderons pas à le constater, dans une liaison que le cœur seul avait formée, il s'aperçut avec un secret plaisir de l'impression qu'il produisait, il se complut dans le spectacle d'un sentiment auquel il n'avait répondu jusque-là que par Tindifférenceé II consentit à dîner au château, il y revint plusieurs fois sans nécessité absolue, et la courte apparition, dont nous venons d'être témoins, avait pour but, outre le plaisir d'embrasser sa mère, le plaisir plus vague, mais non moins doux, de voir une belle jeune fille dont il se sentait aimé. Il ne réfléchissait pas du tout au mal dont il pouvait [être cause. Le cœur le mieux placé a quelquefois de ces imprudences, qui ressemblent à des lâchetés.

Cette nouvelle nuance dans les sentiments de son fils n'avait point échappé à la pénétration de Mme d'Avarey. Elle en avait ressenti une joie profonde et s'était avec plus de force que janiais rattachée à l'espoir de l'amener où elle voulait. Elle n'eut pas de peine à capter entièrement la confiance de Berthe (sans se parler, elles s'étaient entendues), et en lui donnant à penser que Pierre avait, au fond, de Tinclination pour elle, mais qu'il ne voulait pas s'enchatner si vite ni surtout renoncer à son état, elle finit par obtenir l'aveu d'un secret qu'elle avait

deviné depuis longtemps. De là entre la jeune fille inexpérimentée et la grande dame habile une entente mystérieuse, de longs entretiens, le soir, quand tODt le monde était couché» des espérances, des projets, des rêves....

Mais qu'en devait-il résulter pour Berthe? Peutêtre une déception cruelle et le désenchantement de la vie.

Le maison de campagne de M. Sauveroche était un véritable château, où l'on aurait pu loger à l'aise une cinquantaine de personnes. J'occupais, pour ma part, deux ou trois chambres qui formaient un appartement complet et fort bien approprié à mes habitudes et à mes goûts. Octave Sauveroche, lorsque ses affaires ou ses plaisirs ne l'avaient pas rappelé le soir à Paris, venait volontiers, le matin, causer avec moi en fumant un cigare, et il menait, cette annéelà, une vie beaucoup plus régulière, c'est-à-dire qu'il élait rare qu'il ne passât point la soirée avec nous. Sa cousine en avait plusieurs fois hasardé malignement la remarque. Or, le lendemain du jour où

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Pierre d'Avarey avait fait au château sa courte apparition, Octave vint frapper à ma porte de meilleure heure que de coutume, et je fus assez intrigué de l'air sombre avec lequel il me dit bonjour.

Octave Sauveroche n'était plus cet artiste enthousiaste, quoiqu'un peu léger, dont je vous ai parlé, ce cœur avide d'émotions diverses, et les voulant fortes et vives plutôt que durables et profondes. Un sentiment sérieux avait enfin triomphé de sa mobilité naturelle.

Mme Julien Sauveroche s'était bercée de tout temps de l'idée de marier son fils avec Berthe. Mais le jeune homme, en se livrant à la peinture, avait rendu cette alliance impossible, et, plus tard, quand la gloire l'avait réconcilié avec son oncle, il avait encore résisté aux désirs maternels, il avait lutté contre le penchant qui l'entratnait vers sa cousine, persuadé qu'il était qu'on ne pourrait attribuer qu'à un vil sentiment d'intérêt l'amour qu'il aurait pour elle. Eh! bien, les positions s'étaient brusquement retournées. Au moment où la mère découragée renonçait à l'espoir qu'elle avait si longtemps caressé, le fils, gagné peu à peu et presque à son insu, avait fini par reconnaître que ses scrupules étaient exagérés, et que, maintenant qu'il s'était fait dans le monde de l'art une place exceptionnelle, il lui était bien permis de se départir d'un excès de délicatesse. Mais, ainsi qu'il arrive souvent, il s'était

ravisé trop tard, le cœur de Berthe n'était plus disposé en sa faveur comme il l'avait été jadis, car la vive amitié qu'elle lui portait avait été bien près de se convertir en amour. Ainsi une puissance cachée semble se jouer des passions des pauvres mortels : il ne leur manque quelquefois que la ferme volonté d*ètre heureux, et, quand ils ont cette volonté, les éléments de bonheur que le hasard avait rassemblés se dispersent d'eux-mêmes, et sont à jamais perdus pour celui qui a laissé échapper l'occasion de s'en emparer.

C'était toujours en me parlant de Berthe qu'Octave entamait la conversation, et, comme il ne me disait rien et qu'il m'avait paru décidé, la veille, à quitter le ton de cousin pour prendre celui d'amant, je m'imaginai qu'il n'avait pas été bien accueilli et que c'était là ce qui le rendait si taciturne. Mais je me trompais. Il s'agissait d'un sentiment de jalousie qui le tourmentait et qu'il avait besoin de me confier, ne pouvant plus le contenir en lui.

« Il n'y a plus à en douter, fit-il enfin, elle aime cet officier. Je ne vous en ai pas soufflé mot, mais je m'en suis aperçu la première fois qu'il est venu ici. L'auriez-vôus jamais crue romanesque à ce point-làî Vous l'avez entendue hier, j'en étais honteux pour elle, il est impossible de se compromettre plus complètement devant une douzaine de personnes. « C'est lui! » est le premier mot qui lui est

échappé, et, dès qu'il a paru, elle n'a plus eu d'jeux pour les autres. J'aurais voulu être à cent pieds sous terre, lorsqu'elle s'est mise à examiner, à admirer les manches de sa tunique, à lui servir elle-même à boire. Elle l'aime, c'est certain. La mère ne s'est installée ici que pour mitonner un mariage qui les arrangerait à merveille, elle et son fils, mais qui n'arrangerait pas du tout mon oncle. J'ai envie de le prévenir de ce qui se passe. Ce serait rendre un service à Berthe, car enfin ce militaire ne lui convient pas du tout, et il est évident qu'elle ne saurait être heureuse avec lui. Je. n'éprouverais pour elle aucun penchant que je parlerais de même.

— En êtes-vous sûr, mon cher Octave? Je crois, au contraire, qu'il entre beaucoup de partialité dans la manière dont vous jugez votre rival. Pierre d'Avarey est un charmant garçon.

— Ah! vous trouvez? s'écria-t-il avec un rire méprisant. Je ne suis pas de votre avis. D'abord il est trop large des épaules, il a le cou trop court, la tête trop grosse, les yeux trop petits, le nez trop fort. En un mot, il est laid. S'il n'avait pas son uniforme, Berthe le trouverait fort peu à son goût. C'est l'uniforme qui l'a séduite, et je vous demande s'il y a de quoi. Le costume des officiers de zouaves n'a aucun caractère ; leur tunique à plis est affreuse, les broderies des manches ne sont point du tout en rapport avec le reste. Si je voulais me mettre en

206 LE PRESTIGE IXË L'UNIFOHME.

Albanais, je ferais dix fois plus d'efifet qae loi. J'étais en Albanais chez le ministre d*État : j'ai été fort remarqué. J'ai envie, parole d'honneur, d'adopter ce costume pour donner dans l'œil de ma cousine, puisque c'est par ses yeux qu'il faut arriver à son cœur.

— En Albanais, cher ami, vous seriez toujours déguisé, les femmes ne s'y tromperaient pas. L'habit militaire fait partie, en quelque sorte, de l'homme même ; l'officier, comme le soldat, est obligé de le porter, et il profite auprès du beau sexe de cet avantage qui lui est imposé. Mais je ne vous ai pas prévenu que je suis très-intimement lié avec Pierre d'Avarey. Je ne puis donc continuer à recevoir vos confidences, qu'à la condition que vous ne me parlerez plus de lui.

— Est-ce possible? interrompit-il violemment. Elle l'aime, et vous ne voulez pas que je vous parle de luil Je vous en parlerai malgré vous, et je vous dirai d'abord qu'il me déplaît souverainement, et que je ne comprends pas l'engouement des femmes pour les militaires.

— Vous ne le comprenez pas, mais cet engouement est réel, c'est un fait.

— Un fait déplorable, et dont nous voyons tous les jours les conséquences désastreuses. Mais n'entrons pas dans les généralités, j'aurais trop beau jeu. Berthe ne peut pas épouser un simple lieutenant,

elle le sentira bien elle-même. Quant à moi, je vais me déclarer dès aujourd'hui. J*ai été bête d'attendre si longtemps 1 Tout ce que je vous demande, c'est de cacher à M. d'Avarey que j'aime ma cousine, je aie réserve de le lui apprendre moi-même.

— Vous êtes fou, je pense î

— Oui, fou d'amour, flt-il en se levant. Berthe est seule là-bas, je cours lui parler. »

11 me quitta, et, m'étant mis à la fenêtre, je le vis s'élancer dans le parc et rejoindre sa cousine.

La jeune fille me raconta plus lard ce qui s'était passé entre eux, et, pour ne point interrompre mon récit, je donnerai sur-le-champ quelques détails que je ne connus que longtemps après.

< Berthe, dit-il en l'abordant, je t'ai toujours caché mes vrais sentiments pour toi. Il est temps que je m'explique. Je t'aime. »

Elle le considéra d'un air profondément étonné, et poussant un frais éclat de rire :

< Tu es bien sentimental ce matin, dit-elle.

— 11 ne s'agit pas de plaisanter, reprit-il, je t'aime d'amour, je voudrais devenir ton mari, et j'attends que tu me permettes de demander Ux main à mou oncle.

— Octave, fit-elle alors avec une certaine émotion, car elle se rappelait peut-être les rêves qu'elle avait faits elle-même dans un autre temps, je t'aime et t'aimerai toujours comme un frère.

— Ah 1 s'écria-t-il, c'est que tu aimes quelqu'un autrement 1

— Je n'aime personne , » répliqua-t-elle en s'échappant pour lui dérober sa rougeur.

Cet échec, loin d'aflfaiblir l'amour d'Octave, ne servit qu'à lui donner plus de force. Une vraie nature d'artiste, comme était la sienne, ne se laisse point rebuter aux premières difficultés; elle sait que les victoires définitives ne s'obtiennent que par la persévérance. D'ailleurs, son amour n'était point un feu de jeunesse : Octave avait trente ans, il aimait sa cousine avec d'autant plus d'énergie qu'il avait, pendant des années, lutté contre lui-même. Ne trouvant pas en moi un confident tel qu'il le désirait, ne pouvant me parler librement, puisque j'étais l'ami de celui qu'il détestait déjà comme un rival heureux, il prit le parti de se confier à sa mère, à laquelle il n'avait encore rien dit.

Mme Sauveroche fut ravie du changement inattendu qui s'était opéré dans le cœur de son fils à l'égard de Berthe. Elle avait toujours regardé l'indifférence d'Octave comme le seul obstacle un peu sérieux qui pût s'opposer à leur union. Elle lui tint donc un langage qu'il goûta beaucoup plus que le mien, lui prédit que le jeune officier ne tarderait point à être éconduit, lui promit d'y travailler efficacement, et parut enfin si sûre du succès qu'elle lui communiqua une partie de sa confiance.

Un matin que, par extraordinaire, M. Sauveroche avait cinq minutes devant lui^ sa belle-sœur le supplia de lui en accorder deux pour une chose des plus importantes.

« Vite, dit le banquier. De quoi s'agit-il?

— Il s'agit de Berthe. Je vous avertis qu'elle est sous l'influence d'une belle dame, d'une fine mouche, qui s'efforce de lui tourner la tète en faveur de son fils.

— Ha chère belle-sœur, ces choses-là ne me regardent pas. Berthe est libre. Je lui ai dit qu'elle épouserait qui elle voudrait. Calmez-vous. Bonjour. »

Les longues conversations n'étaient pas possibles avec M. Sauveroche. Il s'épargnait ainsi beaucoup d'ennuis domestiques, et pouvait se livrer tout entier, comme il le faisait, aux soucis et aux tracas du dehors.

II n'en était pas de même de sa belle-sœur.

N'ayant às'occuper ni du cours de la rente, ni des chemins de fer, ni des grandes entreprises industrielles, elle adorait, en revanche, les tracasseries, les mystè- ' res, toutce qui défraye une société oisive, et elle était aussi prodigue de paroles que son beau-frère en était avare. Elle se mit donc à surveiller de fort près sa nièce et Mme d'Avarey. Elle se fit un jeu dé troubler leurs tète-à-tète, de lancer dans les conversations générales des traits piquants contre les militaires,

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de plaindre les femmes qui les épousaient, de raconter une foule d*hist<Rres dont elle seule ponirait garantir Tauthenticité. Mme d'Avarey avait déjà flairé en elle une ennemie, et ayant bientôt découvert la cause de ce redoublement d'inimitié, elle n'eut pas de peine à effacer une à une dans l'esprit de Berthe les mauvaises impressions que sa tante s'efforçait d*y f^^ver. MaiR Mme Julien Sauveroche devint d'autant plus acharnée qu'elle se sentit plus impuissante.

Elle connaissait à Versailles quelques femmes de militaires ; elle les alla voir, tes fit causer, et recueil^ lit sur Pierre d'Avarey toutes les petites médisances qui courent sur la plupart des jeunes lieutenants. Il va sans dire qu'elle enjoliva beaucoup ces médisances en les rapportant à Berthei Mais celle-ci, qui, comme presque toutes les jeunes filles de notre époque, était fort avancée dans ses idées et qui ne trouvait pas mauvais que les jeunes gens eussent des maîtresses, accueillit avec plus de curiosité que de dépit les révélations de sa tante, et compta pour autant peut-être les exploits amoureux du lieutenant que ses exploits guerriers en Afrique et en Italie. Mme Julien Sauveroche constata elle-même ce résultat avec stupeur, mais elle ne recula point pour cela.

Ayant remar<iué que Berthe, sans recevoir les impressions qu'on voulait lui donner, s'entretenait

pourtant volontiers avec elle de ce qui concernait Pierre d'Avarey, elle ne se fit pas faute de revenir à la charge et ne désespéra point de te perdre de façon ou d'autre dans le cœur de sa nièce.

Un jour donc qu'elle avait reçu la visite de la femme d'un des supérieurs de Pierre et qu'elle avait abusé avec cette dame du droit de scruter la conduite du prochain, elle emmena Berthe dans sa chambre pour éviter d'être surprise par la comtesse, et là, prenant un ton maternel et s'insinuant dans la confiance de la jeune personne :

c Tu as beau le nier, chère enfant, dit-elle, tu aimes cet officier, c'est visible, il n'y a pas moyen de me persuader le contraire. As-tu tort, as-tu raison? Je crois que tu as tort ; l'amitié que je te porte m'ouvre les yeux. Tu n'as attaché jusqu'ici que fort peu d'importance à tout ce que je t'ai dit sur ses faiblesses , qui sont nombreuses pourtant et d'un goût fort douteux. Hais on m'a parlé aujourd'hui d'une liaison sérieuse, d'une liaison suivie avec une fille de la pire espèce, pour laquelle il a conçu une passion qui a triomphé des derniers scrupules qui pouvaient lui rester. Il l'a connue au camp de Ghàlons, et il l'a emmenée à Versailles, où il la fréquente au vu et an su de tout le monde.

— Ma chère tante, je ne puis que te répéter ce que je l'ai dit vingt fois ; je n'aime pas M. d'Avarey. C'est ce qui fait que je n'attache aucune importance

à ce qui t'indigne si fort. Hais j'avoue néanmoins que je trouve amusant de pénétrer avec toi dans sa vie privée : c'est comme un roman que nous feuilletons ensemble. Il y a de l'intérêt, de la variété, beaucoup d'héroïnes , un peu trop peut-être pour la vraisemblance. Du reste, tu me les présentes en masse; mais tu n'as pu encore m'en nommer une seule.

— Si c'est un nom qu'il te faut, ma chère, tu tombes bien. Sa maîtresse actuelle est une personne que tu connais ; c'est cette blanchisseuse dont nous avons souvent parlé , celle qu'on appelait Rose Dubois.

— Rose Dubois I » fit Mlle Sauveroche avec un tressaillement involontaire.

Chose étrange! Ce nom lui était entré au cœur comme une pointe aiguë. Elle pensa vaguement à la ressemblance qu'on avait signalée entre elle et Rose; une idée de préférence en faveur d'une rivale s'éveilla dans son esprit, et la jalousie commença à germer sourdement en elle.

« Quoi! c'est la jeune fille du tableau d'Octave, demanda-t-elle d'une voix altérée ?

— Oui, mon cœur, répondit la tante avec satisfaction, c'est elle-même. »

Rose Dubois , en revenant à Sèvres , s'élait établie dans la petite chambre où nous Tavons vue pour la première fois et qui, par hasard, se trouvait vacante. Elle avait repris, dans la maison Lubin, les occupations qu'elle y remplissait jadis, mais en se renfermant de préférence dans celles de l'intérieur et en laissant aux autres ouvrières le soin d'aller chercher ou reporter le linge chez les pratiques. On n'avait point paru trop surpris de son retour dans le pays, du moins on ne le lui avait pas témoigné d'une façon trop choquante. Tous les jours des jeunes filles de son âge et de sa condition disparaissent pour un temps, puis reviennent sans qu'on se préoccupe autrement de leur retour. Un sourire les accueille qui leur fait baisser les yeux, si elles conservent une ombre de pudeur; on risque à peine quelques allusions plus ou moins directes, i)uis on se tait. Gela est vrai surtout pour celles qui n*ont pas de famille. Rose ne se rattachait à rien, ni S personne. On se contenta de dire qu'elle avait usé de sa jeunesse et de

sa liberté. Seulement on ne manqua point de s'étonner des égards et des attentions que Marc avait pour elle, et on en conclut qu'elle était sa maîtresse. Mais comme il fut très-facile de constater qu'elle ne l'était point, on changea de note, et on prétendit qu'il avait l'intention de l'épouser, ce qui, par parenthèse, indisposa tout le monde contre la pauvre fille, car c'était, s'empressa-t-on d'ajouter, beaucoup trop de bonheur pour une coureuse comme elle.

