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LE CURÉ

Je devrais, par respect pour l'habit que je porte,

Franchir, et pour toujours, le seuil de cette porte,

Et ne me laisser pas davantage outrager.

Mais a celle qui parle ainsi de se venger,

Mon devoir est de dire un dernier mot sévère.

Le Dieu qui pour le monde est mort sur le Calvaire,

Le Dieu, dont votre frère, humble devant l'autel,

Célébrait chaque jour l'holocauste immortel,

Et qu insulte à présent votre là;he démence,

Est un Dieu de bonté, de rardon de clémence

Votre frère, au moment de mourir, — je le crois,

J'en suis sûr, — ne pensait qu'à Jésus sur la croix.

Ce n'est pas près du port, qu'un tel chrétien échoue ;

Et puisant dans sa foi. sous les fusils en joue,

La douceur des martyrs, la force des héros,

11 a levé la main pour bénir ses bourreaux.

Le cœur empoisonné d'une rancune amère.

Vous pouvez applaudir îa justice sommaire,..

Haïssez, vengez vous ! Soit! Mais, sachez le bien,

Si l'abbé Jean Morel, si ce parfait chrétien,

Si votre noble frère, ô malheureuse fille,

Etait juge aujourd'hui de ces gens qu'on fusille,

Et si c'était de lui que dépendit l'arrêt,

Il aurait pitié d'eux, et leur pardonnerait.

Adieu !

Ces nobles paroles produisent un effet merveilleux : Mlle Rose, chez qui se réfugie un communard, Jacques Leroux, le sauve, après l'avoir traité de « bandit, d'assassin » ; elle lui fait prendre la soutane du curé mort et dit à l'officier qui vient chercher le communard :

j'habite seule avec mon frère, que voici.

Puis, elle achève le Pale; commencé plusieurs fois vainement : « Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. »

Et dire que cette pièce, glorification superbe de l'héroïsme en soutane et de la charité chrétienne, reçue à l'unanimité par le Comité de lecture de la Comédie Française, lue et distribuée aux artistes, fut interdite par mesure ministérielle, le 18 décembre 1889, alors qu'on autorise les pires attaques contre la religion et la morale !

M. François Coppée ne s'est pas tenu pour battu. Dans un nouveau drame, îjour la Couronne, 1893, il a mis sur la scène l'évêque Etienne, qui joue constamment un beau rôle, alors qu'autour de lui tous les personnages commettent des crimes. C'était rompre en visière à tous ceux qui déclament contre « le gouvernement des curés ». En effet, l'évêque Etienne, en compétition pour la couronne avec Michel Brancomir, un général vainqueur des Turcs, est élu par la noblesse, et le peuple ratifie ce choix, ainsi que de vieux soldats, compagnons du général victorieux. Voici comment on parle de l'évêque-roi :

Le bien, depuis trente ans, chaque jour, à toute heure,

Le bien par la parole et par l'œuvre meilleure,

Le bien pour le pays et pour sa liberté.

Le bon grain qu'il sema, Michel l'a récolté,

Voilà tout. Quand la foi chrétienne était traquée,

Du temps qu'on transformait chaque église en mosquée,

Qui donc nous a gardés fidèles à la croix ?

L'évêque. Il nous disait la messe au fond des bois,

Et nous prophétisait la révolte prochaine,

Devant l'autel dressé dans le creux d'un vieux chêne.

Ah ! déjà sur nos fronts l'auréole avait lui.

Si nous ne sommes pas aux Turcs, c'est grâce à lui.

L'antique liberté, qui se souciait d'elle ?

Le roi même payait tribut à l'infidèle.

Que de fois, saisissant son cheval par le mors,

Etienne l'arrêta, comme un vivant remords,

Et lui courba le front sous sa fière parole !

Chaque jour notre évèque entrait dans une école ;

Il groupait les petits autour de ses genoux,

Leur parlait du passé, leur disait : « Vengez-nous ! »

La guerre sainte, il 1 a préparée, il l'a faite.

Quand nous sommes enfin partis, bannière en têie,

11 était là, de joie et d'orgueil rajeuni,

Si Michel a vaincu, c'est qu'Etienne a béni.

Alors, il nous donna les joyaux de sa mître,

Sa crosse d'argent fin, le trésor du chapitre,

Tout, pour armer le peuple et broder les pennons.

Cet or, si pur, est dans l'airain de nos canons.

Pauvre, de tous nos morts, il recueilie les veuves. . .

Mais surtout c'est un saint.

En effet, le ciel multiplie les miracles en sa faveur : l'attouchement de sa robe guérit un lépreux ; des bandes d'oiseaux se posent sur ses mains. Mais est-ce un caractère fait pour porter la couronne ? Il n'a rien d'un Ambroise, d'un Grégoire VII, d'un Innocent III, ni même d'un Kichelieu, d'un Mazarin, d'un Mgr Dupanloup et d'un Mgr Freppel. Il ne soupçonne rien de la jalousie de Michel Brancomir; il se contente de bénir les soldats, de les haranguer en termes paternels ou paternes, et rentre dans sa capitale, en laissant un traître à la frontière. Comme on l'a dit, c'est « un évêque de vitrail », très doux et très beau dans ses gestes bénisseurs, mais nullement propre au gouvernement d'un État.

Le Prêtre au théâtre à la fin du A7.Ve siècle.

Après avoir commencé à parler du prêtre au théâtre, à propos de François Coppée, pourquoi ne pas signaler ici les pièces où figure le prêtre dans ces derniers temps ?

Comme ma situation et mon caractère m'interdisent absolument d'aller voir jouer, sinon de lire les pièces du jour, je me suis renseigné auprès de l'un de mes excellents amis, M. Emile Ducoin, critique dramatique et artistique du Nouvelliste de Lyon, que je suis heureux de reme.cier ici de son obligeance parfaite, égale à sa compétence.

Il nous semble qu'en principe le prêtre n'est pas à sa place sur les planches d'un théâtre : les intérêts sacrés des âmes qu'il représente n'ont rien à démêler avec la scène, qui a pour mission de plaire, d'émouvoir, d'exciter le rire ou la pitié, et non pas de nous prêcher, au nom de Dieu, les dogmes augustes et la morale sacrée de notre divine religion. — Et puis, le milieu habituel de nos drames n'est pas du tout celui où doit figurer un prêtre : il y a là pour lui des voisinages trop compromettants. — En troisième lieu, les salles de spectacle, à l'heure actuelle surtout, se remplissent de gens très mal disposés pour le prêtre et peuvent le siffler. Ainsi, naguère, au théâtre des Célestins, de Lyon, un Napoléon, qui était moins une pièce qu'une série de tableaux vivants, a tenu longtemps l'affiche et provoqué tantôt des cris de « Vive l'Empereur ! » tantôt des manifestations hostiles à la religion et au Pape.

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Au moment où l'Empereur Napoléon fait à Pie VII la regrettable scène que l'on sait, à Fontainebleau, des spectateurs criaient à Napoléon devant le Saint-Père en habits blancs : « Mais soufflette-le donc ! » Hélas ! de pareilles injures ne peuvent que trop se renouveler par ce temps d'épidémie anticléricale. — Enfin, les meilleurs artistes qui incarnent le prêtre sur la scène ne vibrent point à l'unisson de ses sentiments et doivent presque nécessairement les dénaturer (1).

C'est pour toutes ces raisons, pour la dernière en particulier, que je ne goûte que médiocrement le Prêtre de Charles Buet, joué en 1881 à la Porte Saint-Martin avec beaucoup de succès. Il y a là, sans doute, une généreuse et vibrante apologie du missionnaire, pardonnant à l'assassin de son père et comme prêtre et comme fils, puisqu'il permet à son plus jeune frère d'épouser la fille de l'assassin converti. Une telle apologie est acceptable dans le roman et elle peut édifier nos élèves et leurs amis sur la scène de nos pensionnats chrétiens. Mais, livrée à des acteurs qui travestiront le rôle du prêtre, sous prétexte de le dramatiser, et aux feuilleton nistes nourris des idées chères à « l'oncle Sarcey », cette apologie aura plus d'inconvénients que d'avantages pour des gens qui ne croient ni à la charité, ni à la vertu du prêtre catholique.

Je sais bien que, dans Mère et Martyre, drame de MM. d'Aigremont et Dornay, on nous présente très convenablement l'abbé Sintoly, qui, fidèle au devoir professionnel, se refuse à livrer le secret de la confession, même pour sauver une femme injustement accusée.

Je sais bien aussi que, dans le Médecin des Folles, drame de MM. de Montépin et Dornay, il y a un aumônier fort correct, qui, au moment d'une exécution, reçoit du condamné l'aveu de son innocence, mais, lié par le secret de la confession, ne peut empêcher l'implacable dénouement.

Je s.ais bien encore que; dans les Orphelinsdu Pont Notre-Dame, d'Anicet Bourgeois et Michel Masson, on voit passer la belle figure de saint Vincent de Paul, présentée avec l'auréole de la charité qui le rend si admirable.

Je sais bien, enfin, que M. Victorien Sardou, dans (ihmoiula,

(1; Nous ne sommes plus à l'époque du Moyen âge et des iMyslères, cù la foi profonde des acteurs et des spectateurs s'harmonisait si bien avec celle des évëiues, moines ou prêtres qui figuraient dans Ips drames du temps, exercices religieux et prolongement de la liturgie ou des sermons.

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fait figurer correctement un évoque parmi les personnages de la petite Cour orientale du duché d'Athènes, au xnr siècle.

Mais le dernier acte nous montre un intérieur d'Eglise où luui le monde va et vient, parle et crie, pendant qu'à l'autel l'officiant récite des paroles qui. d'après M. Jules Lemaitre, ne figurent dans aucune liturgie , et, certes, nous pouvons en croire l'auteur des Ptnpressions de Théâtre

D'ailleurs, ces quelques exemples, ou plutôt ces exceptions ne désarment pas notre sévérité contre le prêtre au théâtre. Et si des autours dramatiques, aussi bien intentionnés que M. François Coppée et l'auteur du Prêtre, ne réussissent pas à nous satisfaire pleinement et à saisir, dans toute sa surnaturelle beauté, la grande figure du prêtre catholique, que dire d'autres auteurs qui, sans aucune bienveillance, sans aucune justice, n'ont fait paraître le prêtre sur les planches que pour le rendre ridicule, ennuyeux ou même repoussant?

C'était le cas de Pixérécourt, lorsqu'il faisait jouer le Jésuite, en 1830; le cas de Victor Hugo, donnant au théâtre Lucrèce Borgia, La Esméralda ; le cas d'Eugène Sue, dont le. Juif-Errant, arrangé pour la scène, 1849, a été maintes fois représenté avec un succès scandaleux ; le cas d'Emile Augier, dans le Fils de Giboyer, 1862, qui caricature, non pas les curés, mais leurs amis, les cléricaux : l'aristocratie cléricale sous les traits du marquis d'Auberive ; la bourgeoisie cléricale dans la personne du député Maréchal ; la femme cléricale dans la personne de la Pfefïers (Mme Schwetchine); la jeunesse cléricale dans le comte d'Outreville, et le journalisme clérical, Louis Veuillot, dans Déodat (1). C'était le cas de Victorien Sardou dans Séraphin e, qui s'appelait d'abord la Dévote, titre interdit par la censure impériale, en 1868. Elle met en scène, à côté d'une vieille coquette convertie, qui veut envoyer au couvent une fille adultérine, afin qu'elle y fasse pénitence pour sa mère, le directeur le plus accrédité dans le noble faubourg Saint-Germain M. Chapelard, la coqueluche des dévotes du grand monde, qui cache, lui aussi, un

(1) L'écrivain se défendit d'avoir fait les allusions que tout le monde avait vues. Il ne reconnut que les injures dont il avait essayé d'atteindre Louis Veuillot; et comme il. ne pouvait plus s'en défendre, il s'en vanta. Le point d honneur varie, selon la conception qu'on se fait de l'honneur. Louis Veuillot répondit, et sa réponse, le Fond de Gibuytv, est terrible pour Emile Augier et sa méchante pièce.

enfant naturel et n'en mortifie sa chair qu'avec plus de ferveur : « Je ne veux pas, dit-il, avoir à m'occuper de mon corps ; c'est humiliant. Alors, il n'y a qu'à le terrasser par la satiété. Ah ! tu as froid, misérable guenille : eh bien, chauffe toi! Ab ! tu as faim : eh bien, gorge-toi ! Quand tu seras bien repu, au moins lu me laisseras tranquille ! » Avec de telles idées, Chapelard est d'un rigorisme impitoyable pour les autres, et Séraphine exécute ponctuellement ses ordres. Elle réduit son mari à découper des images de livres de messe. Chapelard, enfin, consent à enlever, pour la conduire au couvent, Yvonne de Rosange, qui n'a aucune vocation. Il n'y a là qu'une caricature bizarre du Tartuffe et de lady Tartuffe. Le bon sens en est encore plus choqué que la morale et le respect dû au prêtre.

Ludovic Halévy ne se croyait certainement pas antireligieux comme Sardou et il se figurait que Y Abbé Constantin devait satisfaire nos exigences cléricales. — Eh bien, non : cléricaux et anticléricaux se sont montrés mécontents de l'abbé Constantin, curé de Longueval, soit dans le joli roman auquel il a donné son nom et qui a fait la joie de toutes les âmes romanesques et sensibles, soit surtout au théâtre, où la pièce accuse trop vivement tels ou tels traits, un peu atténués dans le récit. D'un côté, M. l'abbé Delfour, dans la Religion des Contemporains, i> p. 422-423, trouve quelque chose d'un peu humiliant dans les sympathies cléricales de Ludovic Halévy : « Son héros, le vieil abbé Constantin, est un brave homme et surtout un bon homme; il approuve le duel ; il se laisse hypnotiser littéralement par une petite américaine à tête d'oiseau, mais riche à millions ; enfin, voici le trait génial que les bourgeoises frottées de littérature rappellent avec de fins sourires : il goûte faiblement la musique et s'endort au salon le soir. De sentiments apostoliques, M. Ludovic Halévy ne lui en connaît point. « — D'autre part, M. Georges Pellissier, dans la Revue des Revues, 1er juillet 1899, article le Prêtre dans le roman français moderne, nous dit avec un anticléricalisme peu déguisé: « La bénignité doucereuse (de l'abbé Constantin) finit par nous donner sur les nerfs. Au reste, ce brave prêtre coule une vie des plus moelleuses. Nul souci, nul tracas ; sa gouvernante elle-même ne le gronde pas trop rudement. Tous les jeudis et tous les dimanches, il a son couvert mis à la table du château, ce qui no doit pas lui être désagréable; car le péché de

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gourmandise l'empêche seul de réaliser la perfection (1). Si ses visites l'ont parfois attardé, il s'arrête, au retour, chez un paroissien cossu, qui le régale dé quelque fricot dûment arrosé, puis le ramène en cabriolet à la cure, où l'attend an excellent lit. Dans sou jardin, lorsqu'il est monté à l'échelle pour palisser ses poiriers et ses abricotiers, le bon curé aperçoit, par dessus la crête du mur, les lombes du cimetière, et alors, sans s'interrompre, il dit mentalement une petite prière pour ceux de ses morts qui ne sont peutêtre pas allés tout droit au paradis (2). Le village, l'église, la maison lui phusent. Il est là, seul, tranquille, vraiment chez soi. On lui proposa maintes fois une plus grosse cure. Mais le cher homme a refusé II se trouve très heureux dans la petite paroisse de Longueval, où Dieu lui prodigue ses biens. Il y vit commodément ; il va tous ses aises. Il y est un saint à peu de frais. » Non, il n'est pas « un saint » ; il n'est pas même << un prêtre selon le cœur de Dieu », et il faut plaindre ceux dont il fait la joie, en rabaissant à leur niveau de vulgaires honnêtes gens le rôle surnaturel et la mission apostolique du curé de campagne.

« Le résultat (de l'Abbé Constantin), lisait-on naguère dans l'Univers, 30 janvier 1905, c'est de donner au public cette impression médiocrement flatteuse, qu'on a traité les curés de campagne avec tout le respect qui leur est dû et qu'on leur a donné tous les éloges qu'ils méritent, quand on les a figurés comme d'honnêtes bêtas. Car, au fond, cet abbé Constantin, qu'est-il autre chose? II est bon, sans doute, il est très bon, il est même excellent ; sur ce chapitre, on pourrait difficilement exagérer la louange ; il est aussi fort pitoyable aux malheureux. Mais, hors de là, ce brave abbé ne paraît posséder aucune espèce de vie intellectuelle. Il ne faut rien moins que toute la bonne grâce et toute l'affabilité dont il a été comblé par M. Ludovic Halévy, pour le maintenir légèrement au-dessus du ridicule. Il ne comprend rien à ce qui se passe autour de lui, entre son filleul et miss bettina; il se laisse extirper ses secrets par une petite jeune fille, avec la naïveté la plus inconcevable ; il a des exclamations et des réflexions bonasses et puériles. Est-il même bien au fait de la

(1) Oo a vu plus haut qu'il en est loin pour d'autres raisons que la gourmandise.

(2) Est-ce le lieu, à la pointe d'une échelle, de faire des prières réservées pour l'église ?

religion qu'il doit enseigner à ses paroissiens? Ce n'est pas très sûr. Quand Jean Reynaud veut se battre en duel, à peine essaie-t-il de l'en dissuader. Il ne lui fait d'objections que pour la forme et ne lui présente aucun argument, je ne dis pas même sacerdotal, mais simplement chrétien. Jean lui riposte, avec un geste cavalier, que « l'honneur, c'est la religion du soldat ■). Et le vieux curé ne trouve pas un mot à répondre à cette vibrante absurdité, qu'il parait trouver même assez belle et assez juste.

« Décidément, les curés sont de braves gens, mais pas forts : — telle est la seule réflexion, que logiquement peut inspirer ce curé, d'après Halévy.

