‹ Le prêtre dans la littérature du XIXe siècleChapitre 3 sur 4 · VITI · texte numérisé non relu

VITI

l,e prêtée tin»* Alexandre Dumas père, George Sand

et Octave Feuillet.

Un contemporain de Balzac, plus célèbre que lui de son vivant, mais dont la gloire a singulièrement pâli devant celle de l'auteur de la ComtUlie humain>\ c'est Aient mire Dumas pfte. Il paraît, pourtant, que ses romans « font encore prime sur le marché des livres » et « bénéficient de cette circonstance que les conteurs d'aujourd'hui manquent cruellement de ce fameux don d'invention, et qu'ils sont souvent ennuyeux ». Il est vrai que M. René Doumic, à qui nous empruntons celte appréciation, llevuc tirs Deux Mondes;, 15 janvier 1902, ajoute aussitôt : « Encore est-il bon, si l'on veut se plaire à la lecture des Trois Mousquetaires ou de Monte-Cristo, de ne pas attendre qu'on ait dépassé la quinzième année. »

Mais comme M. Hippolyte Parigot, l'un des plus brillants professeurs de l'Université, vient de consacrer à Dumas père tout un volume d'éloges dans la collection des Grands écrivains français, « d'ailleurs si recommandable et si justement estimée », il y a lieu de faire remarquer avec M. René Doumic (loc-eit), que c'est « une faute de goût des plus regrettables », parce que, si « l'œuvre de Dumas tient une grande place dans l'histoire littéraire du xixe siècle, elle n'en tient aucune dans la littérature », et il faut s'en rapporter à tous les critiques et historiens, qui, jusqu'à M. Parigot, avaient vu en Dumas père le plus « prodigieux » amuseur de son siècle, mais lui avaient obstinément refusé le talent de bien écrire.

C'était un géant, sans pareil pour enfoncer les portes d'un coup d'épaule, et « il dut, paraît-il, à ce tempérament d'athlète quelquesunes des plus précieuses qualités qui le firent aimer de tous ceux qui l'approchaient : générosité, facilité, bonté de colosse joyeux. S'étant mis à fabriquer des pièces de théâtre et confectionner des romans, il se signale dans son métier par des prouesses, toujours gigantesques, de labeur infatigable et de production énorme. Il abat de l'ouvrage avec une verve intarissable, fait représenter soixante drames avec une belle humenur qui ne se dément jamais, y ajoute sans fatigue dix comédies et sans gêne trente romans, pu-

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blie deux cent cinquante volumes, essouffle l'équipe de collaborateurs qui travaille sous sa direction, fait gémir les presses, alimente les scènes du boulevard, emplit le rez-de-chaussée des journaux, encombre les cabinets de lecture, envahit l'Europe, déborde sur l'Amérique, prend pour public la foule, se fait applaudir par des millions de spectateurs et trouve dans tous les pays du monde des lecteurs charmés, ravis, amusés, qui lisent ses livres, et, sans entendre le français, comprennent tout de même la langue où ils sont écrits. » Mais si Dumas a été un incomparable amuseur, s'ensuit-il qu'il soit un écrivain ? « Je te baptise carpe », prononce dom Gorenflot, en étendant la main sur un magnifique faisan, qu'il veut manger en temps prohibé par l'Église. On ne peut pas aussi facilement baptiser Dumas écrivain, et o une collection des grands écrivains français, qui l'accueille, compromet son titre », dit excellemment M. René Doumic.

Dumas père est-il, du moins, un romancier aussi inoffensif qu'on le prétend dans bien des milieux ? Il ne le paraît pas. Il a complètement défiguré, dans ses romans prétendus historiques, la plupart des rois, des ministres, des grands personnages de notre histoire nationale (1), depuis François Ier jusqu'à Louis XVI, « et pour ne parler que de Richelieu, il faut être M. Parigot pour prétendre que Dumas a peint « un Richelieu plus rigoureusement vrai dans son existence d'homme vivant et agissant que celui de Vigny et d'Hugo, qui le maltraitèrent, et d'Emile Augier qui le méconnut ».

Cette opinion est à M. Parigot, « bien à lui, dit M. René Doumic, et il n'y a pas de risque qu'on lui en conteste la pleine et entière propriété ». — Dumas père s'en prend, d'ailleurs, quelquefois à la religion et au clergé encore plus qu'à l'histoire.

Sans doute, d'après M. Edmond Biré, Alexandre Dumas « n'a point de haines comme son rival (Eugène Sue). Seulement, il ne manque guère de sacrifier (la religion), quand l'occasion se présente, aux préjugés de ses lecteurs, et il ne lui déplaît pas alors de la livrer à leurs railleries. Ce n'est point une colère à la Caïphe, mais une indifférence et un égoïsme à la Pilate. Avant tout, il faut que Pilate prouve qu'il est l'ami de César. »

(1) Directeur du Tnèâ're historique, ii se targuait « d'ofirir chaque soir au peuple une page de notre histoire. » - Pauvre peuple et pauvre histoire !

Voltairien et sceptique, il met en scène, dans Isaac Laqued&m, le

Christ et la Vierge : épouvanté de cette, audace, le directeur du journal le Constitutionnel biffe les passages profanateurs. Dumas père s'obstinant à vouloir les rétablir, le Constitution/net s'adresse aux tribunaux, et l'œuvre sacrilège est suspendue.

Faut-il s'étonner que l'Église ait mis à ['Index l'œuvre entière d'Alexandre Dumas, où Richelieu (1), Mazarin (2), le cardinal de Rohan (3), des moines, comme Dom Gorenflot, le rabelaisien (4), des prêtres, sont plus ou moins caricaturés, sans parler du Pasteur d' A shboura, ou Vie d'un pauvre ministre devillagc cl de ses enfan sf

Sans doute, dans le Comte de Monte Cristo, l'abbé Faria, prisonnier d'Etat au château d'If et qui passe pour fou, parce qu'il offre au Gouvernement les millions du cardinal Spada, qu'il sait enfouis, joue un rôle plein de charme. Mais Edmond Dantès, déguisé en abbé Busoni, pour mieux poursuivre une implacable vengeance, a-t-il l'attitude qui convient à un prêtre (5) ? Et V Urbain Grandier d'Alexandre Dumas n'est-il pas aussi peu édifiant que fantaisiste?

Le P. Longhaye, très dur pour Balzac, l'est beaucoup moins pour Dumas père, a réprouvé en bloc par l'Église » et « malfaiteur littéraire, lui aussi, mais qui n'a voulu ni pensé l'être (?),. . moins pernicieux... et moins corrupteur que d'autres, parce qu'il n'a ni le temps, ni le goût, ni peut-être le talent, de philosopher le désordre et de l'ériger en système. » a Vous êtes une des forces de la nature », lui disait emphatiquement Michelet. Je n'y contredis point ; mais mais encore faut-il demander compte à une force libre de l'emploi qu'elle a fait de sa puissance.

« Maudits soient les hommes et les livres qui m'ont aidée par leurs sophismes (à me dévoyer) » ! disait un jour Mme George Sand, d'après son biographe russe Karénine. C'est à la fois la condamnation des romans des autres et la justice que méritent la plupart des siens.

('.) î.fs Trois Mousquetaires.

(2) Vingt ans après.

(3) Le collier de la reine.

(4) La dame de Monsoreau.

(5) Voir Alfred Nettement, Etudes critiques sur le roman. Feuilleton : 2' série, 1845.

Elle prétendait bien, pour répondre aux légitimes critiques de Nisard. que « ses écrits, n'ayant jamais rien conclu, n'ont causé ni bien ni mal (i) ». Mais en eût-elle été convaincue, elle ne saurait nous le persuader. « La moralité d'un roman, disait Mme de Staël elle-même, De l'Allemagne, 2« partie, ch. xxvm, consiste dans les sentiments qu'il inspire. » Or, quels sentiments malsains que ceux « qu'inspirent » les romans de la première manière de George Sand, 1830-37, les roma.is de passion, lndiana, 1831, Yalen'ine, 1832, Lélia, 1833, Jacques, 1834, André, Leone Leoni, 1835, Mauprat, 1837, qui essaient d'établir « le droit divin » de la passion, fatale, irrésistible? L'auteur écrivait à Sainte-Beuve : « J'ai blasphémé la nature et Dieu peut-être dans Lélia. » « Peut-être » est de trop. Il y a là un prêtre, un moine, Magnus, à la fois dévoyé, superstitieux et fanatique, qui s'éprend de Lélia, la fuit, la calomnie, et, dans la première édition, l'étranglait. Et cette Lélia, qui se fait religieuse sans foi, devient abbesse, convertit au déisme ses propres filles et un certain cardinal Annibal, qui finira par le suicide ? Voilà, certes, qui n'est guère édifiant.

Que dire des romans de la seconde manière, 1837-1847, des romans socialistes, Spiridion, les Sept corde» de la lyre, 1839, le Compagnon du tour de France, 1840, Consuelo, 1842-43, la Comtesse de liudolsladt, le Péché de Monsieur Antoine, 1847, le Meunier d'Angibaull, Jeanne, Horace? Ils sont bien inférieurs aux premiers romans de l'auteur. Nous n'avons à parler ici que de Spiridion, « conte monastique, dédié à Pierre Leroux, mais où éclate l'inspiration de Lamennais, où sa personnalité même transparaît çà et là » .

L'abbé Spiridion, qui s'appelait Hébronius ou plutôt Samuel, était né Juif : il s'est fait luthéiien, puis papiste et religieux. Les catholiques l'ont désabusé du catholicisme et il est devenu libre penseur, sans avoir jeté son froc aux orties, et en léguant son esprit à une dynastie de disciples occultes, persécutés par « la monacaille », mais faisant prévaloir le déisme naturaliste et l'Évangile éternel de 1789. Mme George Sand, on le voit, est odieuse dans sa rancune contre le catholicisme : « elle lui en veut de l'avoir quitté ».

(1) Leltresd'an voyageur A Eoerarà (Michel de Hourges , 15 avril 1859.

Les romans de la troisième manière, ou romans champêtres, la Mare au diable, 1846, la Petite Fa de lie, 1849, François le Champi, 1850, et les Maîtres sonneurs, sont des chefs-d'œuvre d'idylles, d'églogues poétiques, où l'on regrette, avec Sainte-Beuve, comme une disparate, la profession de foi d'incroyance qui se trouve au début de la Mare au diable.

Restent les romans de mœurs de la quatrième manière, déistes, hostiles à la religion, une fois même au delà de toute mesure, dans Mademoiselle La Quintinie, 1863, qui est une réponse à VHistoire de Sibylle d'Octave Feuillet, 1862. Sibylle qui rêvait, dans son enfance, de monter sur un cygne, met son cœur et sa main au prix d'un retour au catholicisme, rompt de ce :hef avec l'artiste qu'elle airne, puis le ramène à la foi par le sacrifice de sa vie.

Octave Feuillet, que j'ai vu de près et qui était la distinction et la délicatesse même, Octave Feuillet, dont M. Brunetière a loué à si bon droit les romans, qui sont des romans « aristocratiques » ou « mondains », des romans « idéalistes », des romans « à thèse » (1), Octave Feuillet donne, pourtant, un rôle étrange au curé de Férias, l'abbé Renaud, vulgaire, effacé, indolent, ami de ses aises.

Né dans une ferme, il porte chez ses riches paroissiens, qui en font leur commensal quotidien, le respect obséquieux d'un fils de la glèbe. On le met au bout d'une table avec les enfants. Obligé subalterne de ceux pour lesquels il devrait être un supérieur, il tolère des paroles et des pratiques que sa conscience réprouve, humilie son caractère de prêtre jusqu'à subir, dans l'exercice même du ministère, ces empiétements laïques qui, sous couleur de dévotion, tournent souvent au scandale.