Cependant Marc n'avait point gardé longtemps les illusions qu'il avait emportées du camp. On devinait tout de suite, en le voyant ^ que l'espérance n'habitait plus au fond de son âme.

En effet» deux mois ne s'étaient pas écoulés, que Rose disparut de nouveau. On se livra à toutes sortes de commentaires parmi le petit monde au milieu duquel elle vivait ; ses compagnes ne se firent pas faute de la honnir et de l'accabler. Marc seul ne dit rien, mais il parut moins étonné que les autres de ce départ précipité.

Rose avait pris, vers les huit heures du soir, laméricaine qui passe à Sèvres et qui va jusqu'à Versailles. £n arrivant, elle s'était dirigée vers les boulevards et avait gagné seule le quartier de Clagny. Un jeune homme, en habits bourgeois, qui paraissait l'attendre, s'était approché d'elle et l'avait accompagnée , mais sans lui donner le bras. Ils avaient échangé à voix basse quelques paroles entrecoupées

de longs silences. Enfin le jeune homme s'était arrêté devant une des dernières maisons de ce quartier isolé, et il avait dit à la jeune fille :

« C'est ici que vous logerez. »

Il avait ouvert la porte avec un passe-partout. Ils étaient montés au troisième étage. Le jeune homme avait ouvert une nouvelle porte dont il avait aussi la clef, et ils étaient entrés dans un appartement complètement obscur. Mais, grâce à une allumette chimique, deux bougies avaient bien vite été allumées.

L'appartement se composait d'une antichambre assez grande, d'une belle chambre donnant sur des jardins , — qui , en ce moment, étaient admirablement éclairés par la lune, — d'une petite cuisine et d'un cabinet. L'ameublement de la chambre était simple, mais coquet dans sa simplicité : lit d'acajou, rideaux de perse, armoire à glace, jolis vases sur la cheminée. Il était facile de reconnaître qu*un amant avait disposé ce nid pour sa mattresse.

Le lendemain matin, le jeune homme prit congé de Rose, et, comme elle le reconduisait jusqu'à la porte de l'escalier :

«Vous ne sortirez que le moins possible dans la

journée, lui dit-il, vous attendrez plutôt la tombée

de la nuit. Je reviendrai ce soir vers les dix heures.»

Il revint à l'heure fixée, et, pendant un mois, ses

visites se succédèrent régulièrement tous les soirs à

la même heure. Jamais il ne parut chez la jeune fille daus le courant du jour.

Rose s'occupait de lecture et de petits ouvrages de femme; mais bientôt la lecture absorba presque tout son temps , et elle dévora une masse de livres de toute espèce que son amant lui procurait. Docile à Tordre qu'elle avait reçu» elle ne sortait de la maison qu'à la brune, et ses courses se bornaient à aller chercher ce qui était nécessaire pour son petit ménage. Elle vivait , du reste, aussi sobrement qu'un oiseau, et, sauf les déjeuners que le jeune homme partageait quelquefois avec elle, tous ses repas étaient de la dernière frugalité.

Cependant jamais elle n'avait été plus fratche ni plus jolie. Elle semblait renaître ; le bonheur dont elle jouissait se reflétait sur son visage, car pour la première fois elle éprouvait ce que l'amour a de plus doux pour le cœur d'une femme , elle aimait un homme qu'elle jugeait supérieur à elle^ qu'elle admirait, qu'elle regardait presque comme un dieu. Consumer ses jours à l'attendre en s'instruisant, c'est-àdiré en s'élevant, en se rapprochant de lui; oublier le passé pour se plonger tout entière avec délices dans le présent; fermer les yeux aux menaces de l'avenir, telle était maintenant sa vie, et elle ne l'aurait pas échangée contre le sort d'une reine. Si haut que se fussent égarées ses espérances, elles n'avaient jamais monté jusque-là ; cette réalité dépassait son

réve. Aussi elle se sentait toute différente d'ellemême. Ce n'était pas seulement le physique qui s'était embelli, amélioré chez elle, c'était en même temps le moral. Rose était en train de devenir une femme supérieure; son esprit, longtemps retenu dans les bas fonds de ce monde, s'était envolé et planait dans un large espace ; son cœur aussi semblait avoir pris plus d'étendue et de capacité. Beaucoup de sentiments exquis qu'elle n'avait jamais éprouvés germaient, croissaient à vue d'œil sous l'influence d'un amour plus pur. Cette jeune âme , qui avait tant souffert, qui avait été battue de tous les vents, exposée à tous les outrages, s'était couverte soudain de fleurs charmantes qui promettaient des fruits superbes.

Kt pourtant Pierre d'Avarey.... (le lecteur a déjà deviné que le nouvel amant de Rose n'est autre que notre lieutenant), Pierre d'Avarey ne ressentait point dans sa plénitude le bonheur qu'il s'était ménagé. Il avait aimé Rose d'un amour fougueux, irrésistible, qui l'avait emporté en dehors de certaines limites qu'il n'avait pas franchies jusque-là; mais, parvenue à ce point, sa passion s'était arrêtée. Or, l'amour qui n'augmente pas diminue; l'amour est une ascension perpétuelle, une aspiration qui n'est jamais satisfaite. Il manquait , en effet, quelque chose d'essentiel aux sentiments que Pierre avait conçus pour Rose, le respect. Il ne pouvait même l'estimer à l'égal d'une

maîtresse ordinaire ; elle restait au-dessous de toutes celles qu'il avait aimées, -- dans son opinion , du moins , mais non pas dans la nôtre.

Malgré cela , il commençait à l'apprécier mieux qu'il ne l'avait fait d'abord. Rose pouvait croire que l'affection qu'il avait pour elle* s'était accrue par la possession. Il était touché des efforts qu'elle faisait pour lui plaire, il s'étonnait de son intelligence et de sa raison, il s'oubliait à penser tout haut devant elle comme devant un ami. Il lui communiqua, plusieurs fragments de l'ouvrage qu'il s'apprêtait à publier, puis , petit à petit, il finit par le lui lire tout entier, et il reconnut qu'elle avait un jugement très-sûr, qu'elle n'était pas trop aveuglée par sa tendresse, et qu'il y avait profit pour lui à écouter les timides observations qu'elle hasardait. Un lien de plus se serra ainsi entre eux. Mais le lien principal manquait toujours.

Un incident assez vulgaire imposa néanmoins à Pierre une ombre d'estime pour sa maltresse et la releva quelque peu à ses yeux. Il comprit vaguement ce qu'elle aurait pu être, si les circonstances ne l'a* valent pas, dès le début, jetée si bas.

Depuis quelque temps, Rose avait remarqué que, lorsqu'elle sortait, un homme, jeune encore, un militaire (elle l'avait deviné à son allure et non à son costume, car il était toujours en bourgeois), l'épiait,

la suivait et cherchait à l'aborder. Elle l'avait toujours évité; mais un soir il vint droit à elle, et la retenant par son châle :

« Vous ne remettez donc pas vos amis?»lui dit-il. Elle reconnut alors le lieutenant Touret, le camarade de Pierre, et, dans le premier moment, elle ne fut qu'au plaisir de revoir un homme qui lui avait témoigné de l'intérêt. La rue était déserte : elle fit qu«?lques tours avec lui en causant. Il lui parla de Pierre, il lui demanda si elle était contente, puis il crut pouvoir risquer quelques mots qui jetèrent dans son cœur un doute cruel. Selon lui, Pierre n'était pas heureux ; jamais il n'avait été plus désagréable et plus sombre que depuis qu'il était Tamantde Rose. Un autre soir, Touret aborda de nouveau la jeune fille, et il s^expliqua plus clairement :

«Je dois vous prévenir, lui dit-il, que d'Avarey est honteux de sa liaison avec vous ; il a cherché à nous en faire mystère, mais tout se sait au régiment, et il n'a pas tardé à s'apercevoir que nous étions au courant de l'histoire. Gomme je vous le disais, il est morose, taciturne, mal endurant, et, si nous n'étions pas sur nos gardes , il nous chercherait querelle à propos de rien. Je suis sûr qu'au fond il ne vous aime pas , c'est un caprice qu'il a eu. Il n'oserait vous offrir son bras ni se montrer avec vous en public; il vous claquemure, il ne vous donne aucun plaisir, il vous prive d'air et de soleil. Si vous vou-

liez» Rose» vous seriez ma maîtresse au grand jour, et je ne rougirais pas de vous.»

Elle ne répondit rien et le quitta brusquement. Mais Pierre qui, ce jour-là» s'était trouvé libre de meilleure heure et qui venait de l'autre bout de la rue, l'arrêta au passage et lui demanda avec qui elle causait. Elle hésita. Ils montèrent ensemble à sa chambre, et, à peine entrés, son amant lui déclara que, si elle ne lui avouait pas toute la vérité, il la quitterait sur l'heure et qu'elle ne le reverrait jamais.

Rose fut si épouvantée qu'eUe perdit connaissance, et, dès qu'elle revint à elle, elle se hâta, sous l'empire d'une terreur foUe^ de raconter à Pierre tout ce qui s'était passé.

Pierre sourit avec amertume à ce récit. Il aimait sincèrement Touret qui était un brave et excellent garçon, et qui lui avait rendu plus d'un service.

Il alla le trouver le lendemain matin.

« Tu n'as pas bien agi avec moi, lui dit-il ; tu as voulu me souffler ma matb*esse.

— Je suis à tes ordres, répondit Touret.

— Tu l'aimes donc beaucoup?

— Oui, puisque, pour l'obtenir, j'ai fait une action que je condamnais moi-même.

— Si tu t'étais adressé à moi , au lieu de t'adresser à elle, reprit Pierre, nous aurions pu nous entendre, je te l'aurais cédée peut-être ; je ne l'aime pas aussi passionnément que tu l'aimes. Mais puis-

que tu as manœuvré sournoisement, puisque tu as tenté de me l'enlever d'une façon déloyale, je te punirai à ma manière : Rose ne sera point ta mattresse. Nous ne nous battrons pas, mais je la garde.

— Nous nous battrons, répliqua Touret.

— Diable I fit Pierre avec un sourire étrange, c'est plus sérieux que je ne croyais. Nous nous battrons, soit. »

Ils se battirent. Touret fut blessé au bras, mais la blessure n'était pas profonde, et il en fut quitte au bout de quinze jours.

Les deux rivaux s'étaient réconciliés et embrassés sur le terrain. Pierre était très-ému. Pour un peu, me dit-il lui-même, il aurait proposé à Touret de lui abandonner tous les droits qu'il avait sur Rose.

J'appris ces détails à Paris de la bouche de Pierre ; j'en tirai un augure fâcheux pour l'avenir de la pauvre fille. Le duel avait eu lieu quelques jours après la visite que Pierre avait faite chez M. Sauveroche. Il ne m'avait point caché l'impression trèsvive que Berthe avait produite , ce jour-là, sur son cœur, et j'en conclus, sans lui en faire mystère, qu'il était prêt à quitter l'une et qu'il n'était plus aussi éloigné de consentir à épouser l'autre.

« Non, non, fit-il en riant, je ne veux pas me marier. Mlle Sauveroche est fort aimable sans doute, mais ma passion pour Rose n'est pas éteinte. L'idée

qu'un antre officier que moi peut encore Taîmer m'a réconcilié avec ma situation, et, d'un autre côté, je ne suis pas fâché d'avoir l'imagination occupée ailleurs; sans cela, je l'aimerais trop. Elle se complètCy elle se transforme tous les jours. Venez donc demain dtner avec moi, nous irons ensuite prendre une tasse de thé chez elle : vous verrez qu*elle a l'air d'une demoiselle de bonne maison, et.... je vous ménage une surprise. »

La surprise que Pierre me ménageait, et qui n'était de sa part qu'un très-innocent badinage, devait avoir pourtant un résultat qu'il n'avait point prévu, celui d'éclairer Rose et de lui montrer le véritable état du cœur de son amant.

N'ayant pu me rendre à Versailles que vers les huit heures du soir, j'allai prendre Pierre à sa mess. Nous sortîmes aussitôt et nous nous dirigeâmes vers le quartier de Glagny.

Rose nous attendait. Tout le logis semblait en fête ; une lampe et quatre flambeaux éclairaient la

chambre; il y avait des fleurs dans les vases de la cheminée, quoiqu'on fût à la fin de l'automne. Sur un guéridon était un plateau avec des tasses, une théière, deux bouteilles, quelques friandises. ... Mais la charmante fille qui nous recevait mérite seule de fixer votre attention, et j'ai hâte de vous parler il'elle.

Si je n'avais pas su que c'était Rose, je ne l'aurais pas reconnue. Je ne l'avais point revue depuis son départ de Ghàlons, et j'étais frappé de la complète métamorphose qui s'était opérée en elle. Ce n'était plus l'ouvrière gracieuse et fine que je connaissais; c'était une vraie dame, une femme du monde, et qui en avait l'aisance et les allures. Je dois ajouter que sa toilette prêtait singulièrement à l'illusion, et qu'il n'en aurait pas fallu davantage pour la rendre méconnaissable à tous les yeux.

Elle était vêtue d'une robe de mousseline blanche très-simple, mais très -élégante, les épaules et les bras nus, avec un collier, des boucles d'oreilles, un bracelet, le tout en corail, et quelques rangs de perles de corail roulés dans ses cheveux.

La façon dont elle m'avait accueilli tout d'abord avait été des plus cordiales. Elle me parla comme à un ancien ami, sans aucun embarras, sans faire la moindre allusion maladroite au passé, et elle soutint la conversation avec une facilité qui me confondit. Grâce à elle, nous ne fîmes point un seul

paâ en arrière. Nous fûmes forcés de n'être qu'au présent. .

Elle prépara le thé et nous le servit comme aurait pu le faire la maîtresse de maison la mieux rompue à nos usages. Je croyais rêyer. La lune inondait la chambre de ses blancs reflets. Pierre proposa de tout éteindre; Rose tourna le bouton de la lampe, nous soufflâmes les bougies : la réalité ressemblait de plus en plus au rêve.

Rose, ou plutôt la délicieuse vision qui m'apparaissait, était éclairée en plein par la douce lumière de l'astre de la nuit. On eût dit qu'elle était vêtue de rayons, et sa parure de corail donnait à son teint mat un éclat plus transparent encore.

J'étais dans l'ombre et pouvais l'observer à mon aise. Pierre, qui d'ordinaire savait cacher ses irapressions, la regardait avec une admiration que je partageais sans doute, mais qui chez lui se compliquait, à ce que je croyais, de l'ardent amour qu'il avait toujours pour elle.

« N'est-ce pas que c'est frappant? » me dit-il à voix basse au bout de quelques secondes.

Je fis un soubresaut. Il ne pensait point à Rose.

Je vis une ombre passer sur le visage de la jeune fille; mais elle reprit aussitôt son sourire, et d'une voix qui s'harmoniait comme une musique avec le silence qui nous entourait :

« Il a exigé que je fisse cette toilette, dit-elle. Depuis quelque temps il me demande à tout propos de me mettre ainsi. Je suis sûre que je ressemble à une autre femme qu'il a aimée, qui est morte I3eut-étre, et qu'avec une robe blanche je la lui rappelle mieux. G*est pour cela aussi, je le gagerais, qu'il m'a fait cadeau de cette parure de corail, qui est beaucoup trop belle pour moi, n'est-ce pas?

^— Il n'y a rien de trop beau pour vous.

— Rallumez la lampe, ma chère, fit le lieutenant d'une voix brève, et servez-nous une seconde tasse de thé. »

Elle obéit. Pierre était devenu sérieux; elle paraissait troublée comme si elle eût eu la certitude de lui avoir déplu.

Je devais prendre le dernier convoi, il était temps de partir. Pierre voulut me reconduire, et, comme j'exprimais le regret que Rose, dans sa belle toilette, ne pût pas nous accompagner : .

M Oh! dit-elle, il ne me faudrait que deux minutes pour changer de robe.

— Eh bien I venez, » lui dis-je.

Elle regarda Pierre.

« Venez,- » répéta-t-il.

Elle passa dans le cabinet et revint presque aussitôt, vêtue d'une robe noire, son chapeau et son mantelet à la main.

Quand nous fûmes dehors :

« Voilà certes, m'écriai-je, une soirée que je n*oublierai point! Mais prenez donc mon bras. »

Elle le prit vivement et avec reconnaissance.

Arrivés à la gare, nous nous séparâmes, et, pendant qu'ils s'éloignaient, je les suivis un moment de rœil. Rose marchait à côté de Pierre. Enfin, et, comme par réflexion, il lui offrit aussi son bras.

Elle s'y appuya en tremblant. C'était la première fois. L'air était si froid que les rues étaient devenues désertes ; elle n'eut pas de témoin de son bonheur, ils ne rencontrèrent pas une âme en retournant à Glagny, mais l'amour était avec eux.