« Aussi, tout en reconnaissant, encore une fois, les droites intentions de l'auteur et les charmes de sa comédie, nous nous sentons singulièrement fortifiés, par son héros, dans notre aversion réfléchie pour la présence du prêtre à la scène. »

Toutefois, l'abbé Constantin peut passer pour édifiant, à côté d'autres pièces de théâtre, où le prêtre figure d' « une manière indécente >). — Que fait-il, par exemple, dans la Dame de chez Maxim', comédie-vaudeville? Il assiste à une soirée avec le préfet, le général, où il coudoie un monde — pardon ! un demi-monde — très leste en actes et en propos, et esquisse un geste, qui n'est rien moins que sacerdotal, surtout avec ce mot de cabotin : « Eh ! allez donc, ce n'est pas mon père ! » Le comique du drame vient précisément du contraste entre le caractère et le costume du prêtre, d'une part, et de l'autre les gamineries, les sous-entendus — genre Chat-Noir — auxquels se livrent ses voisins, sans que sa naïveté de bon aloi lui permette de les comprendre.

Pourquoi faut-il encore que, dans le Vieux Marcheur de M. Henri Lavedan, on voie au milieu d'une fête donnée par un ministre, un curé qui présente au « vieux marcheur », sénateur influent, mais canaille, une petite fille pour qu'il aide à son éducation ? La naïveté du bon curé prête trop à sourire, dans une pièce qui est, d'ailleurs, plus que décolletée. — Le Duel, tout récent, met en scène un prêtre et un évêque dans un milieu passionnel, d'où la convenance aurait dû les écarter.

Dans V Auberge des Mariniers, drame de M. Emile Moreau, il y a, au 3e tableau, un brave curé de campagne qui monte en chaire et prononce un sermon sur la parabole de l'Enfant prodigue, ce qui

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amène unO réconciliation entre certains personnages de la pièce. Le curé est présenté avec tact et réserve; mais, dil M. Ducoin, t nous ne pouvons admettre que les cérémonies du culte puissenl donner lieu a de pareilles exhibitions, qui ne seront jamais que de fâcheuses

parades ».

M. Alexandre Parodi, dans la Heine .huma, Jeanne lu Folle, — que M. Mené Doumic appelle « un drame historique, cinq actes d'une prose que le programme qualifie de vers, quatre heures d'ennui noir, égayées seulement par quelques épisodes d'un pathétique de Salpêtrière;. . . une parade à laquelle on a le droit de préférer les parades foraines qui sont plus gaies (!) » — nous montre au 1er acte la fin d'un office religieux dans un couvent, quelques moines descendant sur la scène et l'un d'eux, Soto, prêt à jeter le froc aux orties, pour étudier la médecine. Il est l'homme d'esprit de la pièce, le César de Bazan ou le Cocardasse de la Heine Juana. Comme le supérieur du couvent, Fray Marcos, lui conseille de ne pas oublier l'ancienne discipline dans sa vie nouvelle et de garder l'esprit du couvent : a L'esprit, repart malicieusement Soto, je l'emporte, mon père. » Fray Marcos nous fait d'abord un cours d'histoire de laCastille; puis, il conseille à don Carlos de ne pas aller voir sa mère. Etrange moine, en vérité, mais qui ne détonne pas dans cette étrange pièce !

Il faut être encore plus sévère pour Monsieur l'abbé, comédie de MM. Meilhac et de Saint-Albin. I! s'agit d'un abbé Micat, ancien précepteur, dont l'élève, marié, est accusé d'adultère par sa bellemère, acariâtre, insupportable : l'abbé consent à aller chercher le jeune homme dans la garçonnière, où il le croit livré à toutes les folies. Finalement, il s'aperçoit que son élève et sa femme avaient trouvé ce moyen risqué d'échapper à la surveillance de la belle-mère, et le malheureux abbé a eu plus de peur que de mal. « Malgré son tact apparent et certains mots destinés à tromper le spectateur superficiel, disait M. Ducoin dans le Nouvelliste du 15 janvier 1892, nous n'hésitons pas à déclarer que l'apparition de l'habit respectable et vénéré du prêtre à travers une intrigue de pure fantaisie est parfaitement déplacée. Ce qui aggrave la situation, c'est que le rôle de l'abbé Micat est au fond la raison d'être de la pièce et que la vraie pensée des auteurs est d'en tirer un effet comique. »

(I) Essai? sur h théâtre contemporain, pp. 128 141,

M. Ducoin estime que, dans les comédies-vaudevilles, le prêtre ne peut que provoquer le rire par sa présence inattendue. Dans les drames, il serait tolérable pour la confession d'un mourant, le réveil d'un condamné à mort, sans autre intention que l'exactitude.

M. Ducoin serait beaucoup plus sévère que ne l'a été la censure, — et l'on sait que dame Anastasie ne l'est pas depuis bien longtemps, quand il s'agit d'œuvres anti-cléricales, — pour la comédie de M. Georges Ancez, Ces Messieurs. La représentation en a été interdite ; mais elle circule, imprimée dans la Heruc Blanche et dans un volume à part, prônée à grands renforts de réclame par l'auteur de l'abbé .Iules, M. Octave Mirbeau.

Le secrétaire de la rédaction du Recrutement sacerdotal présentait à ses lecteurs, en termes excellents, Ces Messieurs : l'abbé Thibault, l'abbé Nourrisson, l'abbé Roturel et Mgr Gaufre, aux a. allures douceâtres et pieusardes. au ton onctueux et compassé », mais tous « immoraux, ambitieux, fourbes, cupides, quémandeurs.., portant au foyer la perturbation et le déshonneur ».

Me voilà dispensé, par cette citation de flétrir, comme elle mérite d'être flétrie, une œuvre qui se résume en ces mots d'un personnage sympathique de la pièce : «Quand je vois un prêtre, çà m'horripile ; je trouve ce rôle-là, cet état-là, pas naturel. Je les sens, je les sens fourbes ; je les sens en lutte avec tout ce qui est vraiment beau, humain et même religieux... Ici, les enfants ! Léon, Hélène et Maurice ici ! c'est le moment de vous souvenir de mes leçons et de crier tous ensemble : A bas les ratichons » ! — Voilà qui est superbe commeleçon donnée à des enfants, et l'auteur du. luifErranl doit tressaillir d'aise dans sa tombe.

Plus récemment, la pièce retentissante de Maurice Donnay,fte/oi(/' de Jérusalem, nous révélait ce trait caractéristique des mœurs du jour : une mère de famille se dit catholique, pratiquante et ajoute : « Quand ma fille a manifesté le désir de se faire religieuse, son père a parlé aussitôt d'aller étrangler son confesseur » ! Etrange catholicisme,, assurément ; mais trop commun, hélas !

Que dire de lu Soutane, de M. Arthur Bernède, représentée en janvier 1905 au Théâtre Molière? En voici le thème. L'abbé Mirande a reçu, en confession, de la baronne de Rouvray, l'aveu des relations coupables entretenues autrefois par cette dame avec un châtelain du voisinage, aujourd'hui décédé, M. de Prangis ; il sait

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que ce Pran^is est le père de la jeune Marguerite de Rouvray , il est seul à le savoir, la baronne étant morte, elle aussi, quelques heures après avoir soulagé sa conscience. Or, voici qu'on l'invite à bénir le mariage de Marguerite avec le fils il»' M de Pi à-dire l'union du frère el de la sœur. A cette nouvelle, il est saisi d'une angoisse et d'un trouble profonds, qui sont tout oalur< mais, en même temps, il est déchiré d'un scrupule, qui parait plus étrange. Est-ce que ce curé n'aurait pas fait sa théologie? L'abbé Mirande, en effet, se persuade, non seulement que, dans cette occurrence, il a le droit de violer le secret de la confession, mais que, bien plus, il en a le devoir. Il confie ses incertitudes à son évoque, qui lui ferme la bouche, après lui avoir rappelé l'imprescriptible inviolabilité du sceau que l'Eglise a plombé sur les lèvres des confesseurs. Il va chercher lumière à Rome; mais il en revient, sans avoir pu approcher du Saint-Père. Alors, obéissant à ce qu'il croit sa conscience, il dit tout à M. de Prangis, qui prend le parti de s'enfuir ; quant à lui, dégoûté d'une religion qui ordonne, à ce qu'il paraît, des silences infâmes, il s'en va grossir le bataillon des « évadés », non sans avoir injurié copieusement l'Eglise et son évêque. . .

Il y a là, d'abord, une révélation du secret sacramentel tout à fait chimérique et inouïe, puisque, depuis dix-neuf siècles, que la confession existe, jamais, au grand jamais, un prêtre, même hérétique, schismatique, apostat, renégat, n'a manqué au devoir absolu de se taire sur ce qu'il a entendu en secret de confession. N'est-ce pas un miracle vivant et perpétuel?— Et puis, la pensée véritable de l'auteur de la Soutane, &' est d'ameuter les esprits contre une religion qu'on dit impitoyable, parce qu'elle enferme ses ministres dans des dilemnes étroits d'où ils ne peuvent sortir que par des crimes. La Soutane est une mauvaise action et une pièce anticléricale, qui d'ailleurs, n'a obtenu aucun succès. - Enfin, ce qui prouve que l'auteur a moins voulu traiter un cas de conscience que faire une pièce anticléricale, c'est le portrait de l'abbé Mirande. Il apparaît d'abord comme un excellentcuré, pétri de miséricorde et de grandeurd'âme, prêchant l'Evangile et sachant rappeler intrépidement les mauvais riches à leur devoir... Et ce sont justement toutes ces qualités qui, d'après l'auteur de la Soutane, en font un être exceptionnel. Il n'y a, dans le clergé, qu'un seul abbé Mirande, et encore est-ce par erreur qu'il est prêtre.

li-2 LE PRÊT<E DANS LA LITTÉRATURE DU XIXe SIÈCLE

Il n'est entré au séminaire, en effet, que pour complaire à ses parents. Prêtre, il est d'abord parti pour les missions étrangères : mais, — goûtez en passant ce jet de venin, — il en est revenu, parce qu'au lieu de l'envoyer chez les infidèles, on l'employait, paraît-il, à des négoces indélicats. Voilà par quelles calomnies ineptes on paie l'héroïque abnégation des missionnaires ! De retour au pays, l'abbé Mirandeest nommé curé de village; mais, toujours à cause de ses vertus, le malheureux se met immédiatement tout le monde à dos : les châtelains, qui le trouvent démagogue, le peuple lui-même, — on ne sait pourquoi, par exemple! — enfin, l'évêque en personne. Tant et si bien que pour terminer sa carrière ecclésiastique et sa fonction dans la pièce, il est obligé de quitter l'Eglise où sa droiture native et sa sincérité l'ont rendu impossible.

On voit que, par un procédé dont on appréciera la délicatesse et la bonne foi, l'auteur a pris dans l'Eglise un modèle de saint prêtre et l'a présenté au public comme un type exceptionnel. Autour de lui, M. Bernède a distribué quelques comparses, dont le rôle unique est de faire ressortir la beauté morale de l'apostat, par toute une collection de laideurs cléricales. Les châtelains laissent entendre à demimot que la religion n'est pour eux quune assurance contre les révoltes populaires ; les paysans chrétiens nous sont présentés comme des brutes fanatiques et fourbes ; le sacristain n'est qu'un répugnant tartuffe; l'évêque, enfin, — M. Bernède a soigné ce personnage, — est un composé de Basile et de Torquémada, le Torquémada de la légende antiieligieuse, qui doit laisser aux spectateurs une impression de dureté, de cynisme et d'hypocrisie, mais qui donne à tous les esprits sérieux la sensation d'une caricature invraisemblable.

C est à croire, en vérité, que M. Bernède a choisi les modèles de ses cléricaux dans quelqu'une de ces loges maçonniques, où florissaient naguère, avant la pluie, l'intolérance, le mensonge et la délation. C'est bien possible, après tout.

Il y a encore lu Gaffe, qui est une allusion imprudente faite par un confesseur aux fredaines d'une femme devant son mari (!).

Il faut signaler aussi, comme hostiles au prêtre et à la religion des opéras célèbres : Robert lr Diable, où les ombres de nonnes sacrilèges se livrent, la nuit, à d'impudiques ébats ; les Huguenots, où il y a la bénédiction des poignards par des moines. Par contre, le Jongleur de Notre-Dame met en scène des religieux fort correts.

LE PHlVrHK l>ws i.\ LITTÉRATURE DU XJî! BlfcCLI l'i.'!

Comment donr .M. 1'abjbê.Ffaûehe a-t-il pu dire, le Prêtre dans le Roman, p. 18 : « Le théâtre s'est beureusemenl refusé, à q /lues exceptions près, à produire sur les tréteaux de Tabariu la soutane du prêtre. » Les a exceptions », bêlas ! son! si nombreuses que M. Jules Lemaitre pouvait écrire, il y a sept ans : < On sail que jamais tant de soutanes n'ont traversé les romans, ou môme les comédies, que depuis une dizaine d'années, soit réveil d'un v et équivoque mysticisme, soit recherche de ce que peuvent mêler de piment aux choses de l'amour les choses de la religion. »

M. René Doumic, lui aussi, dans son livre si spirituel, La Vie et les Minus nu jour le jour, écrit, à propos du prêtre au théâtre fl) : « Dans ces dernières années, écrit-il, nos dramatistes ont mis beaucoup de religion dans leurs pièces. Le Christ était à la mode avant que ce fût Napoléon. Du Vaudeville au Cirque d'hiver, ce n'étaient que tableaux de la Passion. Leprêtre avait remplacé, dans le rôle de raisonneur, les notaires et les médecins de pièces d'autan. Chaque soir, devant le trou du souffleur, on répétait l'Oraison dominicale. Si, d'ailleurs, des esprits chagrins faisaient mine de trouver ces exhibitions choquantes, les auteurs protestaient de leurs bonnes intentions. Ils assuraient qu'en mettant à la scène les choses du culte, ils étaient restés très respectueux. Ils étaient de bonnefoi. Ils oubliaient seulement que d'avoir mis la religion à la scène, cela suffît pour avoir manqué au respect qui lui est dû. Car on aura beau dire, l'endroit est profane. Bossuet l'a montré dans un de ses plus admirables écrits. »

On nous permettra d'en croire M. René Doumic et M. Jules Lemaitre, deux critiques professionnels du « théâtre » et des « contemporains », et, de ce chef, infiniment mieux renseignés que M. Paul Franche. Celui-ci, d'ailleurs, n'est-il pas trop hypnotisé par la manie surannée de dire son fait à Boileau, un « morne gêneur », un semeur « d'ennui », à a la muse automatique », un a constructeur de digues en béton romain ? » Prenez garde, M. Franche; le « béton romain » résiste terriblement et les « digues » de Boileau ont chance de durer autant que le bon sens fran-

(l) L'Eglise et ie théâtre, à l'occasion d'uoe parole de Mgr Irelaad, qui croit que le théâtre est utile à l'Eglise (".').

I ri LE PRETRE DANS LA LITTÉRATURE DU XIXe SIÈCLE

çais (1), bien plus, en tout cas, que vos exercices de voltige littéraire, que vous croyez spirituels et qui ne sont que bizarres. Boileau vous aurait évité vos « fresques avocates », p. 71 : votre a nature grandifiée », p. 28 ; votre « édifice mélodramesque », p. 89 : vos ci dispensateurs aumônieux .•>, votre « Victor Hugo, suivant à califourchon sur leur queue les comètes folles qui incendiaient momentanément le ciel, » p. 89 — comment le poète ne serait-il pas « incendié ?— ; votre « miroir magique, où les faits processionnent en surnature (!) au son des clairons de l'idée, qui passe, en panache, dans du bruit », p. 48 ; et le « cauchemar orgiaque, » p. 50 ; et « le vieux derviche hurleur », p. 51 (c'est encore Victor Hugo métamorphosé); et « la monarchie.... une lanterne sourde», p. 106 ; et v cette riche floraison du mysticisme respectueux, qui s'épanouit en théories chrétiennes et en figures sacerdotales tout en autour des écuries d'Augias ou des caves blindées des Nucingen » (Ouf!), p. 107 ; et « le brave curé paré des plumes tombées du Génie du Christianisme», p. 237; et « l'ondulant auteur des Lundis », p. 146; et « cette carte fantaisiste (!) qui, dans la Comédie humaine, met en mouvement, en face du drapeau révolutionnaire et des emblèmes socialistes, la Croix pacificatrice et fécondante », p. 145 ; et « la théorie intéressée du prêtre à la sacristie », si prônée par les « Cassagnac et autres plumitifs catholiques trop longtemps écoutés, » p. 117, — comme si la vaillante plume de Paul de Cassagnac, trop tôt brisée, hélas ! n'avait pas toujours protesté contre la théorie « du prêtre à la sacristie », chère aux républicains, amis de M. Franche ! « et ce « loup daignant saluer l'agneau d'un clignement d'yeux tout arc-en-ciel », p. 164; et « ce Clochard une seconde tirée (pour édition) de Tigrane », p. 183 ; et cet « oncle moins papa-gâteau », p. 185 ; et cet « ange qui habitait une âme effilochée, et trouée de rêvasseries comme une êcu moire » ; et cet « être dessoudé de son identité », p. 198. Il serait facile de multiplier ces citations ; mais M. Franche, qui croit y voir des trouvailles de « modem' style » ou h d'écriture artiste », crierait au sous-Boileau que je voudrais être. . . — et j'en aurais quelque fierté.