Il ne peut apprendre le catéchisme à la petite raisonneuse, qui voudrait savoir le pourquoi de toutes choses Elle force le bonhomme à se remettre à ses auteurs et à étudier. Elle professe le déisme du vicaire savoyard. II faut un acte d'héroïsme de l'humble prêtre, qui, un jour de tempête, risque sa vie et sauve du naufrage des malheureux en perdition, pour faire comprendre à Sibylle que le vrai Dieu

(1) Cela ne veut pas dire que, si nous louons le Roman d'un jeune homme pauvre, le Journal d'une femme, Julia de Trtcœuf, la Mortelle , nous approuvions sans réserve Monsieur de Camors, Honneur d'artiste surtout, où il y a bien des psgps regrettables au point de vue moral.

et la vraie foi peuvent seuls inspirer de si sublimes dévouements. C'est une excellente chose que cette transfiguration d'un prêtre de village en véritable héros, qui, de plus, devient un saint, rompt toutes les relations qui sont en dehors de ses devoirs sacerdotaux et impose à la vieille Marianne, sa gouvernante, le menu le plus sévère pour lui-même.

Mais fallait-il donc tant de vertu, pour prouver à une théologienne de douze ans la vérité des dogmes catholiques? Le curé y a perdu son latin : on pourrait croire que ce n'est pas sa faute, mais celle de notre religion.

Je signale ce danger dans un roman, bien maltraité par Sainte- Beuve, Nouveaux Lundis, v, mais dont l'excellent auteur n'a certainement pas voulu autre chose que glorifier le catholicisme dans la personne d'un de ses prêtres et d'une de ses héroïnes. La preuve que le roman d'Octave Feuillet avait cette signification, c'est qu'aussitôt Mme George Sand s'émut : « L'aigle puissante, ainsi que parlait Sainte-Beuve avec emphase, ..fondit sur la blanche colombe », et Mademoiselle La Quintinie parut, comme la contre-partie de Sibylle.

Emile Lemontier recherche Lucie la Quintinie ; mais il ne l'épousera que si elle abandonne le catholicisme, et, de fait, elle y renonce : on nous pardonnera de ne pas dire au prix de quelles « complications invraisemblables, scabreuses, odieuses. Il faut s'arrêter sur deux figures de prêtres qui jouent un rôle dans le roman : le capucin Onorio et l'abbé Fervet ou Moréali. — Le premier représente l'ascétisme intransigeant, farouche, mortel à tout ce qui est nature, le catholicisme de Vlmihtton, queMme George Sand appelle, dans V Histoire de ma vie, l'extinction de toute pitié (!), la rupture de tous les liens de famille, « l'annihilation absolue de l'intelligence et du cœur » au bénéfice du a salut personnel », bref, « une doctrine d'abominable égoïsme ». Voilà comment l'auteur de Mademoiselle la Quintinie traite l'orthodoxie ecclésiastique. — Quant à l'abbé Fervet ou Moréali, Italien et Français de naissance, il n'a pas d'état civil régulier : « allusion directe et outrageuse à une haute personnalité ecclésiastique de l'époque », le grand évêque d'Orléans, Mgr Dupanloup. « Homme supérieur et surtout posant pour l'être, dit le P. Longhaye, dupe et victime de l'Église, des Jésuites, assez docile pour les servir longtemps par l'intrigue, assez loyal pour se laisser enfin dé-

LE PRETRE DANS LA LITTERATIME DU \iv BIÈÛfei 7.']

sabuser, débouter de ses croyances par Lemontier père, le ration;» liste, le personnage moral du drame. La scène maîtresse, terme et chef-d'œuvre des combinaisons du romancier, esl la confession que le prêtre est obligé de faire au philosophe : vraie confession générale, où il trahit par occasion le secret de celles qu'il a lui-même entendues ; où il reconnaît que l'Église n'est pas infaillible, puisqu'elle l'a « retranché de la communion humaine»), en le condamnant au célibat ». Comme si une question de discipline ecclésiastique, le célibat des prêtres, avait quelque rapport avec l'infaillibilité doctrinale sur les questions de morale et de foi ! Croyez-vous que l'abbé Moréali va jeter son froc aux orties ? Pas le moins du monde. Prêtre pour toujours, il continue son métier sans y croire, en avouant « tout bas » aux âmes que Dieu seul sait la vérité et peut la dire. Ce programme hypocrite plaît à Lemontier. qui tend la main à cet autre Lamennais, révolté contre l'Église et finissant en vicaire savoyard. Voilà ce que Mme Sand ose appeler « l'histoire d'un prêtre avec toute la rigueur de ses déductions ». Elle fait dire encore par son philosophe Lemontier : ou abolissez la confession, ou permettez le mariage aux prêtres. Dilemme illogique au premier chef ; car si la confession doit être supprimée comme étant l'intrusion d'un étranger dans les secrets de la vie de famille, on ne voit pas que cette intrusion soit moins indiscrète de la part d'un prêtre marié : elle semble, au contraire, plus odieuse. Quant à l'impossibilité du célibat des prêtres, qui répugne à Mme Sand, presque autant que l'enfer éternel, elle n'existte que pour qui nie la grâce : la grâce de Dieu rend a le joug bien doux et le fardeau bien léger », sans parler des immenses avantages qui résultent pour le prêtre sans famille d'une vie toute de dévouement à l'oeuvre de Dieu.

Mais si Mme George Sand a fait du mal à son siècle, son siècle lui en a fait aussi. On le voit par l'Hisluire de mu rie, commencée en 1847. Petite-fille d'une libre-penseuse du xvme siècle, fille d'un officier de l'Empire mort d'une chute de cheval en 1808, et d'une petite ouvrière Sophie Delaborde, Aurore Dupin, la future MmeSand, 1804-1876, eut pour premier maître un certain Deschartres, jadis homme d'Église, moins les ordres, libre-penseur décidé, pédagogue bourru, mais dévoué régisseur. A treize ans, elle fit sa première communion, à propos de laquelle sa grand'mèrelui enjoignait

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de ne pas « outrager la sagesse divine et la raison humaine jusqu'à croire qu'elle allait manger son Créateur ». Et pourtant, trois ans plus tard, Aurore, au Couvent des Anglaises, était « sage, » pieuse, fervente : l'idée même d'une vocation religeuse fermentait en elle. Elle a beau nous dire après coup que ce n'était qu'une « maladie sacrée»et que son orthodoxie d'alors lui semble« puérile et étroite»: elle reconnaît une réserve et une discrétion irréprochable chez les religieuses et chez son directeur, un jésuite, qu'elle appelle l'abbé de Prémord. Comment donc est-elle devenue incroyante? A l'en croire le Génie du Christianisme l'aurait dégoûtée de la religion catholique. Puis, autorisée par son directeur, ce qui paraît plus que suspect, elle aurait lu tous les ouvrages cités ou combattus dans Chateaubriand, et Rousseau, venu le dernier, l'aurait convertie à la religion du Vicaire Savoyard. Enfin, elle fut à jamais perdue par la gaucherie, la nullité répugnante d'un certain prélat in partibus, acharné à la conversion de l'aïeule, Mme Dupin, qui, après une confession dérisoire, reçut le viatique en 1822, de manière « à tourner cet acte même en une leçon d'incrédulité, que le prêtre seul n'osa pas comprendre ». Les questions indiscrètes de deux confesseurs détachèrent Aurore de toute pratique religieuse. Quoiqu'elle n'ait connu qu'un Jésuite, son directeur, qu'elle peint excellent, sensé, délicat, un peu plus large que nature, elle sait que la Compagnie de Jésus est une « secte éprise de pouvoir et jalouse de domination ». Elle sait que le a Jésuitisme est une importante modification à l'orthodoxie romaine, une hérésie bien conditionnée », se riant de l'infaillibilité qu'elle préconise... La preuve, c'est que les Jésuites accommodent aux besoins et aux forces des âmes l'ascétisme farouche de l'Imita ion, interprété par « une doctrine de progrès et de liberté », et qui, tout en se moquant de l'Eglise, est encore dans l'Eglise, la dernière arche de la foi chrétienne ».

Ces contradictions, ces divagations s'expliquent, mais ne se justifient pas par un mariage mal assorti avec le baron Dudevant, une séparation scandaleuse, une vie de bohème et des liaisons coupables avec a des idoles de chair et de sang ». Il faut y voir aussi l'influence de Pierre Leroux, de Michel de Bourges et surtout de l'abbé de Lamennais.

LIS IMIKTIiK DANS LA Ll l TKKATUHK DU MX MM1LK 77

Dès 1820, dus le second volume de son Essai sur l'indilférrtice, où il déniait toute certitude à la raison individuelle, Lamennais, qui devait ériger en dogme l'infaillibilité de la sienne, Lamonnais s'était heurté, non pas à l'opposition, mais à la neutralité discrète des Jésuites, auxquels on aurait imposé cette attitude. Il s'en irrita, et se plaignit que les Jésuites opprimaient quiconque ne voulait pas recevoir d'eux le mot d'ordre. Bientôt son dépit alla «'aigrissant.

Dans l'intimité, il déclara, dès le 18 mars 1820, l'Institut radicalement vicieux, antichrétien contre nature « Dans son livre Dis progrès de la Hérolution,en 1829, il avança que les Jésuites n'étaient pas faits pour l'époque, et cela 15 ans après que l'Eglise les avait rétablis « pour l'époque » assurément. Dans les Affaire de Rome, 1836, il prétendait que le vice radical des Jésuites, c'est l'obéissance, l'immolation absolue de l'individu à la Compagnie : l'araourpropre peut bien se déplacer, mais non pas périr. Hélas ! dans ses Réflexions sur l'étal del'Fglise en France pendant le XVUh siècle, 1808, il avait représenté ces mêmes Jésuites uniquement ambitieux de faire le bien et de se sacrifier pour Dieu.

Le prêtre dans Michclet.

Echo des rancunes de Lamennais, révolté contre l'Eglise, Madame George Sand l'était aussi de ce pamphlet sectaire de Michelet et d Edgar Quinet : Les Jésuites, 1843. Sous prétexte de répondre à un livre signé par un chanoine de Lyon, mais inspiré par un Jésuite, Le Monopole vniversitaire destructeur de la religion et des lois, Michelet avait publié en 1843 six leçons prétendues, que Sainte- Beuve lui-même appelait des « fantaisies un peu burlesques » (2). — L'Introduct on représente les Jésuites comme envahissant la société moderne et y introduisant l'esprit de délation : « Nul bruit (dans leur vie quotidienne), mais un triste murmure, un bruissement de gens qui confessent les péchés d'autrui,qui se travaillent les uns les autres et se rongent tout doucement. » — La première Leçon affirme que les Jésuites ont confisqué le clergé national. Le prêtre de paroisse est réduit au servage : « timide et plus que modeste », il

(t) Forgues : Lamennais. Correspondance, T, 240. (2) Chroniques parisiennes.

ressemble « à la triste giroflée maladive, qu'il élève sur sa fenêtre » ; il est courbé sous l'évêque, lequel tremble lui-même sous le Jésuite, seul souverain effectif. « On dit qu'il n'y a plus de serfs en France. Tl y en a 40,000. . . Je leur conseille de se taire, de ravaler leurs larmes et de tâcher de sourire. »

La 3e Leçon prétend que les Jésuites entendent l'éducation comme une athrophie systématique de la volonté et en font une méthode comparable à ces procédés artificiels d'où sortent « des moutons, qui ne sont que suif, des bœufs qui ne sont qu3 viande, d'élégants squelettes de chevaux ». Les Jésuites, d'ailleurs, Leçon ive, sont ennemis de la France : leur P. Loriquet a médit de la garde impériale mourant à Waterloo (1!). Leur Institut est « une grande église, non pas celle du Moyen âge dans sa végétation naïve, non ! une église dont les murs n'offriraient que têtes et visages d'hommes entendant et regardant, mais nul corps, nul membre, les membres et les corps étant cachés pour toujours, et scellés, hélas ! au mur immobile ». La IV* Leçon nous révèle encore, en style mélodramatique, que les Jésuites ont bâti leurs Constitutions sur un fonds de parfait mépris pour la nature humaine (!!) — Le P. Longhaye dit gaiement que ces insanités ne sont bonnes qu'à divertir les seuls Jésuites. Il oublie qu'elles ont défrayé la discussion de l'article 7 de Jules Ferry, en 1879-1880, et les débats encore plus violents de la loi contre les Congrégations, janvier-juillet 1901. C'est de ces grotesques inventions que se nourrit l'opinion du vulgaire, surtout quand elle voit un Gouvernement maçonnique faire à Michelet une apothéose, à propos du centenaire de sa naissance, en 1898.