Quelques mois après. Rose, en me parlant de ces diverses circonstances, me disait avec une mélanco* lie navrante :

c Ah l qu'il faisait beau ce soir-là i »

Cependant, en rentrant chez elle avec Pierre, flère d'avoir marché à son bras, enhardie par le redoublement de tendresse qu'elle lui inspirait, désireuse enfin d'éclaircir le doute qui assombrissait sa joie, elle eut l'imprudence de dire, en lui passant les bras autour du cou, au moment où il détachait lui-même ses boucles d'oreilles de corail :

« Jure-moi que celle à qui je ressemble n'existe plus.

— Ma chère, répondit-il en prenant son air sérieux, je ne jure jamais que pour ce qui en vaut la peine.

— Elle vit, et c'est elle que tu aimes! s'écria-t-elle avec des larmes.

— Vous savez, Rose, que je ne ]^ermets pas qu'on m'interroge. Je ne vous ai jamais parlé de ce qjui vous concerne : imitez-moi. Si j'aimais quelqu'un, il faudrait vous résigner et vous taire. Vous n'avez pas le droit d'être jalouse. »

Elle était remontée un moment jusqu'à lui; elle baissa la tête, tomba à ses pieds, et couvrit ses mains de larmes et de baisers.

« Relevez-vous, lui dit-il. Vous me gâtez le plaisir de cette soirée. Vous étiez charmante au clair de la lune avec votre sourire : reprenez-le. Cela ne m'amuse pas du tout de' vous voir pleurer. >»

Elle refoula ses pleurs, et reprit son sourire; mais l'émotion qu'elle éprouvait se faisait jour à travers et perçait en dépit de ses efforts.

Le lieutenant prétexta un service extraordinaire pour la quitter vers les deux heures du matin. Il était mécontent et irrité, et il s'éloigna avec une sorte de hâte dont elle ne s'aperçut que trop.

Restée seule, elle se mit à pleurer à cœur-joie, et, cette fois, avec des sanglots, avec des cris qu'elle n'était plus maîtresse de contenir. Il ne lui était pas permis d'être jalouse, il le lui avait dit, elle le comprenait bien, — et elle ressentait pourtant ce que la jalousie a de plus poignant et de plus affreux.

c II en aime une autre, j*en suis sûre, se répétaitelle à tout moment. Est-ce celte Anglaise qu'il a rencontrée à Paris, dans un bal, ou cette belle dame de Ville-d'Avray, qui Ta fait venir un soir et qu'il n*a jamais revue? Oh! qui aime-t-il, qui aime-t-il? Il faut que je le sache, afin de souffrir encore davan* tage. »

Elle passa le reste de la nuit à songer ainsi. Pauvre malheureuse! C'était l'expiation qui commençait pour elle. Mais qu'elle était loin de prévoir la terrible rivale que le hasard lui avait donnée, une jeune fille entourée de tous les prestiges de la position et de la fortune, une jeune fille aussi pure qu'elle-même était souillée!

A partir de ce jour, elle n'eut plus d'autre idée que de pénétrer le secret de Pierre, et la lumière lui vint d'un côté d'où, à coup sûr, elle était loin de l'altendre.

Elle était à peine installée depuis une semaine dans son petit appartement , que Marc s'était présenté chez elle à l'improviste. Elle l'avait reçu, mais elle lui avait déclaré qu'elle ne le recevrait de nouveau qu'avec la permission du lieutenant. En effet, le soir même, elle avait parlé de cette visite à Pierre. Geluirci, quoiqu'assez ombrageux de sa nature, n'avait pas cru devoir s'abaisser jusqu'à redouter Marc, et il avait dit à Rose qu'elle était libre de recevoir M. Lubin toutes les fois qu'elle le jugerait con-

Venabie, à condition qu'Une le verrait jamais, car M. Lubin, ajouta-t-il, avait une de ces figures qui ne sont point précisément faites pour récréer la vue. Rose ressentit une véritable joie de la permission accordée. Elle aimait Marc comme un frère, et. son amitié s'était accrue des torts qu*elie avait eus forcément envers lui et qu'il ne lui avait point reprochés. Elle lui apprit donc, aussitôt qu'elle le revit, qu'il pourrait désormais se présenter chez elle une fois par semaine, et que le prétexte de ses visites serait d'apporter et d'emporter son linge. Il aurait voulu venir plus souvent : elle le lui défendit.

Marc avait au cœur un de ces amours qui résistent à toutes les épreuves. Il avait été, comme nous l'avons vu, plus affligé qu'irrité de ce qu'un autre, à sa place, eût sans doute appelé une nouvelle trahison. Il ne s'était préoccupé d'abord que de retrouver les traces de Rose. Quant à la ramener une seconde fois à Sèvres, il n'y avait pas songé, ou, du moins, il avait tenu cet espoir caché, il ne se l'était point avoué à lui-même. La voir, l'entendre, veiller sur elle, la protéger à son insu, lui venir en aide au besoin, ne pas demeurer tout à fait étranger à sa vie, là se bornait son ambition. L'amour ne faisait plus resplendir à ses yeux de trompeurs et brillants mirages. Il ne parla point du lieutenant. Il n'éprouvait pour lui, du reste, aucun sentiment de haine ; il se disait que Rose aurait pu

tomber beaucoup pius maL S'il eût été possible qu'elle parût dégradée aux yeux de Marc, l'amour de Pierre d'Avarey l'aurait en quelque sorte relevée et réhabilitée. Ce nigaud sublime trouyait dans son cœur une source inépuisable d'indulgence ; il mettait tout le mal sur le compte de la fatalité, il absolvait le complice, il innocentait la coupable aux dépens du juge lui-même. Il demismdait à sa manière à la justice divine si nous sommes réellement libres sous l'empire de certaines passions, et, par grandeur et générosité de cœur, il s'élevait aussi haut que l'aurait pu faire un vrai philosophe par étendue et portée d'esprit.

Je suis encore à comprendre comment la nature fine et délicate de Rose n'avait pas sympathisé davantage avec celle de Marc* Mais le monde de la passion est plein de ces bizarreries. Les nobles cœurs méconnaissent ceux qui leur ressemblent; ils s'éloignent de ce qui devrait les attirer ; on dirait qu'à l'accord et à l'harmonie ils préfèrent ta lutte et les bouleversements.

Rose avait eu, dans ces derniers temps, vingt occasions pour une de juger Marc, vingt motifs de l'admirer et de tomber repentante à ses genoux. Elle ne lui savait pas même gré des bonnes inspirations qu'elle lui devait, et dont elle tirait profit pour plaire à son amant ! Ainsi Marc l'ayant trouvée plusieurs fois inoccupée et loi ayant fait entendre

qu'en travaillant un peu pour se distraire elle serait moins à charge au lieutenant, dont les ressources étaient bornées, elle rougit, s'emporta contre lui, et il ne tint à rien qu'elle ne le bannit à jamais de sa prjêsence. Et cependant, lorsqu'il revint la semaine suivante, il la trouva à l'ouvrage, et elle lui demanda de s'entremettre pour Inî procurer des travaux d'aiguille. Hais elle ne songea pas un instant à le remercier de son bon conseil, elle ne lui sut auetin gré d'une délicatesse qu'il avait éveillée en elle et qui lui avait valu, de la part de Pierre, un commencement d'estime.

Le surlendemain du jour où j'avais passé la soirée à Versailles, Marc arriva chez Rose dans la matinée. Elle l'attendait. Elle avait résolu de se servir de lui pour éclaircir ses doutes; mais elle ne pensait point y parvenir si facilement ni si vite!

Avec la perspicacité que lui donnait son amour, Marc devina, au premier abord, qu'il s'était passé quelque chose de grave. Il n'osait interroger Rose ; elle prit les devants, et pour lui donner le change, et comme pour répondre à la question tacite que son regard lui adressait :

« Je suis bien heureuse, dit-elle : Pierre m'aime plus que jamais. Je suis sortie hier avec lui ; il m'a offert son bras, et nous nous sommes promenés ensemble par la ville. >>

Klle ne disait pas que c*était grâce à moi el à la nuit que ce bonheur lui était arrivé. Ce n'était point, du reste, pour se vanter qu'elle parlait ainsi, mais elle se plaisait à se faire illusion à ellemême.

Dans toutes les conversations qu'elle avait avec Marc, le nom de Pierre revenait sans cesse sur ses lèvres. Elle ne voyait pas le mal qu'elle faisait au pauvre garçon, qui avait encore la générosité de cacher ce qu'il éprouvait, et qui en était venu même à la mettre indirectement sur la voie, à lui fournir l'occasion de parler de son amant. . Quand il savait quelque chose sur son compte, quelque chose d'avantageux ou d'indifférent, bien entendu, il se faisait un plaisir douloureux de le rapporter à Rose.

Ce jour-là, après un moment de silence, qui succédait à un éloge enthousiaste du lieutenant, Marc dit tout à coup, comme pour relever la conversation :

« je l'ai vu jeudi à Sèvres. Il était à cheval; il sortait de chez M. Sauveroche. >

Rose tressaillit. Elle avait été plus d'une fois, on se le rappelle, porter du linge chez le banquier; elle savait qu'il avait une fille, et elle pensa aussitôt, avec cette clairvoyance de l'amour jaloux, que Mlle Sauveroche pouvait bien être sa rivale.

< Qu'allait-il faire chez M. Sauveroche? demandât-elle vivement à Marc.

— J'ai su par les domestiques que sa mère, la comtesse d'Avarey, est au château.

- — Ah ! il ne m'avait pas dit cela, » murmura-t-elle.

Puis, faisant un retour sur la réalité :

«c Au surplus, il ne me dit rien de ce qui l'intéresse. »

Elle demeura quelques instants l'œil fixe, le coude sur son genou, le menton dans sa main, plongée tout entière dans ses réflexions et dans ses doutes. Elle parcourait en idée le chemin que son amant avait dû suivre pour s'éloigner d'elle, pour en aimer une autre. Ce qui était obscur s'éclaircissait ; elle devinait, elle supposait, elle voyait.... Oh! quels regards ont ceux qui aiment, pour découvrir ce qui les.désespère!

« Vous avez vu quelquefois Mlle Sauveroche?

demanda-t-elle encore à Marc,

*- Oui, mais rarement.

— Comment était-elle mise?

— Je ne sais pas trop. En blanc, je crois.

— En blanc, avec du corail?

— Oui, il me semble. Elle aime beaucoup ces bijoux-là. L'autre jour elle avait perdu un bracelet de corail auquel elle tenait particulièrement : une de nos ouvrières le lui a mpporté, et elle lui a donné quarante francs. »

Marc se tut. Deux grosses larmes tombèrent des yeux de Rose.

»34 LE PRESTIGE DE L'DlfïIPORME.

« Ott'avez-vous, Rose? s'écria-t-il. Voas paraisraissiez si heureuse tout h rheuré^ voUs me disiez que jamais votre bonheur n'avait été plus grand.

— Jamais je n*ai été plus malheureuse, réponditelle en se tordant les mains et en s'abandonnant à toute sa douleur. Quand j'étais brutalisée^ injuriée, battue par les soldats, je ne souffrais pas le demiquart de ce que je souffre depuis que je suis sa maîtresse. Il me méprise, voyez-vous; il ne m'a jamais aimée un moment sans en être honteux visà-vis de lui-même. Je lui ai laissé voir que je suis jalouse de quelqu'un (je ne savais pas de qui, je le sais maintenant) : il m'a dit que je n'avais pas le droit d'être jalouse. J'aurais mieux aimé recevoir un coup de fusil dans le cœur. Ohl je suis folle de m'acharner ainsi après lui ; je devrais me venger, écouter Touret qui ne me mépriserait pas autant, j'en suis sûre. D'abord il n'est pas noble, il n'est pas distingué, il n'est pas joli garçon comme lui. mon Dieu ! qu'est-ce que je dis donc? Je n'aime que lui au monde. Je suis encore trop heureuse qu'il soit assez bon pour me garder, lorsqu'il en aime une autre. Croyez- vtfus qu'il me gardera? Il veut peutêtre se marier? Oh I s'il se marie, je me tue.... Non, il ne peut pas se marier, n'est-ce pas? Il a dit un jour devant moi qu'on ne devait pas, quand on n'avait rien, épouser une jeune fille riche. Elle est

riche, très-riche. Il ne l'épousera pas, mais il raime! Croyez-vous, Marc, dites-moi la rérilé, croyez-YOus qu'il l'aime réellement? »

Marc l'écoutait avec un calme stupide en apparence ; mais quel déchirement au fond de lui-même ! Il contemplait ces trésors d'amour qu'on étalait ainsi devant lui> il voyait l'abondance là où il n^y avait jamais eu pour lui que la disette ; il était touché de cette passion excessive que Rose manifestait pour un autre, touché, cruellement touché. Il se recueillît un moment, et, surmontant ses propres angoisses, et ne pensant qu'à elle :

« Ecoutez, dit-il, je prévois que le lieutenant vous quittera avant peu. Que deviendrez- vous ? La maîtresse d'un autre? Et après? Il en est temps encore, retirez-vous, venez avec moi. Je ne vous propose plas de vous épouser, vous ne le voudriez pas.... Mais plus tard peut-être vous serez plus raisonnable. Venez, vous ne pouvez plus vivre ainsi, il faut qae vous sortiez de cet enfer.

— Oui, je m'en irai. Ahl II ne me permet pas d'être jalouse? Je le quitterai. Il ne me trouvera plus ici, il s'informera, il me demandera...* A qui? Est-ce que quelqu'un me connaît? N'importe? Il est fier, il sera fâché que je l'aie quitté.

— Yenez, lui disait Marc, venez.

— Je vais partir avec vous, reprenait-elle. Je travaillerai chez vous, mon bon Marc, je relèverai votre

maison. J'ai besoin de me reposer, je veux dire de travailler. Ahl quelle excellente idée j'ai eue là! TeneZy je ne veux pas réfléchir. Ce soir, quand il frappera à cette porte.... »

Elle s'arrêta au milieu de la chambre, puis avec l'accent de l'amour insensé :

« Non, non, je reste, s'écria-t-elle. Allez-vous-en. Il ne me regretterait seulement pas. »

Mlle Sauveroche prolongea son séjour à Sèvres beaucoup plus longtemps qu'elle ne l'avait fait les années précédentes.

L'automne tirait à sa fin ; les arbres perdaient leur dernière parure, cette parure de pourpre et d'or, moins solide que l'autre, et que les vents ont si vite effeuillée. Les jours continuaient d'être superbes, mais les soirées étaient très-fratches, et, si les fêtes de l'hiver ne commençaient pas encore, on y songeait, on s'y préparait en idée, car, au déclin de chaque saison, on ne rêve et on n'aspire qu'à ce qui fait le charme de celle qui lui succède.

La comtesse d'Avarey, se rendant aax instances de Berthe, lui avait tenu fidèle compagnie, et était restée au château d'autant plus volontiers que les choses paraissaient tourner chaque jour davantage au gré de ses vœux. Le penchant de Berlhe avait pris tous les cacactères d'une passion. Pour tout dire en un mot, elle était folle de Pierre. Il aurait fallu qu'il fût aveugle pour n'en pas être convaincu lui-même. Cela le gênait bien un peu, mais le flattait en même temps, et quoiqu'il n'éprouvât tou* jours pour elle qu'un intérêt sans but déterminé, il venait souvent au château, ne redoutant pas le danger pour lui-même et s'y exposant peut-être avec le secret désir d'y succomber. Il écoutait aussi d'une oreille de plus en plus indulgente les confidences que sa mère ne lui marchandait pas. Il souriait à certains détails, il ne voulait pas que ce fût aussi sérieux qu'on le lui disait; mais, tout en résistant, il cédait peu à peu, et Mme d'Avarey n'avait plus tort de croire qu'un jour ou l'autre son fils se déciderait à tendre la main vers un bonheur qui s'ofrait si complaisamment à lui.

Malheureusement, les efforts persévérants de la comtesse étaient toujours entravés, sinon déjoués, par une personne qui manœuvrait dans un autre sens et avec non moins d'habileté. Mme Julien Sauveroche n'avait pas négligé, comme bien on pense, de cultiver la jalousie qu'elle était parvenue à faire

germer dans le cœur de Berthe. Elle s'était procuré; par ses bonnes amies de Versailles de nouveaux renseignements sur la liaison de Pierre avec Rose Dubois, et elle s'en était servie si adroitement, que, par représailles, Berthe avait fait à son cousin quelques avances assez directes en présence du lieutenant. Celui-ci n'avait été dupe qu'un moment de ce manège; mais Octave y avait été trompé, et l'es* poir, qui s'éteignait dans son cœur, s'était rallumé de plus belle.

C'est au milieu de ce conflit de grandes et de petites passions, qu'une idée bizarre traversa soudain l'esprit de Mlle Sauveroche. Elle voulut voir Rose face à face, juger par elle-même de ce charme et de cette beauté qui avaient inspiré un chefd'œuvre à l'artiste et un si violent amour au mi* litaire, et elle fit part de ce désira sa tante. Mme Julien Sauveroche, sans se rendre bien compte de ce qui pourrait résulter d'une pareille entrevue, promit toutefois de ne rien négliger pour qu'elle eût lieu le plus vite possible, et dans les circonstances les plus propres à épargner à sa nièce toute espèce d'embarras.

Elle savait que Rose avait été dans plusieurs maisons chercher de l'ouvrage. Ne voulant pas intervenir directement, elle pria une vieille dame de sa connaissancCi qui ne se rattachait à l'armée par aucun côté, car la maîtresse de Pierre ne se serait

point présentée, à coup sûr, chez la femme ou chez la mère d'un officier, elle pria, dis-Je, une vieille dame, qui vivait seule avec ses domestiques, de faire demander à la jeune ouvrière de passer tel jour, à telle heure, chez elle. Rose promit de s'y rendre.