(IJ M. Franche fera bien de lire ce qu'écrivait le 1" mars 1905 M. Victor (liraud, dans la Renne des Deux Mondes : « Xous n'en sommes assurément plus, comme au temps du romantisme, à refusera l'auteur des Satire* tous les dons proprement poétiques ; très volontiers, nous lui reconnaissons certaines parties du vrai poète. »

LE PRÊTRE DANS LA LITTKIïAïT Kl. DU XIX- MI.UJ-: I 'i . ,

Pour en finir, il est liés maladroit d'appeler Boileau un même gêneur», à propos du prêtre dans la littérature, parce que Boileau

n'a jamais été plus gai, plus plaisant, plus spirituel, plus en veine de poésie réaliste et pittoresque, que dans le Lutrin, dans ses quatre premiers chants au moins, où il nous peint en traits immortels les chanoines de la Sainte-Chapelle: Aubry, le prélat, petit, gros et vermeil ;

Son menton sur son sein descend à double étage. Et son corps ramassé dans sa courte grosseur Fait gémir les coussins sous sa molle épaisseur. . Dans le réduit obscur d'une alcôve enfoncée,. . . Règne sur le duvet une heureuse indolence,

et le trésorier, muni d'un déjeuner,

Dort d'un léger sommeil, attendant le dîner; son fidèle aumônier, le prudent Gilotin, qui veut ménageries forces du prélat et lui rappelle

Qu'un diner réchauffé ne valut jamais rien ;

le chantre, Barrin, qui, deux fois, fait enlever un lutiin gênant;

Brontin, le sous-marguillier ; Boirude, le sacristain, décrit avec tant

de verve ; le vieux Sidrac, à la belle voix, le savant Alain, le gros

Evrard, « d'abstinence incapable», Fabri, fort et violent ; enfin,

tout, un petit monde

De chanoines, vermeils et brillants de santé, S'engraissant d'une longue et sainte oisiveté,

tandis que la Discorde peut brouiller tous les Chapitres.

Diviser Cordeliers, Carmes et Célestins, faire soutenir un siège aux Augustins :

Tant de fiel entre-t-il dans l'âme des dévots ! Sainte-Beuve, qui peut-être avait autant d'esprit que M. Franche, trouve « délicieux » les cinq premiers chants du Lutrin, et volontiers il répéterait le vers qui plaisait tant à la duchesse d'Orléans : la Mollesse

Soupire, étend les bras, ferme l'œil et s'endort ;

ou ces autres vers chantants :

Les cloches dans les airs, de leurs voix argentines, Appelaient à grand bruit les chantres à Matines.

S'il n'y avait pas la septième Epître à Racine, le Lutrin serait le chef-d'œuvre de Boileau, chef-d'œuvre du poète et chef d'oeuvre du critique du satirique, qui trouve le moyen, dans le combat à coups

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de livres, d'exécuter encore une fois les auteurs ridicules et assommants.

Voilà comment, au XVIIe siècle, on pouvait plaisanter innocemment du clergé, sans atteindre ni la foi ni les mœurs. Boileau s'excusait du vers :

Abîme tout plutôt, c'est l'esprit de l'Eglise, en disant qu'il ne visait que certains prêtres ignorants, et non pas le corps sacré de l'Eglise enseignante.

En tout cas, son ami Racine mettait au théâtre dans Joad, l'idéal parfait du prêtre, du pontife catholique, à la foi sereine, à l'âme héroïque de capitaine, à la tendresse paternelle pour Joas, à l'esprit prophétique et rendant des oracles. On dirait que l'âme même de Bossuet a passé dans celle de Joad. Elle nous fait mieux apprécier la chute profonde à laquelle est condamné le prêtre catholique dans le théâtre du xixe siècle.

Le prêtre dans les écrits et les romans contemporains.

Pour en revenir aux romans actuels, ils sont de plus en plus égrillards et odieux pour le prêtre, à de rares exceptions près.

Ils se rattachent plus ou moins à la tradition créée par le Juif Errant et par le Maudit et le Jésuite. — Le Maudit, en trois volumes, 1864, par l'abbé X. . . , dont l'anonymat n'a jamais été levé et couvrait, dit-on, trois collaborateurs — deux, au moins, étaient prêtres — eut un retentissement scandaleux, malgré les dissertations verbeuses dans lesquelles est noyé le double sujet du roman : captation par les Jésuites d'une immense fortune, qu'ils veulent faire servir à l'édification d'un collège à Toulouse, (c'est le Juif Errant réchauffé et rapetissé) : étouffement systématique par le haut clergé d'un jeune prêtre, l'abbé Julio, qui manifeste des aspirations libérales. Comme il est l'héritier de sa tante M,n Claviers, et qu'il se voit spolié par ses anciens maîtres les Jésuites, ou plutôt par le P. Briffard (encore une pâle copie du Rodin d Eugène Sue Ij, il y a dans le livre une certaine unité, grâce à l'intérêt qui se porte sur cet abbé, d'abord secrétaire de l'archevêque, puis cinquième vicaire à Saint- Sernin et curé de Saint-Aventin, au fond des Pyrénées. Un capucin gras et vermeil, ignorant comme une carpe, et qui vient prêcher

une mission, y donne, avec une hystérique, une Sacrilège parodie de la miraculeuse apparition de Lourdes. Tn archevêque étrange, Mgr Le Cricq, un prôtre défroque et devenu l'avocat Verdelon, un procès perdu en France contre les Jésuites, un appel inutile à Rome, une condamnation de Julio par le Concile de Limoux : « Qu'il soil maudit, le prôtre », etc., voilà le fond de ce livre si malsain el si funeste.

L'abbé X... récidiva avec le J huile, 1865, en deux volumes. C'est la confession d'un vieux jésuite en cinq parties : /-.s- Entraînements, qui l'arrachent doucement à sa famille, pour le faire entrer dans la célèbre Compagnie; le Beau Jésui'e, VEcueïl, le Grand Sec et,\& Informateur, qui, enfin désabusé, veut refondre l'Institut et se voit condamné, jeté dans un /'// pacc, d'où le retire une conspiration de carbonari. On comprend que Louis Veuillot ait appelé ce livre « une vermine, un gaz asphyxiant, une œuvre malhonnête, un travail infâme,composé pour diffamer le clergé et la religion ».

Ce sera l'éternel honneur de Louis Veuillot d'avoir flétri ces œuvres et leur misérable auteur.

. M. l'abbé Deîfour croit que, seul, Louis Veuillot a su parler du bon curé avec une précision pittoresque, a Et le vieux curé dans son presbytère ? Je vois sa table boiteuse près de la fenêtre, encadrée de vigne sauvage, ses vieux livres derrière un rideau, son lit entouré de vieille serge, son rire cordial, son beurre, son joli vin. Nous regardions ses meubles usés, plus qu'usés. La maison tout entière vermoulue, qui branlait au vent et craquait sous nos pas. « Bah! nous disait-il, pour un an peut-être que j'ai à y rester, est-ce la peine de changer rien » ? Louis Veuillot est revenu plusieurs fois sur ce sujet: il a peint le prêtre campagnard et le prêtre citadin, le mauvais prêtre et le prêtre mondain, le curé dévoué jusqu'au martyre, le professeur ; ce serait tout une étude à faire. » Qu'on la fasse : j'y applaudirai, mais à la condition que, pour être complet, on y mettra les aménités de Louis Veuillot contre les évèques et les prêtres qui ue partageaient pas ses idées sur la loi de 1850. sur l'unité de la liturgie(l),sur l'infaillibilité du Pape (2) et telles lettres de laCorres-

(1) A ce propos, il a fort malmené le clergé lyonnais.

(.2) Que n'ai il pas dit de l'excellent 1'. Gratry, « l'oiseau bleu », comme il l'appelait, de Mgr Maret Pt de tant autres ? On se plaint que la Libre parai* et V Autorité manquent de respect aux évèques actuels : mais qui donc, sinon YUnuers, a donné l'exemple de l'irrespect ?

pondance de Louis Veuillot, où il parle si étrangement des évêques, où il prie Mgr Berteaud, évêque de Tulle, qui doit se rendre à une réunion de quatre prélats, d'y apporter de l'esprit pour quatre. On voudra bien aussi y ajouter la lettre indigne qu'a publiée le Correspondant du 25 janvier 1901 et où Louis Veuillot juge ainsi Mgr Dupanloup, le 7 mars 1874 : « Ce prélat est dans l'habitude de se permettre des choses qui ne se bornent pas à transgresser les convenances de son état; il oftense la vérité. Il choque le public chrétien par une passion qui semble croître avec l'âge ; son infatuation ne se refuse ni l'injure, ni le mensonge, ni les frais, ni le ridicule... Mgr Dupanloup n'a point de doctrine, point de talent et pas même d'habileté. Il a la fureur d'écrire et ne sait pas écrire. Il sait feindre une certaine indignation, qui n'est pas que la colère de sa présomption blessée et toujours impuissante. Il n'est que le petit chef d'un obscur parti, qui ne sait où il va ni où il veut aller. Il se remue et n'avance pas, et fait plus de bruit qu'il ne tient de place. Il s'est mis au soleil pour ne- voir grandir que son ombre. Rien ne restera de lui, ni une page, ni un acte, etc. » Outre qu'il reste du grand évêque d"( Irléans et des actes et des pages et deux excellentes lois, auxquelles il a tant contribué, la loi de la liberté de l'enseignement supérieur en 1875 et la loi de la liberté de l'enseignement secondaire du 15 mars 1850, à laquelle Louis Veuillot s'opposa comme à une indigne concession, cette lettre fait voir que ce grand écrivain avait ses passions, ses misérables rancunes et qu'il ne doit pas être accepté sans contrôle comme peintre du haut clergé de son temps, d'autant plus que Mgr Dupanloup est loin d'être le seul dont il ait dénaturé les intentions et le caractère.

C'est faire honneur à M. Fonsegrive (Yves je Querdec), que de le mettre à côté de Louis Veuillot, dont il est l'admirateur, jusqu'à écrire régulièrement dans son journal, quoiqu'il ne soit plus l'ancien Univers. Donc, M. Fonsegrive nous a donné trois romans, Journal d'un curé de campagne, Journal d'un curé de canton, Journal d'un évêque, fort inoffensifs, assurément, au point vue moral, mais tout pleins d'utopies démocratiques, et américaines. Peindre sous des couleurs odieuses les représentants des vieux partis, parer de toutes les vertus les jeunes républicains et les « prêtres sociaux », est-ce juste et loyal ? Comme si, depuis dix-neuf siècles, l'Eglise n'avait pas su «aller au peuple' et pratiquer cette « démocratie chrétienne »

LE PRÊTHK DANS LA LlTTKMATLHI. DU XIX SIÈCLE 149

qui, d'après Léon XIII lui-môme, ne doit avoir aucun caractère politique et n'est pas autre chose que «la bienfaisance de l'Eglise au peuple»! Comme si, depuis dix-neuf siècles, l'histoire de notre Eglise c'était pas l'histoire même de ses bienfaits à l'égard du peuple et la réalisation de la parole si belle du Christ Jésus : « Mùereor super lurbam : J'ai pitié de la foule » ! Outre que c'est calomnier l'Eglise que de croire que ses ministres ont ignoré l'art de secourir les misères humaines jusqu'à l'arrivée de nos démocrates, plus ou moins chrétiens, on se demande de quel droit un professeur de philosophie de l'Université de l'Etat, comme YvesleQuerdec, — qui ignore à peu près complètement ce que c'est que le ministère pastoral dans les campagnes et les cantons, ce que c'est surtout que l'administration épiscopale.à laquelle aucune Grandeur ne l'a jamais initié, — s'arroge la mission de donner des leçons d'apostolat pratique à nos curés et à nos évêques. Il y là, franchement, une présomption inouïe, à laquelle a répondu le spirituel auteur du Journal d'un archevêque, d'autant plus louable que les idées de M.Yves le Querdec sont suspectes, depuis surtoutqu'il s'est fait le partisan de Mme Marie du Sacré- Cœur et qu'il n'a pas craint d'écrire que nos religieuses, au lieu de faire ânonner des patenôtres à leurs élèves, devraient établir une porte de communication avec le lycée de filles et y conduire leurs pensionnaires. Mgr Turinaz, évêque de Nancy, a dû interdire la lecture de la Ou, mairie, à propos d'un article des plus étranges de M. Fonsegrive sur l'américanisme. Il a dû signaler aussi, dans les Périls de la foi, 1902. les graves erreurs théologiques du même écrivain. Et c'est cet homme, d'une orthodoxie si suspecte, qui prétendrait régenter, endoctriner le clergé paroissial, en lui donnant pour modèles et son curé de campagne et son curé de canton et son évêque, taillés sur je ne sais quel patron imaginaire ! On est invinciblement tenté de dire : Ne, sulor, ultra crepidam.

Ces appréciations vont tout à fait à rencontre de celles de M. l'abbé Franche, le Prêtre dans le roman français, p. 309, où il félicite M. Fonsegrive d'avoir « lu dans la nature double du prêtre et de l'avoir su traduire », par une œuvre « qui dépasse les cadres étroits que lui fixent l'action restreinte de ses personnages ». — Il faut une singulière dose d'optimisme pour voir, dans le « curé de campagne » et le « curé de canton » de M. Fonsegrive, « l'image fidèle

et complète de la vie du prêtre moderne » ; ou plutôt, il y faut les idées démocratiques et sociologiques qui inspirent le directeur de la Quinzaine. Elles sont diamétralement opposées à celles du Bienheureux curé d'Ars, le véritable idéal, celui-là, du curé de campagne, du curé de canton, et qui se gardait bien de traiter Mlle d'Ars et M. desGarets, ses précieux auxiliaires, comme l'abbé Firmin, ou plutôt M. Fonsegrive traite les châtelains qu'il trouve sur ses pas.

Pour comble de malheur, M. Fonsegrive a trouvé un imitateur dans M. Paul Deschamps, l'auteur de Y Abbé Jacques. M. l'abbé Delfour consacrait à ce livre, dans Y ( niversité catholique du 15 janvier 1902, un brillant article comme il sait en faire, mais où il regrette que l'admiration des lecteurs ne doive pas aller unanime o au magnifique portrait du vieux prêtre » (a magnifique » est de trop) et du jeune abbé Jacques Christophe, un démocratisant à la manière d'Yves le Querdec. — D'abord, le« vieux prêtre », l'abbé Nadol, ressemble beaucoup à Jocelyn, dans son amour pour Médor, auquel il dit, avec le héros de Lamartine :

Lève Ion œil mouillé, mets ton cœur près du mien, Et seuls à nous aimer, aimons-nous, pauvre chien I

Il y a tant de vieux prêtres, qui, abandonnés de tout le monde dans leur paroisse impie, aiment, non pas leur chien, mais le Cœur de Jésus, qui les soutient et les aide à boire jusqu'à la lie le calice d'amertume. — Et puis, n'est-il pas étrange que M. Paul Deschamps attribue l'irritabilité ou le désespoir de l'abbé Nadol à la lecture qu'il fait des journaux intransigeants, h réfractaires », comme si ces journaux étaient causH que, dans la paroisse de Serfontaine, a la dépopulation est venue, calculée, voulue, brevetée ». de sorte que a c'es! à peine s'il en reste la moitié ! » Voilà ce qui navre le *< vieux prêtre », et il s'agirait de savoir si les faits sont exacts pour plus de la moitié des diocèses de France, et non pas si les journaux intransigeants sont reçus ou non dans tel ou tel presbytère. En disant la vérité sur le mal immense qui se fait à l'heure actuelle par la presse impie, par les écoles sans Dieu et par un Gouvernement sectaire, ils rendent plus de services que ceux qui ont intérêt à cacher, à voiler les méfaits de la République, de la Révolution « satanique » et de la démocratie anticléricale. — « L'abaissement, dit le vieil

(1) Voir aussi les Études, 1002.

abbé Nadol, la stérilité, la dépopulation, l'alcoolisme, la rupture de

tous les liens sociaux, la haine des classes, voilà l'œuvre de la République. » M. l'abbé Delfour arrête la citation avant la fin, « pour ne pas provoquer des discussions oiseuses ». Il nous permettra de ne point trouver « oiseuse a du tout la question de savoir si, lorsque M. Paul Deschamps, qui, d'après M. l'abbé Delfour lui-même, « a mêlé deux choses bien distinctes, la politique religieuse et l'art », accuse les journaux « réfractaires » d'être cause du pessimisme de l'abbé Nadol, on n'a pas le droit de lui répondre que ce pessimisme vient plutôt a des errements bien connus »,de « la crise terrible » que la France traverse à l'heure actuelle, non pas grâce à une République abstraite et idéale, que M. Delfour « distingue de la Franc-Maçonnerie », mais grâce à la République en chair et en os, qui nous gouverne depuis 25 ans. avec des Présidents, tous francs-maçons, sauf le duc de Magenta, et une moyenne de huit ministres francsmaçons à chaque ministère, comme l'ont établi les Etudes des PP. Jésuites. La licence d'une presse blasphématrice et ordurière, la persécution inaugurée par l'article 7 et les décrets contre les religieux, les lois scolaires de 1882 et de 1886, complétées par les lois scélérates du 1er juillet 1901 et du 7 juillet 1904,1'exemple de l'apostasie officielle donné par nos gouvernants, qui ne parlent de Dieu que pour le blasphémer, ne sont-ils pas « l'œuvre de la République ? » Nier ce fait évident, ce n'est pas le supprimer ( I). — Après cela, que le zèle de l'abbé Jacques s'exerce en organisant une souscription pour l'achat d'une pompe communale et en obtenant du Conseil municipal des réparations pour son presbytère, je ne vois pas bien en quoi la gloire de Dieu, le salut des âmes, « la restauration de toutes choses par le Christ », Tnstaurare omnia in Christo,si chèreà Pie X, pourront y gagner : le curé seul sera mieux logé. D'ailleurs, quiconque voudrait imiter l'abbé Jacques, allant, un soir, plaider lui—

(1) M. Ribot n'a t il pas dit, le 3 avril 1905, à la tribune de la Chambre des Députés : « Quand un Pape comme Léon XIII a passé sur le trône pontiflcal, il est permis de dire que son influence n"a pas été mauvaise, même pour la fondation et !e développement de notre République. Si. au lieu de trouvera Rome un esprit élevé, une compréhension très haute des choses de la politique et une influence modératrice, nous y avions trouvé une hostilité contre la République française, j« vous demande si les œuvres que vous avez accomplies, et qui sont i-icn awrem'nl grâces que la suppression du budget des cultes — la laïcù ition, la neutralisation de l'enseignement — auraient pu se faire sans de graves difficultés. »

même sa cause devant M. le maire et ses conseillers municipaux réunis, « s'exposerait à de cruels mécomptes », comme le dit M. l'abbé Delfour. « Il est permis de penser, ajoute-t-il, que vivre les émotions du curé de Fourmies et du Frère Flamidien, c'est un peu trop pour un seul prêtre », comme l'abbé Jacques, auquel une jeune femme, frappée à mort et qu'il confesse, au milieu de la grève apaisée par lui, révèle un complot contre son honneur. — Enfin, M. Paul Deschamps est aussi indiscret que possible, lorsqu'il pénètre dans le cabinet de travail d'un vieil évèque, se livrant à des monologues intimes sur ses chagrins administratifs, et qu'il discute, au point de vue clérical, les batailles électorales. M. l'abbé Delfour ne veut pas le suivre sur ce terrain ; mais, après tout, n'est-ce pas la seule raison d'être d'un roman utopiste, qui prétend donner des leçons aux vieux curés, au nom de ces « prêtres sociaux », j'allais dire de ces « séminaristes sociaux » — il y en a, paraît-il, — auxquels M. l'abbé Delfour fait trop d'honneur, en supposant que c'est « un nombre considérable de prêtres appartenant à la période qu'on appellera léon-treizièmè ».