Il avait, d'ailleurs, d'autres titres à l'admiration de nos persécuteurs. —-C'était d'abord ce livre perfide : Le Prêtre, la Femme et la Famille, 1845, où Michelet envenime de tout son pouvoir les défiances haineuses du mari, du père incrédule, contre l'étranger, l'intrus, qui lui ravit, au confessionnal, les confidences de sa femme et de sa fille, a Epouser celle dont un autre a l'âme, jeune homme, souvienst-en, c'est épouser le divorce. » Saint François de Sales avait inspiré à sainte Chantai, d'après Michelet, une passion véritable. Les Jésuites sont devenus les directeurs à la mode, en sacrifiant la religion et la conscience, comme Pascal le prouve (!). Mme Guyon a su affoler Fénelon, circonvenir Bossuet, et ces deux grands prélats

n'ont lutté sur le Quiétisrae que pour la conquête spirituelle de Mme de la Maisonfort (?). Quant aux confesseurs actuels, ils sont tous des Tartuffes, lubriques et sacrilèges, dignes, d'ailleurs, de « la charnelle et sensuelle dévotion du Sacré-Co3ur », « la plus choquante (des idolâtries), . . .matérialisme,. . . paganisme, . . .folie !!»

— Un second titre de Michelet à l'enthousiasme des sectaires, c'est Nos Fils, J869. Michelet intitule Mille ans d'inhumanité l'éducation au Moyen âge, un régime imposé à l'enfant, ce petit damné malgré lui. « Il a grandi à peine que déjà perce sa malice. Qu'a servi le baptême ? Le démon, que ce sacrement adjurait de sortir, n'est pas sorti du tout. On le reconnaît à vingt signes. Le grand signe, c'est de voir pousser, monter en lui cette chose dangereuse entre toutes, l'essence du démon, qu'on aura tant de mal à extirper, la liberté, cette force tenace de la libre volonté, mauvaise herbe qui trace. On arrache, il en reste autant. « Ne perdons pas une minute pour combattre cela. » Pas de raisonnements, de sentiments. Faire avaler le bien, faire expulser le mal : c'est tout. . . Le Moyen âge n'est que cette guerre au diable. Du prêtre à vous, des parents à l'enfant, du pédagogue à l'écolier, par cataractes et cascades, tombe un torrent de coups. Des écoliers de trente ans (on le voit par l'histoire fameuse d'Ignace Loyola) n'en sont point exemptés. Voulez-vous la preuve de ces insolentes assertions? Un certain abbé s'entretenait avec saint Anselme des enfants confiés à l'école de son monastère. « Ils sont méchants et incorrigibles, disait-il. Jour et nuit nous ne cessons de les frapper et ils empirent toujours. — Eh quoi ! répondit saint Anselme, vous ne cessez de les frapper ? Et quand ils sont grands, que deviennent-ils? Idiots et stupides. Voilà une belle éducation, qui d'hommes fait des bêtes.— Et qu'y faire? répond le cuistre froque. Wous les violentons par tous les moyens, afin qu'ils profitent, et ils ne profitent pas. » Nous voilà bien renseignés, n'est-ce pas ? et sur les Jésuites et sur l'Eglise enseignante au Moyen âge !

Un autre titre de Michelet à la sympathie des sectaires, c'est son Histoire de France, même l'Histoire du Moyen Age, son chef-d'œuvre. Il a regretté de l'avoir si bien dépeint : effet de « mirage » d'illusion poétique, à propos d'un monde d'idiots « et d'uue scolastique propre à faire des tortus, des boiteux, des borgnes », pour un Etat « monstrueux ». Il méconnaît saint Louis, saint Bernard, saint

Dominique, saint François d'Assise, Jeanne d'Arc elle-même, ramenée aux proportions d'une patriote « auto-suggestionnée ». — On sait comment Frédéric Ozanam, dans la Civilisation au Ve siède,Montalembert, dans les Moitiés d'Occident, le savant abbé Gorini, dans ses divers ouvrages, ont rétabli la vérité sur le rôle de l'Eglise, des prêtres et des moines, calomniés par Michelet. — Dans les temps modernes, Michelet exalte Luther, pour avoir aboli le célibat ecclésiastique et la confession ; Calvin, qui fut « l'image la plus complète du martyr (I!) ». Il calomnie Marie Stuart, cette « fatale fée » complice des Jésuites, cet « ordre essentiellement espagnol,... machine d'épouvantable force, qui, partout où elle agissait, avait pour auxiliaire la conjuration toute faite de la nature sensuelle, de l'intrigue passionnée, de la femme et du désir ». « L'anti-nature, par devant, c'est la Trappe (!!) »— L'Histoire de la Révolution, X, Préface, affirme gravement que « la confession, le roman, l'alcool, (sont les) grands corrupteurs du monde au xixe siècle ». Catholicisme et Révolution ou République sont inconciliables : « La vie du catholicisme, c'est la mort de la république ; la vie de la république, c'est la mort du catholicisme. » Robespierre, homme et principe tout ensemble, « homme pour haïr toujours plus, principe pour ne point pardonner, a fait preuve d'un tempérament de prêtre ; quoi de pis? » En signant le Concordat, Bonaparte * fera l'une de ses plus énormes sottises,» etc., etc.— L'on serait infini, si l'on voulait relever toutes les grossières violences contre le clergé, l'Eglise et le catholicisme,que se permet Michelet, dans une Histoire a débordant de diffamations et de calomnies fantaisistes, tournant à l'hallucination délirante », au dire de M. Lanson lui-même: il met avec raison sur le même pied Michelet et Victor Hugo, pour leurs passions anticléricales. Ils font tant de mal autour de nous, par suite du prestige et de l'éclat de la prose de l'un et de la poésie de l'autre !

LK l'UKl'Hli DANS LA LITTÉKATURK DU XIX0 SIÈCLE 81

Le Prêtre dans Eugène Sue.

Tandis que Michelet faisait pendant plus de trente ans, de 1843 à 1874, la campagne la plus acharnée contre les Jésuites et le clergé français, Eugène Sue publiait, en 1844, le Juif-Errani dans le Constitutionnel, qui passa du coup de 3,600 abonnés à plus de 20,000.

Voici le sujet de ce roman scandaleux, qui trouve encore des lecteurs. — Sous Louis XIV, vers 1680, M. de Rennepont, protestant, se fait catholique; mais sa conversion ne paraît pas sincère. Les Jésuites, qui ne s'y trompent pas, le dénoncent et obtiennent d'être mis en possession de ses biens. M. de Rennepont a pu cependant mettre à l'abri une somme de 150,000 francs, dont il dispose par testament : le capital et les intérêts doivent s'accumuler d'année en année, de 1683 au 13 février 1832. Les 212 millions, produits à cette date par la puissance des intérêts composés, seront donnés à celui ou ceux de ses héritiers qui, le 13 février 1832, pas la veille, ni le lendemain, mais dans celte journée même, se présenteront au n° 3 de la rue Saint-François, à Paris, où se fera l'ouverture du testament. — En 1832, les héritiers Rennepont sont au nombre de six : par la descendance maternelle, Rose et Blanche Simon, filles d'un maréchal de l'Empire, qui a gagné son bâton et son titre de duc sur le champ de bataille de Ligny ; François Hardy, manufacturier au Plessis, près Paris, et le prince Djalma, fils de Kadja-Sing, roi de Mondi ; par la descendance paternelle, le sieur Jacques Rennepont, dit Couche- Tout-Nu, artisan débauché et ivrogne ; Adrienne de Cardoville, fille du comte de Rennepont, duc de Cardoville, et Gabriel Rennepont, prêtre des Missions Étrangères. — Le général des Jésuites en 1682 a recommandé formellement à tous les membres de son Ordre, à ceux qui vivaient alors et à leurs successeurs jusqu'en 1832, de « surveiller furieusement la famille Rennepont, et de rentrer per fas qut nefas dans le bien qui a été traîtreusement dérobé à la société ». La recommandation du P. de Noyelle a été fidèlement suivie. II est bien arrivé

aux Jésuites, de 1682 à 1832, quelques aventures qui auraient pu leur faire oublier cette affaire. Ils ont été exclus, pendant le xvme siècle, du Portugal, de l'Espagne et de la France ; ils ont même été supprimés en 1773 par un Bref de Clément XIV.

Mais ils ne sont pas gens à se troubler pour si peu. Ils n'ont pas un seul jour perdu la trace des héritiers Rennepont", si bien que, le 1er janvier 1832, la Compagnie sait exactement où se trouvent tous les personnages qui doivent se rencontrer rue Saint-François, le 13 février (1). — Des six héritiers, l'un, Gabriel Rennepont, le missionnaire, est en Amérique, dans les montagnes Rocheuses: on l'a enrôlé en temps utile dans la Compagnie de Jésus, qui a obtenu de lui une donation générale et spéciale de tous ses biens. On veille sur ce Jésuite précieux et il sera de retour le 13 février. Les cinq autres sont en Sibérie, dans l'Inde ou à Paris ; mais la société a les yeux sur eux et elle s'efforcera de les empêcher d'être, pour la date fatale, au rendez-vous marqué. Elle a gagné des parties plus difficiles. Tout irait à merveille, si les Jésuites n'étaient gênés que par le Gouvernement et la magistrature, par la police et les gendarmes : n'est-ce pas les Jésuites qui les font marcher? Mais voilà qu'ils trouvent devant eux un adversaire bien autrement redoutable, le Juif Errant, auquel ils n'avaient jamais songé, qui avait une sœur honnêtement mariée et dont le Rennepont de 1682 était l'héritier direct. Les Rennepont de 1832 sont donc les arrière-petits-neveux du Juif-Errant, et celui-ci leur doit de les défendre : c'est un devoir auquel il ne manque pas. Seulement, comme il sait avoir affaire à forte partie, il se fait aider par une de ses bonnes amies, Salomé, fille d'Hérodiade, celle qui se fit apporter sur un plat d'argent la tête de Jean-Baptiste, et qui, elle aussi, est condamnée, comme

(1) Il y a, dans ce débHt, des pages qui prétendent nous peindre le cabinet d'un Père jésuite, agent supérieur de la Compagnie de Loyola. Le Révérend est occupé à lire sa volumineuse correspondance avec i;n jeune disciple, son secrétaire, auquel il dicte ses réponse.". 11 s'agît de renseignements de tous genres, de rapports, de procès-verbaux, de signalements, qui arrivent de tous les coins du monde ; car la Société de Jésus a des espions i ai tout On se croirait dans le bureau central de la police universelle. l>>3 là, la terreur superstitieuse, dont les plus vaillants se sentent atteints, à la lecture de ces pages contre la célèbre Compagnie. Il n'y a que Larousse pour féliciter Eugène Sue « d'avoir fait un de ces romans conme on n'en fera plus ». — Plût à Dieu que cette prophétie se fût réalisée !

Ahasvérus, à marcher jusqu'à la fin du monde. « Ahasvérus et la fille d'Hérodiade, dit M. Edmond Biré, auquel nous empruntons en grande partie le résumé qui précède et qui est tiré de son Alfred Nettement, n'épargnent ni leurs soins ni leurs pas pour détruire l'effet des machinations des Jésuites. Le roman, dans ses quatre premiers volumes, est donc tout simplement le récit d'une partie d'échecs, que le Juif Errant, avec Saloraé pour partenaire, joue, sous le ministère Casimir Périer, contre la Compagnie de Jésus, représentée, à Paris, par l'abbé marquis d'Aigrigny et l'abbé Rodin. Quand finit le quatrième volume, la partie semble perdue pour les Jésuites : ils n'ont commis que des maladresses; ils ont joué comme des enfants, ou, pour dire le vrai mot, comme des innocents.

a Eugène Sue les représente, en toute rencontre, comme des hommes doués d'un pouvoir formidable et d'une infernale habileté, d'autant plus que rien ne les arrête, non pas même le crime, dès qu'il s'agit d'assurer à la Compagnie un avantage politique ou pécuniaire. . . Or, il s'agit ici d'une affaire colossale, d'une fortune immense, telle qu'elle sera entre leurs mains un instrument de domination comme ils n'en ont jamais possédé. Si donc les Jésuites sont tels que les dépeint le romancier, les filles du maréchal Simon et le prince Djalma, qui ont des milliers de lieues à faire et des contrées désertes à traverser pour se rendre en France, n'y arriveront jamais. » A Paris même, Couche-Tout-Nu sera assommé, dans un des bouges qu'il fréquente, par les malfaiteurs dont il a fait sa compagnie et avec lesquels les Jésuites sont en rapport. Mne de Cardoville sera empoisonnée, s'il le faut, par le docteur Baleinier, ou par une des espionnes que la Compagnie entretient autour d'elle. Plus aisément encore se défera-t-elle de François Hardy, le manufacturier du Plessis. Eh bien ! pas du tout. Ces hommes si forts, si peu gênés par leur conscience, ne trouvent pas autre chose, pour empêcher les filles du maréchal de venir en France, que de faire dévorer un vieux cheval blanc par une panthère noire. Pour se débarrasser du prince Djalma, ils n'imaginent rien de mieux que de lui faire tatouer sur le bras le nom de la déesse Bohwanie. Ils emploieront des moyens de même force pour écarter Mlle de Cardoville, François Hardy et Couche-Tout-Nu. Selon le mot d'Alfred Nette-

ment, ils s'amuseront à créer des embarras de voitures dans les rues, pour arrêter des gens qui peuvent leur enlever 212 millions.