Mme Julien Sauveroche et sa nièce arrivèrent les premières chez la dame. On renvoya la' voiture, de peur d'éveiller les soupçons de Rose, si, par hasard^ elle reconnaissait la livrée. Mais c'était inutile. Elle arriva, sans défiance aucune, à l'heure convenue.

La vieille dame se tenait dans un grand salon donnant sur un jardin. Au moment où l'ouvrière entra, Berthe était debout près, d'une des croisées, et, comme elle avait très-chaud, un bon feu brûlant prématurément dans la cheminée, elle avait ôté son chapeau et son mantelet. Elle portait une robe blanche, avec du corail aux oreilles et au cou. Cette toilette qu'elle avait toujours aimée était devenue sa toilette habituelle, depuis que Pierre lui en avait fait compliment.

Rose, que la femme de chambre conduisait vers la vieille dame, recula d'un pas, puis demeura immobile, les yeux fixés sur la jeune fille, qui, de son cô'té, la considérait avec une curiosité visible.

« Est-ce que vous connaissez Mlle Sauveroche ? »

240 LE PRESTIGE DE L'nNIFOR31E.

lai demanda la vieille dame avec douceur en sui- Taint la direction de ses yeux.

— Mile Saaveroche I répéta Rose d'une voix éteinte.

Puis elle continua de la regarder, de la dévorer des yeux, et tout à coup, portant la main à son cœur, et poussant un cri qu'elle n*eut pas la force d'achevet, elle tomba roide sur le parquet.

La femme de chambre se précipita et parvint à la relever et à l'asseoir dans un fauteuil. La vieille dame et Mme Julien Sauveroche restaient toutes deux sur leurs sièges, muettes et comme pétrifiées d*étonnement. Mais Berthe s*élançant aussitôt et tirant de sa poche un flacon qu'elle portait toujours, en versa quelques gouttes sur son mouchoir, avec lequel elle frotta les tempes de l'ouvrière évanouie.

c Qu'elle est belle ! > ne put-elle s'empêcher de se dire à elle-même, tout en lui prodiguant ces soins.

Et Rose avait, en effet, en ce moment, cette beauté achevée que donne quelquefois la mort et qui semble comme la dernière expression de joie d'une Âme qui s'échappe pour voler plus haut.

« Elle revient à elle, » dit la femme de chambre qui lui t&tait le pouls.

Rose ouvrit un peu les yeux, et son regard, qui flotta un instant dans le vide, se reporta et se fixa de nouveau sur Berthe.

« Etes- VOUS mieux? lui demanda celle-ci.

— Oh ! merci, beaucoup mieux.

— Si vous vous sentez assez forte pour marcher, mon enfant, dit la vieille dame qui s'était approcliée, je vous conseille d'aller prendre l'air. Âurélle vous conduira. »

Rose essaya de se lever, mais elle retomba sur le fauteuil.

« Permettez, madame, reprit Berthe , que mademoiselle se repose encore quelques instants. Voilà les couleurs qui reparaissent sur ses joues.

— Je ne sais ce qui m'a pris, dit Rose. Je n'étais pas bien disposée, puis la course que j'ai faite.... Mais souffrez que je me retire. Je vous demande bien pardon, madame.

— Àurélie, dit la vieille dame en l'injterrompant, conduisez mademoiselle à Toffice et qu'on lui donne tout ce dont elle aura besoin. »

Dès que l'évanouissement avait cessé, Mlle Sauve- ^ roche s'était éloignée de Rose, et ce n'étail plus d'un regard inquiet et sympathique, mais d'un regard scrutateur et jaloux qu'elle observait la mattresse de Pierre.

Celle-ci , sur le point de sortir du salon, se retourna une dernière fois et s'inclina comme pour la remercier de ce qu'elle avait fait pour elle ; mais Berthe ne lui rendit point son salut. Elle établissait entre elle-même et la pauvre fille une de ces com-

paraisons crnelles par leur justesse, et il lui paraissait éYident que sa rivale lui était supérienre en distinction et en beauté. Aussi n'était-ce point celle qui Tenait de s^ranouir qui était maintenant la plus pâle.

Une heure environ après cette scène, Ifme Julien Sauveroche et sa nièce rentrèrent à Sèvres. Quelques mots à peine avaient été échangés pendant te trajet. Berthe avait prié sa tante de ne jamais lui reparler de ce qui venait de se passer.

Le soir, lorsque tes différentes personnes qui étaient encore au cbftteau se furent retirées, Berthe courut à la chambre de ta comtesse , comme cela lui arrivait souvent.

« Eh bien! mon cœur, qu'ayez-vous? lui dit Mme â*ATdrey après avoir prudemment fermé la double porte. Je vous ai trouvée toute singulière ce soir ; vous sembliez me fuir. Je vous ai demandé deux fois ce que vous aviez, vous ne m'avez pas répondu. Tous ai-je blessée, à mon insu? Sommesnous brouillées?

— Non, chère madame, répondit Berthe, vous êtes la bonté même, et je vous aime comme une sœur.

— Dites donc comme une mère.

— Gomme une mère, si vous voulez. Mais il faut que je vous raconte une histoire bien étonnante. J'ai rencontré, par hasard, aujourd'hui, dans une

LE PRESTIGE DE L'iOTFORME. 243

maison, cette ouvrière dont je vous ai parlé, —celle qu'on nomme Rose Dubois.

—7 Tiens, vraiment? ôt Mme d^Avare^ cachant sou^ tin aîr de surprise enjouée l'appréhension dont elle ne put se défendre.

— Vous m'aviez dit qu'elle me ressemblait uii peu, reprit Berthe, mais que j'étais beaucoup mieux qu'elle. Vous m'avez trompée, dière madame : elle est beaucoup mieux que moi.

— mon ange, voilà de la modestie, ou je ne m'y connais pas. Couraient pou vez-vous seulement comparer la beauté de cette fille à la vôtre? Si elle est jolie, c'est qu'elle vous ressemble ; elle n'a de bien qiie ce qu'elle a de commun avec vous. Je vous ai déjà dit que mon fils n'avait pas eu d'autre motif pour la remarquer. Le monde est plein de ces créatures; il y en a de superbes.... Celle-là, je vous le répète une fois de plus, n'a d'autre mérite que de vous ressembler.

— Vous me trompez encore, ou votre amitié vous abuse. Votre fils adore cette.... créature, comme vous dites.

— Adore? Non, mon cœur. J'ai tout lieu de croire que c'est vous seule qu'il adore maintenant.

— n n'y parait guère, quand il me parle.

— Vous êtes difficile, ou plutôt vous ne connaissez pas Pierre. II vous aime, mais il ne peut pas

YOu$ épouser tout de suite. Avant de songer à rechercher votre main, il veut s'illustrer, acquérir de ( la gloire, donner un nouvel éclat à notre nom soit \ avec son épée, soit avec sa plume. Oh ! je vous ai prévenue, nous aurons beaucoup de peine à le rendre le plus fortuné des mortels. En attendant, je vais commettre une petite indiscrétion. Il m'a avoué l'autre jour, — mais n'ayez pas l'air de le savoir, ou tout serait perdu, — il m'a avoué l'autre jour que vous lui faisiez véritablement tourner la tête.

— S'il en est mnsi , chère madame, il n'hésitera pas à nous accorder ce que je me propose d'exiger de lui. Ecoutez-moi. Je ne suis pas pressée de me marier, et j'approuve les scrupules qui Fempêchent de me demander dès à présent à mon père. Qu'il ne s'engage même pas envers moi, j'y consens. Mais.... Je vais vous dire une chose dont j'ai honte.... Je ne suis pas jalouse, je vous le jure, et surtout de cette femme; mais.... Rapprochez-vous un peu, que je vous dise ceci tout bas : je veux qu'il la quitte au plus tôt, qu'il rompe avec elle.

— Quoi! ma chère mignonne?....

— Il y a d'autres distractions que je lui pardonnerais, d'autres femmes dont je ne m'occuperais même pas.... Mais je veux absolument qu'il me sacrifie celle-là. C'est la seule preuve d'amour que je lui demande. Bonsoir. Je me sauve, et ne vous permets pas de me répondre un mot. »

Elle baisa la main de Mme d'Avarey et s'échappa sans écouter les mielleuses paroles qu*on lui adressait pour la retenir.

Mme d'Avarey n'avait été qu'une seule fois à Versailles dans l'appartement de son fils. Elle ne se souciait pas d'y retourner, et ppur cause, quoique, depuis que Rose était sa maîtresse, les bottines compromettantes ne montassent plus que très-rarement l'escalier du lieutenant. Toutefois, comme elle voulait avoir avec lui un entrelien des plus sérieux, elle se décida à l'aller trouver pour être plus libre, et elle lui écrivit qu'elle serait le lendemain chez lui vers midi.

Pierre, au ton du billet, avait deviné tout de suite qu'il s'agissait de Mlle Sauveroche. Nous avons vu qu'il s'entendait assez bien avec sa mère au sujet de Berthe, et que, tout en refusant de s'engager, il se laissait lier beaucoup plus étroitement qu'il ne le croyait. Je me hftte d'ajouter néanmoins qu'il était toujours fort épris de Rose, d'un amour un peu matériel, je le veux bien, mais auquel le cœur n'était pas étranger. La riche demoiselle et la pauvre ouvrière s'imposaient ensemble à son imagination indécise. L'une était le rêve, l'autre la réalité ; il songeait à Berthe dans les bras de Rose, et parfois aussi, lorsqu'il était près de Mlle Sauveroche, il pensait involontairement à sa maltresse. Toutes les deux se fondaient ainsi en une sorte d'idéal qu'il ne retrou-

246 LE PB£8TiG£: D£ L'DNIF<»IM^.

yait complètement ni dans Tune ni dansTaotne^ et, comme un enfant capricieux, il jouait avec ces deux amours, jeu qui est plus commun qu'on ne croit dans notre société raffinée, jeu cruel el dangereux qui finit par dégrader celui qui s'y livre, car je ne connais rien de plus respectable et de plus sacré que les affections qu'on inspire* Je le dis à Pien% un soir qu' il me parlait un peu légèrement de Tétat de son âme* Il me regarda d'un ceil dur, refoula ses confidences^ et ne me reparla plus de Berfhe et de Rose qu'après les divers événements que nous allons voir se déroula* devant nous.

La comtesse fut exacte au rendez-vous qu'elle avait assigné h son fils* Elle avait un air composé et mystérieux qui devait piquer la curiosité de Pierre.

« Mon cher entant, lui dit- elle, il est temps que j'aille rejoindre ton père, et mon séjour à Sèvres à été beaucoup plus long qu*il n'aurait fallu, s'il ne devait pas en résulter quelque chose. J'ai voulu te voir ici une dernière Ms pour te demander quelles sont tes intentions définitives.

— Mes intentions définitives sont ce qu'elles ont toujours été, ma très-chère maman. Je suppose que vous voulez encore parler de Mlle Sauverocfae ?

— Certainement. U faut que je «ois fixée avant mon départ. Berthe est une créature comme il en existe peu en ce bas monde; avec une autre qu'elle

LE PRSSTIGE Iffi L'i^NIFCNElME. 247

' toat serait déjà rompu« Tu conviens cpie tu raimes,

— Un moment, je ne conviens pas de cela. JTai de la sympathie pour elle, j'en ai toujours en. Mais je n'ai jamais éprouvé, je n'éprouve pas pour elle ce qu'on appelle de l'amour.

— Ne disputons pas sur les mots, je t'en prie. Tu l'aimes, mais tu ne veux pas en convenir, voilà le fait. Tu es retenu par de sottes raisons de délicatesse cfui n*arrètent plus personne aujourd'hui: elle est trop riche, et ta position n'est pas faite, tu n'^ à lui offrir que noti*é nom en échange de sa fortuné. Eh bien, n'est-ce rien que de flaire de la £lle de M. Sauv^oche la vicomtesse d'Avarey? Mais ne nous écartons pas de notre sujet. Je suis parvenue à faire comprendre à Berthe et mèmt à lui faire approuver les différentes considérations qui te retiennent. Elle consent k t'attendre aussi longtemps que tu voudras, à te laisser tout k loisir nécessaire pour user ta jeunesse et pour acquérir de ta gloire. Quand je te disais qu'elle est divine! Elle attendra . cinq ans, s'il le faut, cinq aps, entends-tu? Est-on plus raisonnable, et est-il possible de mieux aimer î

— Ce que vous m'apprenez là me touche infiniment, ma mère. J'avoue que ce serait pour moi une perspective bien agréable que celle d'une alliance lointaine.*..

— Ah ! c'est heureux^ Je puis donc lui dire, de ta

part» que, si tu te maries jamais, c'est à elle que ta songeras.

— Ne lui dites rien, cela vaut mieux.

— Tu es vraiment un cruel garçon, indigne de ton bonheur. Cette pauvre petite ne veut qu'un mot. Le lui refuseras-tu?

— Ce serait de la barbarie, en effet, et je ne risque rien à m'engager à si long terme. Elle changera la première, d'ailleurs.

— Je réponds que non. Maià voilà qui est bien décidé. Tu l'épouseras dans cinq ans, — si elle veut encore de toi. Elle ne met à la préférence qu'elle daigne t'accorder sur tes nombreux rivaux qu'une seule condition, une toute petite condition.

— Une condition?

— Oui, c'est une misère, un caprice de jeune fille, une chose que je comprends pourtant et que tu ne peux pas lui refuser. Il m'en coûte infiniment, crois-le bien, d'entamer un pareil chapitre. Piguretoi que, je ne sais pas comment, elle s'est rencontrée avec..., je veux dire qu'elle a vu dans une maison une personne plus que douteuse, que tu honores, non pas de ton affection, mais de tes soins; en un mot, elle a vu cette fille qui était auprès de toi à Gh&lons, et qui se nomme Rose Dubois.

— Ma mère, je suis surpris.... Vous vous risquez là sur un terrain* où vous n'avez jamais marché, où je ne puis vous suivre. Je ne conçois pas comment

Mlle Sauveroche a pu jamais rencontrer la personne dont vous me parlez.

— Elle Ta rencontrée, voilà qui est certain. Une jeune fille comme Berlhe, qui n'a pas de mère, qui est élevée dans cette liberté des mœurs modernes que je n'approuve pas, mais que je suis bien obligée d'accepter, une jeune fille comme elle, est au courant de bien des clioses dont nous ne nous doutions pas autrefois. Elle a appris, j'ignore aussi comment» peut-être par sa tante qui mine sourdement le terrain sous nos pieds, elle a appris que cette fille est votre maîtresse, et elle exige, tout en s'interdisant pour l'avenir le moindre contrôle sur vos actions, elle désire enfin que vous lui en fassiez le sacrifice.

— Si vous n'éliez ma mère, répliqua le lieutenant d'une voix grave, je vous dirais tout au long pourquoi je trouve mauvais que d'honnêtes femmes interviennent, d'une façon quelconque, dans des affaires de ce genre. Vous avez toujours eu le bon esprit de rester étrangère à ce que j'appellerai mes plaisirs ; je suis obligé de vous prier d'agir encore de même. Je n'ai aucun sacrifice à faire à Mlle Sauveroche. Je ne lui permets pas, non plus qu'à d'autres, de jeter les yeux sur ma vie intime. La condition qu'elle mé pose est aussi humiliante pour elle-même que pour moi, et cela me donne une fâcheuse idée de sa modestie. »

250 LE PRESTIGE DE L'UNIFOitME.

Mme d'Avarey, qiM)i(iae intimidée par l'accent de Pierre, eut assez d'habileté poar prolonger encore I l'entretien sur ce sujet délicat. Mais tout ce qu'elle i put dire fut inutile. Pierre finit par opposer à ses raisons et à ses supplications un silence qu'il refusa de rompre.

La mère se sépara très-froidement dû fils.

« Au moins tous viendrez me dire adieu? lui demanda-t-eUe au moment où il la r^nettait en voiture.

— Vous pouvez y compter; c'est mon devoir, »

répondit-ih

La comtesse respira. Elle se rattacha à cette dernière chance qui lui restait: au moins son fils reverrail Berthe.

Le soir même, le lieutenant se rendit diez sa maîtresse un peu plus tôt que d'habitude.

« Vous n'êtes pas franche, lui dit-il en entrant. Pourquoi ne m'avez-vous pas parlé de votre r^contre avec une jeune personne de ma -connaissance, dont vous êtes quelque peu jalouse? j»

Rose pâlit. Elle n'avait pu, en effet, cacher à Pierre l'inquiétude que lui causait Mlle Sauveroche, mais elle n'avadt rien dit de la rencontre et de i'évanouisseiment qui s'en était suivi. Interrogée ainsi à l'improviste, elle raconta de point en point ce qui s'était passé, avec cet irrésistible acc^^t du cœur qui donne du prix à chaque mot.

LE PRESTIGE KB L^UNBPORMB. 2^1

Quand elle ait fini^ — elle était accroupie par^ terre, un coude sur le genou 4e soa asuaut, — elle sentit un baiser descendre lentement et se fixer sur son front. Elle tressaillit de surprise et de joie: elle s'attendait à des reproches, et non à une récompense.

Mais le lendemain Pierre se rendit à Sèvres, et il considéra avec un intérêt tout nouveau le rouge qui, à sa vue, monta au front de Mlle Sauveroche. S'il eût osé, il aurait aussi déposé un baiser air ce front candide, un baiser moins énergique, mais pkts laadre peut-être (pe celui qu'H avait donné la veille à sa maîtresse.