M. Paul Deschamps n'accorde qu'une attention secondaire aux catéchismes, visites des malades, aumônes, confessions de l'abbé Jacques : or, pour le prêtre, tout ou presque tout est là. 11 y a un américanisme latent, mais réel, comme celui de M. Fonsegrive, dans cette peinture des vertus adirés du prêtre, auxquelles sont sacrifiées ses vertus passives, comme on les a fort improprement appelées.

C'est assurément un reproche moins grave que nous adressons au livre, d'ailleurs charmant, de Jean de la Brède, Mon oncle et mon curé, qui a fait le bonheur de tant de lectrices. Mais enfin, la situation de cet excellent « curé », n'est-elle pas un peu gênante, en face de cette nièce, si intelligente et si espiègle, qui fouille dans la bibliothèque et questionne impitoyablement son oncle sur François Ier, les femmes, l'amour ? Les curés ne sont pas créés et mis au monde pour élever leurs nièces : il y a des pensionnats, des couvents, des écoles, pour rendre ce service aux demoiselles, déplacées dans un presbytère, comme le dit expressément la discipline ecclésiastique dans sa séculaire sagesse.

Pour aller jusqu'au bout dans nos informations, un mot d'un livre récent, la Profession de foi du vicaire auvergnat, par Pierre Félix. En face de Joseph Cerisier, qui, élevé dans un collège, n'a

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d'autre morale que celle qui consiste à suivre ses instincts et à se livrer à un agiotage effréné, à de vrais brigandages lucratifs, le vicaire auvergnat se dresse, pour montrer qu'on partant des mêmes principes et en suivant une méthode similaire, il aboutit à des conclusions opposées. Il n'a pas toujours été chrétien. Séduit par l'indépendance de la pensée, il avait adopté avec enthousiasme les objections tirées de la science moderne contre la spiritualité de l'Ame et l'existence de Dieu. Il a enseigné la philosophie, et l'étude appi'ofondie de tous ses systèmes lui en a fait comprendre la vanité. Il est revenu à Dieu ; touché de la grâce, il est entré dans le sanctuaire, et maintenant, vicaire dans une paroisse importante, il travaille au salut des âmes.

Sa profession de foi est assez originale. D'abord, comme Cerisier, il admet que l'intérêt seul domine dans l'univers, et que le désintéressement absolu ne peut se trouver qu'en Dieu. Le Cluist lui-même, en tant qu'homme, n'a été que le plus parfait des égoïstes. Mais il y a deux sortes d'égoïsme, l'un qui pousse les hommes versle ciel, en les élevant sur les ailes de l'esprit ; l'autre, qui lourdement, grossièrement, les retient sur la terre, dans les liens de la matière. Le premier engendre le dévouement, l'esprit de sacrifice, est le père de l'héroïsme et des vertus les plus sublimes. Le second dégrade l'homme, lui inspire la haine, et le rend capable de tous les crimes.

Il ne cherche pas à prouver l'existence de Dieu, parce que, dit-il, cela est matériellement impossible. Mais il met ses adversaires dans l'impossibilité de prouver sa non-existence. 11 ruine ainsi la base scientifique de l'athéisme et du matérialisme. Il en est de même de tous les dogmes chrétiens. Aucun n'a été ébranlé parles attaques des savants. Plusieurs même ne sont que l'expression des lois scientifiques, que nous découvrons peu à peu. Ainsi ceux du péché originel, de la Rédemption, de la grâce ; ainsi surtout, les enseignements de l'Évangile. Le christianisme s'appuie sur un acte fondamental de la raison, et non de la foi. C'est la plus admirable des religions, en même temps que la plus parfaite des sciences. Non, il n'est pas vrai que le christianisme soit en opposition avec la science et la raison. Cette profession de foi est très nette et très vigoureuse.— On ne peut contester la sincérité et le zèle de l'auteur. Toutefois, un certain nombre de propositions nous paraissent dé-

passer la mesure et prêter le flanc à la critique. D'abord, l'existence de Dieu se prouve avec évidence par les arguments a posteriori. — Ensuite, l'auteur nous semble faire des concessions trop larges au scepticisme. Ainsi, dit-il, le principe d'identité, les axiomes mathématiques n'ont qu'une valeur relative, et pourraient bien n'être pas vrais,avec un esprit autrement constitué. — Ces réserves faites, l'ouvrage est louable.

Que si, pourtant, des oeuvres animées d'excellentes intentions nous paraissent parfois fautives et regrettables, que dire de celles qui ne sont que perverses et dont nous nous excusons d'avoir à parler à nos lecteurs ?

Hélas! il le faut, ne serait-ce que pour prouver aux Paul Deschamps, aux Fonsegrive et C', que nous sommes bien loin de l'époque où l'on faisait un procès à l'auteur de Madame Bovary et que nous avons parfaitement le droit de rendre responsable de l'irréligion actuelle un Gouvernement qui laisse se répandre à des milliers d'exemplaires des horreurs comme celles que nous avons la pénible obligation d'aborder.

Voyez d'abord quelle idée l'on se fait du prêtre dans le monde universitaire, même féminin.

Un Lycée de jeunes filles, 1901, qui est la suite des Sévriennes, dont le succès fit scandale en 1900 et rendit célèbre l'auteur, Mm^ ou M110 Gabrielle Ré val, nous présente un aumônier, l'abbé Hurtu, dont la principale occupation est de marier les demoiselles professeurs au lycée de Baume-les-Belles (lisez Niort : c'est le nom donné par les clefs) : « Je n'ai jamais vu amorceur pareil ; il veut absolument procurer à autrui ce que sa soutane lui interdit pour lui-même. . . lui interdit est peut-être beaucoup dire : l'abbé est gros et gras, joufflu et ventru, ce qui prouve que la joie chante en lui tous ses Alléluias. » Voilà des insinuations passablement osées sous la plume d'une jeune fille, qui va même bien plus loin sur le chapitre de « l'honnêteté morale » de l'abbé, plus que suspect. En tout cas, lisons la suite de son portrait : « Ce diable d'homme fait tout ce qu'il veut ici : c'est le premier abbé de France, et moi, évêque, je lui donnerais la crosse, la mitre et du Monsignor, pour avoir si joliment créé le type d'aumônier d'un Lycée de jeunes filles. Avec lui, foin d'évangiles, de bibles, d'histoire sainte; puisque tout chemin mène à Rome, il lit et commente, comme gloses religieuses,

Atàla, la Fille de Jioland{ Thaïs, Jeanne d'Arc, les Cantiques de

Verlaine, les Remords de Villon, les Oraisons de Coppée. Ses cours sont des feux de joie qui enchantent les petites et qui, je crois, illuminent l'abbé. »

Ces spirituelles gamineries de Uorthe Passy montrent dans quelle étrangeignoranceducaraetèresaconlotal vivent les sévriennes, les professeurs de Lycées de jeunes filles. Si l'abbé Hurtu avait existé en chair et en os, il faudrait le plaindre profondément, et on doit une égale pitié à la femme ou jeune fille qui décrète, avec une sacriLège désinvolture, que « le premier abbé de France » est un marieur à outrance, un catéchiste qui fait à Jeanne d'Arc l'injure de l'associer à Thaïs et qui remplace, hélas! l'Évangile par Atalà, Verlaine ou Villon, en s'adressant à des jeunes filles, à des enfants !

Voulez- vous savoir maintenant comment les prêtres, les congréganistes, les jésuites ou autres, forment les futurs séminaristes ou même les hommes du monde? Ecoutez M. Georges Pellissier, dans la Bévue des Hernies : « La moitié des jeunes Français, ou peu s'en faut, reçoivent dans les Instituts congréganistes une éducation qui les prépare à la servitude intellectuelle et morale. Toute critique, toute initiative, toute velléité de réflexion en sont jalousement exclues. . . La philosophie s'enseigne avec des cartes peintes. Trois couleurs : les idéalistes sont rouges, les sceptiques sont verts, les matérialistes sont noirs. » Même méthode pour l'histoire, réduite à des noms, à des dates ; pour la littérature, où c'est une question de savoir si on peut lire Molière sans péché mortel.

Vous vous étonnerez à bon droit que M. Georges Pellissier, anticlérical et sentant le fagot, soit si bien au fait de l'éducation cléricale des « bons Pères ». Voici : pour se renseigner, il a étudié V Empreinte de M. Estaunié, et le Scorpion de M. Marcel Prévost: grâce à ces deux romanciers, plus « parpaillots » que lui, il est de taille à nous en remontrer à tous. II lui manque, pourtant, les informations si sûres, « les tranches de vie », qu'on trouve dans Pécheurs d'hommes, de M. Albert Juhelle. — L'Empreinte nous montre les Pères Jésuites de Saint-Louis de Gonzague captant, par d'insidieuses manœuvres, Léonard Clan, l'élève le plus distingué de leur collège. Ils amusent son esprit, endorment sa conscience, dépravent chez lui le sentiment moral — foi de M. Estaunié et de

M. Georges Pellissier i — matérialisent le sentiment religieux, exaltent enfin l'orgueil d'une prédestination, qui, dès maintenant, met à part cet élu du ciel. Puis, une fois le moment venu, quand le jeune homme confie au directeur ses incertitudes, ses velléités, le trouble de son âme, en face d'un engagement irrévocable, le Père Propiac, tout de suite, sans un mot, sans une demande, met la vocation hors de cause. Aussitôt tous les liens des affections humaines se brisent pour Léonard,... jusqu'à ce que son orgueil et sa générosité native finissent par se révolter contre ses maîtres : alors, rejetant avec mépris, avec haine, les Exercices de saint Ignace, il écrit au P. Propiac une lettre toute tremblante encore de sa colère mal contenue. « Le voilà libre. Mais il ne trouve plus dans le siècle à quoi se prendre. Toute initiative, toute responsabilité l'épouvantent. Il se sent anormal, déformé ; il ne s'adapte plus. Et, après diverses tentatives, qui lui montrent son incapacité à devenir un homme tel que les autres, il décide enfin d'entrer dans la Compagnie, dont il a reçu l'indélébile empreinte. » Et dire que cette Compagnie de Jésus, qui se recrute ainsi avec des êtres « anormaux et déformés », empêchait et empêche encore de dormir francs-maçons, sénateurs, députés ministres, jusqu'aux 2 ou 3.000 intellectuels du Congrès de la Libre-Pensée à Rome, 20-23 septembre 1904! — Le Scorpion de M. Marcel Prévost est encore plus suggestif que l'Empreinte. Pierre Auradou, dans un élan de cœur, avoue ses misères et ses troubles au P. Jayme : celui-ci « répond par d'enveloppantes caresses ; il captive cet enfant timide et tendre; il lui suggère insidieusement une vocation factice ». Factice, en effet ; car, si après bien des nuits d'ardents transports (1), il voudrait, en regardant Jeanne dormir, la prendre avec le matelas, la lancer par la fenêtre et purifier ensuite la chambre, en y brûlant de l'encens, il en vient à tressaillir, après avoir craché son dégoût, et « son mysticisme exaspère sa fièvre sensuelle... «Jetons un voile sur le reste, et tenons-nous pour admirablement a documentés » sur ces « hommes noirs »,qui tenaient en échec l'Université de France et élevaient « la moitié des jeunes gens Français, ou peu s'en faut » 1 — Faut il-, après cela, ouvrir l'infecte et putride cacographie qu'est Pêcheurs d'hommes, avec, en sous-titre, Un collège de Jésuites? Oui, malgré mes répugnances.

(1) M. Jules Lemaitre l'appelle 4 l'erotique chrétien ».

LF PRÊTRE DANS LA LITTÉRATURE DU \i\ sinu l'7

• Un professeur de philosophie, l'abbé Frossard, à n la boucha en c... de poule», pardon pour cette horreur ! un surveillant général, l'abbé Lavaur, « au nez en bec de vautour, au tic perpétuel des os

maxillaires, . . au front bas et fuyant, à l'expression de cruauté froide et de rancune opiniâtre » ; la politique jésuitique, pour laquelle la fin justifie les moyens; la mouchardise sur toute la ligne ; la i évolte dans ce qu'elle a de plus anarchiste ; la sodomie entre élèves, entre professeur et élève; les mauvais lieux avec leurs vils plaisirs achetés , un Jésuite prenant la mère d'un élève pour une fille de joie ; cette mère, une comtesse, s'il vous plaît, s'abandonnant à un condisciple de son fils ; celui-ci se rencontrant avec son père chez la même catin et témoin d'une attaque d'apoplexie foudroyante, qui lue ce comte immonde, dont les Jésuites font quand même l'oraison funèbre : voilà quelques-unes des abominations de lècheun d'hommes, qui sont écrits uniquement pour baver sur l'éducation congréganiste et aboutir à cette phrase : « Penser cependant que c'est à des hommes qui ignorent la vie que des parents bornés confient la charge d'initier leurs enfants à la vie ! » Si l'éducation universitaire, glorifiée dans le livre par un jeune potache, que les Pères ont mis à la porte et dont la conduite est scandaleuse, n'a que des avocats comme M. Albert Juhelle, il faut la plaindre profondément : une cause se déshonore en acceptant de tels patronages.

Signalons aussi ce pamphlet spirituel et méchant, Idéal et Réalité, qui calomnie atrocement les Jésuitts, non plus comme éducateurs, mais comme prêtres et religieux.

M. Georges Pellissier, lui, qui n'a point parlé de Pêcheurs d'hommes (et c'est vraiment dommage), étend à tous nos Petits Séminaiies, à tous nos Grands Séminaires, ses observations — combien profondes, on l'a vu! — sur cette éducation, ce a pétrissage de l'àme », qui « stupéfie l'intelligence et asservit la volonté ».

La vocation du prêtre d'après les romans du jour.

Malgré cet « asservissement »,il est difficileà beaucoup de nos élèves des Collèges libres et des Petits Séminaires, d'avoir tout l'attrait nécessaire pour la soutane, si décriée, et la vocation sacerdotale, de plus en plus exposée aux assauts de nos adversaires. — Eh bien !

LE PRÊTRE DANS L\ LITTÉRATURE DU XIXe SIÈCLE

voici la Uwc de Paul Adam, qui apprend aux lecteurs du Journal qu'une mère de famille, une veuve, persuade à son fils Orner que la jeune fille qu'il aime et dont il se croit aimé, Elvire, ne l'aime pas du tout, qu'il a vécu d'illusions et qu'il lui vaut mieux « la vie pacifique du prêtre, le plaisir de la pureté morale, les ivresses de l'extase mystique. Même elle fait miroiter les splendeurs des ambith ns épiscopales... Des expressions familières à l'abbé de Praxi-Blassans sont répétées par ses lèvres ardentes... Bossuet n'a-t-il pas laissé autant que Mirabeau un nom révéré dans les mémoires des hommes? Richelieu n'a-t-il pas régi le monde autant que Robespierre? » Et suggestionné par de tels arguments, Orner Héricourt voit s'écrouler ses rêves de vie heureuse avec Elvire. Mais bientôt il veut quitter l'Eglise pour le siècle, et il s'étonne qu'Edouard, un de ses amis d'enfance, « le compagnon des premières débauches, l'ancien amoureux passionné de Denise Héricourt, soit devenu, en si peu de temps, ce terrible soldat de l'Eglise. Trois ans de séminaire ont-ils à ce point transformé l'âme du sentimental adolescent, qui récitait les vers de M. de Lamartine avec emphase dans la cour du collège? » C'est qu'après ces premiers dix-huit mois d'études, " un évêque en visite d'inspection (?) l'a pris à part et l'a éclairé de façon inattendue sur le sens des mystères, non sans exiger un serment de taciturnité... On n'a consenti cette faveur de divulgation qu'à cinq diacres, élus entre les plus nobles d'esprits sur 300. » Notez que, malgré ce serment de secret absolu, que ne viole pas Edouard, M. Paul Adam est très au courant « des vérités éblouissantes », lisez des trompe-l'œil impies, qui se cachent derrière le tabernacle et l'ostensoir.