C'est l'honneur d'Alfred Nettement, le critique catholique et royaliste, d'avoir protesté, dès la première heure, contre h Juif Errant, dans vingt articles de la Gazette de France, qui devinrent la première série d'Études critiques sur le roman feuilleton. « Que tout soit permis contre les Jésuites, disait-il, à la bonne heure ! Mais, tout Jésuites qu'ils soient, ils ne peuvent être à la fois habiles et maladroits, puissants et impuissants, audacieux et timides. 11 peut, s*ans doute, être consolant pour le Constitutionnel de leur prêter ainsi des vices et des défauts contraires ; mais cette contradiction est choquante, et c'est une faute grave contre l'art, qui demande de la conséquence, de la suite et de la concordance dans les caractères comme dans les faits. Pour qu'il y ait de la concordance, il faut que j'aie peur des Jésuites. Or, quand je les vois si faibles, si timides, si impuissants, tranchons le mot, si bêtes, je ne les crains plus. »

Succès extraordinaire de ces critiques si justes ! L'auteur luimême du Juif Errant y souscrivit, en chassant de son roman l'abbé marquis d'Aigrigny, après lui avoir dit son fait par la bouche de l'abbé Rodin : « Quelle pauvreté d'invention ! Quelle grossièreté dans les moyens employés ! Faut-il donc des prodiges d'habileté pour enfermer quelqu'un dans une chambre et fermer la porte à double tour? Non. Eh bien, avez-vous fait autre chose? Les filles du maréchal Simon? à Leipsick, emprisonnées ; à Paris, enfermées au couvent ! Adrienne de Cardoville ? enfermée ! Couche-Tout-Nu? en prison ! Djalma? un narcotique ! Quant à vos autres procédés,... allons doncl mauvais, incertains, dangereux. . . Ce n'est plus une lutte d'hommes fins, habiles, opiniâtres, voyant dans l'ombre où ils marchent toujours. C'est un combat de crocheteurs au grand soleil... Pour plus de mystère, c'est la garde, c'est le commissaire de police que vous prenez pour complices. .. Mais cela fait pitié, Monsieur. » Eugène Sue se faisait justice à lui-même, en homme d'esprit.

Dans les volumes qui suivirent, l'abbé Rodin succédait à l'abbé marquis et reprenait la campagne par d'autres moyens.

Aux moyens matériels allaient succéder les moyens « moraux », « les ressources d'anéantissement général ou partiel que peut offrir

le jeu des passions humaines, habilement combinées, oppo contrariées, surexcitées ».— Or, Rodin fait incendier la fabrique do M. Hardy, ce qui n'est pas précisément un moyen « moral », et pour hâter la mort du fabricant réduit au désespoir, il lui fait administrer par le docteur Baleinier une dose immodérée d'opium, ce qui est beaucoup plus brutal et criminel que « moral ». — Quant à Gouche-Tout-Nu, un dompteur de bêtes l'épuisé en débauches et le tue dans un « duel au cognac », c'est-à-dire en le défiant de boire une bouteille d'eau-de-vie d'un seul trait. Encore un moyen « moral », n'est-ce pas ? — Un autre duel, à l'épée celui-là, entre le maréchal Simon et l'abbé marquis d'Aigrigny, ancien soldat, bretteur et coureur de filles, les met tous deux hors de cause. Moyen a moral ! », vous dis-je avec Eugène Sue. — Farenghea, l'étrangleur et, à ce titre, dévoué corps et âme aux Jésuites, persuade au prince Djalma qu'Adrienne de'Cardoville le trompe : il lui remet un poignard et un flacon de poison, puis l'introduit dans une chambre obscure, où la vapeur d'une plante de l'Inde le plonge dans une ivresse pleine d'hallucinations. Paraissent alors une femme qui ressemble à Adrienne et un ami, Agricol Dagobert, envoyés tous deux par Rodin : Je prince Djalma tue la fausse Adrienne, blesse Agricol et, se précipitant à l'hôtel de Cardoville, s'y empoisonne. Survient Adrienne, qui, naturellement, boit le reste du poison. Moyens moraux ! mes amis, moyens moraux I — Restent Rose et Blanche Simon, dont la gouvernante, frappée du choléra, est transportée à l'hôpital. « La princesse de Saint-Dizier, — jésuitesse, parce que princesse, comme Faringhea est jésuite, parce qu'étrangleur — leur persuade d'aller soigner la malade à l'hôpital, où elles meurent du choléra. — Gabriel Rennepont et Rodin pourront toucher les 212 millions. Mais Eugène Sue veut d'autres tueries : le dompteur Morock, mordu par des molosses, meurt enragé; Goliath, le socius de Morock, est dévoré par la multitude hurlante qui assiège le parvis Notre-Dame ; la reine Bacchanal, l'amie de Couche-Tout-Nu, es^ précipitée par les croisées ; le père du maréchal Simon est tué par la Ciboule, dans l'incendie de la fabrique Hardy. Rodin lui-même est, sur un ordre venu de Rome, empoisonné par Faringhea, mais vit assez pour voir réunis les six cadavres de Couche-Tout-Nu, de Hardy,de Rose et de Blanche,d'Adrienne et de Djalma, et pour assis-

b6 LE PRÊTRE DANS LA LITTÉRATURE DU XIXe SIÈCLE

ter à l'incendie des papiers qui représentent les 212 millions : après quoi, il meurt dans les convulsions du poison et du désespoir. Le Juif Errant et la Juive Errante sont tués, eux aussi.

Quelle hécatombe, grand Dieu ! quelle débâcle' sans art et sans talent, comme Alfred Nettement le fit remarquer en 1845, dans sa seconde série d'Etudes critiques sur le roman feuilleton. Inutile d'insister sur l'immoralité foncière du Juif Errant, sur ses utopies socialistes, sur ses calomnies impudentes et cyniques contre les Jésuites. Elles firent, hélas ! leur chemin, et, le 28 avril 1850, Eugène Sue fut élu député de la Seine à l'Assemblée législative, par 128,074 suffrages, sans autre titre que ses Mystères de Pariset sou Juif Errant* Combien de nos contemporains qui n'ont pas d'autre idée du jésuite et du prêtre que celle qu'ils ont prise dans Eugène Sue, Michelet et Victor Hugo ! Faut-il s'étonner qu'ils les haïssent, les proscrivent et les persécutent?

Le prêtre dans les romans de Flaubert et de Barbey d'Aurevilly.

A partir de 1850-52, c'en est fait du romantisme dans la poésie, le roman et le théâtre. « Le réalisme » ou « le naturalisme », « cet art moderne tout expérimental et tout matérialiste », dit M. Zola, règne en maître, et ses œuvres, qui se disent éminemment « documentées », n'en sont pas meilleures pour la religion et le clergé, de plus en plus odieusement caricaturé.

C'est ici peut-être que le « réalisme » ment le plus à son nom, et que « le roman expérimental », dont M. Zola traçait la méthode dans une dissertation que M. Brunetière a prise en flagrant délit de contradictions choquantes (1), se montre le plus étrangement défectueux. Quelle « expérience », je ne dirai pas de « l'état d'âme » des prêtres, puisque « le naturalisme » professe un dédain transcendant pour tout ce qui est « psychologie », mais de la vie sacerdotale et des mœurs du clergé, peuvent avoir des gens qui n'ont aucun rapport avec le prêtre catholique, qui ne le voient qu'à travers leurs préjugés anticléricaux et qui vivent des clichés mis en circulation depuis longtemps par la haine et la mauvaise foi ? Que s'il se

(1) Le Roman expérimental, Vô février 1879. Voir le Roman naturaliste.

trouve, parmi nos « réalistes », quelques auteurs qui .tient vu le prêtre d'assez près, c'est son costume et sa soutane, c'est son attitude dans le monde aristocratique et bourgeois, qu'ils s'amusent à étudier et à dépeindre ; ce n'est jamais son esprit évangélique, ses habitudes de prière et de sacrifice, son rôle de confident et de consolateur de toutes les douleurs humaines, qu'ils peuvent mettre en relief. Tout cela leur échappe complètement. Et chose singulière! jamais on n'avait mis tant de prêtres au théâtre et dans les romans qu'à l'époque même où les prêtres tiennent le moins de place dans la vie sociale, puisque, depuis trente ans surtout, nos hommes politiques et l'immense majorité des écrivains qui les suivent par intérêt encore plus que par conviction, s'inspirent du mot aussi haineux que célèbre : a Le cléricalisme, voilà l'ennemi ! » Est-ce un état d'esprit qui prépare à bien peindre, dans son austère simplicité, la vie cléricale et son modeste ra)7onnement, que l'hostilité plus ou moins tapageuse que l'on affiche contre l'Eglise et ses ministres, ou le « philoxéra noir »? M. Brunetière a donc raison de « montrer effectivement que nos naturalistes, en se servant du nom sous lequel ils se sont désignés, n'avaient pas le droit de le détourner de son sens et de compromettre ainsi dans leurs aventures ce que j'appellerai le bon renom d'une grande doctrine d'art ». Il a raison encore plus d'opposer les conditions d'un art vraiment naturaliste, qui sont la probité de l'observation, la sympathie pour la souffrance, l'indulgence aux humbles et la simplicité de l'exécution, aux caractères les plus généraux du naturalisme contemporain lesquels sont précisément la superstition de « l'écriture artiste (1) », le pessimisme littéraire et la « recherche de la grossièreté (2) ».

On n'attend pas de nous que nous parlions ici de tous les livres où il a plu à ceux que M. Brunetière appelle « les petits naturalistes » de mettre en scène curés et vicaires. Ce sera bien assez, ce sera peutêtre trop de parler des œuvres les plus importantes du naturalisme où figure le clergé.

« Est-ce moral, est-ce consolant ? dit Sainte-Beuve à propos de Madame Bovary, de Gustave Flaubert, 1857. L'auteur ne semble pas

(1) M. Brunetière cite ici les de Gcncourt, parfois si surfaits pour Germinie Lacerteux et la Fille Elisa.

(2) Avertissement du Roman naturaliste.

s'être posé cette question ; il ne s'est demandé qu'une chose : Estce vrai? » — Madame Emma Bovary, d'ailleurs, ne relève pas plus de notre étude que le pharmacien Homais, quoiqu'elle ait été élevée au couvent; car, dès l'âge de quinze ans,« elle s'est graissé les mains à la poussière de tous les cabinets de lecture », et ses honteux adultères, son suicide criminel sont une conséquence naturelle et fatale des romans que nous combattons. Mais il y a, dans Madame Bovary, l'abbé Bournisien et sa fameuse soutane, si minutieusement photographiée par Flaubert. « Est-ce que cette description, a-t-on écrit, ne dit pas tout de suite, en quelques lignes, tout un aspect de cette physionomie? et cela d'une façon très pittoresque, c'est-à-dire plus frappante que toute autre (1). Est-ce qu'elle ne prédispose pas la pénitente et le lecteur avec elle à la scène qui va suivre, scène bien remarquable, entre parenthèses(2)? Supprimez cette soutane, le type est perdu. Modifiez ce type, le dialogue devient invraisemblable.