« Vous viendrez nous ikAt quelquefois cet hiver? lui demanda Bertbe avec une certaine hésitation, car elle ne savait rien encore, Mme d'Avarey lui ayant caché le résultat de sa démarche.

— Oui, » répondit le jeune homme ému. La comtesse embrassa cette fois son fils avec une tendresse qui ressemblait à un remerciment..£lle venait de voir, à n'en plus douter, qu'il était véritablement amoureux de Bertbe.

« L'amour y étsmt, se dit^elle, le reste n'est plus rien, »

Dès que Mme d'Avarey fut partie, Mlle Sauveroche quitta la campa^e pour rentrer à Paris. Les bals et les fêtes la réclamaient : elle se lança dans le tourbillon. Mais un mois ne s'était pas écoulé

qu'elle apprit, par sa tante, que Pierre était toujours ramant de Rose, et elle en ressentit une si violente indignation, qu'elle écrivit sur-le-champ à la comtesse, avec laquelle elle entretenait une correspondance suivie, qu'elle était fermement décidée à épouser son cousin.

Le bruit de ce mariage se répandit dans le monde, et arriva naturellement jusqu'à Versailles, aux oreilles de Pierre. Il en fut saisi, presque terrifié. Un moment il fut tenté de courir chez M. Sauveroche, de revoir Berthe, de juger au moins par lui-même de ce brusque revirement. Mais il triompha bien vite de ce qu'il appelait une faiblesse indigne de lui, et il ne quitta point sa maîtresse.

L'hiver se passa. Je voyais souvent Mlle Sauveroche, soit dans le monde, soit chez elle. Elle dansa, cette année-là, avec une ardeur que chacun remarqua et qui charmait surtout l'auteur de ses jours.

« Jamais ma fille ne s'est tant amusée» » disait l'estimable banquier.

Le fait est qu'elle ne se livrait pas simplement au plaisir de la danse; elle avait aussi par moments des accès de gaieté folle qui n'étaient pas du tout dans son caractère. Mais la légère teinte rosée qui jadis animait ses joues, avait disparu; une pâleur mate l'avait remplacée, cette pftleur qui distingue la plupart de nos jeunes Parisiennes, et qui est, dit-on, le résultat des fatigues et des veilles de la vie mondaine. Moi qui connaissais Berthe et qui me doutais de ce qui s'était passé en elle, j'attribuais ce changement à une autre cause.

Pierre d'Avarey s'était présenté deux fois chez M. Sauveroche dans le cours de Thiver. Il avait été reçu, mais la jeune fille ne lui avait presque point parlé. De son côté, il ne la cherchait pas. L'ayant aperçue dans un bal au ministère de la guerre, il quitta aussitôt les salons où l'on dansait, alla faire un tour aux tables de jeu et se retira de bonne heure.

Il n'était plus du tout question, au reste, d'un mariage quelconque pour Mlle Sauveroche. Elle avait déclaré que, toute réflexion faite, elle ne se marierait que le plus tard possible.

Octave et sa mère avaient jeté les hauts cris et * s'étaient brouillés avec elle. Octave surtout était exaspéré. Il tenait sur sa cousine les propos les plus forts; il disait qu'il s'était bien trompé sur son compte, que ce n'était pas de M. d'Avarey qu'elle

était éprise, qu'elle aimait tous les mffîtaiFeS) et qu'elle n'avait phi» de regards, desomires, de Tabès et de polkas que pour eux.

Quoique % Tive imagination l'entraînât beaoeoiip trop loin, j'ayais remarqué qu'il j avait quelqœ ebose de vrai dans ses récriminations. B^-the était surtout friande des bals où dominait Funiforme, et il y avait toujours autour d'elle un cercle de jeunes officiers. Elle s'en était même fait pr&eBter plnsieurs.

Octave, qui avait pris Thabitude de venir presqoe tous les jours chez moi, avait l'air de me confier ce qu'il disait à bien d'autres, et favaîs les oreilles rebattues de tous les griefs qu'il avait contre sa cousine et contre son oncle, car il prétendait que M. Sauveroche était fou de tolérer les caprices de cette petite fille, et qu'il se préparait des déboires de toute sorte.

Quant à Pierre, je ne le voyais plus que rarement. J'avais appris d'une manière indirecte qu'il avait changé de sjrstème avec ses camarades du régiment, qu'il les recherchait maintenant autant qu'il les avait évités, et qu'il était de toutes leurs parties. On m'avait même [parlé de quelques nouvelles prouesses amoureuses, bien que ses relations avec Rose n'eussent point cessé. Je regrettais de ne plus le voir, car c'est une de ces natures auxquelles on s'attache par leurs défauts mêmes ; mais je sentais

LE PRESTIGfE DE L'UNIFORME, 256

très^bîen qa'il se faisait je ne sais quel sourd travail aii fond d« son être, et çu'il ne voulait subir aucune influence dans la crise qu'il traversait. Nous avions eu déjà ensemble quelques discussions. Je ne lui avais pas épargné'ses vérités, il ne m*avait pas marchandé les miennes, et je m'étais bien promis d'être plus prudent à l'avenir. Mais je ne puis m'empêcher de dire ma façon de penser aux gens que j'aime, quand je le crois utile, et une circonstance s'étant présentée où' je fus encore obligé de lui parler franchienient, Fétroîte intimité qui existait entre nous se desserra aussi brusquement qu'elle s'était nouée.

C^êtait au commencement du mois de mars.

Pierre entra un matin dans mon cabinet avec son meilleur sourire, et me demanda sans façon à déjeuner. Je Taccueillis comme si de rien n'était. Il m'entretint d'abord de ses travaux littéraires qu'il se reprochait d'avoir un peu négligés, puis il me conta quelques histoires de caserne qui me firent rire. En déjeunant, je perdis de vue la résolution que j'avais prise, et, comme il s'ouvrait à moi avec un entier abandon, je me laissai aller à lui demander des nouvelles de Rose.

« Rose va très-bien, me dit-il, plus belle et plus amoureuse que jamais, car elle ne s'attend pas au coup qui la menace et qu'il ne m'est pas possible de lui éviter. Ma liaison avec elle n'a déjà duré que trop

longtemps. Ce n*est pas que je sois fatigué d'elle : au contraire. Mais j'ai un principe dont je ne veux pas m'écarter, c'est de rester maître de moi et de De jamais dépendre d'une femme. Mon régiment est à la veille de quitter Versailles; nous revenons à Paris au mois d'avril, et vu mois d'avril aussi je prendrai congé de Rose. Je ne la laisserai pas dans l'embarras. Un capitaine de chasseurs (les chasseurs doivent nous remplacer) m'a demandé si j'avais l'intention de l'emmener avec moi, et, comme j'ai répondu que non, il s'est décidé tout de suite à la prendre. Il est riche, généreux, un peu sentimental : il lui conviendra dix fois mieux que moi. Je vous avoue, entre nous, que je ne laissais pas d'être un peu effrayé de l'empire qu'elle prenait sur mon cœur; j'avais essayé quelques diversions qui ne m'avaient pas réussi. Je trancherai dans le vif, et cela vaudra mieux.

— Elle ne sait rien encore de votre résolution ? lui demandai-je.

— Elle s'en doute, répondit-il. Je ne lui ai pas caché que mes plus longues passions n'avaient jamais duré plus de six mois. Je ne suis pas un tigre, je jette, de temps en temps, dans la conversation quelques petits mots qui la préparent doucement à celle nécessité, qui sera peut-être cruelle pour elle, mais qui sera très-salutaire pour moi.

— Est-ce que vous songeriez de nouveau à

LE PRESTIGE DE L'UNlFORME. ^57

Mlle Sauveroche? Est-ce pour elle que vous vous imposez ce sacrifice?

— Nullement. Je ne pense plus du tout à Mlle Sauveroche, c'est-à-dire, — je veux êlre franc avec vous, — j'y pense bien encore, mais de loin en loin. Sicile avait voulu m*attendre, comme elle l'avait promis à ma mère, j'aurais pu un jour.... Elle épouse son cousin, m'a-t-on dit.

— Le mariage est rompu.

— Pas possible?

— Elle n'avait cédé qu'à un mouvement de dépit. J'ai lieu de croire que l'affection qu'elle avait pour vous a survécu à sa colère.

— Quoi ! Vous croyez qu'elle m'aimerait encore? Je me sens tout troublé, parole d'honneur 1 Et pourtant je suis amoureux fou, depuis deux jours, d'une Espagnole que j'ai rencontrée à l'Opéra, et avec laquelle j'ai un rendez-vous pour ce soir.

— Mon cher Pierre, je ne vous reconnais plus, on croirait entendre parler Bory. Peut-être voulezvous cacher sous une légèreté apparente le sentiment profond qui couve dans votre cœur. Vous aimez Berthe Sauveroche. Puisque vous êtes tout à fait décidé à quitter Rose, profitez d'une chance que vous ne retrouverez jamais, faites un pas vers ce bonheur qui s'est attardé à votre intention.

— Vous en parlez bien à voire aise, mon cher. Me marier à vingt-sept ans, renoncer à toutes les

femmes au profit d'une seule I Nous reparlerons de cela dans quinze jours.

— Mon ami, lui dis-je alors d'un air sérieux, vous vous êtes plaint à moi, un jour que vous étiez plus franc qu'aujourd'hui, car je vois bien que votre cœur ne m*est pas ouvert entièrenient, vous vous êtes plaint à moi de n'avoir jamais aimé, malgré toute la bonne volonté que vous avez bien voulu y mettre. Je vous prédis que, si vous ne changez pas à cette heure, vous n'aimerez jamais. Vous gaspillez votre or en menues dépenses, vous vous arrêtez partout, et ne vous fixez nulle part. L'amour est une concentration; ce sont toutes les forces aimantes de notre être qui se réunissent sur un seul objet. Aimer de côté et d'autre n'est pas aimer, c'est s'empêcher d'aimer. Vous aviez en vous tous les germes d'une vraie passion, d'une passion noble et généreuse; vous les avez étouffés comme à plaisir, et vous avez systématiquement développé votre penchant à l'inconstance. Changer sans cesse est votre lot. Vos amitiés elles-mêmes s'en ressentent : elles sont légères et fugitives comme vos amours. Vous avez de l'affection pour moi, je le sais, et vous êtes resté, deux mois sans me donner signe de vie. Prenez garde, qui trop embrasse mal étreint, comme dit le proverbe, et il viendra un jour où vous n'aurez ni une maîtresse fidèle ni un ami sincère, mais seulement de vagues souvenirs d'amour et d'amitié. »

Il m'écoutait avec une impatience à peine contenue, les lèvres serrées et se mordant de temps en temps la moustache. Lorsque j*eus fini :

« Mon cher, me dit-il à son tour d'une voix sèche, je n'aime pas les leçons', et si je n'étais certain des excellentes intentions qui vous animent, je répondrais à celle que vous me donnez en vous «n donnant une autre. Vous raisonnez toujours à vôtre point de vue ; vous ne vous mettez jamais au point de vue d'un militaire. Le militaire, astreint à la discipline, se dédommage, dans la vie privée, de la contrainte qui lui est imposée ailleurs. Il est indépendant, surtout en amour. Je ne veux pas aimer une seule femme, parce qu'il me convient d'en aimer plusieurs. La trop longue constance ne sied pas à un homme dont la vie est toujours à la merci d'une balle, car cette balle peut trancher deux existences au lieu d'une. Un peu de légèreté est quelquefois de notre part de la générosité. Quant à mes amitiés, j'en ai d'anciennes déjà et de solides. Demandez à mes camarades. Seulement nous ne nous mêlons pas de ce qui regarde le voisin , et nous laissons chacun vivre et se conduire à sa guise. Avec vous, cela n'est pas possible; vous voulez imposer vos idées. Vous m'avez rendu de vrais services, je m'en souviens, et j'ai pour vous une amitié qui vaut bien la vôtre, je vous en réponds- Je vous verrai toujours avec plaisir.... Mais, pour Dieu 1 ne me don-

nez plus de conseils, quand je ne vous en demande pas. »

Là-dessus, il se leva et prit son chapeau. Bien que je sentisse que j'avais eu tort, j'étais blessé, et je ne le retins pasr Nous restâmes encore deux mois sans nous voir.

Mais, avant d'aller plus loin, il faut que je m'occupe d'un autre de mes amis qui était alors absent, et à la prière duquel je me mêlai beaucoup trop d'une chose dont le lieutenant ne voulait point qu'on se mêlât du tout.

J'avais reçu deux lettres de Bory depuis qu'il était parti pour le Mexique : l'une assez maussade et qui roulait presque tout entière sur les ennuis du voyage, l'autre pleine d'enthousiasme et d'espérance et qui racontait les rapides succès auxquels il avait pris part. Ily avait dans cette dernière lettre un éloge sommaire des Mexicaines qui ne laissait pas de promettre beaucoup pour l'avenir. Cependant, au milieu des aspirations et des curiosités qu'éveillait

chez Bory l'aspect d'un pays nouveau, perçait le regret sincère de ce qu'il avait quitté. Il s'exprimait sur le compte de la petite Mme de X..., de sa bienaimée Caroline, avec une tendresse qui me surprenait de plus en plus. Il n'y avait qu'une femme en France à laquelle il pensât encore, et c'était elle.

J'avais vu plusieurs fois, ainsi qu'il m'en avait prié, celle que je ne pouvais m'habituer à regarder comme sa maîtresse , et force m'avait bien été d'écarter les doutes qui me restaient. Mme deX.... ayant autorisé Bory à se confier à moi, et n'ayant, d'autre pai't, aucune amie à qui elle pût dire ce qu'elle était obligée de cacher atout le monde, prit, dès notre première entrevue, le parti de me parler à cœur ouvert, et je fus véritablement effrayé de l'amour que Bory lui avait inspiré. L'imprudence avec laquelle elle s'y abandonnait eût amené, à coup sûr, quelque catastrophe, si son amant n'eût pas été forèé de s'éloigner. C'était, certes, un pénible spectacle que de voir une jeune femme, si entourée de considération et d'estime, mère de deux enfants qu'elle adorait et dont le dernier était encore au berceau, étaler ainsi une passion qui pouvait avoir des conséquences si déplorables. Mais son mari s'était chargé d'avance dç lui fournir une excuse par son caractère bizarre et par une jalousie qui éclatait toujours à contre-temps et qui le rendait à la fois cruel et ridicule.

262 LE PRESTIOB DE LUNIFORME.

Mme de X.... avait aussi reçu des lettres de Bory. Elle m'en commnntqua quelqaes Traginents. L'accent de sincërité qui y respirait me frappa. Cette liaison qui semblait n'avoir eu d'autre but que le plaisir, s'épurait en quelque sorte par l'absence, et commandait, sinon le respect, du moins l'indulgence et l'intérêt.

Bory avait marqué assez impi'udemment à sa maîtresse l'époque probable à laquelle il pourrait encore donner de ses nouvelles. Celte époque arriva, et point de lettre. le reçus un billet de Mme de X.... qui me suppliait d'accourir au plus vile.

Je la trouvai dans son boudoir, m'attendant et seule, c'est-à-dire avec son dernier né qui dormait sur ses genous. Elle le déposa doucement sur une causeuse. Le contraste du calme de l'enfant avec l'agitation de la mère avait quelque chose d'émouvntitet de triste.

" n faut qu'il soit blessé, dit-elle, il m'aurait éciit, ou à vous. Il sait combien je suis prompte & iii'alarmer, et que nous avons dû apprendre par les jouroauit que son régiment a été un des plus éprouvés. Si la blessure est légère, ce ne sera qu'un retard, nous en serons informés dans douze ou quinze jours; mais si elle est grave, s'il y succombe, ma résolution est prise, je ne lui survivrai pas. ^ — Malheureuse insensée ! m'écriai-je, à quoi alleï-

LE PRESTIGE DE L'UNIFORME l 263

VOUS songer? Est-ce en présence de votre enfant que vous osez parler ainsi !

— J'aime mes enfants, reprit-elle, on dit que je

suis bonne mère. Cependant je lui ai sacrifié comme

rien, sans hésiter, ce qu'ils avaient de plus précieux

au monde, mon honneur. Il a ri d'abord de moi,

il ne m'aimait pas alors. S'il meurt, je mourrai. »

£n ce moment, l'enfant fit un mouvement, puis

il ouvrit de grands yeux, nous regarda tous deux, et

sourit en reconnaissant sa mère.

«c Cher ange 1 dit-elle en se précipitant sur lui, tu n'as encore rien fait de mal, tu n'es encore coupable, d'aucune mauvaise pensée, puisque la pensée est à peine éveillée en toi. Si Dieu ne veut pas te frapper, s'il veut me conserver à mes enfants, il épargnera celui sans lequel je ne puis vivre.

— Prenez garde, madame, fis-je enFînterrompant, de telles prières sont des blasphèmes. S'il y a une justice qui vous écoute,.elle ne vous exaucera pas* — Peut-être, répondit-elle. Dieu doit aimer les enfants : il sait ce que je suis pour les miens, ce que je serais surtout, si un jour.... »

Elle cacha sa tète dans ses mains comme pour me voiler une lueur de coupable espoir. Je savais que M. de X...» atteint d'une maladie incurable, condamné par les médecins , ne pouvait vivre au plus que quatre ou cinq ans. Ue que m'avait dit Bory, qu'il épouserait Caroline, si elle était Ubre, me revint

aussitôt à la mémoire. Je la regardai avec tristesse et lai dis :

« Vous jouez avec la mort, cela n*est pas bon. Vous ne voulez l'écarter de l'un que pour l'attirer sur l'autre. »

Elle était très-émue et pleurait. L'enfant s'était rendormi.