D'autre part, ['Echo de l'mis. du 16 août 1900, a surpris un « fragment du journal d'un séminariste ». parlant de ses « tristes vacances » : il y raconte comment sa vocation est née par force. « Mon père travaille depuis 35 ans, sans mettre un sou de côté. La terre ne rend plus. Son fermage est en retard et sa famille s'accroît. Nous sommes sept enfants ! » La dame, propriétaire de la ferme et créancière des fermiers, s'est chargée de l'éducation cléricale du jeune homme. Son père lui a dit : « Ta mère et moi nous sommes las de trimer. Dépêche-toi d'être curé' et de nous faire une petite place en ton presbytère. La vieille soignera le ménage et moi le jardin. » Et le jeune homme est parti pour le Grand Séminaire, afin de ne pas briser tant de cœurs remplis d'espoir, et il demande à Dieu « la

LK pmiVit.k DANS LA LITTÉHATI RI DU M\ BlfeCLI lîîO

paix et la ferveur îles vraies vocations ». C'est un souci qui l'honni e et qu'ont rarement les séminaristes, au dire de nos adversaires1. — Lisez plutôt le livre ignobledeM. Octave Mirbeau, /' [bbê. Iules, bien digne du Joui uni d'une femme de chambre. Le satyre ensoutané qu'on nous y représente et dont on ne saurait, sans manquer de respect aux lecteurs, raconter l'immonde lubricité et la mort d'apostat, dit dans son testament : « Je n'ai jamais cru à la sincérité de la vocation des prêtres campagnards (qu'en sait-il?) et j'ai toujours pensé qu'ils étaient prêtres, parce qu'ils étaient pauvres. Le métier de prêtre attire surtout les paresseux, qui rêvent une vie de jouissances grossières, sans labeurs, sans sacrifices, les vaniteux et les mauvais fils, que dégoûte la blouse et qui renient leurs pères aux dos courbés, aux doigts calleux; pour eux. le sacerdoce, c'est le confortable bourgeois du presbytère M), la table servie, l'orgueil d'être salué très bas par les passants. Si la plupart de ces tristes êtres, paysans révoltés et envieux, étaient nés riches, ils n'auraient pas songé une seule minute à entrer dans les ordres, et si la fortune leur arrivait tout d'un coup, presque tous s'empresseraient d'en sortir... Au premier prêtre du diocèse qui se défroquera, à partir du jour de ma mort, je lègue en toute propriété mes biens meubles et immeubles. » Des conclusions si haineuses se condamnent d'ellesmêmes. Aussi ne voulons-nous en relever qu'une seule affirmation : ce ne sont pas « les fils de paysans », timides, résignés à leur humble condition, respectueux des situations acquises, qui sont généralement « révoltés et envieux » : ce sont presque uniquement les" fils d'ouvriers, et on les reconnaît, dans le sacerdoce même, à leurstendances franchement démocratiques. — Quoi qu'en dise le pornographe Octave Mirbeau, il y a des prêtres appartenant à des familles nobles, aisées du moins ou bourgeoises, et ne voilà-t-il pas que l'un d'eux s'est avisé de faire à M. Michel Provins, du Journal (2) — le choix est au moins étrange — Une confession extra-sacramentelle, d'où il ressort qu'élevé jadis avec la vieille marquise de Chalande, il l'aimait profondément, sans avoir osé le lui dire, à cause de sa modeste fortune : lorsqu'il l'eut entendue accepter la main du marquis de Chalande, ce coup de foudre, « cet effondrement d'un

(I) Rn effet, 900 francs par an, qui vont être réduits à 400 et bientôt supprimés, permettent bien ce « confortable bourgeois » ! (2; 27 novembre 1899.

rêve fou » lui fit fuir le pa)rs, pour entrer au séminaire et partir en Afrique... Voilà ce qui fut d'abord l'histoire de sa vocation. » La marquise est désolée qu'il n'ait pas parlé jadis : elle eût été ravie de lui donner son cœur. Mais « il a fait des hommes, ce qui vaut mieux que faire des enfants ! » Et là-dessus, M. Michel Provins croit avoir a documenté » ses lecteurs sur les vocations ecclésiastiques, nées d'une passion déçue.

M. Emile Pouvillon, lui, l'auteur de Bernadette de Lourdes, a senti tout à coup naître en son cœur je ne sais quelle envie de recueillir la succession et les tristes lauriers de Ferdinand Fabre, et il a écrit le Vœu d'être chaste, « livre, sinon de foi, du moins de bonne foi », ose dire M. Gaston Deschamps dans le Temps, du 19 août 1900. Il faut les plaindre, l'auteur et le critique, de leur inconsciente impiété. L'abbé Kezongle, le curé de Bazerque,ne songe qu'aux fins dîners que lui donne Mme Mériel,et laisse le jeune abbé, dont il a la charge pendant les vacances, filer le parfait amour avec Glaire Mériel et lui donner des rendez-vous à l'église, s'il vous plaît. Un curé du voisinage ne craint pas d'étaler, devant le séminariste, le scandale de ses amours adultères avec la femme d'un braconnier complaisant... Et ce sont de telles infamies qu'on a l'audace de nous présenter comme prises sur le fait : Voici, d'ailleurs, le fond même du roman. Gilbert Xohèdes, orphelin de père et de mère, a pris pension, pour la durée des vacances, chez le curé de Bazerque. Celui-ci doit rédiger, à cette occasion, un rapport sur la conduite du jeune séminariste. La vocation de Gilbert n'est pas encore affermie. C'est sa mère, une douce femme, — morte, hélas ! depuis longtemps, — qui lui avait révélé pour la première fois les saveurs exquises de la piété. Mais cette aube de sa première enfance avait été bien courte. Après avoir été guidé par une main si tendre vers le refuge du confessionnal et vers les candeurs de la Table sainte, il avait connu d'autres initiations, d'abord, « le collège, la puberté triste entre les murs maussades, les fronts lourds de lectures mauvaises, les esprits en révolte et, les jours de congé, la ruée ensemble vers le plaisir, vers la débauche ».

Gilbert, quelques mois avant de passer son bachot, avait perdu son père. Au retour de l'enterrement, comme il feuilletait certains papiers de famille, il découvrit la triste preuve d'un adultère commis

LE PftETRE l»ANS LA LITTÉRATURE DU XIX" SfF.CLi: Kil

sans vergogne par le défunt. C'est ainsi que son âme acheva de se dévelouter.

Etudiant à Toulouse, il fil la noce. » Gilberl avait vécu comme les camarades ; comme eux, avec eux, il avait été l'habitué des bastringues, le client des débits d'amour. Et cette folie avait duré un an. . . » Il fut même ramassé par la police dans une bagarre de bal public, pôle-mèle ave1;, des filous et avec des ivrognes. C'est en sortant de cette fange qu'il fut touché de la grâce d'en haut. Un jour, dans la cathédrale de Saint-Sernin, il assistait à une messe dite en mémoire de sa mère. « A mesure que se succédaient à l'autel les phases du grand mystère, voilà que l'enfant, oublieux de son àme, avait senti tressaillir, ressuscites par l'intercession de la morte, son rêve ancien de vie chrétienne, sa soif de purification, de paix en Dieu, tout ce qui sommeillait en lui de l'hérédité maternelle. . . »

Hélas ! il y avait beaux jours que cette a hérédité maternelle » était, non pas endormie, mais morte dans les fanges dj Toulouse, et il faut une étrange ignorance des mœurs de nos Grands Séminaire, pour supposer qu'on y recueille des épaves comme Gilbert. Qu'il fasse la cour à Claire Mériel, son amie d'enfance, à la bonne heure ! C'est l'hérédité paternelle. Que claire Mériel le préfère à Adrien de Favaron, fils unique de gens riches, mais un peu décati, on le comprend sans peine. Mais que le jeune minoré, dégoûté de la vie du curé de campagne, scandaleuse ou toute terre à terre, résiste aux sollicitations pressantes de Claire, qui, dans un joli caprice d'un jour, veut se faire enlever par lui, et qu'il se décide à entrer dans un couvent religieux : c'est ce qui paraîtra tout aussi invraisemblable que dangereux pour le couvent, qui ouvrirait ses portes à une pareille recrue. — M. Gaston Deschamps connaît, encore mieux que M. Emile Pouvillon, nos chers séminaristes, qui ont été faire leurs confidences — on n'en peut douter un instant — au collaborateur du Temps, huguenot, panamiste, maçonnique et dreyfusard. « Il s'en faut, dit-il, que les vacances soient pour tous les séminaristes une période d'agrément et de véritable récréation. Beaucoup de ces jeunes gens, lorsqu'ils se sont accoutumés à l'internat du séminaire, se sentent incapables de reprendre goût aux lourdes soupes et aux propos, souvent trop salés, qu'ils retrouvent au logis paternel. Une forte part, pour ne pas dire la majorité, du clergé provincial se recrute dans les petites métairies, sous le

chaume, au fond des hameaux. Un enf \nt plaît, par son air tranquille, au curé de sa paroisse ou aux frères ignorantins qui lui ont appris l'alphabet. On en fait d'abord un enfant de chœur. Vêtu d'un surplis blanc et d'une soutanelle écarlate, le petit sauvageon s'apprivoise aux choses et aux gens d'Eglise. On berce au son des cloches ses premiers rêves et les sentiments indécis de son cœur enfantin. Son cerveau, frais et malléable, s'enivre d'un légère griserie dans les fumées d'aromates, que répand autour de l'autel le balancement des encensoirs d'argent. Les enluminures du Chemin de la Croix, échelonnées de pilier en pilier, fixent dans son esprit les images terrifiantes et douces de la Pas.sion et de la Rédemption. La succession monotone des messes, des vêpres et des complies, encadre sa vie et règle ses moindres démarches. Il grandit dans le voisinage du mystère. Sa voix aiguë chante allègrement les psaumes et les antiennes. La sonnette grêle, qu'il agite après l'Offertoire, au moment de l'élévation de l'hostie, courbe vers la terre, comme un souffle de tempête, tous les fronts prosternés. La récitation quotidienne du Credo enracine la foi dans son âme. Les formules de Y Alléluia et de YHosannah exaltent le jeune lévite jusqu'à un état d'enthousiasme exceptionnel. Il se familiarise avec les symboles délicieux de l'Évangile. L'Agneau de Dieu, qui efface les péchés du monde, est devenu le compagnon de l'enfant de chœur, presque son ami. Le futur prêtre s'attache, par un lien de sympathie mystique, aux accessoires précieux du culte, au ciboire, au calice, à la pale, à la patène. D'autre part, les occupations rustiques, la rude exis lence des laboureurs, peut-être même les moqueries des camarades, établissent de plus en plus une cloison étanche entre les profanes et la sacristie, où se recueille l'enfant prédestiné, que l'on prépare de loin au saint mystère. On profite d'une tournée de confirmation pour présenter à Monseigneur le petit verseur de burettes, dont les desservants du canton admirent la touchante piété. Préalablement, M. le curé a fait décliner rosa, la rose, à son jeune protégé, déjà açonné aux désinences latines par les répons et par les versets. Les mains épiscopales caressent paternellement la tête rose du néophyte. C'est, pour ainsi dire, le signe avant-coureur de la tonsure. Les parents, en général, ne se font pas beaucoup prier pour donner un de leurs enfants au séminaire. Une bouche de moins à nourrir, c'est un bénéfice net dans le maigre budget d'une famille

campagnarde. Et puis, les curés ont encore de l'influence, Qui sait?. . . Bref, on ne refuse pas, cl voilà un prêtre de plus. >> C'est, plutôt une injustice de plus commise contre le recrutement

du cierge séculier.

Demandez donc a M. Esquirol, l'auteur d'.l Mi-Côle, s'il est si commode que cela de subir le Grand Séminaire et le sacerdoce, sans vocation réelle. M. Esquirol est un lyonnais, qui parle en fort lions termes de la vie a Lyon, de Bellecour, du palais Saint-Pierre et de Fourvière. II me pria donc, en 1898, d'écrire pour le Moniteur bibliographique une appréciation d'-l Mi-Côte. On me permettra de la reproduire dans sa vivacité primesautière : « La dédicace du livre à M. Huysmans, — l'auteur si surfait de Là Bas, à' En Boule, de lu Cathédrale, — n'est pas pour plaire à quelqu'un qui ne lui pardonne pas ses néologismes,amphigoriques et décadents. A choisir un modèle, M. Esquirol, qui est jeune, qui a du talent, aurait dû prendre un écrivain d'un sens moral plus élevé et d'un goût plus sûr. Il n'imite guère que les défauts de M. Huysmans, dont les qualités même sont très contestables.

« Mais venons-en au livre lui-même. A Mi-Côte est l'histoire d'une vocation manquée, ou plutôt d'une fausse vocation. Georges Desmares, le héros du roman, rentre à Lyon après son service et, sous l'influence de ses goûts esthétiques, se croit appelé au sacerdoce. Il entre au séminaire d'Issy. Là, il a tôt fait de reconnaître qu'il s'est trompé de voie, et après quelques mois passés au séminaire, qui lui est tout de suite apparu comme la plus ennuyeuse des prisons, il revient dans le monde, et désormais il restera à mi-côte, ni trop haut, ce n'est pas sa vocation, ni trop bas, ses bons instincts de chrétien ne lui permettent pas d'y descendre. Là, il vieillira heureux, célibataire, bien entendu ; car il ne semble avoir de vocation pour aucune sorte de dévouement. If fera de la musique, rêvera aux étoiles, et goûtera toutes les beautés esthétiques de cette religion qui a bâti de si belles églises et s'exprime dans de si beaux chants. Quant à faire de l'apostolat laïque, il laisse ce soin à ce toqué de Fayrax ; sa devise est : « Rester à mi côte, allier dans une artistique et savoureuse hybridation les avantages de la vie humaine à ceux de la vie claustrale. »

« Si Georges Desmares, c'est l'auteur lui-même, comme tout semble l'indiquer, il faut le féliciter, moins de son amour pour une reli-

gion commode et facile à pratiquer, à condition d'avoir des rentes, que de l'art avec lequel il a brossé la partie descriptive de son livre ; elle contient des pages brillantes et chaudes, parfois même d'une poésie charmante.

« Mais quelle caricature que celle de la vie du séminariste d'Issy, que M. Esquirol nous esquisse ! Il se plaint de la philosophie et de saint Thomas d'Aquin, qui l'ont horripilé. Hélas ! on ne le sent que trop, et il n'était pas besoin de le dire en termes si expressifs, qui ne prouvent que contre celui qui les emploie.

« Pourquoi nous parler d' Offertoires mucilagino-dégueulatif s et de sorties canailles, et de musique gluante et paresseuse? Pourquoi émailler un livre, même lorsqu'il peint des condisciples et des directeurs, d'expressions vulgaires, qu'on ne pardonne pas à un homme bien élevé : Zut alors ! Mince ! etc. ?

Un jeune homme qui va entrer au séminaire ne dit point qu'il n'a pas envie de se coller immédiatement en soutane; il ne pense pas à la dégaine qu'il aura dans cette nouvelle tenue. Un séminariste qui quitte le séminaire ne dit pas qu'il a posé à son bonhomme de d recteur le moxa du départ (?).Un séminariste nouveau venu ne se permet pas d'appeler ses confrères des curatons, et il ne traite pas son supérieur de baderne solennelle ou de raseur majestueux. Les séminaristes peuvent n'être pas des Adonis ; mais ce n'est pas une raison pour les appeler silhouettes de fœtus en bocal.

« Il y a bien d'autres incongruités dans ce volume ; le galimatias et le pathos n'y manquent pas non plus. Je n'en veux citer qu'un exemple :

« Le thème du choral reparaissait, transsudait, harmonieusement mêlé à l'idée principale de la fugue, qui finissait par s'exacerber en staccates d'octaves assénées à toute volée,s'achevantdans un jet d'accords presque durs, à tangences de notes dissonantes, mais respirant la saine alacrité du classique, la cinglée fortifiante d'une bise de Noël. »

o Qu'est-ce que ce « thème » qui « transsudait » ? Qu'est-ce que cette « fugue » qui « s'exacerbait en staccates (?) d'octaves assénées à toute volée ? » Q'est-ce que ces a tangences de notes dissonantes » et cette « saine alacrité du classique » ?

« Que M. Esquirol secoue le joug de ces originalités de fort mau-

vais goût, s'il veut, avec sa verve, sa poésie et son talent, ne pas rester // mi-côte, comme son héros. »

M. Buysmaos, rendant compte dans l'Echo de Paris du 24 août

1898, du livre que lui avait dédié son disciple, en aggravait encore le mauvais esprit, puisqu'il disait crûment : « Il /'Desmares) se tord devant la cuistrerie sénile de ces jeunes gens, se moque de lui-même, alors qu'il avoue ses maladresses et ses gaffes, son peu d'endurance, l'hiver, à se lever de bonne heure et à supporter le froid ; mais où sa verve s'essore, c'est surtout lorsqu'il écoute des lectures obligatoires, dont l'extravagante puérilité dépasse, en etïet, toute mesure. Il manque détenue, le doux Desmares, lorsqu'il doit s'ingérer les fameux « Examens particuliers » de M. Tronson ; mais aussi, comment ne pas trépider devant ces geysers de gaieté? Il s'en échappe, dès qu'on y touche, de tels jets de niaiserie ! Et pourtant, il y a mieux, un livre moderne celui-là, le Manuel de la politesse et des convenances ecclésiastiques, de M. Branchereau, supérieur du Grand Séminaire d'Orléans ; non, jamais, de mémoire d'homme, l'on n'a vu quelque chose de plus solennel et de plus sot.

« M. Esquirol, en bon pince-sans-rire, nous en sert gravement quelques tranches ; j'y ajouterai, pour ma part, un extrait du Guide du jeune prêtre, d'un autre sulpicien, l'abbé Réaume, que ledit Branchereau cite avec admiration dans son livre.

« Oyez-moi cela :

Il s'agit d'apprendre à un prêtre à se moucher.

« Il faut sortir le mouchoir entièrement de sa poche, le développer et le prendre autant que possible par le milieu. Lorsqu'on a fini de se moucher, les coins du mouchoir se rabattent d'un revers de main ; puis on le roule proprement et on le rentre dans sa poche. Il devrait être inutile de dire qu'avant de replier le mouchoir, on n'y regarde pas ; rien n'est plus dégoûtant. »

Et plus loin :

a Je loue beaucoup les personnes qui s'observent sur tous ces points et exécutent ces pénibles fonctions de la nature avec autant d'adresse que de délicate simplicité. »

« Et cela se lit encore, a l'heure présente, pendant le petit déjeuner du matin, dans tous les sëm'naires de Saint-Sulpice !