(1) Voici donc cette description, cette « photographie » : « La lueur du soleil couchant, qui frappait en plein son visage, pâlissait le lasting de sa soutane luisante sous les coudes, efTiloquée par le bas. Des taches de graisse et de tabac suivaient sur sa poitrine large la ligne des petits boutons et elles devenaient plus nombreuses en s'écartant de son rabat, où reposaient les plis abondants de sa peau rouge ; elle était semée de macules jaunes qui disparaissaient dans les poils rudes de sa barbe grisonnante. 11 venait de diner et respirait bruyamment. » On l'avouera, cette saleté presque repoussante n'est pas digne d'un ministre du Seigneur, et Flaubert a peut-être « observé », mais singulièrement chargé le modèle qui a posé devant lui pour ce curé lourd, épais, « à la peau rouge », « aux macules jaunes ».

(2) 11 nous est impossible de souscrire à une pareille appréciation. La scène et le dialogue ne sont pas « remarquables » du tout.— D'abord, Flaubert suppose que le curé fait le catéchisme dans son église « au soleil couchant »: l'observation et l'expérience lui auraient appris que cela ne se fait pas, dans les paroisses rurales surtout, où l'on ne saurait renvoyer les enfants chez eux, seuls, à la tombée de la nuit. — Et puis, Emma Bovary, préoccupée de ses chagrins de cœur, dit au curé : « Je souffre », sacs lui faire comprendre que c'est « moralement ». 11 n'est pas étonnant que le curé lui réponde en lui parlant des misères, « non pas des âmes », mais « des corps », et des cultivateurs, dont les bêtes ont l'enfle, des pauvres mères de famille qui manquent de pain.— Enfin, quand on veut chercher des consolations pour son âme endolorie, pour son cœur brisé, ce n'esi pas dans la rue qu'on les demande, mais au tribunal de la pénitence. Le « réalisme » de Flaubert est donc pris en faute et pour plusieurs raisons. A qui fera t on croire que le curé Bournisien, faisant la veillée, avec le pharmacien Homais, devant le cadavre de Madame Bovary morte, mange, boive, et, frappant sur l'épaule, au dernier petit verre, à celui qui l'a maintes fois chicané sur l'infaillibilité du Pape, le célibat des prêtres, la confession, lui dise : « Nous finirons par nous entendre ! » Les invraisemblances se mêlent ici aux inconvenances les plus criantes.

Changez ce dialogue, Emma peut être sauvée. Or, Emma sauvée, l'auteur manque son but. » — C'est possible ; mais il y a un sacrilège véritable à faire dépendre le salut d'une âme, d'une pécheresse, de la vue d'une soutane, quelle qu'on la suppose, et de la correction administrée par un curé à une foule de gamins, « auxquels il distribue une grêle de soufflets (1) ».

D'ailleurs, il y a autre chose. Emma, très malade, revient à la vie et sa convalescence est signalée par un petit retour à la religion. « M. Bournisien venait la voir. Il s'enquérait de sa santé, lui apportait des nouvelles et ['exhortait à la religion par un petit bavardage câlin, qui ne manquait pas d'agrément. La vue seule de sa soutane la réconfortait. » On voit assez, sans commentaire, le ridicule jeté sur la parole sacerdotale. - Ne parlons pas de la parodie de la confession, au début du roman, où Emma « invente de petits péchés, afin de rester plus longtemps à genoux dans l'ombre, les mains jointes, le visage à la grille sous le chuchotement du prêtre. Les comparaisons de fiancé, d'époux, d'amant céleste et de mariage éternel, qui reviennent dans les sermons, lui soulèvent au fond de l'âme des douceurs inattendues. » Quel est l'aumônier de couvent assez indiscret pour parler sans cesse à des jeunes filles de « fiancé, d'époux, d'amour céleste ? » Ernest Pinard, l'avocat impérial, le futur « ministre de l'Impératrice]», qui plaida contre le scandale de Madame Bovary, en 1857, à une époque où le pouvoir avait souci de la morale publique, relevait encore la scène de la sainte communion, donnée à cette femme adultère, qui n'a rien du repentir de Madeleine, et surtout la scène de l'Extrême-Onction, où les paroles sacrées sont accompagnées d'images voluptueuses : « Onctions... sur la bouche qui s'était ouverte pour le mensonge, qui avait gémi d'orgueil et crié dans la luxure, etc. . . A mesure que le râle devenait plus fort, l'ecclésiastique précipitait ses oraisons,... Quelquefois tout semblait disparaître dans le sourd murmure des syllabes latines, qui tintaient comme un glas funèbre. » L'auteur a cru devoir

(1) « Les prenant par le collet de la veste, il les enlevait de terre et les reposait à deux genoux sur les parvis du chœur, fortement, comme s'il eût voulu les y planter. » Que quelques étourdis aient mérité cette correction, c'est naturel; mais « tous » à la veille de la première Communion! Flaubert exagère la brutalité du prêtre, pour détourner Emma Bovary de cttte religion, qui seule pourrait mettre un frein à ses passions débordantes,

donner une réplique aux prières des agonisants ; c'est la chanson d'un aveugle sur le trottoir :

Souvent la chaleur d'un beau jour Fait rêver fillette à l'amour. . .

La profanation de la majesté de la mort est aussi évidente que la sacrilège moquerie du sacrement administré par le prêtre. On s'en passe, ou bien, si on l'appelle, on le reçoit, on le respecte tout autrement.

« L'œil de Flaubert, dit M. Brunetière, ne va guère plus loin que la surface des choses, et s'il lui manque un don, il n'en faut point douter, c'est le don de voir au delà du visible. »

La représentation fidèle de la vérité, donnée comme le but suprême de l'art est ici en défaut, autant que « la psychologie », dans un roman où c'est la passion brutale, « la physiologie » qui l'emporte d'un bout à l'autre.

La Tentation de saint Antoine, que M. Brunetière appelle « une composition bizarre, ennuyeuse, informe », est, dans sa première partie, très dangereuse par les descriptions lascives des tableaux que le démon fait passer devant l'anachorète endormi, dont il éveille tous les appétits charnels. La seconde partie est d'un tout autre caractère. « Hilarion, disciple d'Antoine, sape par la base la foi de son ancien maître : Ancien et Nouveau Testament, dogmes et mystères, tout est présenté comme une série d'erreurs, qui font place à la Science ; celle-ci sous la figure d'un archange, qui dévoile les secrets de l'univers, pour aboutir à cette déclaration : « II n'y a pas de but, et Dieu-Providence n'existe pas... « Peut-être qu'il n'y a rien. » — Flaubert montre bien tout cela comme un cauchemar, dont le saint s'éveille en faisant un signe de croix; mais il est impossible de ne pas y voir une profession d'athéisme, mise sur les lèvres d'Hilarion, l'anachorète et le saint de l'histoire !

Dans Bouvard et Pécuchet, 1881, paraît un curé, qui raille les deux commis expéditionnaires, devenus demi-savants et demi-médecins. Il y a surtout les démêlés de l'instituteur et du curé, qui sont une page de l'histoire des trente dernières années, mais que Flaubert traite en ennemi de l'Église et en disciple trop fidèle de Victor Hugo.

Il ne s'agit, bien entendu, que de la fidélité aux idées anticléri-

LE PRÊTRE DANS LA LITTÉRATURE DU XIX" SIÈCLE ï) 1

cales du maître; car, en littérature, Flaubert est d'une école tout opposée. Au lieu do présenter ce qui est « individuel », personnel, il saisit et peint l'élément durable et permanent des choses changeantes. Au lieu de se raconter lui-môme, il raconte ce qu'il a vu, ce que tout le monde peut voir comme lui, et c'est bien là le caractère distinctif de la nouvelle école, impersonnelle et objective (1).

Mais peut-être n'est-ce pas le lieu d'insister sur une question en dehors de notre sujet, ni de protester contre l'admiration excessive de M. Emile Faguet pour « ce grand écrivain, fanatique de la forme (2) o : son style, au dire de M. Brunetière, est « très précis, mais dur, avec des reflets métalliques, pour ainsi dire, très artificiel et très compliqué ».

Il faut signaler ici, dans l'ordre chronologique plutôt que logique, Un Prêtre marié, 1865, roman très sombre de Barbey d'Aurevilly et qui n'eut pas de succès, et l'Ensorcelée, où sont racontés les prouesses d'un abbé vendéen. M. Edmond Biré en fait le plus grand cas : il estime que ces deux romans sont des chefs-d'œuvre, d'où se détachent ces deux figures d'une grandeur véritablement épique, l'abbé Sombreval et l'abbé de la Groix-Jugan. Sombreval, le prêtre oublieux de ses devoirs, qui a jeté le froc aux orties et pris femme, puis s'est trouvé veuf avec un enfant, Calixte Sombreval, est traité par tout le monde, même par les mendiants, comme un excommunié, un Judas et son dévouement paternel, poussé jusqu'à l'héroïsme, ne l'absout pas aux yeux des paysans, indignés contre le criminel, marqué au front par le doigt de Dieu.

Le prêtre dans les romans d'Emile Zola.

Si Flaubert est le père du réalisme (3), Emile Zola en est le plus fameux représentant, avec « ses histoires naturelles et sociales ».

(1) Histoire de ta Littérature française, n, 341.

(2) Le Roman naturaliste, p. 71.

(3) « C'est bien de Flaubert, et de lui seul, dit M. Brunetière, dans le Roman naturaliste, p. 400, auquel décidément je ne joindrais ni Balzac ni Stendhal, que datera, dans l'histoire de la littérature de ce temps, le mouvement naturaliste, comme le mouvement romantique a jadis daté û'Hernani. »— M. Brunetière ne veut parler, sans doute, que du romantisme au théâtre.

On n'attend pas de nous que nous entrions dans le détail de la série des Ilougon-Macquart, où l'auteur « veut expliquer comment une famille, un petit groupe d'êtres se comporte dans une société, en s'épanouissant, pour donner naissance à dix, à vingt individus, qui paraissent au premier coup d'œil assez dissemblables, mais que l'analyse montre intimement liés les uns aux autres. L'hérédité a ses lois comme la pesanteur .. . Les Rougon-Macquart. . . ont pour caractéristique le débordement des appétits, le large soulèvement de notre âge, qui se rue aux jouissances. Physiologiquement, ils sont la lente succession des accidents nerveux et sanguins qui se déclarent dans une race, à la suite d'une première lésion organique, et qui déterminent, selon les milieux, chez chacun des individus de cette race, les sentiments, les désirs, les passions, toutes les manifestations humaines, naturelles et instinctives, dont les produits prennent les noms convenus de vertus et de vices. Historiquement, ils partent du peuple ; ils s'irradient dans toute la société contemporaine ; ils montent à toutes les situations par cette impulsion essentiellement moderne que reçoivent les basses classes en marche à travers le corps social, et ils racontent ainsi le second Empire. » Ils racontent surtout la pauvre philosophie d'Emile Zola, « sa tranquille cro}Tance aux énergies de la vie »,ou plutôt son matérialisme grossier et son héréditarisme fataliste. Ils racontent encore comment Zola, qui se pique de « documentation humaine», n'est qu'un « romantique à rebours (1) », grossissant le mal, comme d'autres le bien. M. Rrunetière a fait justice de ce faux « naturalisme », on sait avec quelle vigueur implacable, et M. Anatole France, peu suspect de tendances cléricales, a dit d'Emile Zola :

(1) Le mot est de M. Jules Lemaitre. M. Brunetière dit, lui aussi : « Si l'observation de M. Zola D'est pas d'un « réaliste », j'ajoute que son style est d'un romantique. Chose bizarre ! ce « précurseur » relarde sur son siècle I Ses Etudes sonnent l'heure de l'an 1900 et ses romans marquent toujours l'heure de 1830. »

A l'occasion de la reprise simultanée d'Angelo de Victor Hugo et de Thérèse Raquin, d'Emile Zola, M. Léon Daudet écrivait clans le Gaulas du 13 Février 1905 :

« Si l'on suit attentivement les deux carrières et les deux œuvres, on arrive à cette conclusion que Zola fut le singe de Hugo. Il accepta la boursouflure, les énumérations, les rudes antithèses, tous les défauts visibles ; mais il les arracha à leur langue de lyrisme, à leur support de beauté, pour les transporter dans la laideur et les enchâsser dans la boue. Il rejeta, comme indignes de

LF. PRÊTRE DANS LA LITTÉRATURE DU XIXe SIÈCLE 93

« Il n'a guère peint jusqu'à présent que des gens odieux ou stupides. Il ne sait très bien peindre que les méchants et les brutes. . . Il a, pour mettre en lumière ses figures bestiales, un procédé dont il abuse, comme il abuse de tout. Il les montre aveuglément soumises aux suggestions extérieures et déterminées par les seules influences de ce qui les entoure. »

Dans un pareil système, quelle place peut- il y avoir pour la grâce, la liberté même et le piein épanouissement des vertus sacerdotales? M. Emile Zola ne s'est pourtant pas privé du plaisir malsain de caricaturer le prêtre et de le rendre odieux.