« Vous me croyez donc une bien affreuse ferame ? me demanda-t-elle.

— Mon Dieu non, répliquai-je, mais une femme trè&-malheureuse et très à plaindre. Quoi qu'il arrive, le bonheur est impossible pour vous désormais. Il ne germe pas à l'ombre des pensées qui vous occupent.

— Vous avez raison, fit-elle en s'essuyant les yeux. Croyez que, quand je suis à moi-même, je me bl&me plus sévèrement que vous ne le faites. Qu'y puis-je pourtant? J'ai été entraînée par un penchant insurmontable. Ce que je dis là n'est pas pour m'excuser ; je suis bien coupable, je le reconnais, coupable dans mes actes, coupable dans mes vœux, et je mérite tout ce que je souffre. Mais laissons cçla. Écoutez, j'ai un nouveau service à réclamer de vous. Vous êtes très-lié, m'a-t-on dit, avec M. d'Avarey; eh bien ! il a un ami dans le même régiment que Charles : allez trouver M. d'Avarey, et demandezlui s'il a eu des nouvelles, ou par quel moyen nous pourrions nous en procurer. »

Je ne crus pas pouvoir lui refuser le très-sîmple service qu'elle sollicitait de moi, et quoique je fusse toujours en froid avec Pierre, je promis de me rendre chez lui.

Je m*y rendis, en effet. II était absent. Mais, le soir même, je me rencontrai dans un bal avec Mlle Sauveroche, et j*eus alors deux motifs au lieu d'un pour aller le voir.

Berthe paraissait, ce soir-là, plus gaie que jamais. J'avais été attiré par ses éclats de rire. En m'apercevant, elle se troubla, devint sérieuse, et me pria de lui donner le bras pour faire le tour du salon.

t M. d'Avarey part sous peu de jours, me ditelle; son régiment est rappelé en Afrique. Vous le verrez sans doute avant son départ?

— Sans doute.

— Eh bien! dites-lui, — vous m'entendez, n'estce pas? — dites-lui que je ne lui en veux plus du tout. Il ne m'aimait pas, il n'a eu aucun tort. Ne faites donc pas l'étonné, je sais que vous êtes au courant de cette histoire. Mais je ne voudrais pas qu'au moment où il va risquer sa vie, il me crût animée d'un mauvais sentiment de rancune à son égard. S'il était ici, j'irais à lui et je lui donnerais une bonne poignée de main. On nous regarde. C'est assez. Dites-moi quelque chose de bien drôle pour que je rie naturellement et qu'on ne s'aperçoive de rien . »

J'étais très-toucbé de ce que j'entendais, car, bien que je fusse, comme elle le disait, au courant de tout, jamais elle ne m'avait donné une telle marque de confiance.

Je retournai le lendemain au Louvre, où Pierre était logé. A ma vue, toute sa figure s'épanouit.

« Ahl vous voilà, dit-il î C'est heureux. J'allais vous écrire. Je suis accablé de besogne et d'affaires depuis quelque temps : c'est ce qui m'a empêché d'aller vous voir. Vous avez eu des affaires aussi? C'est bien, n'en parlons plus, et ne soyons qu'au plaisir de nous serrer la main et de causer ensemble. Tous savez que nous partons dans deux jours? »

Quand Pierre croyait avoir un tort quelconque envers moi, il ne m'en parlait pas volontiers, mais il me témoignait, à la première occasion, un redoublement d'affection et de confiance : c'était sa manière de s'excuser. Je ne suis pas difficile avec mes amis, et je leur tiens beaucoup plus de compte de l'intention que du fait même: je l'écoutai donc comme autrefois, et je ne songeai plus au petit nuage qui avait passé entre nous.

Il était enchanté de partir. Il avait assez du séjour de Paris, il éprouvait le besoin de se retremper dans la vie active, de faire quelque chose, de courir les chances de la guerre. Ses maîtresses, d'ailleurs, commençaient décidément à l'ennuyer, et, comme il n'était pas encore guéri de Rose, il craignait tou«

jours d'être amené à se remettre avec elle, ce qui, ajoutait-il, était pour lui à redouter par-dessus

tout.

Quand il eut suffisamment soulagé son cœur, il s'arrêta de lui-même, et j'en profilai pour lui parler du silence prolongé que Bory gardait avec moi, et des inquiétudes que j'avais conçues.

« Le pauvre capitaine n'est guère en état d'écrire, me dit-il alors. Je ne sais pas grand'chose sur son compte, mais j'en sais assez pour l'excuser. Un de ses camarades m'a écrit, et voici ce qu'il me dit.... Tenez. Ce n'est pas long. Je vais vous lire le paragraphe: « Bory (Charles) qui était aux Lanciers et « qui a changé d'arme pour venir ici, est à l'hôpital a avec une balle dans l'épaule. » Lui qui s'apprêtait à faire une si belle campagne contre les Mexicaines, se voir ainsi entravé dès le début I J'espère que ce ne. sera rien. On dit pourtant que les plaies sont mauvaises là-bas. J'aime mieux cent fois, voyezvolis, retourner en Afrique que de m'en aller ainsi au diable. En Afrique nous sommes chez nous, ou, du moins, nous n'avons qu'une enjambée à faire pour nous retrouver en France. Aussi je me considère comme un mortel très-favorisé du ciel.

— Je suis heureux, mon cher Pierre, de vous voir dans d'aussi bonnes dispositions. Mais on m'a chargé d'une commission dont il faut que je m'ac-^ quitte. Seulement, comme je veux éviter de me dis-

puter encore avec vous la veille de votre départ, je vous prie d'abord de m'accorder la permission de parler d'une chose qui ne me regarde pas.

— Parlez. Je ne suis pas du tout grincheux aujourd'hui.

— J'ai rencontré hier dans un bal MUeSauveroche.

— Tiens!

— Elle m'a parlé de vous.

— Bahl Vraiment? Elle vous a parlé de moi, la première?

— La première. Elle m'a chargé de vous dire qu'elle ne vous en veut pas du tout, que vous n'avez eu aucun tort envers elle, et que, si elle vous eût rencontré au lieu de moi, elle eût été à vous et vous eût donné une bonne poignée de main.

— Elle ne m'aime plus alors.

— Plalt-il?

— Je dis qu'elle ne m'aime plus, puisqu'elle me pardonne. Quel est votre avis là-dessus? .

— Vous me permettez donc de Texprîmer ?

— Ahl ce n'est pas gentil, s'écria-t-îl avec un dépit amical, vous me gardez toujours rancune! J'ai été absurde la dernière fois que je vous ai vu. Là, êles-vous content? Je vous prie de me parler franchement de ce qui ne vous regarde paSy pour peu que cela me regarde. Que diable! vous n'ignorez pas que le cœur n'est pas toujours disposé à l'exnansion. J'avais mes nerfs ce jour-là: il n'y a pas

que les jolies femmes qui aient leurs nerfs. Si vous vous taisez encore une minute, je vous donne un graiid coup de poing dans le dos.... Non, je veux dire simplement que vous me ferez de la peine.

— Eh bien! cher ami, j'ai l'intime conviction que Mlle Sauvcroche s'intéresse à vous plus que jamais. N'avez-vous rien à me confier pour elle? N'avez-vous pas une réponse à faire au message que je vous apporte?

— Si, ohl si. Dites-lui Mais non, il vaut mieux

qu'elle ignore tout. Ce serait lui préparer des regrets peut-être. Ne lui dites rien. Je n'aurais qu'à être tué là-bas. »

Je compris sa pensée, et je lui sus gré de cette délicatesse qui se refusait la douceur d'un aveu pour atténuer le chagrin qu'une catastrophe pourrait plus tard causer à la jeune fille.

« Vous êtes un bon et brave garçon,. lui dis-je, et, de (ilus, vous êtes amoureux.

— Non, s'écria-t-il vivement, je ne suis pas amoureux. La seule femme que j'aie jamais aimée, je puis vous l'avouer à présent, c'est Rose. Vous me donnerez de ses nouvelles. Ayez l'œil sur elle, et, si elle venait à manquer de quelque chose, avertissezmoi. Je ne vous défends pas de me donner aussi de temps .en temps des nouvelles de Mlle Sauveroche; je ne suis pas indifférent du tout à ce qui la concerne. Mais ce n'est pas elle, — et je voudrais

qu'elle pût m'entendre, — ce n'est pas elle, c'est Rose que j'ai toujours aimée. »

Je n'insistai pas. Mlle Sauveroche se fût-elle mé* prise à ces paroles? Je ne sais, mais je ne pouvais m'y méprendre.

« Décidément» lui répétai-je encore une fois ayant de le quitter, vous êtes amoureux.

— • Taisez-vous, s'écria-t-il alors avec une gaieté mélancolique ; taisez-vous, ce n'est pas vrai. »

Deux jours après, Pierre d'Avarey quittait Paris avec son régiment, et je reçus bientôt une lettre timbrée d'Alger, où il n'était question que des tribus arabes révoltées, et des mesures qu'on allait prendre pour les soumettre.

Fidèle à la promesse que j'avais faite, je ne tardai pas à m'informer de Rose et de la situation où elle se trouvait, et j'appris que sa liaison avec le capitaine dont Pierre m'avait parlé, avait été rompue au bout d'une semaine ou deux. Je savais qu'elle logeait toujours dans le petit appartement où je

l'avais vue. Désirant l'interroger moi-même, je me rendis à Versailles, et j'arrivai chez elle une aprèsinidi^ au moment où elle venait de rentrer.

Elle témoigna une grande joie de me voir. Elle dit gaiement qu'elle venait d'aller acheter son dîner, que j'arrivais bien, que je dînerais avec elle, et que nous causerions tout à notre aise. Puis, après un moment de lutte contre elle-même, l'expression de plaisir qui animait ses traits s'effaça, et elle se mit à pleurer.

J'étais assis à quelques pas d'elle, je me taisais. Qu'aurais-je dit?. Ne suivais-je pas bien le cours de ses pensées, ne devinais-je pas la cause de ses larmes?

« 11 est parti sans me dire adieu, fit-elle d'une voix, sourde. Je lui avais écrit pour le supplier de venir; il ne m'a pas répondu. J'avais fait pourtant tout ce qu'il avait voulu : il m'avait conseillé de prendre ce capitaine de chasseurs, je l'avais pris. Je n'ai pas été une seule fois à Paris pour le voir, même le jour de la grande revue au champ de Mars. J'ai eu un moment de joie, quand on m'a dit qu'il avait fait choix d'une autre maîtresse ; je me suis flattée qu'il reviendrait à moi, car je craignjds par-dessus tout qu'il ne songeât à se marier et à m'échapper ainsi pour toujours. Savez-vous quel est mon rêve maintenant? c'est d'aller en Afrique. J'ai un peu d'argent devant moi, et en me remettant à travail-

ler, j'aurai bientôt amassé de quoi payer le voyage. Je pourrais bien vendre mes meubles , mais ils ine viennent de lui, je veux les conserver. Marc les emportera à Sèvres dans sa voiture. Combien faut-il de jours pour aller à Alger ? >

Je la dissuadai de donner suite à ce projet. Je lui dis que j'étais sûr que Pierre ne lui pardonnerait jamais d'avoir été le relancer jusqu'en Afrique. Elle ne recueillerait aucun fruit de ce voyage, tandis que, si elle prenait patience, si elle attendait son retour, il pourrait se laisser reprendre et écouter son cœur, car il m'avait positivement assuré qu'il n^avait jamais aimé qu'elle.

« 11 vous Ta dit ? s'écria-t-elle avec un indicible accent de bonheur. Il vous l'adit ? vous me le jurez. Mais non, il vous a trompé. Je sais bien celle qu'il aime, celle qu'il aimera toujours, c'est Tautre. >

Quoique je partageasse au fond la conviction qu'elle exprimait, je me gardai d'en convenir.

« Il l'épousera un jour, j'en suis certaine, poursuivit-elle ; ce coup-là m'est encore réservé. S'il en épousait une autre, cela me ferait moins d'effet : elle me ressemble trop, voyez-vous. »

Elle me quitta pour aller veiller au dîner (tout en causant, elle s'occupait des soins du ménage), et, quand elle rentra dans la chambre, voyant que mes yeux étaient tournés du côté dé la cheminée :

« Vous regardez tous ces petits objets, dit*elle,

vQus les reconnaissez : ils sont à lui. Voici sa boite à tabac, voilà une de ses pipes. Cette petite coupe vient encore de lui. II voulait la jeter parce qu'elle était ébréchée. Ai-jebien fait de la garder! J'ai aussi de son écriture, pas de lettres, vous pensez bien. Il ne m'a jamais écrit. Ah 1 si j'avais une lettre qu'il m'eût adressée, une lettre où il m'aurait dit de ces paroles d'affection, comme il m'en disait quelquefois! Il était très-bon, très-bon. Il me caressait comme on caresse un enfant, il me disait toutes sortes de jolies choses.... Elles étaient jolies, parce qu'elles venaient de lui. Quand il me disait : « Ma « bonne petite Rose, » tout mon cœîir se fondait. Et quand il arrivait donc! Je l'attendais deux heures d'avance. On monté l'escalier...: Tenez, je crois toujours que c'est lui. Et les jours de revue, qu'il était bien avec son bel uniforme ! Un soir, il vint ici tout habillé, exprès pour moi. Je lui demcândais de se mettre en grande tenue, comme il me demandait de mettre une robe blanche et du corail. Ah ! que j'ai souffert avec cette robe-là ! Je l'ai encore pourtant, elle est là, dans ce tiroir. »

Elle ouvrit le tiroir, déplia la robe, la regarda, et demeura comme absorbée dans cette contemplation.

« Ma chère Rose, lui dis-je, vous avez tort de vous plonger dans ces souvenirs ; croyez-moi, il vaut mieux tâcher d'oublier. Quels sont vos projets pour l'avenir?

pn^ib posr rsicmr! fit-dk tristement es ferrny:: jt irrcr; Se ifoi ai pas, oa platôt... Il CK iisLn ? iif-irlr ri z:'€st léserrè î Tirai peut-être à Pir^i.» zif^-<cnt zCjs Izln. Oh! soyez tranquille, je -'.nL las «a Airîz::e: j'ai trop peor de Pierre. I-c ^ctdi'iT jyx^ri L t^jc ferait tomber morte à ses ^bi^is^ Cist \iin ±21 fouT moî, allez; fl faut donc B3e tîrîr (fi^ilre ^ cJeu qo'il me sera possible. A prcçosy ^GS saTcz pourquoi j*ai rompa avec mon carîtiàiae de chasseurs? Il Toolait, ce monsiemr, qae je fufse gaie et bien aise. Je ireox pleurer quand f en ai enrie, et rire quand cda me platt. Je loi ai de une son compte. Pois Pierre le saura peut-être; il m'en voudra. Je ne serais pas lâchée de lui faire un pen de peine, à faii oonmie aux autres. >

Le dîner fut plus agréable pourtant que je n*avais lien de Fespérer. Bose, pour me fêter, secoua sa tristesse; elle chanta même quelques chansons nouTclles, car elle aiait une jolie voix et s'en serrait avec infiniment de goût. Le nom de Pierre revenait de temps en temps aTCC une larme au milieu de sa joie. Je la quittai assez tard, péniblement impressionné en sonune; je prévoyais qu*elle allait perdre chaque jour quelque chose de ce charme poétique qu'elle conservait encore à mes yeux.

Près d'un mois s'écoula sans que j'entendisse parler d'elle. Un matin, on vint m'avertir que quelqu'un me demandait et insistait pour me voir

tout de suite. On ajouta que c'était une espèce d'ouvrier qui venait de Versailles et qui s'appelait Marc Lubin. J'ordonnai qu'on l'introduisit sur-lechamp.

Il entra* Je fus |rappé de l'altération de sa flgure et du feu sombre qui brillait dans ses yeux.

c Pardon de vous déranger, dit-il. Je viens de la part de Rose : elle est bien malade.

^ — Bien maladel! Qu'a-t-elle donc ?

— C'est une fluxion de poitrine. Elle a pris froid. Je vous conterai cela en route. Pouvez*vou8 venir avec moi ? Elle voudrait vous voir.

— Je suis à vous à Tinstant. >

J'envoyai chercher une voilure et me rendis avec Marc au chemin de fer. Le train allait partir. Noun fûmes à Versailles vers les deux heures.

Pendant le trajet, Marc m'avait mis au courant dn ce qui était arrivé. Rose était tombée malade peu do jours après la visite que je lui avais faite ; rien do grave, un accès de fièvre, puis une sorte do langueur résultant peut-être du chagrin qu'elle avait ou do ne pas revoir le lieutenant. Elle avait été obligée do garder la chambre, et, comme elle étnit seule, elle avait prié Marc de venir tous les jours et de passer auprès d'elle le plus de temps qu'il pourrait. Il lui avait, dès lors, consacré toutes ses journées, arrivant au matin et ne partant qu'au soir, quand elle lui disait de se retirer. Il n'y avait pas encore eu

d'amélioration sensible , mais la situation n'avait pas empiré, lorsqu'une circonstance malheureuse Tint donner de la gravité à ce qui n'en avait pas d'abord.