« Je ne décèle pas ces ridicules, pour dénigrer cette Compagnie

166 LE PHÊTRE DANS LA LITTÉRATURE DU XIXe SIÈCLE

ou justifier les attaques qu'elle subit. La plupart sont injustes ; les prêtres de Saint-Sulpice sont gens et savants et pieux ; j'ajouterai que cet Institut possède d'excellents professeurs et que cette médiocrité voulue, dont parle Renan, n'est pas ; car, en fin de compte, les grands travaux d'exégèse, les commentaires des psaumes, le dictionnaire de la Bible, tout ce qui vaut dans la science ecclésiastique contemporaine lui est dû. Des hommes comme M. Vigouroux sutliraient à assurer, d'ailleurs, la gloire de Saint-Sulpice ; mais il n'en est pas moins vrai qu'en dépit des efforts tentés par le supérieur, M. Captier, pour rajeunir un peu les idées de cette école, il y a, dans ces maisons, une routine, une force d'inertie, une peur de tout, une manie d'éducation enfantine et surannée, qu'il serait, à tout prix, nécessaire de rompre. Il faudrait ouvrir des fenêtres, lever les persiennes, aérer ces classes ; car ce qu'elles puent le renfermé! »

Avant de chercher à guérir les autres, M. Huysmans ferait bien de songer à lui-même. Toujours l'histoire de la poutre et de la paille ! En effet, dans En Houle, M. l'abbé Gévresin, directeur de Durtal- Huysmans, résume ainsi sa morale épicurienne : <■ L'essentiel, c'est de n'aimer que corporellement la femme. »

Assurément, depuis que l'auteur s'est mis « en roule >, pour revenir de « là bug » vers la lumière et la vérité, il a singulièrement changé de sentiments, et quelques-uns saluent dans l'écrivain de la Cathédrale et de YOblal un converti comme Paul Bourget, Brunetière et François Coppée. Mais M. René Doumic, dans une des études pénétrantes de son beau livre, Les Jeunes, a si bien caractérisé a les Décadents du Christianisme en général et M. Huysmans en particulier, qu'on aurait mauvaise grâce à recommencer après lui un travail désormais achevé, a Un vent de conversion, dit-il, passe sur la littérature ; de grandes grâces ont été accordées aux écrivains en ces derniers temps. Ceux-là de préférence ont été touchés qu'on s'attendait le moins à voir rentrer dans le giron de l'Eglise. Car l'Esprit soutfle où il veut. Le théâtre d'abord a été sanctifié. On a vu paraître sur les planches tant d'abbés, tant de nonnes et de dévots personnage?, on y a entendu sonner tant de cloches, ouï réciter tant d'oraisons, qu'en vérité les vieux anathèmes n'auraient plus aucune espèce de sens. . . Le roman ne devait pas être en reste. » Et l'ironie mordante de notre excellent critique

LK l'UKTKK DANS LA UTTÉHATUHE DU MX SIÈCLE i<>7

montre qu'après avoir fait entrer dans le roman histoire, érudition, philosophie, économie politique, on a voulu y introduire l'hagiographie, « le drame ('mouvant du pécheur luttant contre l'esprit du mal ». C'est la tâche que s'est imposée l'auteur d'.l rebours et de En route.

■ Les deux héros de ces deux romans, Des Esseintes et Durtal, ne sont tous deux qu'un même homme, M. Huysmans, « dont la fantaisie, toujours pareille s'applique à des objets différents. C'est le propre de ceux dont les nerfs sont malades qu'ils se lassent vite et que leur humeur est mobile. Des Esseintes s'est rendu compte qu'incruster de pierreries la carapace d'une tortue cela est d'une médiocre invention en somme, et un jour est venu où le style de Commodien de Gaza lui a semblé sans attraits. La necrète sympathie qui l'unit aux excentriques de tous les temps lui fait choisir pour héros dans l'histoire Gilles de Rais, dont il entreprend une biographie. Il fréquente en même temps les modernes représentants du diabolisme ; il assiste à la messe noire. Mais les héritiers des Raymond Lulle, des Nicolas Flammel et des CagILstro, sont par trop dégénérés, et leurs tristes parodies ne lui procurent que de courtes satisfactions. Du moins, cette excursion dans le surnaturel ne lui aura pas été inutile. Comme il le remarque justement, « dans l'au-delà tout se touche ». De Nicolas Flammel il passe à Ruysbrœck par une transition presque insensible. Au sortir de la biographie de Gilles de Rais, il entreprend celle de la bienheureuse Lidwinne, dans des sentiments presque identiques et poussé par une curiosité du même genre. Il trouve dans le christianisme un côté de thaumaturgie qui l'enchante. Dominique de Marie-Jésus, la bienheureuse Gorardesca de Pise, saint Joseph de Cupertin, d'autres encore ont obtenu le privilège de l'envolée du corps dans les airs. Sainte Catherine de Sienne, Angèle de Foligno, pendant des années, se sont nourries exclusivement des saintes espèces. Cela est à rebours des lois de la nature. Il n'en faut pas davantage pour séduire cet esprit biscornu. On sait, d'ailleurs, que les saints épandent de puissants parfums. « Quand saint François de Paule et Venturini de Bergame offrent le sacrifice, ils embaument ; saint Joseph de Cupertin secrète de telles fragrances qu'on peut le suivre à la piste.... Le pus de saint Jean de la Croix et du bienheureux Didée fleurait les essences candides et décidées des lis. » Les sensations de l'odorat ont toujours

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eu sur Des Esseintes une action puissante. Aussi bien ce sont toutes les tendances de sa nature qui devaient le guider vers les bizarreries d'un christianisme outrancier.

« Nous sommes maintenant amplement renseignés sur la crise d'âme que vient de traverser le héros de M. Huysmans! Est-il besoin de remarquer que le christianisme n'est pour rien dans l'affaire ?

« Comme M. Zola prend soin de visiter les lieux qu'il veut décrire et de se renseigner dans les manuels qui font autorité, M. Huysmans, « qui déambulait de Saint-Sulpice à Saint-Séverin et des offices mondains de la Madeleine à ceux des chapelles privées, M. Huysmans, qui assistait aux vôtures ety pleurait comme Racine, M. Huysmans se documentait, .. étudiait le monde clérical, faisait la différence du clergé régulier d'avec le séculier, comparait les sanctuaires et les maîtrises, dépouillait les ouvrages spéciaux. De cette laborieuse enquête est sorti son nouveau roman : En route. »

Ce livre « s'adresse aux personnes qui, lassées de la vie du siècle, s'en voudraient aller à l'ombre des murailles pieuses faire une cure d'âme et goûter la paix du cloître.

« Il leur prépare les voies, il leur indique le chemin, il lève les premières répugnances. Les matérialistes, les positivistes et les voltairiens y sont en maints endroits traités comme ils le méritent. On réfute en passant certaines de leurs objections, qui sont des plus redoutables étant des plus saugrenues. Ils feignent de considérer le mysticisme comme une des formes de l'hystérie; mais justement un des signes distinctifs des mystiques est l'équilibre absolu, l'entier bon sens. De même, c'est par erreur ou par malice qu'ils prétendent que les mystiques ont le crâne en pointe ; M Huysmans déclare, après expérience, que plusieurs l'ont aplati. Ailleurs, il invoque à l'appui des vérités de la foi telles preuves dont on ne s'était pas encore avisé ; et, par exemple, il prouve la présence réelle par le spiritisme. C'est ainsi que M. Valabrègue découvrait dans la bicyclette un argument en faveur de l'Église. Il n'est que d'avoir l'esprit tourné vers une savante interprétation du dogme.

a Le grand service que rend M. Huysmans à ses lecteurs, c'est de mettre à leur portée des auteurs généralement peu connus du public fr.vole. II a recensé les principes et les théories de la mystique; saint Denys l'Aréopagite, saint Bonaventure, Hugues et Ri-

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cbard de Saint-Victor, saint Thomas d'Aquin, sainl Bernard, Angèle de Foligno, les dmx Eckart, Taùler, Suso, Denys le Chartreux, sainte Hildegarde, sainte Catherine de Gènes sainte Catherine de

Sienne, sainte Madeleine de Pazzi, sainte Thérèse, sainte Gertrude et sainte Mechtilde. J'en passe II a étudié surtout Ruysbrœck l'Admirable, qu'a traduit Ilello et que Mœterlinck a obscurci. Voilà des ouvrages qu'on demande peu chez Flammarion et dont les cabinets de lecture sont mal approvisionnés. M. Huysmans se les est assimilés. Grâce à lui, la pensée des cénobites et des voyants s'en va, émigrée des cloîtres et des in-folio, habiter nos âmes indignes de journalistes, de gens de club et de gens de salon.

« Ce qui nous détourne ordinairement de lire les livres de piété, c'en est d'abord le style. Vies de saints, essais d'histoire, traités de dogme, ils sont tous écrits d'un même style uniforme et douceâtre, dont la fadeur nous dégoûte. Il y traîne une écœurante odeur de sacristie ; rien n'y arrive des parfums du siècle. Cela est sans couleur et sans relief ; point d'imprévu, nulle gaieté. Avec M. Huysmans, on n'a pas cet inconvénient à redouter; son livre tranche violemment par le ton sur la littérature habituelle des librairies de la rue Saint-Sulpice. Il y est parlé couramment du « chlore des prières », du « sublimé des sacrements », du « tournebroche des chapelets », du « bouillon de veau pieux », d s homélies de « la graisse et de la vaseline », de l'éloquence sacrée, et du clergé séculier qui est « la lavasse des séminaires ». La musique qu'on fait dans les églises atout particulièrement le don' de mettre M. Huysmans en fureur et en verve. Pour nous en montrer le caractère profane, il a des trouvailles de mots d'une impayable drôlerie : « Après le Kyrie eleison et les invocations du début, la Vierge entrait en scène comme une ballerine sur une mesure de danse. . . C'était autour d'un harmonium enrhumé, une troupe de jeunes et de vieilles oies, qui, dans une musique de foire, faisaient tourner la Vierge sur ses litanies comme sur des chevaux de bois. » - Durtal (1), le héros de En route, n'a pas les mines contrites, les regards baissés et le

(1) Oo sait qu'il a passé la quarantaine et qu'usé par 20 ans de noce, il cher che à s'oublier lui môme. Mais forcé de se ressouvenir de « la voirie de ses sens » et de sa porcherie : « Père, dit-il, j'ai chassé les pourceaux de mon être ; mais ils m'ont piétiné et couvert de purin, et l'étable même est en ruine. Ayez pitié ! je reviens de si loin ! Faites miséricorde, Seigneur, au porcher sans place ! »

son de voix dévot qu'on enseigne dans les séminaires. Au moment où il suit une procession, un cierge en main, il réfléchit à part lui : « Ce que je dois avoir l'air couenne ! » Il adresse au clergé des critiques inattendues, comme, par exemple, de fermer les églises de trop bonne heure et de « coucher Jésus aussitôt que la nuit tombe». Il a dans l'examen de conscience de subites exclamations, qui en rompent la monotonie : « Non, mais je suis tout de même étonnant!... » La façon dont il discute avec lui-même les objections traditionnelles n'a rien de pédantesque. Il s'agace, il s'énerve, il s'invective plaisamment : « La liberté de l'homme! elle est jolie, oui, parlons en ! Et l'atavisme, et le milieu, et les maladies du cerveau et des moelles? Est-ce qu'un homme agité d'impulsions maladives, envahi par des troubles génésiques, est responsable de ses actes ? Mais qu'est-ce qui dit que dans ces conditions là on les lui impute là-haut, ses actes ? C'est idiot à la fin ! » Tel est le ton. C'est l'onction avivée par la gouaillerie, la philosophie abstraite illustrée par la fantaisie d'un artiste et la blague d'un gamin, la liturgie transposée dans un langage exaspéré, où se mêlent aux trivialités de l'argot d'aujourd'hui les raffinements de l'écriture impressionniste.»

Après cette exécution en règle de M. Huysmans et de son goût naturel « pour tout ce qui est artificiel et faisandé, ou même trivial : « Je suis à jamais fichu ! » dii Durtal, M. René Doumic montre que ce héros manque de tous les sentiments qui font le chrétien : la simplicité d'aine et la pureté de cœur, l'amour du prochain, — qui, pour Durtal, est « le mutfle » abhorré,— l'abnégation, le renoncement et la mort à soi-même, puisque Durtal, foncièrement égoïste, ne songe qu'à ses propres émotions et demande au christianisme la satisfaction de ses instincts de bonheur et même de sensualité. Tout cela est, non pas néo-chrétien, mais anti-chrétien.

De quel droit, d'ailleurs, M. Huysmans « blasphème-t-il ce qu'il ignore », en disant dans VQblat : «.< Le clergé se relève d'une ignorance qui désole. Il est le produit de méthodes obsolètes et futiles, de méthodes mortes. . . L'éducation des Séminaires est à jeter à bas ; on étouffe dans ces classes, où l'on n'a jamais ouvert une fenêtre depuis M. Olier. L'instruction y est surannée et les études nulles. » Si, après cela, MM. les Sulpiciens ne chargent pas M. Huysmans de édiger les futurs programmes des Grands Séminaires, ils auront grand tort.

LE PRÊTRE dans r„v LITTÉRATURE DU xi.v 8IÈCLE 171

Enfin, pour être édifié sur les vrais sentiments de l'auteur de VObla , qui a la prétention d'être un hommage aux Bénédictins de Solesmes, expulsés et proscrits par uno loi odieuse et représentés

par M. Huysmans dans leurs jours « luctueux » et leur « festivité de tristesse )), il n'y a qu'à lire ce qu'il disait, au commencement de février 1905, à un reporter de la l'élite République, à propos de l'écrivain révolutionnaire russe, Maxime Gorki :

« Pour Gorki, je signerai tout ce qu'on voudra! La liberté de pensée d'abord ! Les catholiques ne comprennent pas cela : ils wnt trop bêles I ïls m'ont injurié ; je suis leur bote noire; ils ont voulu me traîner... (Ici de gros mots, très malpropres !) Lorsque Combes a voulu ramasser les congrégations, il n'a pas eu de peine ; ça ne tenait pas au sol ! Ah! quels imbéciles ; ils ne voient rien, ne comprennent rien, et sont féroces /. . . Il n'y a que vous autres qui puissiez soutenir Gorki. . . On est vraiment mieux sous le régime républicain, tout de môme ! 89 et 93 ont servi à quelque chose ! . . . Cela vous étonne de m'entendre dire cela ? Mais mon très cher ami Lucien Descaves prétend que je suis l'anarchiste de l'académie Goncourt ! Je liais les sectaires, par conséquent les cagots. A propos, qu'est-ce Gapony ? C'est fort amusant : Drumont prétend que c'est un juif »!...

Et voilà comment M. Huysmans récompense les Congréganistes, qui lui donnaient une si charitable asile ! Il est vrai que cet ingrat avait déjà écrit cette bourde colossale : « Montalembert n'avait pas de talent. »

Huysmans en a bien davantage, lui qui a osé dire du divin Sauveur : <.< Ce Rédempteur de vadrouille ;... cette- charogne éplorée (!!)»; lui qui écrit dans YOblal, en style décadent: « Les petites heures défilaient à la queue leu, leu,... tombant goutte à goutte. . . jusqu'au mot vilulos (du Miserere), ]etè alors en l'air ainsi qu'une pelletée de terre sur une tombe... Le bêlement d'agneau des lettres hébraïques;... cette festivité de tristesse ;... ouvrer les offices ; les gousses armoriées ; les noblaillons du crû; quelque chose de plus gnolle (> ; « ces églisiers » (en parlant d'un évêque) ; « les vieux glandivores s'étaient ventrouillés dans cette éloquence et avaient voté haut la patte » ; « les enfants de Marie goualent les fariboles du curé et braillent dans l'église des rigaudons » ; « avec le carambolage de cette sacrée loi ».— Et dire que des catholiques ont admiré, admirent encore cette littérature, et que M. Paul Franche, qui

172 LE PRÈl'HE D.VNS l\ littérature DU XIX" SIECLE

appelle pourtant Huysmans « ce colérique et chicanier misanthrope», se contente d'écrire : « Huysmans ramené de Là Bas, par l'abbé Gévresin, examine la Cathédrale de Chartres, où, parmi les statues du porche, il découvre l'abbé Plomb ! » Huysmans a sur la conscience bien d'autres crimes contre les prêtres, la langue et le bon sens.

Avec la Vocation de M. Georges Rodemback (£c/io de la Semaine, avril 1898), nous sommes à Bruges, dans un foyer où la mère, veuve de bonne heure, a cultivé, comme en serre chaude, la piété suave e* poétique de Hans Cadzand. Le collège l'a encore épurée, portée à une hauteur de dévouement et de sacrifice telle que Hans n'hésite pas à dire à sa mère qu'il veut se faire prêtre. Quoi ! la quitter ! la laisser seule ! Elle se désole et obtient une année de répit. Elle dresse ses batteries contre la vocation de son fils : c'est l'amour ingénu d'une voisine, d'une amie, Wilhelmine, qui se heurte à l'insensibilité du jeune homme. Ce sont ensuite les œillades conquérantes d'une jeune soubrette, Ursule, qui parvient à faire tomber Hans. Il se relève par le repeatir et la confession ; mais il traîne une vie triste, désolée, inconsolable d'une vocation manquée. - Je laisse à la conscience de toutes les mères, qui ne sont pas invinciblement égoïstes, le soin de flétrir la conduite de celle, qui n'a pas craint de compromettre ainsi la vertu de son fils. Le cas, pourtant, n'est pas chimérique, paraît-il, et tous les jeunes gens ne sauraient être des Thomas d'Aquin ou des François de Sales.

Le prêtre d'après les romans du jour.