Dans la Conquête de Plassans, le héros est un prêtre, l'abbé Faujas, auquel les politiciens de la capitale ont donné pour mission de convertir aux idées plébiscitaires la sous-préfecture de Plassans. Aidé de sa sœur, une sèche et rigide matrone, il emploie tous les moyens déshonnêtes, honteux ou violents, pour parvenir à son but. « L'âpreté de son ambition, dit M. Brunetière,dans Le Roman naturaliste, l'autorité despotique de son attitude et de son geste, la sécheresse de sa parole, la domination d'épouvante qu'il exerce également sur son évêque et ses pénitentes, ont bientôt mis la ville à ses pieds. Cependant une pauvre femme, Marthe Mouret, le poursuit dans son triomphe de l'obsession affolée d'un amour, que la muette complicité du prêtre a laissé croître dans le silence, pour s'en servir comme d'un instrument, mais qu'il repousse avec une brutalité d'indignation révoltante, étant trop ambitieux pour succomber à la tentation de la chair : c'est autrement qu'il doit périr. » Le mari de Marthe, enfermé comme fou, s'échappera de son cabanon et viendra mettre le feu à sa propre maison, pour se venger de l'abbé Faujas, qui y demeure et qui lui a ravi sa femme, ses enfants, son bonheur et sa raison. Il serait difficile de peindre sous des traits plus repoussants ce qu'on appelle les « ambitions cléricales», les « empiétements cléricaux ».

La Faute de l'abbé Mouret « n'est rien qu'une débauche d'imagi-

^ui, la finesse et la délicatesse sentimentales, l'incomparable puissance métaphorique, qui tont souvent ressembler l'auteur des Mifèrables et des Contemplations à un géant fabriquant un jouet. Hugo fut un élémentaire, dans les deux sens du terme. Il simplifia l'homme à l'excès ; mais il eut la force de l'ouragan, le flux et te rellux de la mer. Zola, lui, ne fut qu'un primaire qui vaticine, en grossier langage, devant une tempête en carton. »

nation », dit Larousse lui-même. Le fils du Mouret qui figure dans la Conquête de Plassans est un être faible et souffreteux, une âme candide, qui n'a vécu que de pur amour, au Séminaire. Il s'est fait prêtre et se croit invulnérable au plaisir, lorsque, après une longue fièvre, il est induit en tentation par une sorte de pauvresse, Albine, qui habite un parc abandonné depuis des siècles et comme il n'en existe nulle part.

Il se livre aux caresses de cette jeune fille. Mais bientôt, le passé vient jusque dans le Paradou ressaisir son âme. En apercevant, à travers la brèche du jardin, l'église, dont la cloche semble l'appeler, voici que se représentent à lui son enfance pieuse, ses joies du Séminaire, son vœu de chasteté. Il quitte Albine. Rentré au presbytère, il se débat misérablement contre les assauts do la chair, et plus le souvenir de ses abominations l'obsède et le tente encore, plus il met de fureur à maudire l'amour et la terre et la vie. Le Frère Archangias dit brutalement, à propos des filles qu'il enseigne. (Gela ne se voit que dans Zola : les Frères ne sont pas instituteurs pour les filles):« Allez, on a beau leurtirer les oreilles jusqu'ausang: la femme pousse toujours en elles. Elles ont la damnation dans leurs jupes. Des créatures bonnes à jeter au fumier, avec leur saletés qui empoisonnent. Ce serait un fameux débarras, si l'on étranglait toutes les filles à leur naissance. »

Ah I qu'en termes galants ces choses-là sont mises !

L'abbé Mouret cède, pourtant, à l'appel de Sabine et retourne au Paradou. Mais il ne peut que verser des pleurs dans ce jardin de délices. Désormais, toute tentation est éteinte. Il remercie Dieu de l'avoir guéri, pour qu'il soit tout à lui.

« L'âme, a-t-on dit, est absente » de cette idylle grossière, « absente aussi des personnages : - de ce prêtre, qui ne connaît de la religion que les extases et l'hallucination ; — d'Albine, qui ne sent guère de l'amour que le bouillonnement et l'afflux physique dans un corps de vierge, brûlé des ardeurs du midi ; — de Désirée Mouret, la sœur de l'abbé, pauvre idiote à qui M. Zola ne fait pas prononcer dix mots qu'ils n'enferment quelque grossière indécence ; — de ces villageois enfin, qui se laissent apercevoir dans le fond du tableau, repoussants d'impiété grossière, d'impudeur naturelle et de cynisme ac-

quis. . . Cependant l'abbé Mouret, un jour, comprend son crime ; il revient au presbytère, et là, dans les macérations et dans les larmes, il tache d'oublier. Albine, désespérée, meurt de douleur et d'amour sous la caresse mortelle de fleurs qu'elle a tant aimés (1). >, Inutile de relever le dangereux effet dételles situations, qu'aggrave encore « le matérialisme de composition et de style » cher à M. Zola.

« Car il a le style plat, dit M. Brunetiôre, et je ne puis pas même accorder aux admirateurs de M. Zola qu'il convienne de saluer en lui « un écrivain de race », encore moins un « maître de la langue ». Il ne faut pas ici que quelques pages descriptives nous fassent illusion. Ecrivain, M. Zola ressemble à ce « Roi des halles », dont on disait qu'il savait tous les mots de la langue, mais qu'il ignorait la manière de s'en servir. M. Zola sait aussi, lui, tous les mots de la langue; il en sait même plusieurs qui ne sont pas de la langue, ni d'aucune langue du monde; mais ni des uns ni des autres, il n'en sait le sens, la place, l'usage. » Aussi n'ai-je jamais compris que des journaux bien pensants, des revues religieuses, comme l'Université catholique (2), puissent jeter des fleurs à Zola écrivain, et lui reconnaître une puissance épique (!).

Il nous répugne souverainement d'aborder la dernière partie de l'œuvre de M. Zola, la trilogie dans laquelle il a expectoré sa bile anticléricale, avant de devenir le Père « J'accuse ! » et la parangon du dreyfusisme anti-patriotique. Cette trilogie, c'est Lourdes, Rome, Paris : Lourdes, le blasphème contre la sainte Vierge et les miracles les plus éclatants de sa radieuse bonté; Rome, le blasphème contre le Pape, les cardinaux, scélérats, empoisonneurs, lubriques: Paris, le blasphème contre la famille, la propriété, la vie religieuse et sociale. Et ce triple blasphème est d'autant plus cynique, plus révoltant qu'il est placé, pour ainsi dire, sur les lèvres d'un prêtre, héros de ces trois lourds romans. L'abbé Pierre Froment, rationaliste, est

(1) Brunetière : Le Roman naturaliste.

(2) A propos de Lourdes : « Le Lourdes de M. Zola, disait-elle, est un volume compact, où il a fait entrer les éléments les plus disparates. On y trouve une thèse philosophique, un cours de médecine assez détaillé, un essai historique, un roman, une vaste satire qui se présente souvent sous forme de vaudeville. quelques fragments épiques, des aperçus sur le mouvement néo mystique, un recueil d'insupportables commérages. Çà et là s'offrent quelques tableaux exquis; ailleurs, on rencontre des pages abominables, d'un cynisme inconscient et tranquille. »

un sacristain automate, qui promène son scepticisme ennuyé et le pesant fardeau de ses devoirs de ministre d'une Eglise à laquelle il ne croit pas, de Paris à Lourdes, de la grotte des apparitions à la piscine des malades et à la Basilique resplendissante de lumières ; de Lourdes à Rome, au Vatican, à Saint-Pierre, dans les églises et les chancelleries ecclésiastiques ; à Paris enfin, dans les divers milieux de cette capitale, dont M. Zola a dépeint les multiples aspects en tant de pages épaisses, obscures et nauséabondes, comme la fumée et le brouillard qui s'élèvent des cheminées des usines et des miasmes délétères du Ventre de Paris. M. Zola s'est payé le plaisir grossier et méchant de faire bafouer par un prêtre et les merveilles de Lourdes, et les majestueuses grandeurs de Rome, et les prodiges de charité de notre capitale.

« M. Zola, disait en 1894 M. l'abbé Delfour, dans ['Université catholique, à propos de Lourdes, M. Zola juge les ecclésiastiques à leur taille, à leur état de santé, à leur extérieur ; il en a vu de grands et de petits, de gras et de maigres ; quelques-uns portaient un costume négligé; d'autres se faisaient remarquer par leur élégance. Voilà qui nous renseigne exactement sur la valeur du clergé contemporain. D'autre part, si nous résumons les indications psychologiques fournies par M. Zola, nous n'avons pas à lui témoigner une bien grande reconnaissance. Chez quelques-uns de ces types ecclésiastiques, l'égoïsme le dispute à l'imbécillité; d'autres, comme l'abbé des Hermoises, représentent le dernier degré de l'abjection ; les curés de campagne, qui viennent à Lourdes par piété, sont à peine indiqués à côté des prêtres qui, d'après Zola, font leur pèlerinage par pure politique ; les religieux ont à se partager quelques éloges d'un goût douteux et une quantité considérable d'injures. Seuls, les prêtres incrédules donnent l'exemple de toutes les vertus... Jamais peut-être l'Eglise de France n'a été attaquée avec autant de perfidie. »

Dans Rome, l'abbé Pierre Froment se sent enveloppé d'intrigues dès son arrivée. Les Jésuites, qui le savent intelligent, enthousiaste, mais prêt à faire scandale par une révolte ouverte, le promènent un peu partout. Ils l'amusent, le lassent, veulent l'amènera une rétractation. Il n'y a qu'un Jésuite dans le roman, l'abbé Paparelli. Mais d'un bout à l'autre du livre, on sent l'influence occulte des fils de

Loyola, dont l'agent est Mgr Nani, aimable el fin prélat, avec son visage doux et rose, ses yeux clairs, son sourire discrètement ironique. L'esprit jésuitique a envahi l'Eglise entière, el quand Pierre Froment apporte aux pieds do Léon XIII les plaintes dus misérables, Léon XIII l'interrompt et lui fait observer que là n'est pas la question. — Voilà comment M. Emile Zola ose calomnier l'immortel auteur de l'Encyclique sur la Condition des ouvriers. Le Pape, du reste, ne paraît à Saint-Pierre que comme une idole.

D'ailleurs, où donc M. Zola a-t-il trouvé, parmi les 60.000 prêtres du clergé français, le modèle qui a posé pour l'abbé Froment? Quand on se pique de faire du « roman expérimental », il ne faut pas inventer de toute pièce les personnages que l'on prétend décrire minutieusement. S'il y a eu, s'il peut y avoir encore des abbés Froment, ils ne font ni le pèlerinage dé Lourdes, ni celui de Rome : ils jettent le froc aux orties, deviennent cochers de fiacre à Paris, ou vont grossir le nombre des « évadés »,que recueille l'abbé Bourrier, du Chrétien Français, et pour lesquels on a ouvert une maison, non loin de Paris, afin de leur procurer des ressources ou d'en faire des pasteurs protestants.