Une après-midi, au moment où Marc sortait pour faire une commission, une fanfare militaire* se fît entendre: c'étaient des troupes qui révoquaient de la promenade. Instinctivement il lève les yeux et aper* çoit Rose qui se penche à la fenêtre. Comme un vent du nord soufflait et qu'il craignait pour elle le contact de l'air, il lui fit signe d'en bas de se retirer. Elle le comprit, mais elle tourna la tête avec dépit et lui montra d'un geste impérieux le chemin qu'il devait suivre. Il s'éloigna. A son retour, les troupes étaient passées depuis longtemps ; mais Rose était encore à la fenêtre, prêtant toujours l'oreille à la musique qu'on n'entendait plus.

« Quand je rentrai, meditMarc,jerécartàideforce du balcon: Elle était pâle, ses dents claquaient; elle tremblait de tous ses membres. Je fus obligé de la déshabiller comme un enfant pour la mettre dans son lit. Elle ne parlait pas, elle semblait privée de connaissance, mais je l'entendais respirer. Je ne voulus pas la quitter une minute. Je priai une jeune fille qui loge sur le carré et avec qui elle s'était liée, d'aller chercher le médecin. Elle toussait à vous fendre le cœur. Le médecin dit qu'il n'en augurait rien de bon, et il fit son ordonnance. Depuis lors,

elle tousse toujours, ne s'arrètant que quand la force lui manque. Cette nuit pourtant elle a un peu dormi, et lorsqu'elle s'est réveillée, elle nous a paru plus à elle-même. Mais aussitôt qu'elle a eu rappelé ses idées, elle a dit qu'elle allait mourir et qu'elle voulait voir le lieutenant. Je lui ai répondu doucement que le lieutenant n'était plus à Paris, qu'il était en Afri* que. Elle m'a dit alors d'aller vous chercher tout de suite, qu'elle avait besoin de causer avec vous. Et je suis parti. »

Marc, en me faisant ce récit, avait dans la voix et dans le regard quelque chose de si profondément désolé, que je crus devoir lui faire envisager toutes les chances qu'il y avait encore de sauver Ilose. Il tourna la tète et répondit simplement :

c Elle a dit que c'était fini, monsieur. Je la crois plus que le médecin. Elle est couchée sur son lit, en attendant que je la couche dans son cercueil. Elle ne se relèvera pas. »

Quand nous entrâmes chez Rose, le médecin était là. Je la trouvai très-changée. Ses joues se colorèrent légèrement à ma vue, et un sourire glissa sur ses lèvres.

Le médecin me prit à part et me dit :

« C'est une fille perdue. La maladie a fait des progrès effrayants. Elle ne passera pas la nuit. » Puis il nous laissa.

Rose me fit asseoir près de son lit; elle renvoya

la jeune amie qui la soignait, et permit à Marc de rester.

Alors, interrompue fréquemment par la toux qui la déchirait, d*une yoix faible, mais qu'une volonté ferme soutenait encore :

« C'est la seconde fois, dit-elle, que vous me voyez couchée ainsi. Seulement, la première fois, à l'hôpital de Ghâlons, un ange du bon Dieu est descendu dans un rayon de soleil pour m'arracher à la mort. C'était Pierre. Il ne reviendra pas. Je suis sûre que, s'il paraissait à la porte en me disant : c Viens, « Rose, viens avec moi ! » j'aurçiis la force de me lever pour le suivre, et je serais guérie. »

Elle se tut un moment, puis elle ajouta :

« Avez-vous apporté ce que je vous avais demandé ? »

Elle m'avait demandé de lui communiquer la lettre que j'avais reçue de Pierre. J'avais oublié cette lettre, mais j'en avais reçu une autre le matin même, et je l'avais justement dans ma poche. Je la lui présentai tout ouverte. Elle regarda longtemps l'écriture, la baisa à plusieurs reprises, puis avec l'accent d'une irritation douloureuse :

« Je ne peux pas lire, dit-elle. Lisez-la-moi. »

Je fis ce qu'elle désirait. La lettre était courte, comme toutes celles qu'écrivait le lieutenant. Mais cette concision même donnait une valeur à chaque mot. Il y avait quelques lignes à l'adresse de Rose.

Je ne sais si elle entendit toute la lettre, mais elle comprit très-bien ce qui avait rapport à elle, et, quand j'eus fini, elle tendit la main pour reprendre le papier qu'elle couvrit de nouveau de baisers et de larmes.

L'affreuse toux la secoua rudement pendant près d'un quart d'heure. Marc et moi, nous attendions tout haletants et souffrant de sa souffrance. Lorsque , l'accès fut apaisé, elle reprit :

« Vous souvenez-vous, Monsieur, quand nous étions au camp, et qu'il fut blessé, et que je fus admise à le soigner ? Il avait du plaisir à me voir, quoiqu'il en fût honteux d'abord, et il y avait de quoi. Mais son amour a triomphé de tout. J'en ai été bien flère, allez I Je crois qu'il m'a aimée uniquement à ce moment-là. Mais non, il connaissait déjà l'autre ; c'était l'autre qu'il aimait, la belle et riche demoiselle. Si je meurs, Marc, il faudra me mettre la -robe blanche et la parure de corail. Croyez-vous qu'il sera capitaine en revenant d'Afrique? Oh! que j'aimerais à le voir avec sa double épaulette et la croix! Vous lui direz.... Qu'est-ce que j'entends donc ? .Écoutez. Ils viennent ! Ce sont eux. Marc, ouvrez la fenêtre. Je veux entendre la musique. »

Marc hésitait et me regardait comme' pour me consulter.

« Ouvrez, je le veux! » répéta-t-elle.

Il ouvrit. I^ bise du nord ne soufflait plus, Tair était presque tiède, il n*y avait plus rien à craindre. La fanfare joyeuse entra dans la chambre avec tous les parfums des jardins voisins, et Rose écouta comme en extase.

Il y avait plus d'une heure que j*étais là ; une affaire qui n'intéressait pas que moi seul réclamait impérieusement ma présence à Paris ; je le dis à Marc et j'ajoutai que je ne manquerais pas de revenir le lendemain.

< Ce ne sera pas nécessaire, me répondit-il.

— N'ayez pas de ces idées, Marc. J'ai bon espoir. Elle parait plus calme.

— Oui, pour un moment. Mais écoutez, Monsieur. Voici qu'elle parle. »

En effet, les yeux à demi clos, la lèvre épanouie par un sourire, elle murmurait des mots sans suite :

« Viens, mon Pierre, plus près, plus près. Je savais bien que tu serais revenu. Tu me garderas, n'est-ce pas? Tu me garderas.... »

Elle se dressa sur son séant, nous considéra d'un œil hagard, poussa un cri et retomba sur l'oreiller. ^

< Elle est morte! s'écria Marc.

— Non, lui dis-je. On ne meurt pas si facilement. Voyez, elle rouvre les yeux.... Mais adieu, je ne puis tarder plus longtemps. A demain. »

. Et comme je voulais reprendre la lettre de Pierre qu'elle tenait toujours :

« Monsieur, me dit Marc, il faut la lui laisser. » Je serrai la main du pauvre garçon, et je laissai la lettre dans celle de Rose.

Le lendemain, de bonne heure, on vint me dire, de la part de Marc, qu'il était inutile de me déranger, mais que, si je pouvais me rendre le jour suivant à l'enterrement qui devait se faire à dix heures, il y aurait quelqu'un qui m'en saurait gré.

Rose était morte dans la nuit, sans avoir retrouvé sa raison, sans avoir adressé une parole de rëmercîment à l'ami qui s'était dévoué à elle jusqu'à la dernière heure.

L'enterrement fut simple, mais convenable. Marc avait voulu en faire tous les frais et payer aussi la place de Rose au cimetière.

< Elle n'a jamais rien accepté de moi, me dit-il; il m'est bien permis de lui acheter une tombe. M. d'Avarey ne m'enviera point ce bonheur-là. »

Il me dit encore :

« On l'a revêtue, ainsi qu'elle en avait témoigné le désir, de sa robe blanche et de sa parure de corail. J'avais ôté de ses doigts la lettre du lieutenant qu'elle serrait très-fort. Quand elle a été habillée, j'ai mis moi-même cette lettre dans son corsage, du côté du cœur. Vous en aviez peut-être besoin ?

J'aurais dû vous demander la permission de faire cela; mais j*ai eu peur d*un refus. »

Je le rassurai^ et lui dis qu'il avait bien fait.

La jeune voisine nous avait accompagnés jusqu'à l'église. A.U cimetière, il n'y avait plus, avec le prêtre et le bedeau, que Marc et moi. Il s'était contenu * tout le long du chemin ; mais, quand il entendit h terre retomber sur le cadavre de celle qu*il avait tant aimée, il pleura avec amertume, et il me pria de le laisser tout entier à sa douleur.

A l'approche de la nuit, le gardien vint Tavertir qu'il devait se retirer. Il revint le lendemain et les jours suivants, et planta lui-même quelques rosiers autour de l'endroit où elle repose.

Marc était un grand cœur à côté duquel Rose avait passé pour s'élancer sur la route du plaisir, pour admirer les beaux uniformes et pour s'enivrer des bruyantes fanfares. Il est venu seul sur sa tombe ; ceux qu'elle a aimés n'y sont point venus.

J'écrivis à Pierre pour lui annoncer la mort de celle qu'il avait quittée peu de temps auparavant si pleine de santé et de jeunesse. Il me répondit par une lettre où il sut allier le chagrin réel qu'il éprouvait et la satisfaction pénible que m'avait inspirée à moi-même la fin prématurée d'une pauvre créature, dont le triste passé faisait présager un avenir plus triste encore. Il apportait en ces sortes de choses un tact et une mesure que j'admirais toujours. On sentait en lui une bonne et saine nature et la tendresse du cœur sous la dureté qu'il affectait, en certains moments. Il revint encore dans une autre lettre, et avec plus d'abondance, sur sa liaison avec Rose et sur les heures charmantes qu'il lui avait dues quelquefois, ^ quoique jamais, ajoutait-il, je n'aie été près d'elle véritablement heureux. Le passé me gâtait le présent. Je ne me suis point pardonné à moi-même d'avoir placé mes affections si bas. Elle le savait bien. Aussi, malgré l'irrésistible élan qui m'a entraîné vers elle^ nos cœurs sont toujours

284 LE PRESTIGE DE L'UNlFORME.

restés séparés. » Il exprimait ainsi, sous ^ l'empire de la réflexion, ce que Rose m'avait exprinié ellemême avec ses larmes. L'amour sans reslime est incomplet. Il admet bien toutes les difTérences et tous les contrastes; mais il est un point sur lequel il demande toujours une sorte d"égalité, je veux dire qu'il n'existe pas dans toute sa plénitude, quand Tun des deux amants se croit moralement supérieur à l'autre, et qu'il l'est en effet.

Je me rappelais les paroles que Pierre m'avait dites pendant que nous étions au camp : c Je n'ai jamais aimé encore ; quelque bonne volonté que j'y aie mise, je n'ai pu encore parvenir à aimer. >• Il n'avait donc point aimé Rose, dans le sens qu'jl attachait à ce mot. En aimait-il sérieusement une autre? Je recommençais à en douter.

A quelque temps de là, je fus invité à dîner chez M. Sauveroche. II y avait beaucoup de monde, une trentaine de personnes, plusieurs militaires en uni; forme, quelques femmes à la mode et des plus remarquées. Berthe ne redoutait point les comparaisons.

J'étais placé à côté d'elle à table. Elle avait, de l'autre côté, un colonel jeune encore, qui était garçon, qui cherchait femme, et qui n'avait que le léger inconvénient d'être un peu ^sourd d*une oreille. Peut-être qu'en cette circonstance ce fut cet inconvénient même qui lui valut l'honneur

LE PRESTIGE DE L'UNIFORME. 28b

d'être le voisin de Berthe. Elle voulait causer avec * moi . Les grands dtners sont très-commodes pour les confidences. A un certain moment, le bruit des conversations devient tel qu'il est facile de s'isoler et d*ètre aussi libre que dans le tète-à-tête.

« Vous voyez, me ditrelle, que j'ai voulu me familiariser avec l'uniforme. Je ne vous le cache pas, les militaires produisaient sur moi, à première vue, un effet qui me rendait toute sotte. J'ai voulu en voir beaucoup, et de près. L'uniforme ne me fait plus rien; c'est l'homme que je cherche à présent, et non l'habit. Que c'est rare, un homme! Que pensez-vous du colonel qui est à côté de moi?

— 11 est charmant.

— Il a les cheveux trop bien frisés et la moustache trop bien peignée.

— Voilà un reproche dont il serait flatté, à coup sur.

— Peut-être. Et que dites-vous du commandant qui est là-bas, et qui vous regarde en ce moment?

— C'est un superbe cavalier.

— Il le sait bien, et c'est dommage. »

Elle ne parlait point de Pierre. Je crus deviner qu'elle avait envie que j'en parlasse ; je lui appris la mort de Rose Dubois.

Elle en parut péniblement impressionnée.

« A-t-il été bien affligé de sa mort? » me domanda-t-elle.

Je crus devoir alors lui expliquer les véritables sentiments que Pierre tivait eus pour Rose, et j'ajoutai que le faible lien qui l'attachait à elle avait été rompu, non par la mort, mais par sa libre volonté. Elle m'écoutait avec un visage impassible.

Je risquai un mot en faveur de Pierre- J'avais bien envie d'en dire davantage, mais j'étais enchaîné par la promesse que j'avais faite de ne rien avancer qui pût provoquer un jour, chez Berthe, d'inutiles regrets.

Le colonel, qui trouvait sans doute que nous

avions causé assez longtemps en aparté, intervint dans la conversation.

Berthe rit et plaisanta beaucoup jusqu'à la fin du dîner.

Quand on fut rentré dans le salon, un groupe d'hommes se forma autour d'elle. Je m'éloignai pour ne point faire de peine au beau commandant qui ne témoignait que trop, par ses regards,* toute l'ardeur de ses intentions matrimoniales.

Mme Julien Sauveroche, qui était du dîner et avec qui je n'avais pu échanger que quelques mots de politesse, vint à moi, et m'emmenant dans un coin :

« Vous recevrez sous peu, me dit-elle, la visite d'Octave; il ira vous annoncer son mariage. II épouse une personne ravissante, que vous connaissez, très-riche, très-recherchée. ...» '

Je tremblai pour Pierre. Mais elle reprit après une petite pause :

« Sa cousine ne lui convenait pas du tout. Berthe est une tête à l'envers. 11 épouse une princesse russe, une femme qui le comprend, et qui le regarde comme le plus grand peintre de notre époque.

Elle est un peu plus âgée que lui, de deux ans peutêtre, mais elle est adorable de grâce, d'esprit, de jeunesse. C'est la princesse de.... »

Un éclat de rire de Berthe détourna mon attention. Nous nous rapprochâmes. .

« Non, non, disait-elle au commandant, j*ai passé l'âge où Ton se risque. Toute réflexion faite, je ne me marierai pas.

-^ Et tu auras bien raison, ma chère, lui dit sa tante ; tu n'es pas faite pour le mariage. C'est ce que je répète sans cesse à ton père.

— Octave ne devrait point se marier non plus, répondit la jeune fille ; un artiste marié n'est bon à rien. »

Quelques personnes arrivaient pour la soirée. On devait faire de la musique.

Une grande dame osseuse, accompagnée d'une jeune personne charmante, comme un péché qui traîne son excuse après lui, vint embrasser Berthe, et lui dit:

« Vous savez la nouvelle , mon cher cœur ?

Mme de X..., la jolie petite Mme de X..., est

morte ce matin d'une attaque d'apoplexie foudroyante.

Le colonel, qui n'avait pas entendu, et avec cet à-propos que les sourds ont quelquefois, me dit au même moment en me prenant le bras :

« Une triste nouvelle, monsieur, une triste nouvelle I

— Très-triste assurément, colonel.

— Je viens de l'apprendre par le commandant Gambournac. Ce pauvre Bory I C'est un brave de moins. »

Je reçus le lendemain un billet de part qui m'invitait à me rendre au convoi de Mme de X....

Le bruit d'un empoisonnement commençait à circuler dans le public. On étouffa ce bruit. Il fut constaté que Mme de X.... avait été réellement enlevée à sa famille par une attaque d'apoplexie foudroyanle.

La mort de Bory, qui m'avait été apprise si inopinément par le colonel de L..., ne tarda pas non plus à m'être confirmée de plusieurs côtés.

Mais la tristesse que m'avaient causée ces divers événements, devait s'accroître encore et me rendre insensible, cette année-là, au charme des beaux

jours eufin revenus. Les feuilles publiques avaient annoncé que la révolte était comprimée en Algérie, et que tout faisait espérer une pacification prochainCy quand une lettre du lieutenant Touret, qui ne m'avait jamais écrit, et dont la signature seule me fit pressentir un nouveau malheur, m'apprit que Pierre s'était fort distingué dans le dernier combat, qu'il était passé capitaine, qu'il serait décoré, mais qu'il avait reçu deux blessures graves, et qu'il venait d'entrer à l'hôpital.