Ce n'est certainement pas un saint que le héros de la Souricière,de M. Dimier, que ce lycéen qui se laisse aller à toutes les faiblesses les plus coupables. Il est vrai que la confession le relève de sa déchéance morale. Et c'est pour cela que la Croix, V Vnivers, ont cru devoir louer l'œuvre de M. Dimier, d'ailleurs si recommandable comme victime de la persécution anticléricale. Mais M.Rambaud, l'économiste distingué qui est directeur du Nouvelliste de Lyon, a blâmé la Soucière, parce que le tableau des désordres du lycéen est d'un réalisme par trop écœurant, et parce que les prêtres, confesseurs et méde-

LE PRETRE DANS LA M ni:i< \ M'Ui: DU MX" Blfccui 1 7,'J

oins du pauvre enf an I prodigue, sont d'uni: lamentable insuffisance. La même remarque d'incompétence s'impose pour Un Vicaire

parisien, de Mm Paul Junka. Ce livre nous montre un jeune enfant dans la boutique paternelle, destiné par sa mère au sacerdoce; puis, séminariste passant ses vacances dans la maison d'un riche armateur : on sent déjà a quoi il est dévolu. Il prend des gpûts mondains, doute de lui môme, se laisse gagner par certaines apparences. Plus tard, dans son aristocratique paroisse de Paris, il devient la proie facile d'une intrigante, d'autant plus facile qu'il ignore davantage certains dessous parisiens. Mais après une erreur passagère,il se relève par une vie pieuse, toute de dévouement, dans un hameau perdu de la Bretagne. — L'Illustration elle-même reproche à Mme Junka de n'avoir pas mis d'abord dans son héros assez de ces scrupules qui retiennent les âmes de clercs et de l'avoir amené trop vite au bord de la faute.d'oùilse retire si noblement. D'ailleurs, n'est-il pas étrange de'voir une femme donner aux prêtres des conseils, qu'on croyait jusqu'ici être l'affaire des directeurs de Grand Séminaire? Un tableau moins poétique, mais aussi dangereux que Jocelyn, c'est celui que le chevalier des Touches nous donne dans son livre Ad alla. L'abbé Jean de Capdeuil, qui redoutait son oncle le chanoine, « vieux prêtre au visage dur et sans bonté », avait été parfaitement élevé par l'abbé Hurnel, « grand et maigre », avec ses longs cheveux gris et bouclés, « et le regard si vivant de ses yeux bleus ». Lorsque Jean lui avait dit : « Je veux être prêtre », l'abbé Hurnel l'en avait dissuadé, en lui montrant quels sacrifices du cœur et des sens réclamait une telle vocation. Jean n'en avait pas moins persisté dans son ascension vers l'idéal. Il était parti pour le Grand Séminaire, où sa nature subtile avait découvert « trop de médiocrité (?) » ; « sa tristesse était devenue nostalgique » et elle l'avait suivi dans la cure de Bretagne où il habitait, sur les bords de l'Océan : c'était sa joie de contempler le soleil couchant dans son lit de pourpre et d'or. Il rencontre une jeune femme, Marie-Anne, comtesse d'Ars, mariée sans l'être, qui trouve dans ce prêtre distingué « l'âme sœur de son âme », après laquelle elle soupirait. Leurs relations deviennent insensiblement plus que tendres : l'abbé Jean de Capdeuil a peur de lui-même; il appelle au secours son vieux maître, qui lui dit de rester et de vaincre, sans oublier que « le cœur, c'est l'éternel talon d'Achille .L'abbé Jean de Capdeuil reste : mais triom-

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phe-t-il ? Son cœur se prend; l'intimité avec Marie-Annedevientobsédante. « Montons, lui dit-il enfin, montons ensemble aux sublimes sommets. Quittons-nous, en nous gardant un souvenir qui resplendira. Séparons-nous d'un effort sacré : » et ils se séparent. « Que la paix soit avec vous, ma sœur! » dit Jean de sa voix brisée et voilée d'une infinie mélancolie. » Hélas ! la paix n'était point descendue dans le cœur de cette femme à la « passion débridée », et il est facile, en un roman, de prêter à ses personnages tous les héroïsmes : dans la réalité, il n'y a peut-être pas un abbé Jean qui ne succombât à la séduction d'une tendresse passionnée comme celle que décrit le chevalier des Touches. Elle est absolument contraire à l'état d'âme d'un prêtre; elle doit le conduire infailliblement, non pas ad alla, aux sommets, mais à l'abîme, vers lequel nous attire notre faiblesse native.

Il y a d'ailleurs, dans Ad alla,un souvenir, sinon un plagiat de la spirituelle et piquante nouvelle de Prosper Mérimée, Y abbé Aubain . Cet abbé est curé de Xoirmoutiers, et voilà que Mm" P., une linotte parisienne, retirée avec son mari dans un vieux château de Noirmoutiers, découvre en son curé un « jeune prêtre qui lui revient assez » ; car il a de l'instruction et saie « parler des choses avec les honnêtes gens ». D'ailleurs, « ses grands yeux noirs et sa mine pâle et mélancolique » achèvent la conquête de la linotte.

Ce sont « des cadeaux sans fin, des invitations », des projets d'apprendre le latin, la botanique avec l'abbé Aubain. Au seul mot de rosa, la rose, elle s'écrie : « Mais, l'abbé, vous êtes un puits de science ». Elle lui glisse Joeelyn, ibeUard de M. de Rémusat : « Elle rendrait des points à Héloïse pour l'exaltation ». Enfin, elle dit à l'abbé Aubain : « L'abbé, il me faut que vous soyez curé de Sainte-Marie, le titulaire est mort. J'irai voir mon oncle l'évêque ; il le [aul ». Et voilà comment l'abbé Aubain monte en grade, grâce à une linotte parisienne !

Des romans comme Ad alla, avec leur amollissante languenr, enlèvent à l'âme du prêtre la virginité du sentiment et l'amour de Dieu. Ils sont, en un sens, aussi dangereux que les perfidies de YOmbre des Y o aies (I).

(ti Pour le comte Paul d'Abbes, — si ce n'est pas un pseudonyme, — il faut dire à ce gentilhomme qu'il s'est trompé de siècle et qu'il aurait dû écrire ses turpitudes au temps de M. de Voltaire, de Crébillon fils et du marquis de Sa-

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Que dire des grossières invectives ut des stupidités haineuses du livre Les Cordicoles, de <1. Téry, professeur de philosophie à Laon, de La France Noire, de M. Paul Desachy V — Tout ce que Victor Hugo.Michelet, Gambetta, Jules Ferry, Paul Bert, Léo Taxil, la Jjintcrne, le Rappel, le Radical, la Petite République, Y Aurore, etc. ont vomi et vomissent encored'injures contre KÉglise et les prêtres (1), se trouve condensé dans ces pages, où souffle le vent d'une haine délirante, qui tourne à l'hallucination, à la crise d'épilepsie continuelle. La table des matières suffira seule à nous édifier. Le licre premier, c'est le passé: les origines de la théocratie; les méfaits de la théocratie, croisades, ruine de l'empire grec, croisade albigeoise, destruction de la civilisation méridionale, inquisition; Jeanne d'Arc en proie à la justice ecclésiastique ; les résistances de l'Empire, de saint Louis et de Philippe le Bel , des légistes. de la Réforme ; les

des — pour le comte d'Abbes, VOmbrc cbs voûtes, c'est la morale des prêtres, « politiques avisés et calculateurs o.qui écrasent les âmes, qui s'acharnent systématiquement à banaliser à enlaidir les églises ; c'estla morale de l'abbé Millien, curé de Saint Michel, et de l'abbé Salol, curé d'un village montagnard, se disputant la succession d'une vieille fille, Mlle Auber, et couvant l'un contre l'autre une haine profonde. L'abbé Millien. fils de laboureurs, d une volonté ferme comme le soc des charrues, avait peiné le long des heures, « au contraire des autres prêtres, épris de repos »; malgré son cgane déplorable, sa mimique désordonnée, « sa face sombre aux yeux de fièvre », sa bouche méprisante et hautaine comme celle d'un Torquêmada, il était adoré des femmes qu'il rudoyait ; il tonnait contre le gouvernement au point d'y perdre une mitre, et, pour embellir son église, il trafiquait de la charité au lit des agonisants; « il était le hanleur des lits où trépassent les veuves, les vieilles filles, les repentants, ceux qui meurent solitaires et riches » L'abbé Salol. à l'enfance misérable, gâtée encore parles embarras financiers delà famille, qui l'avaient jeté dans la prêtrise comme ouvrant toutes les portes, était « médiocre, trop bavard, hypocrite, compromettant », « l'esprit et les yeux fermés » devant les horizons bleus de la montagne ; « sa soutane allait, venait, battait l'air, ainsi qu'une aile farouche, énergique, pour éveiller les charités récalcitrantes. Ses yeux ronds de hibou donnaient à sa face une apparence bêle. » 11 proposait des alliances pour les jeunes filles, se rendait chez les courtisanes, pour y repêcher les fils de famille : c'était un « bandit ayant parfois l'air d'un saint ». N'est-ce pas que voilà Jeux superbes échantillons de la gent cléricale : Salol, avec son Institut agricole, finissant par attirer les ïbudres de l'évêque, et Millien,captant la fortune de Mlle Auber, la tante du plus triste des don Juan ? (I) .Naguère la Croix (2 octobre 1902;, résumait ainsi leurs aménités : d Nos évèques, les « épiscopes »,■ omme ils diseut, ne sont à leurs yeux que des « fonctionnaires rebelles », des « mitres bons à crosser » — que d'esprit ! — et envers qui on peut se. permettre tous les dénis de justice et toutes les incivilités, parce qu'ils osent user du droit de pétition qui appartient à tous les citoyens français !

« Nos prêtres et nos religieux sont couramment appelés par eux : « Ratichons », — « sacs à chai bon », — « corbeaux », - (< calotins »,— « tartuffes »,

guerres de religion, la Saint-Barthélémy, la Révocation de l'édit de Nantes, crime de lèse-patrie, les Dragonnades, les Jésuites. — Le livre deuxième est consacré à Pie IX, à la lutte contre l'esprit moderne par la réaction tyrannique de la papauté, autocrate et sectaire ; par le Syllabus, par les dogmes de l'Immaculée Conception et de l'Infaillibilité papale ; par l'ordre moral, la politique cléricale de l'Assemblée de malheur, et le Seize-Mai, « œuvre des évêques », et par la loi Falloux; puis, à la légitimité de l'article 7, aux trois milliards et demi de revenu annuel des Congrégations (!!!). — Le livre troisième parle de Léon XIII « le mensonger », de l'évolution vers la République, des nonciatures de Czacki et de Rotelli, de la toutepuissance des Jésuites, de la résistance au ralliement, du procès Gouthe-Soulard. d'une levée de crosses, de la République livrée aux ralliés (??) — Le livre quatrième ,l' Église et le clergé, tonne contre le caractère vrai de l'Église, son fétichisme, son polythéisme, « la raison sociale Jésus-Marie-Joseph », l'acheminement vers la démence, la cupidité de la religion, le maquignonnage des unions, l'exploitation des désastres conjugaux, la vente de rubans et de titres, l'usure bénie, la juiverie catholique.— Mais qu'est-ce que tout cela en comparaison « des mœurs dans l'Église », du culte du Phallus, des scandales d'autrefois et des scandales d'aujourd'hui, du

— « prêtraille », — « cléricanaille », — a cagots », etc., etc. J'en laisse par respect pour nos lecteurs.

«Nos religieux sont, au jour la journée, traités avec plus d'insolence encore : « Frocards », — « sales moines », — « mendiants infects », — « escobards »,

— « bande noire et bande grise », — « basse prêtraille », — « faiseurs de dupes », — « dépravés », — «corrupteurs », — « êtres inutiles », etc., etc. 11 faut passer encore.

« Nos religieuses, cesadmirablesetsaintesfemmesque lessauvageseux mêmes honorent et respectent, ces malfaiteurs de la presse sectairede France leur décochent ces plats outrages : « Pauvres sottes » et « pauvres folles ». — « mangeuses de bon Dieu », — « filles à cornettes », — « ignorantines », — « nonnes, nonnettes et nonnains », — « bigotes », — « cagotes », etc., etc Passons toujours; car, en vérité, je vous jure, fouiller là-dedans est une écœurante besogne »

Quant à Notre Saint-Père le Pape Léon XIII, nous n'osons pas répéter les ignobles expressions dont ils se sont servis pour parler de sa maladie et de sa mort. Sa Sainteté Pie X, c'est Sarto, le fils de paysan, « le chef des sorciers ».

Ah ! le joli recueil d'aménités !

La voilà, la voilà bien, l'injure bête et lâche, jetée, sans danger, à la face de gêna qu'on sait absolument résolus à ne la relever jamais ; à la face de femmes, à la face de vieillards, à la face de la plus hiute autorité morale qui soit dans le monde ! C'est la vile populace du prétoire qui, de nouveau, crache au visage du Christ l

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défilé de satyres et de brutes, souilleurs et bourreauxd'enfants? Pour couronner le tout, voici la désespérante nullité « du clergé actuel » et quelques silhouettes contemporaines : MM. Penaud, Richard Langénieux, Fuzet, Lecot Coullié, Gouthe-Soulard, Baptifolier,

Touehet, de Cabrières, etc.

Il nous est impossible de ne pas protester avec indignation contre les outrages insolents jetés par ce livre misérable à la tète de nos plus vénérés prélats, dont le moindre tort serait « l'imbécillité des doctrines », et qui ne sont arrivés à conquérir les faveurs de M. Uuroay qu'en « donnant des gages d'ineptie et de sénilité précoce», avec la seule ambition « de soutirer les écus de la poche des niais, de capter les héritages, de se faire gorger d'aumônes, de simonies et de fidéi-commis ». — Passons sur le livre cinquième, le Cléricalisme dans le inonde, la gangrène cléricale en Italie, en Autriche, en Allemagne, en Belgique, en Suisse, en Irlande, en Espagne et aux Colonies, dans les deux Amériques. — La Conclusion, c'est qu'il faut supprimer le Concordat, supprimer l'Église et assurer la victoire définitive de la Révolution par la Science ■ elle nous délivrera de la morale jésuitique, flétrie par Paul Bert dans une brochure célèbre, dont M. Paul Desachy fait siennes toutes les conclusions, auss fausses que haineuses.

Rien de plus propre à légitimer ces conclusions qu'un livre comme celui de M. Roguelin, l'abbé Fidus, Mœurs du clergé séculier. C'est l'histoire d'un mauvais prêtre, écrite en mauvais français, avec de curieux détails sur la fabrication d'une vocation artificielle, sur la vie, au Petit Séminaire et au Grand Séminaire, du Judas de demain .

Il y a la peinture du Petit Séminaire, « un peu puéril », du Grand Séminaire, « léthargique », du vicariat dans une petite ville, du service de desservant dans une paroisse de 150 habitants, des mauvaises lectures, Strauss, Renan, où l'oisiveté amène le jeune prêtre, enfin de l'abjuration suprême.

Le motif de cette abjuration, ce n'est pas tant la perte de la foi qu'une question politique (?). « La page essentielle, substantielle, médullaire, de tout le livre est au milieu ditM. Faguet, Herue Lutine du 25 août 1904. C'est l'entrevue de l'évèqueet du petit vicaire. Je la résume et en la résumant je la tirerai peut-être au comique, forcément « Je suis mécontent. Vous êtes trop populaire.

— Ce n'est pas ma faute.

— Trop éloquent.

— On me dit de prêcher.

— Vous parlez aux femmes.

— Elles me poursuivent.

— Vous acceptez leurs faveurs.

— Absolument faux.

— C'est certainement vrai; mais tout cela n'est rien. Vous ne voulez pas faire de la politique.

— Non.

— Donc vous êtes avec les ennemis de l'Eglise.

— Non.

— Qui n'est pas pour moi.... Vous partirez en disgrâce ». Comment M. Faguet peut il trouver « beaucoup de vrai dans cette

page et dans tout le livre qu'elle résume » ?. Quel est l'ecclésiastique que son évêque a jamais traité de la sorte ? S'il y a là « une autobiographie confiée à l'auteur», successeur ethéritier de Ferdinand Fabre, ce n'est que l'autobiographie d'un apostat, blasphémant petit et grand séminaire, évêque et curés, qu'il caricature dans un déjeuner chez leur doyen. « C'est un livre anticlérical au premier chef, dit M. Faguet lui-même, et où les passions jacobines qui animent l'auteur se dissimulent peu . On le dirait écrit par un sous-préfet de la République. Evidemment, au point de vue de la générosité chevaleresque, ce n'est pas en l'année 1904 que l'auteur aurait dû publier cet ouvrage. »

L'abbé /tome/, de M. André Theuriet de l'Académie française, n'est qu'un Jocelyn dépoétisé. Il a quilté le séminaire pour épouser Laurence, pardon Denise, et il la voit se marier à un hercule paysan, Beauvais. Il reprend sa soutane, devient vicaire, curé, adopte un orphelin, perd un bras, se consacre à l'éducation de la fille de Mrae Beauvais, qui est morte, et favorise les amours et le mariage de son Daniel et de Denise : « J étais né, dit-il, pour la vie de famille, et, contrairement à ma vocation, je suis entré dans les ordres ». Qui dont l'y forçait ? L'Eglise n'a que faire des restes de. . . Denise.

On nous permettra de signaler en passant, pour le flétrir, le Visage émerveillé de la Comtesse Mathieu de Xoailles : histoire inepte et sacrilège d'une religieuse, qui reçoit un amant dans se cellule et qui, placée par lui entre le choix du couvent et le choix de la vie à deux dans la capitale, penche pour le couvent.

« Allons ! Tant mieux, écrit M. Faguet, Iteoue Latine du 25 juillet 1904.

— Non pas tant mieux, parce qu'elle fera une mauvaise religieuse.

— Alors tant pis !

— Non pas tant pis, parce qu'elle aurait fait une détestable maîtresse ou épouse.

— Vous m'ennuyez !

— C'est ce que j'ai dit au volume. »

Et il le mérite, malgré « l'immense clameur d'admiration de toute la critique », sauf M. Faguet, qui conclut ainsi : « Le visage émerveillé, c'est le visage de Mme de Noailles, contemplant sms écritures. Il est évident, en effet, que cet auteur écrit exactement tout cequi lui passe par la tête et qu'à chaque ligne il tombe en stupeur d'admiration. C'est son défaut, peut-être incurable. S'il n'en guérit pas, il ne fera jamais rien qui soit entièrement bon ; mais il pourra lui arriver, de temps en temps, de faire quelque chose d'entièrement exécrable. »

C'est déjà le caractère de Visage émerveille.