Ces malheureux, hélas! se multiplient depuis quelque temps par de douloureuses apostasies. Mais, grâce à Dieu, ce ne sont encore que des exceptions, et juger du clergé français par ces tristes « évadés », ce serait juger d'une armée par ses déserteurs et ses traîtres. Il est vrai que M. Zola, dont M. Brunetière a raillé impitoyablement le prétendu « sens critique »,ou plutôt l'absence de tout sens critique, nous a habitués à cette faute énorme de logique et de loyauté dans l'affaire Dreyfus et dans la Débâcle, « l'épopée des mauvaises passions », comme l'appelait l'ancien gouverneur de Lyon, M. le général baron Berge, dans une lettre qu'il me faisait l'honneur de m'écrire à propos d'une Elude sur ce roman accusateur et calomnieux pour nos chefs et nos soldats de 1870-1871 (1). Les abbés Froment commencent d'ordinaire par où finit celui de M. Emile Zola, dans Fécondité : ils se laissent aller à leurs passions impures et se marient ou vivent mal, sans avoir toujours la nombreuse postérité dont le roman-

(1) Voir Silhouettes militaires et croquis historiques, par l'abbé DelmonL Vitte, Lyon.

cier gratifie son héros. Que n'a-t-il, dès le début, présenté sous cet aspect de père fécond celui qu'il veut guérir de la lèpre cléricale? Mais non : il fallait à la haine sectaire de M. Zola un aliment plus distingué qu'un vulgaire ouvrier de la capitale; l'abbé Froment, dans ses étapes successives, traîne mieux et plus longuement dans toutes les boues et les fanges de la terre cette soutane abhorrée, que M. Zola tient tant à salir, pour faire exécrer « le sabre et le goupillon ». La Providence l'en a cruellement puni, en le faisant mourir dans ses propres déjections.

Pourquoi faut-il que nous ayons la douleur de voir, depuis le 29 septembre 1902, un pèlerinage s'organiser à Médan, pour fêter l'anniversaire de cette triste mort?

Le Cri de Paris, du 1er octobre 1904, en faisait lui-même justice dans ces commentaires d'une ironie cruelle, mais juste :

« La fête du Bienheureux Emile Zola, prophète et martyr, est célébrée chaque année avec plus d'éclat. Pèlerinages à Médan, messes laïques à Paris, prônes, oraisons funèbres, adoration des reliques, encens et quêtes pour l'entretien du culte, rien n'y manque.

« Sur l'œuvre littéraire de Zola, il faut toujours se reporter au jugement de M. Anatole France (de l'Académie française), ardent dreyfusard et, par conséquent, non suspect :

« Il fatigue par l'accablante monotonie de ses formules.

a La grâce des choses lui échappe ; la beauté, la majesté, la simplicité le fuient à l'envi... Il ignore la beauté des choses.

« Il prête à ses personnages « l'affolement de l'ordure ». En écrivant la Terre, il a donné les Gforyiqucs de la crapule.

a Son œuvre est mauvais, et il est un de ces malheureux dont on peut dire qu'il vaudrait mieux qu'ils ne fussent pas nés.

« Je ne lui nierai point sa détestable gloire. Personne, avant lui, n'avait élevé un si haut tas d'immondices. C'est là son monument, dont on ne peut contester la grandeur.

« Jamais homme n'avait fait un pareil effort pour avilir l'humanité, insulter à toutes les images de la beauté et de l'amour, nier tout ce qui est bon et tout ce qui est bien. Jamais homme n'avait méconnu à ce point l'idéal des hommes... M. Zola est digne d'une profonde pitié. »

« Sur l'œuvre dreyfusiste de Zola, le Cri de Paris a maintes fois

Llî PRÊTRE DANS LA LITTÉRATURE DU XIXe SIECLE 00

établi la vérité. Le romancier se jeta dans « l'affaire », parce que Bernard Lazare, le vrai metteur en scène, lui fit espérer la gloire d'une affaire Calas. Il croyait entraîner avec lui les innombrables clients de sa littérature obscène. Il fut déçu et ne supporta pas l'épreuve. Son attitude larmoyante, effondrée, au procès de Paris, inspira aux dreyfusards le môme écœurement que l'attitude obséquieuse d'Alfred Dreyfus au procès de Rennes.

« Condamné, Zola se sauva à Londres ; il y vécut princièrement, des cent mille francs grattés dans la caisse de Y Aurore, tandis que ses défenseurs naïfs continuaient la lutte, recevaient les coups et payaient aux échéances. »

Le prêtre dans les œuvres d'Alphonse Daudet et des Concourt.

Un homme de beaucoup plus de talent, de style, d'esprit d'observation et de cœur, que M. Emile Zola, qui nous donne des « morceaux de rue » pour des « morceaux de pensée », comme parle M. Brunetière (1), c'est Alphonse Daudet, l'auteur de Promont jeune et llisler aîné, du Nabab, de Numa lîoumestan, de Jack, des Rois en exil, de Sapho, de la Petite Paroisse, de YÊvangéliste, de 17mmorlel, de Tartarin de Tarascon, etc. M. Brunetière voit en lui le créateur ou le plus illustre représentant de « l'impressionisme dans le roman », de cet impressionisme littéraire qu'il définit, « une transposition systématique des moyens d'expression d'un art qui est l'art de peindre, dans le domaine d'un autre art, qui est l'art d'écrire.

« Vous comprenez alors la raison de ce style, si laborieusement tourmenté, qui choque toutes vos habitudes et jusqu'à les révolter; la raison encore de cette phrase cahotante, heurtée, brisée, qui résisterait difficilement à l'épreuve de la lecture à voix haute ; la raison aussi de ces bizarres alliances de mots, synecdoques à désespérer Boniface et catachrèses pour damner Bescherelle; et la raison enfin, dans le courant de la narration, de ce mélange impur de tous les argots, l'argot de la « bohème » et celui de la « brocante », celui des filles et celui des clubs, celui «le la valetaille et celui de l'écurie. Certes, ce n'est pas que Daudet ignore sa langue. Il est même

(1) Le Roman naturaliste, p. 54.

i<)0 LE PRÊTRE DANS LA LITTÉRATURE DU XIXe SIECLE

aisé de voir qu'il en possède à fond les ressources ; mais le vocabulaire, — que l'on n'a pas précisément inventé pour peindre, — cesse de lui suffire, et quant à tout ce que nous appelons correction, harmonie de la phrase, équilibre de la période, il n'en a souci, pcurvu qu'il rende ce qu'il voit et qu'il le rende comme il le voit.» Cette appréciation, aussi juste que sévère, est nécessaire à rappeler au lendemain des éloges, à notre avis bien exagérés, dont Alphonse Daudet a été couvert après sa mort dans des revues catholiques, comme le Correspondant et les Eludes.

Il ne nous appartient pas de protester contre l'acte d'ingratitude dont l'auteur du Mabab s'est rendu coupable, en caricaturant le duc de Morny, son insigne bienfaiteur, et le député de Nîmes auquel le romancier devait sa fortune ; ni contre les criantes injustices des Rois en e-ril, où l'on ne saurait reconnaître le Comte de Chambord, le Comte de Paris, le Prince Impérial ; ni contre les tableaux lubriques de S(t[)ho, de l'Immortel, qui place une scène immonde dans le caveau d'un cimetière. Mais Alphonse Daudet a parfois mis en scène des prêtres, dont il nous faut parler.

Si l'abbé Germane du l'etit Chose est sympathique, il nous semble très médiocre comme professeur de philosophie, — ce qui n'est pas fait pour accroître l'estime de la religion au collège de Sarlande et ailleurs. De plus, sa morale : « Travaille bien, prie le bon Dieu et fume des pipes », est peut-être un peu sommaire. En tout cas, elle manque totalement de prestige. — Dans les Lettres de mon moulin, on rit de bon cœur devant l'invention ingénieuse de l'abbé Martin, curé de Cucugnan, qui se désole que les araignées filent dans son confessionnal et que le jour de Pâques les hosties restent au fond du saint ciboire. Il prêche donc, et raconte qu'il revient de l'enfer, où il a trouvé presque tous ses paroissiens, oublieux de leurs devoirs de catholiques : Pascal Doigt de Poix, qui vole les olives du voisin ; Coq-Galine qui se grise et bat sa femme, etc. On est pourtant forcé d'avouer que n'importe quel curé, fùt-il de Cucugnan, ne saurait ainsi se permettre de désigner personnellement ses ouailles, du haut de la chaire : au lieu de se convertir, elles le lapideraient, aujourd'hui surtout où la liberté de la parole de Dieu est de plus en plus restreinte.— L'EHxirdu, Père Gaucher n'est-il pas une critique bien mordante des travers prêtés aux moines rabelaisiens par les

libres penseurs ? Tous ceux qui ont lu la Mule du Pape reconnaîtront que l'art du contourne saurait effacer l'impression qui s'en dégage, à savoir que les rancunes ecclésiastiques s. ml, tenaces, implacables, môme après sept ans révolus : ce qui n'est pas précisément évangélique; — Dans Jack, le supérieur de l'établissement auquel une mère suspecte confie son fils, « Jack (par un k) », nous est présenté sous l'aspect d'un homme très fin, très intelligent, mais en qui la malice d'Alphonse Daudet a certainement voulu nous faire deviner le Jésuite, dans le mauvais sens qu'attachent à ce mot tous ceux qui ne partagent pas notre estime et notre vénération pour les proscrits de M. Waldeck-Rousseau.

C'est dans la l'élite Paroisse qu'Alphonse Daudet s'est complu à nous représenter des religieuses, deux prêtres et un évoque, sans parler du marguillier, Napoléon Mérivet. — Pour les religieuses, notre romancier en dépeint admirablement le caractère et la mission, toute de douceur, de charité, de dévouement inaltérable, quoiqu'en entrant dans leur parloir les visiteurs respirent un parfum de rose, ce qui ne scandalise nullement Daudet : la propreté est une vertu. — Les prêtres sont moins bien flattés que les religieuses par l'auteur du l'élit Chose. D'abord, le jeune Charlexis, prince, fils de général, élevé chez des prêtres, à Stanislas, ne sait rien, n'a jamais rien lu : avec sa lassitude et sa décrépitude morales, il est un produit de la nouvelle école, un échantillon du tout dernier bateau. Voilà qui ne fait guère honneur à ses maîtres ecclésiastiques. Le curé de la paroisse des Uzelles est « petit, grassouillet » ; ses joues roses, son double menton ras, sa pèlerine noire « lui donnent l'aspect d'une de ces grosses veuves rassérénées, prospères, comme on en rencontre souvent ». Alphonse Daudet lui en veut de ce qu'il porte une soutane propre, entre dans un salon sans renverser les chaises, dit son mot sur Schumann et Wagner. Evidemment, un curé qui aime la propreté, la politesse, la musique et les fleurs, doit avoir une âme très noire. Alphonse Daudet ne craint pas de suspecter ses mœurs. M. l'abbé Delfour, dans un excellent article de la Religion des contemporains ; /re série, Le prêtre dans la littérature contemporaine, proteste contre ces accusations et cite une page exquise de saint François de Sales sur les convenances ecclésiastiques et « l'art de converser avec les grands ».1I aurait pu alléguer l'exemple

du divin Maître, allant souper chez Simon, chez Zachée, et se donnant comme l'intime ami du châtelain et des châtelaines de Béthanie. Mais si le curé d'Alphonse Daudet a tous les vices, l'évêque a tous les ridicules, parce qu'il traite comme il doit être traité « le grand enfant » qu'est le vicaire, l'abbé Cérès, doué de toutes les vertus — sauf la propreté. Car il porte une soutane râpée ; il a les mains sales; il accepte des invitations à dîner qui ressemblent à une aumône. Seulement, il pratique la charité sous toutes ses formes, l'humilité, le pardon des injures. Parfait ! mais pourquoi ces vertus seraientelles incompatibles avec une tenue propre et correcte ?

L'abbé Cérès, d'ailleurs, connaît les romans de Dostoiewski et il lui en veut d'avoir mis à la mode la pitié russe, qui ne va qu'aux coquins et aux gourgandines. Or, précisément, il recueille lui-même la mère Locriot et ses filles, toutes braconnières de profession. Si l'évêque et le curé s'en offusquent, ont-ils tort? Mais Alphonse Daudet les caricature, quand il nous parle d'un interdit lancé contre l'abbé Cérès. L'Eglise « n'accable pas de ses foudres ces pacifiques idéalistes », et Alphonse Daudet a peint dans la Petite Paroùse un monde auquel il était étranger, ou plutôt hostile.