Le Temps est un habile maître. Souvent nous ne songeons point à lui dans la peine, et nous croyons que les coups qui nous ont frappés sont irréparables. Il s'avance à pas tardifs ; il fait luire un rayon d'espoir au milieu de l'ombre, il fait entendre une voix amie au milieu du silence, et nous laissons s'envoler les idées noires pour accueillir leurs sœurs joyeuses qui viennent à nous, la couronne au front, le sourire aux lèvres. Rien de ce que nous avions prévu n'est arrivé; l'avenir s*est rouvert qui sem-

blait fermé à jamais, les moissons ont reparu sur le sol que nous avons cru destiné à une stérilité étemelle. Temps consolateur et réparateur, c'est vers toi que je me suis tourné en mes jours d'angoisse et de désespérance, et sans m'avoir jamais beaucoup promis, tu m'as toujours beaucoup accordé 1

Le malheur que je redoutais ne se réalisa point. Le comte d'Avarey avait été chercher son fils en Afrique, et l'avait ramené dans un état qui n*avait rien de rassurant. L'air natal, les soins de la famille et la robuste constitution du jeune homme triomphèrent encore une fois, et je reçus enfin de lui quelques lignes qui témoignaient qu'il était tout à fait hors de danger.

Trois ou quatre mois après, par une belle matinée de printemps, il arrivait chez moi à Paris, à l'improviste.

Sa figure était allongée et pâlie, son œil bleu avait toujours sa flamme pénétrante, mais le caractère de sa physionomie n'était plus le même: le jeune homme en lui s'effaçait de plus en plus devant l'homme. Je devinai, dès ces premiers moments, que la révolution que j'avais pressentie^ s'était opérée, et que ce qui paraissait au dehors n'en était que l'expression incomplète et affaiblie.

Gomme quelqu'un qui apporte une heureuse nouvelle et qui est pressé de vous en instruire, il

ne me laissa point le temps de respirer ni de m'informer s*il soufifrait encore.

« Cher ami, me dit-il avec une ardear d'accent qu'il n'avait jamais eue, j'avais hâte de vous revoir, car ce n'est qu'à vous que je puis révéler un secret qui, depuis un an, m'oppresse, un secret qui fait ma joie, une joie puissante, inexprimable; j'aime, j'aime pour la première fois, j'éprouve pour la première fois l'amour unique et sans partage. Je n'ai pas Youlu vous écrire cela ; je n'étais pas encore bien sûr de moi-même. Ma main n'était pas habituée, d'ailleurs, à de telles confidences. Puis mes blessures sont survenues, j'ai encore été à deux doigts de la mort, et il me semblait, au milieu de mes souffrances, que je devais mourir, car j'avais en moi un sentiment qui n'était pas de ce monde, un sentiment qui nous éloigne des hommes et qui nous rapproche de Dieu. »

Ses paroles étaient du feu ; ses lèvres et ses joues en étaient conune empourprées ; il resplendissait de tout son être.

« Je serais ridicule pour tout autre que pour vous, reprit-il en baissant un peu la voix; mais je sais que vous ne rie? pas de ces choses-là. Je n'ai pas oublié nos conversations du camp de Gh&lons. Vous comprenez bien que je ne vous ai encore donné que le sommaire très-succinct de mon roman ; j'ai une masse de choses à vous raconter, et il faut vous

armer de complaisance et surtout de patience. Je m'empare de vous pour toute la journée. Nous irons dîner au cabaret pour fêter mon avancement et mon ruban, ce petit ruban que je suis si content d'avoir gagné pour elle. Puis, ce n'est pas tout, j'ai un grand service à vous demander. J'ai besoin de vous, mon ami, je ne puis me passer de vous. On m'a ordonné les eaux de Yicby; venez les prendre avec moi.

— Mais me seront-elles favorables?

— Les eaux de Vichy n'ont jamais fait de mal à personne. Je vous réponds que vous vous en trouverez bien.

— Vous croyez, mon lieutenant?... Je me trompe, mon capitaine. Je consens alors à vous accompagner. Je dois vous prévenir seulement que vous rencontrerez à Vichy une certaine jeune fille.... Elle s'y rend avec son père.

— Qui donc?

— EUe.

— Quoi 1 vous avez deviné?...

— Gomme c'était difficile 1

— Eh bien, oui, c'est elle, c'est Berthe, et, si je vais à Vichy, c'est que j'ai persuadé à mon docteur que cela me fera du bien.

— Voilà qui est net, mon cher Pierre. Quand partons-nous?

— Demain.

— Demain, soit. »

Nous passâmes ensemble une bonne journée, et le lendemain nous étions à Vichy.

La première fois que nous allâmes à la fontaine, nous y rencontrâmes M. Sauvereche et sa filie. La reconnaissance n'eut rien de dramatique. M. Sauveroche déclara quil était enchanté de nous voir. Quant à Mlle Sauveroche, que j'observais attentivement, j'augurai mal tout de suite de Tair et du ton qu'elle prit avec Pierre. Elle s'informa pourtant de sa santé, elle savait qu*il avait été blessé; mais elle ne le fit pas avec cet intérêt délicat qu'elle luieût témoigné en un autre temps, et, pendant qu'il lui répondait, elle se détourna deux fois pour examinerune Anglaise à la mise excentrique. Pierre, qui me donnait le bras, eut un léger tremblement qu'il réprima aussitôt. M. Sauveroche nous engagea à le reconduire jusqu'à son hôtel, et nous nous donnâmes rendez-vous pour le soir au salon de conversation.

Dès que Pierre fut seul avec moi, il m'entraîna du côté de la campagne, et s'abandonnant sans contrainte aux mouvements tumultueux de son cœur :

« Elle ne m'aime plus, s'écria-t-il, c'est fini, et je n'ai pas même la consolation de pouvoir me plaindre, car j'ai mérité mon sort. J'ai joué avec l'amour que j'inspirais; ma conduite a été indigne. Je n'ai été touché de rien, ni de ses bontés pour ma mère, ni de sa faiblesse pour moi, ni de ses prières... Vous

me Taviez bien dit. Que l'homme est stupide ! Et j'ai cru qu'il suffirait de revenir, qu'elle serait prête encore^ qu'elle me tendrait sa main que j'ai repoussée! Elle ne m'aime plus, elle se venge, elle venge toutes celles qui m'ont prodigué leur tendresse et dont je n*ai fait que m'amuser, elle venge Rose, la pauvre Rose, celle envers laquelle j'ai été le plus dur. Après ce qui vient de se passer, je devrais me le tenir pour dit et m'enfuir, m'enfuir au plus vite. Eh bien, non, je ne le puis, je resterai. Âhl voilà donc ce que j'ai désiré, ce à quoi j'ai aspiré de toutes mes forces ; j'aime, je connais par ma propre expérience cet amour que je ne connaissais que par ouïdire. Que ne suîs-je mort en Afrique, ou plutôt à Ghàlons, avant de m'abandonner à cette autre passion dont je rougissais et qui a peut-être préparé mon âme à celle dont je vous parle, dont je ne rougis pas, mais dont je souffre mille fois davantage! »

Je dis ce que je pus pour le calmer, qu'il se pressait trop de désespérer, que Mlle Sauveroche ne pouvait, après toutes les avances qu'elle lui avait faites et qu'il avait dédaignées, se jeter à sa ;tête et lui faire grâce, que peut-être elle Taimait toujours an fond, mais qu'elle voulait lui faire acheter son pardon. Je dis enfin ce que je ne pensais pas, car ma conviction n'était que trop d'accord avec la sienne. Mais comme un amour de cette espèce se

rattache volontiers à la pins frêle branche, Pierre se laissa persuader, et nous convînmes que je sonderais le cœur de Mlle Sauverocbe dès que Foccasîon s'en présenterait.

Le soir nous nous rendîmes à l'établissement des bains. Berthe n'arriva que très-tard, et nous avertit qu'elle ne danserait pas. Je lui offris mon bras pour faire le tour du bal, et je laissai Pierre avec le banquier qui l'accablait de politesses et de prévenances. Plus la fille était froide, plus le père était ardent.

Il y a certaines questions qu'il n'est pas facile d'aborder avec une jeune personne, et surtout pour le compte d'autrui. Je voulus cependant profiter de la circonstance et je commençai par dire à Berlhc que M. d'Avarey s'était fort bien trouvé, en somme, de son court séjour en Afrique, qu'il y avait pris des idées plus raisonnaJ)les, et qu'il était bien décidé maintenant à ne plus négliger les chances de bonheur qui s'offriraient à lui. Elle se tut, puis me parla musique. Je ne me décourageai pas.

« Soyez généreuse, lui dis-je, il vous aime comme il n'a jamais aimé....

— Monsieur, interrompit-elle froidement , il y a des sujets qui ne peuvent être traités que par les personnes intéressées. Que M. d'Âvarey me parle lui-même, s'il l'ose : je répondrai. »

Elle témoigna là-dessus le désir dé rejoindre son

père. Je la ramenai à sa place. Elle s'adressa la première au capitaine comme si de rien n'était, et lui fit plusieurs questions sur TÂfriquey sur ce beau pays qu'elle comptait certainement» dit-elle» visiter un jour. Pierre en parla aussi bien que son trouble le lui permit Elle parut d'abord l'écouter avec plaisir, puis elle lui coupa la parole pour se retirer sous prétexte qu'elle était fatiguée et qu'elle avait besoin de repos.

Aussitôt qu'elle fut partie, Pierre me demanda si je n'avais rien de nouveau à lui apprendre. Je me gardai bien de lui avouer l'échec que j'avais essuyé, et je me bornai à lui dire que je n'avais pas cru devoir m'avancer si vite. Il se reprit à espérer de plus belle.

Je subis, pendant six semaines, les alternatives d'espoir et de désespoir du pauvre capitaine.

Mlle Sauveroche à Vichy, comme à Paris, comme à Sèvres, avait toujours un cercle autour d'elle, et elle s'exprimait, nous le savons, avec une grande liberté de paroles. Un soir donc qu'elle était trèsanimée, elle dit en ayant l'air de s'adresser à quelques jeunes gens qui se trouvaient là, mais en parlant réellement pour Pierre :

c Autrefois» les chevaliers, les hommes d'armes, comme on les appelait, étaient des modèles achevés de fidélité et de constance. Ils adoraient leur dame pendant des années,, ils tâchaient de la mé-

rîter et de Toblenir par toutes sortes de beaux exploits. Aujourd'hui, messieurs, selon vous, les militaires sont forcés d'être les moins constants des hommeSy parce qu'ils n'ont pas de temps à perdre et qu'il leur faut marcher tambour battant. Je ne sais pas comment sont faites celles qu'ils aiment, mais je sais que, pour moi, un pareil amour ne me tente pas du tout. »

Pierre qui n'avait rien trouvé à répondre à ce beau discours, était dans l'état le plus violent lorsque nous rentrâmes à l'hôtel.

« Je ne puis vivre ainsi, me dit-il, il faut absolument que je parle, que j'aille en Chine, au Mexique, ou en Afrique où l'on se bat encore. Je n'ai plus d'autre ressource que de me faire tuer. •

Quand M. Sauveroche fut sur le point de quitter Vichy, il nous invita, d'Avarey et moi, à venir faire un séjour à sa campagne à notre retour des eaux.

« Vous voyez, dis-je à mon ami, le père est de plus en plus aimable pour vous.

— Que m'importe le père ! répondit-il. C'est à elle, à elle seule, à décider de mon sort. »

A peine fûmes-nous à Paris, qu'il fallut partir pour Sèvres.

Une société nombreuse et choisie était réunie au château de M. Sauveroche. Octave, dont le mariage avec la princesse russe s'était rompu au dernier moment, venait d'y arriver avec sa mère. Je vis bien

à la façon dont il accneillit Pierre, que son amour pour Berthe était complètement éteint. Mais celuici, par contre, ne répondit que très-froidement à ses avances.

« Prévenez-le donc que j'ai renoncé à nfi*emparer de Toiseau qu*il poursuit, me dit Octave le soir même de notre arrivée. Il n'est pas nécessaire qu'il me regarde comme s'il voulait me manger. L'art est désormais mon seul maître : il a eu mon premier amour, il aura le dernier. Quelle femme me donnerait ce qu'il me donne ? »

Je m'empressai de répéter cela à Pierre qui me parut soulagé d'une grande inquiétude. Mais Berthe ne le laissa point respirer longtemps. Elle s'était aperçue tout de suite de l'ombrage qu'il avait pris d'Octave, et elle profita comme à plaisir de la fami^ liarité qui existait entre elle et son cousin, pour exciter la jalousie du capitaine. Il était clair qu'elle s'amusait à le faire souffrir, et la conclusion que j'en tirai fut qu'elle ne l'aimait plus.

Un matin, l'ayant rencontrée dans le parc, je l'arrêtai et je lui dis :

« Berthe, j'ai deviné le mobile qui vous dirige. Vous avez compris qu'en amour le rôle de la femme est de soumettre et de régner, et vous voulez dompter celui qui vous aime avant de lui accorder la récompense qu'il mérite.

— De qui donc parlez-vous? fit-elle.

— De lui, » répondis-je en montrant Kerre qui s'avançait vers nous.

C'était ]a première fois qu'ils se trouvaient ainsi en présence t'un de l'autre, depuis que noas étions à Sèvres. Je les laissai ensemble.

La matinée était charmante : le soleil avait séché la pluie qui tombait depuis quelques jours; tout était frais et calme autour d'eux. L'endroit où ils étaient, protégé de tous c6lés par de grands arbres, semblait choisi à souhait pour un tËte-à-téte; on n'entendait que les oiseaux voletant sur les branches qu'ils faisaient plier à peine.

Berthe était émue, Pierre l'était aussi. 11 lui dit :

■ Je vous aime, Berthe, et en parlant ainsi, je ne profane plus le mot d'amour. Je reconnais tous mes torts envers vous. Pardonnez-moi . Ne reste-t-il donc rien du passé dans votre cœur?

— Je TOUS plains d'aimer, dit-elle en tremblant un peu, car je sais ce qu'on souffre quand on aime- Nous avons changé de rdles. Je suis aussi tranquille aujourd'hui que vous l'étiez en un autre temps. Cependant, si cela ne vous arrête pas, efforcez-vous de de me plaire, de toucher mon cœur, et, lorsque vous aurez réussi, je vous avertirai. ■

La cloche du déjeuner les rappela au châteati. Ils avaient échangé bien d'autres discours, mais Pierre ne m'en rapporta point davantage, quoiqu'il panll an peu plus content. On L'a dit avant moi, lesamou-

reux sont d'éternels recommenceurs : c*est toujours la même chanson, qu'ils font aussi longue qu'ils peuvent.

M. Sauveroche, à la sollicitation de sa fille, donna une très-belle fête de nuit dans ses jardins.

Berthe avait dit le matin à Pierre :

c Je ne vous ai jamais vu en capitaine. Aurez-vous votre uniforme ce soir? »

Il avait couru tout de suite à Paris et en avait rapporté l'objet désiré.

Lorsqu'il se présenta devant elle avec sa m&le figure expressive, que l'uniforme encadrait si bien :

« Vous avez sur la manche un galon de plus qu'autrefois, lui dit-elle , puis deux épaulettes au lieu d'une, et une belle croix qui vous va trèsbien. Mais vos manches sont toujours ce que j'aime le mieux. Voulez-vous ouvrir le bal avec moi?»

Pierre devint radieux.

Pendant la soirée, — ils venaient de danser ensemble pour la troisième fois, — le capitaine soutenant la belle jeune fille, un peu étourdie par le tournoiement de la valse, l'emmena vers une allée sombre, et lui murmura à l'oreille ce qu'il lui avait déjà dit bien souvent :

« Aimez-moi, chère enfant ; je vous aime de toute mon âme. »

Et il crut pouvoir alors déposer un baiser sur ce front qui ne le fuyait plus.

C'était le second. Mais le lecteur se souvient-il encore du premier?

Elle ne l'avait pas oublié, elle ; son cœur battait bien fort> et tandis que Pierre regardait autour de lui d'un œil inquiet :

< Je voulais vous faire attendre un an, dit-elle ; mais le courage me manque. Je veux vivre pour vous, mon ami : cela vaut mieux que de mourir pour vous, n'est-ce pas? »

Cette allusion à la mort de Rose fut pénible à Pierre.

« Berthe^ dit-il avec la cruelle sincérité d'un cœur d'homme, je n'ai jamais aimé que vous.

— Nous voilà arrivés, reprit-elle. A demain. Vous parlerez à mon père. »

mon digne et brave Pierre ! comme il vint à moi ce soir-là, et comme il me serra les mains, et comme il m'empêcha de dormir pour me dire qu'il était heureux !

Oui, bien heureux, dix fois heureux, cher ami. Vous possédez, vous tenez enfin la suprême félicité de ce monde; vous aimez sincèrement, et vous êtes sincèrement aimé. Mais vous avez failli pourtant ne pas connaître ce bonheur-là.

Et il n'y a pas que vous qui soyez dans ce cas, mon capitaine.

Le lendemain, Berthe annonça à son père d'abord, puis à sa tante et à Octave, qu'elle avait fait son choix, et qu'elle épousait le capitaine d'Âvarey.

Le père avait dit :

« U te platt, ma fille, il me convient. Je te donne un million de dot. »

Le cousin dit à son tour :

c Reçois mon compliment, cousine. C'est un joli garçon que ton zouave. Je te ferai son portrait pour cadeau de noce. »

Octave Sauveroche était un vrai artiste : une tète un peu folle avec un noble cœur.

La comtesse d'Avarey accourut toute triomphante, et à peine eut-elle embrassé son fils :

< Il va donc enfin quitter cet afireux état militaire, me dit-elle ! Je ne veux pas quMl attende un jour de plus pour envoyer sa démission au ministre.

— Ne vous pressez pas tant, madame, répondisje aussitôt, et laissez-lui conserver au moins jusque après la noce le prestige de l'uniforme. »

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