Tout autre est le caractère des Ouailles de l'abbé Farfjeas, de M. Fernand Lafargue, couronné par l'Académie française. L'abbé Fargeas est une noble figure sacerdotale, digne de la vénération de Delphine d'Espalion, àCazac, et de l'affection de tous ses paroissiens à Saint-Marcelin comme aussi de celle de ses vicaires, l'abbé Rasque, l'abbé Decourt, « dignes prêtres, pénétrés de leur mission », et l'abbé Faurès, dont il se fait le défenseur et le père contre les calomnies vipérines d'une femme perverse, repoussée par le jeune prêtre. L'abbé Faurès et la présidente des enfants de Marie sortent vengés d'une épreuve terrible, et l'abbé Faurès meurt pleuré de tous comme un père et un saint. N'est-ce pas là a une tranche de vie » ?

M. Jules Pravieux.dans Un vieux célibataire, 1901, a voulu démontrer la nécessité du célibat ecclésiastique, en opposant deux existences de prêtres, l'un catholique, l'autre protestant et marié. L'intention paraît excellente, et le livre. . .manqué, totalement manqué. L'abbé Blondot est un brave homme, jovial, de belle humeur mais d'une bonhomie par trop naïse, qui fait tort à sa dignité et nous empêche de voir en lui le vrai prêtre catholique, au rôle si auguste et si surnaturel.

Que de spirituelle malice dans le Mariage de Chiffon, où Mme la comtesse Martel regrette, sans doute, aujourd'hui, « après l'expulsion des Pères Jésuites, d'avoir fourni des armes à ceux qui les accusent d'empiétement sur le clergé séculier ! Chiffon, pour faire plaisir à sa mère, Mm-' de Bray, qui songe à marier sa fille, consent bien à voir le P. de Rogon,« le plus couru des Pères mondains »; mais c'est pour l'étonner par son éducation, par sa franchise impertinente :

« D'abord, si j'étais très riche, au lieu de me pousser à épouser M. d'Aubières, vous me garderiez pour. . .

— Je vous garderais pour qui ?

— Pour un ancien élève à vous, qui serait dans la dèche. . .ou qui aurait joué ou n'importe quoi de ce genre-là ! Oui... j'ai toujours vu que ça se passait comme ça, à Pont-sur-Sarthe. . . , et je me suis réjoui de n'avoir pas d'argent...

— . . . Vous avez décidément un parti pris contre nous.

— Oh ! pas plus contre vous que contre les francs-maçons, par exemple » !

Cette enfant terrible nous gâte, par ce rapprochement odieux, ses préférences pour l'abbé Châtel, son vieil ami, qui n'est pas o. chic », ni distingué non plus, mais « qui a une belle âme et qui au lieu, de s'occuper de marier les petits gommeux qui ont tout ratiboisé, s'occupe des pauvres et du bon Dieu ! >>

Le curé Moulard,dans Friquet, est aussi platement obséquieux que le précepteur de Bob, Monsieur l'abbé, semble déplacé dans le milieu mondain où il coudoie le scandale.

Le Secret de l'abbé Césahe a toute la grâce élégante de son auteur M. Léon de Tinseau, l'auteur si apprécié de Ma Cousine pôt-au-feu, du Secrétaire de la duchesse, etc. La porte du salon qui s'ouvre « donne passage à un prêtre de haute taille, très droit et très robuste encore, malgré ses. cheveux blancs. Son visage rayonnant d'intelligence est celui d'un saint, mais d'un saint qui ne s'est pas sanctifié dans une cellule et a connu le monde ailleurs que dans une cure de campagne. Sur le front très large, on lit une certaine expression malicieuse, tempérée par une bonté sans limite. » L'abbé Césaire a été vicaire à Saint-Sulpice et il connaît le secret de la belle et mystérieuse institutrice de Sabine, Mary Wood, qui se trouve être Marie de Touches. Elle épouse le frère de Sabine, qui elle-même épousera son cousin d'Uzel.

LE PRÊTRE DANS LA LITTÉRATURE DU XIX SIKCLli 181

Le Secret de l'abbé hiurel est du môme genre, moins la grâce.

Mieux vaut parler des piètres mis en scène par iM, René Bazin, des Facultés catholiques d'Angers et de l'Académie française, si bien loué par M. Brunetiôre pour son naturalisme sincère, pour sa psychologie délicate des ouvriers et des ouvrières, des paysans et des paysannes de la Bretagno et de l'Anjou, et surtout pour sa peinture admirable de l'âme de l'Alsace dans les Oberlê. Les Contes de Bonne Perretle, plus modestes, nous disent l'histoire de l'abbé Sigournais, qui vit fleurir tout un champ de pois, qu'il traversait en portant le bon Dieu au père Lambinet, excelle encore plus jolie du curé de Saint-Philémon,qui ne fut pas curé de canton, parce qu'une mésange avait fait son nid dans sa boîte aux lettres.

Ce n'est pas sans tristesse que nous signalons la Seconde taule, de H. d'Hennezel, 1904. On y voit l'histoire peu édifiante d'un ancien élève deMongré, Marc Hersent, qui, après les premiers orages de la jeunesse, revient faire les exercices spirituels de saint Ignace, sous la direction du P. Courtois, son ancien professeur de philosophie. Son confesseur, l'abbé Séraigne, est une caricature de prêtre doucereux, bénisseur, optimiste et niais. Il tient une sorte d'agence matrimoniale avec portraits pour arrangement nuptial. Il marie Marc avec une petite oie élevée au couvent, dont il se console par l'adultère. L'impression très fâcheuse que laisse ce livre, dont le moindre défaut est l'ingratitude qui l'a inspiré, c'est que les veuves dévotes sont des grimacières comme Mme Hersent, les élèves des Jésuites, des viveurs, les confesseurs accueillants des gens ridicules.

Quel chemin parcouru depuis le jour où Chateaubriand disait du P. Aubry, dans la Préface d' Atala : « C'est un simple prêtre qui parle sans rougir de la Croix, du sang de son divin Maître, de la chair corrompue, etc., en un mot c'est le prêtre tel qu'il est ». « Le prêtre tel qu'il est », avec sa vie et sa mission surnaturelles, a d'autant plus échappé aux romanciers et aux dramaturges que les uns et les autres ont voulu davantage l'accaparer, ainsi que le dit Ferdinand Fabre dans la Préface de Julien Savignac : « Comme l'homme d'Etat, le médecin, le laboureur, le bourgeois, \e prêtre appartient au romancier; c'est un fait accompli.» Hélas ! oui, pour le malheur du ministre de Dieu, de plus en plus défiguré, caricaturé, chargé de tous les ridicules et de tous les vices. C'est le condiment obligatoire, semble-t-il, de certaine littérature « avariée ».

Conséquences fatales des calomnies contre le prêtre.

Faut-il s'étonner, -- après les excitations de la presse et du théâtre à la haine du clergé français et de l'Eglise catholique, excitations que le Gouvernement tolère, quand il ne les favorise pas, en décorant Emile Zola et Cie, — faut- il s'étonner que l'opinion publique se montre de plus en plus hostile à tous ceux qui portent la soutane, le froc et la cornette, et les laisse proscrire indignement?

Proudhon lui-même a dit des romans de George Sand : a Le premier effet de cette lecture fut de soulever en moi une réprobation terrible ; je n'avais pas assez d'imprécations et d'injures contre une femme que j'appelais hypocrite scélérate, peste de la République (ici une expression trop crue), digne de pourrir le reste de ses jours à Saint-Lazare, et que je voyais admirée, applaudie, Dieu me sauvet par les puritains de la République ! »

La considération, les avantages matériels et moraux attachés autrefois au sacerdoce, l'exemption du service militaire, le prestige de la soutane, l'autorité dont jouissait jadis, dans les affaires de la paroisse et des familles, le curé toujours consulté comme ami ou comme guide éclairé, tout cela s'est évanoui pour faire place à la défiance, au mépris, aux colères des Homais et des commis-voyageurs de la Libre Pensée.

Où sont-elles, les familles qui regardent comme un honneur de donner à l'Eglise et au sacerdoce un de leurs membres? « Le métier de curé se gâte », disait naguère un père de famille, retirant son fils d'un Petit Séminaire. Ceux-là même qui seraient heureux d'avoir un fils prêtre reculent pour lui devant la perspective des ennuis, des difficultés qu'il rencontrera sur son chemin : attaques des mauvais journaux, luttes avec les instituteurs, la municipalité, le Gouvernement, inutilité du zèle le plus pur, se heurtant à l'indifférence systématique et obstinée de populations, que l'on sature de prétrophobie et d'anticléricalisme officiel.

Libre donc à M. Georges Pellissier de prêter à Mgr Dupanloup un mot qu'il n'a jamais dit : a Mon clergé est un régiment », de peindre sous des traits odieux « la noire armée de nos 40,000 prêtres »

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et de prendre au pied de la lettre ce que disonL « les romans français modernes », à propos des vocations ecclésiastiques, déterrai-1 nées d'ordinaire par la paresse, la vanité, l'ambition : « la paresse, car au lieu de peiner au travail de la terre, ils mèneront une existence paisible et douce ; la vanité, car le sacerdoce les élèvera fort au-dessus de la condition où ils sont nés ;... l'ambition, qui doit Ôlever aux plus hautes charges de l'Église ceux que leur rang social, leur culture, leur intelligence distinguent tout d'abord en un milieu particulièrement vulgaire et grossier ». — Merci, M. Georges Pellissier ! vous êtes d'un atticisme rare chez un littérateur. Voyons : quelle ambition peuvent avoir des ecclésiastiques distingués, dans un temps où l'on nous affirme que M. Dumay ne recrute les évêques que parmi ceux qui i< détériorent la prélature? » Quelle « vanité » peut-il y avoir encore à s'entendre conspuer, sous les yeux bienveillants de la police gouvernementale, à se voir poursuivi de clameurs farouches : « A bas la calotte! Du fer! Du fer! Sac à charbon ! Couac! » et autres cris d'animaux?

S'il est pénible de travailler la terre, M. Georges Pellissier croitil que les sciences ecclésiastiques, théologie morale, dogmatique, pastorale, mystique, droit canon, Ecriture sainte, histoire de l'Eglise, patristique, apologétique, liturgie, prédication, ne nécessitent pas autre chose que des penchants à la paresse? Et les catéchismes, si difficiles depuis l'établissement de l'école sans Dieu? Et l'administration des sacrements, la nuit, par le froid, par la neige, par des chemins de montagne, longs et impraticables? Et les ennuis de toute sorte, créés chaque jour par une administration tracassière pour la comptabilité des fabriques? Ah! ce n'est pas, dans le sacerdoce que l'on doit chercher une « existence paisible et douce»). L'esprit de dévouement et de sacrifice y sont plus indispensables que jamais. Voilà pourquoi, seule, la vocation d'en haut peut donner aux jeunes gens la force et l'énergie, nécessaires plus que jamais à l'heure actuelle, pour entrer dans « la milice sacerdotale » : ce nom séculaire qu'elle porte est aujourd'hui plus vrai qu'à aucune autre époque de l'histoire ecclésiastique.

Pour le clergé régulier, il faut encore plus de vertu que pour le clergé séculier, qui ne pratique pas aussi strictement tous les conseils évangéliques. Croire avec M. Georges Pellissier que « par les réguliers Rome mène le monde »; qu'ils conservent dans l'Eglise

l'unité du commandement, aussi bien que celle du dogme, et assurent la suprématie du Maître infaillible et omnipotent ; enfin, que « le Pape lui-même n'est rien, parce que le Gésu est tout », c'est montrer, hélas! que l'on apprend l'histoire dans la Calotte (1), ou dans Michelet, Eugène Sue, Paul Bert, Emile Zola et l'auteur de la France noire. C'est montrer aussi que le mouvement littéraire au xixe siècle a singulièrement avili le prêtre, dénaturé l'esprit et le caractère du clergé régulier et du clergé séculier, surtout depuis cinquante ans, ou plutôt depuis vingt-cinq ans que fermentent et bouillonnent les passions antireligieuses, déchaînées parle mot tristement célèbre du « borgne sonore » Gambetta : « Le cléricalisme, voilà l'ennemi ! » que l'auteur de la France )toirc prend pour épigraphe de son livre odieux.

Il faut donc dénoncer à l'indignation de tous les honnêtes gens une littérature malfaisante, qui se crée des rentes par des pièces et des romans prêtrophobes, où la luxure et la haine tiennent lieu de talent et d'esprit d'observation.

A ces « malfaiteurs littéraires », comme on les a justement appelés, il faut opposer le mot célèbre : « Nunquam in episcopum incidisli ? Vous n'avez donc jamais rencontré un évêque, un prêtre selon le cœur de Dieu?... Si vous en avez rencontré, pourquoi ne pas le peindre dans sa vie surnaturelle, au lieu de le défigurer, en lui prêtant vos passions mesquines ou lubriques? Si vous n'en avez pas encore rencontré, parce que vous ne vous en êtes pas donné la peine, pourquoi chercher un succès facile et malsain, en peignant des hommes que vous ignorez de parti-pris et dont vous ne craignez pas de dire : « La médisance, l'intrigue, la jalousie remplissent, dès le Séminaire, I'àme de gens qui ne sont sensibles qu'aux jouissances les plus grossières, qu'aux plus bas intérêts.»

Le xixe siècle a eu le Bienheureux Curé d'Ars, les Pères Champagnat et Colin, l'abbé Jean-Marie de Lamennais, le Père Lacordaire et le P. de Ravignan, le P. Gratry et l'abbé Péreyve, l'abbé Le Pailleur et le Père Pernet, Mgr d'Aviau, Mgr d'Astros, Mgr Parisis, Mgr Dupanloup, le cardinal Pie, et tant d'autres jusqu'au grand cardinal Lavigerie et au cardinal Guibert. Ceux-là ont vécu réelle-

(I) Publication ignoble, dont l'éditeur a été condamnée trois mois de prison par le tribunal de Marseille et la Cour d'appel d'Aix, février 1899, et à un mois de prison par le tribunal du Havre.

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ment, prêché, édifié, sanctifié les âmes, joué leur vrai rôle de prêtres et d'évêques, mis en lumière par Mgr Baunard dans son beau livre, Un siècle de l'Eglise de* France.

Ils sont tous une protestation éloquente contre les inventions romanesques d'auteurs assoiffés de popularité malsaine. Ils peuvent nous apprendre comment viennent du ciel et de Dieu, dans des familles profondément chrétiennes de pa)rsans, d'ouvriers, de bourgeois ou de nobles, les vocations ecclésiastiques ou religieuses, qu'aucun vil intérêt ne doit inspirer à la jeunesse. Au xvnc siècle, Bossuet, Bourdaloue, dans son Sermon sur les Devoirs des Pères, La Bruyère, dans ses Caractères, s'insurgeaient contre les vocations forcées, imposées aux cadets de famille : « Un père, dans sa famille, disait Bourdaloue, n'est pas le distributeur des vocations. Toute vocation étant une grâce, il n'y a que Dieu qui puisse la communiquer. » Aujourd'hui, hélas ! les pères de famille cherchent plutôt à détourner de la vocation leurs fils et leurs filles qu'à la leur imposer,en faisant miroiter à leurs yeux des avantages matériels.

Quoi qu'il en soit, les vocations religieuses se développent et s'épanouissent dans les Petits Séminaires et les Collèges libres, qui les cultivent, sans « déformer » l'intelligence, le cœur et le caractère, ou plutôt en les corrigeant de tout travers et en leur faisant acquérir les vertus nécessaires à une vie de sacrifice et de dévouement. Le Grand Séminaire fait mûrir la gerbe du Seigneur, sous la rosée des grâces célestes, sous le soleil ardent de l'amour de Jésus et de Marie. L'onction sacerdotale n'a plus qu'à venir parfaire cette formation d'âmes l'élite, pour que le monde reçoive les anges de lumière et de paix que sont les prêtres.

« Le prêtre, disait Chesnelong le 30 mars 1875, à l'ouverture du quatrième Congrès catholique, le prêtre, cet homme qui sacrifie les joies, les honneurs et les ambitions du monde, pour ne mettre qu'en Dieu ses fiertés et ses espérances ; cet homme qui s'arrache aux joies de la famille, pour se donner tout entier et sans partage à cette autre famille chrétienne, dontil devient le pasteur et le père;... l'homme de la prière et du pardon, de la mansuétude et du renoncement, l'ami des délaissés, le consolateur de ceux qui ont perdu l'espérance, le martyr mystique qui puise chaque jour dans le grand sacrifice chrétien le sens de la douleur volontairement acceptée pour la rédemption des âmes ! »

Sans doute, cet idéal est loin d'être toujours réalisé ; il se produit même des défaillances et des chutes : comment en serait-il autrement? Si, sur douze apôties choisis par le divin Maître, il y a eu un Judas, est-il étonnant qu'il y en ait sur 150 à 200,000 prêtres catholiques répandus dans le monde? Mais le libre-penseur Tarde, au Congrès anthropologique de Genève en 1896, et M. l'abbé Bert r-i n, de l'Institut catholique de Paris, ont établi, d'après les statistiques officielles, pourtant défavorables au clergé depuis vingt- cinq ans, que, pour un prêtre ou religieux criminel, il y a trois instituteurs ou professeurs laïques, quatre ou cinq médecins, neuf pharmaciens, trente-trois officiers publics, notaires, huissiers, etc. Preuve évidente que, de toutes les professions humaines, la plus morale, la plus respectable, est encore la profession de prêtre et de religieux ! Il ne faut donc pas en croire les feuilles et les romans qui vivent de « scandales cléricaux », forgés de toute pièce, la plupart du temps, ainsi qu'on l'a prouvé, et jamais démentis, quand la justice a déclaré innocentes les victimes de la persécution maçonnique.

La littérature française, vraiment digne de ce nom. se doit à ellemême de ne pas se faire pourvoyeuse de la haine anticléricale, de ne pas parler du prêtre, dans les pièces et les romans à la mode, ou, du moins, de n'en parler qu'avec le respect que méritent les saintes fonctions du sacerdoce catholique.

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