Faut-il signaler ici le livre d'Hector Malot, /'// Curé de province, « l'histoire d'un abbé Guillemittes, architecte, imprimeur, banquier, que sais-je encore? » dit M. Brunetière ; ajoutons, « tout ce qu'on voudra, excepté prêtre pieux, pasteur des âmes et passant, comme le divin Maître, «en faisant le bien ». D'ailleurs, si, pour le Curé de province, Hector Malot a démarqué les Courbczon, de Ferdinand Fabre, il n'a tiré que de lui-même et de sa cervelle anticléricale, l'abbé Colombes, un idiot, un cuistre. — Un Miracle met en scène les curés de Rourgemare et de Mulcent, qui n'ont pas même le mérite d'être une bonne copie de types déjà dépeints. — La banqueroute du naturalisme (1), non seulement chez « les petits naturalistes », qui marchent sur les traces de M. Zola et dont les romans sont exécrables (2), mais encore chez les de Goncourt, dont on a dit que les œuvres ne « sont pas même le rococo, mais le japonisme dans le roman w.nous dispense d'insister sur des histoires médiocres et nauséabondes.

(1) Brunetière : Le Roman nalu-alhlc

(2) Ibidem, p. 384.

LF. PRÊTRE DANS LA LITTÉRATURE DU Xl\ SliCLE I0.'{

Il faut, pourtant, dire un mot de l'abbé Blampoix, dans Renée Mauprrin.a L'abbé lilampoix dirige les consciences bien nées et absout les péchés de choix. « A chacun son lot dans la vigne du Seigneur », dit-il souvent. Il n'a jamais eu de cure et de paroisse. Le lot qui lui est échu, c'est de concilier le catholicisme avec les élégances d'une clientèle aristocratique, qui ne saurait s'accommoder à la religion triste et minable des gueux. Quand Mmo Maupérin va levoir,elle traverse une antichambre où se meurent de doux parfums ; elle attend son tour dans un salon fleuri et coquettement paré. L'aspect, les manières, le langage du prêtre, répondent à cet intérieur. Sa voix, est insinuante, pleine de caresses. Il a le secret des paroles qui flattent et de celles qui troublent. Il sait son monde. Médecin des âmes, il prescrit à chacune la dose de pénitence et de bonnes œuvres qu'elle peut supporter. Toutes ces dames le trouvent délicieux, louent son aménité, sa largeur intelligente, sa finesse de tact : elles ne viennent pas seulement lui confesser de jolies fautes ; elles le mettent de moitié dans leurs tristesses, dans leurs rêves, dans les secrets besoins de leur cœur; elles le consultent sur les romans qu'on peut lire, sur les pièces qu'on peut voir. A lui s'adressent les jeunes mères qui cherchent une bonne nourrice, les mères sur le retour qui veulent caser leurs filles. Il réconcilie les ménages brouillés, alimente d'idéal les femmes incomprises, console les désespérées. Et tout cela, pour le plus grand bien de la religion. Assez d'autres la rendent haïssable par austérité rebutante: il la fait aimer, en l'ajustant aux convenances mondaines, en la mettant au service de ses brillantes visiteuses. Rien de féminin ne lui est é ranger. A l'apôtre il unit la marchande à la toilette, et, comme parle Pascal, il « remplit l'entre-deux ».— Ce spirituel et brillant portrait de l'abbé Blampoix serait parfait, si M. George Pellissier nous disait où les Goncourt et lui ont pu trouver un tel abbé, un tel directeur. La race en est perdue depuis le xvne siècle, si tant est qu'elle ait jamais existé.

Le Prêtre dans les œuvres de Renan,

Personne, peut-être, dans la fin du xixe siècle, n'aura été plus funeste au catholicisme et au clergé français que 1 ex-abbé deSaint- Sulpice, Ernest Renan. — Il ne s'agit pas ici de la Vie de Jésus, de

['Histoire du peuple d'Israël et des Origines du Christianisme, qui ont été magistralement réfutées par Mgr Freppel, Mgr Dupanloup, Mgr Meignan, l'abbé de Broglie et bien d'autres jusqu'à M. Brunetière, qui dénie à Renan le titre de « savant ». Il s'agit de ses drames ou romans, qui s'appellent YEuu de Jouvence, 1880.. le Prêtre de Némi, 1885, VAbbesse de Jouarre, 1886, où s'est donné libre carrière l'imagination libertine et lubrique de celui dont le dilettantisme formulait en ces termes le Code de morale de la jeunesse des écoles parisiennes : « Amusez-vous 1 » Sans doute, dans ses Souvenirs d'enfance et de jeunesse, où il dit : « J'ai passé treize ans de ma vie entre les mains des prêtres ; je n'ai jamais vu l'ombre d'un scandale ; je n'ai jamais connu que de bons prêtres », Renan a le mérite de parler simplement, naturellement, des prêtres et de Saint- Sulpice. Mais comme il a pris ailleurs de terribles revanches !

Dans l'Eau de Jouvence, qui est la contre-partie de Caliban, la brute démocratique déchaînée, Prospero, le représentant de l'aristocratie, retiré à la Chartreuse de Parme, où il cherche Pélixir de vie, va continuer ses distillations à la Cour de Clément V, sous le nom d'Arnaud de Villeneuve, hébergé, choyé, défendu contre l'Inquisition par le Pape d'Avignon lui-même. Renan a beau déclarer, dans Y Avertis ement ou ce qui en tient lieu, qu'il « ne montre nulle part aucun souci de la couleur locale », qu'il « ne connaît Clément V et Arnaud de Villeneuve que par des légendes populaires ». Personne ne croira à son ingénuité, en le voyant représenter un Pape, qui, pour avoir une seconde jeunesse, où il puisse être l'amantde la belle Bru nisseude, donne son âme à un juif, à un mahométan, à un athée; en le voyant mettre en scène cette Brunisseude de Talleyrand, qui tourne la tête au Pape et donne des rendez-vous à son Lindor, le simple bachelier Walthérus, bâtard de ce même Pape et né à un moment où Clément V n'avait pas besoin d'eau de Jouvence pour se montrer galant avec les femmes. Ce sont là des audaces aussi révoltantes que celle-ci : a Cet Arnaud, que fait il ? — Dieu sait; on dit qu'il sert au Pape pour ses expériences sur l'immortalité de l'âme. — Le Pape n'y croit donc pas ? — Oh ! c'est comme toutes les choses qu'on croit : on n'en est pas bien sur. » — La cour du Pape se modèle sur le maître : elle a de tout, même des religieuses bien faites, que leur abbesse forme pour la, distraction des théologiens, et qui

se jettent à leur kUe avec une indicible effronterie. Prospero demande qu'on laisse aux petits le plaisir, l'amour, l'ivrognerie même : car il ne faut pas les priver des joies qu'ils peuvent avoir, en leur offrant un paradis qu'ils n'auront pas. Voilà pourquoi, sans doute, l'Ariel de Caliban est ressuscité. afin de s'unira une des jeunes religieuses. Renan recommence la Chute d'un Ange et le propre mariage de Luther. Dans une scène qui passe toutes les bornes, Prospero sollicite le Pape d'abolir « presque » la religion ; toutefois, il n'a pas grand espoir d'être exaucé : car, dit- il « le prêtre détruit rarement l'autel dont il vit ». A cet aphorisme, le Pape reste « pensif ». Certes, il y a de quoi.

Le Prêtre de Nêmi nous transporte à l'époque de la rivalité entre Albe et Rome, sa jeune voisine. Ce prêtre, Antistius, n'a pas tué son prédécesseur, comme le voulait une antique loi. Il refuse de faire les sacrifices humains que lui demandent les Henriques, d'accepter l'offrande que vient présenter une vieille, et de relever de son vœu de chasteté la Sibylle Carmenta, qui l'aime tendrement et doit se contenter de baiser la frange de son manteau. Il est tué dans un soulèvement ; Casca, son meurtrier, tombe sous les coups de Carmenta. La Préface du Prêtre de Nêmi en détermine clairement le sens odieux : « J'ai essayé, dit Renan, de montrer la bonne cause gagnant du terrain, malgré les amertumes, les disgrâces, les défaillances mêmes et les fautes de ses apôtres et de ses martyrs. Il résulte de là un tableau triste, puisque le premier plan est occupé par Pégoïsme des grands, la sottise du peuple, l'impuissance des gens d'esprit, Vinfâmie du sacerdoce mensonger, la faiblesse du sacerdoce Ifrér al, les faciles déceptions du patriotisme, les illusions du libéralisme, la « bassesse incurable des vieilles gens ». On sait ce que Renan appelle « sacerdoce libéral » : la négation de tout le Christianisme et le culte impie de la science. Le vœu de chasteté, dans le Prêtre de Némi, passe pour un « vœu d'insanité sacrée ».

U.ibbesse de Jouarre est un drame beaucoup plus immoral que le Prêtre de Nêmi. Nous sommes dans le Collège du Plessis, transformé en prison par la Terreur, et Renan voudrait nous faire entendre les Dialogues delà d ruicre nuit, entre prisonniers et prisonnières : « Ce qui doit revêtir à l'heure de la mort une sincérité absolue, c'est l'amour. Je m'imagine souvent que, si l'humanité

106 LE PRÊTRE DANS LA LITTÉMATURE DU XIXe SIÈCLE

acquérait la certitude que le monde dût finir dans deux ou trois jours, l'amour éclaterait de toutes parts avec une sorte de frénésie ; car, ce qui retient l'amour, ce sont les conditions absolument nécessaires que la conservation morale de la société humaine a imposées. Quand on se verrait en face d'une mort subite et certaine, la nature seule parlerait ; le plus puissant de ses instincts, sans cesse bridé et contrarié, reprendrait ses droits ; un cri s'échapperait de toutes les poitrines, quand on saurait qu'on peut s'approcher avec une entière légitimité de l'arbre entouré de tant d'anathèmes. Cette sécurité de conscience, fondée sur l'assurance que l'amour n'aurait aucun lendemain, amènerait des sentiments qui mettraient l'infini en quelques heures, des sensations auxquelles on s'abandonnerait sans craindre de voir la source de la vie se tarir. Le monde boirait à pleine coupe et sans arrière-pensée un aphrosidiaque puissant, qui le ferait mourir de plaisir. Le dernier soupir serait comme un baiser de sympathie adressé à l'univers et peut-être à quelque chose d'au delà. C'est ce qui arrivait aux martyrs de la primitive Eglise chrétienne : la dernière nuit qu'ils passaient ensemble dans la prison donnait lieu à des scènes que les rigoristes désapprouvaient; ce* funèbres embrassements étaient les conséquences d'une situation tragique et du bonheur qu'éprouvent des hommes et des femmes réunis à mourir ensemble pour une même cause. » Après avoir. ainsi calomnié atrocement la mémoire sacrée de nos martyrs, Renan n'avait plus à se gêner pour la dernière abbesse de Jouarre ancienne marquise de Saint-Florent, aimée sous ce nom par le comte d'Arcy. Il la rencontre en prison la veille de leur mort, et, d'abord rebuté par elle, il gagne un geôlier et se présente dans la cellule de l'abbesse : vaincue par son éloquente passion, elle s'abandonne à lui. Quand les geôliers viennent chercher leur victime : « Ah ! s'écrie Julie, la mort va m'ètre douce ; une heure avant de mourir, tu m'as révélé la vie. » Le comte d'Arcy meurt tout seul : sauvée par La Fresnais, un noble devenu républicain, Julie le repousse et cherche à se tuer ; un prêtre, qui l'entend en confession, lui ordonne de vivre, en la blâmant « d'avoir transigé avec le devoir ». Elle aune enfant du comte d'Arcy et refuse La Fresnais pendant sept ans, pour ne pas lui avouer sa faute. Mais son frère à elle lui dit que « La Fresnais sait tout : D'Arcy a été votre époux dans la mort. Ce fut

LIî PRÊTRE DANS LA LITTÉRATURE DU XIXe SIÈCLE 107

un sacrement. » Suprême blasphème, après lequel l'abbesse de Jouarre épousera La Fresnais. D'où les lecteurs concluront que la chasteté des anciennes religieuses n'était que la crainte des conséquences d'une faute, après laquelle elles soupiraient ardemment. Et voilà le vœu de chasteté expliqué par l'érotisme sénile d'un Renan ! Faut-il s'étonner, après cela, que M. Séailles lui-même, dans son Ernest Renan, Essai de biographie psychologique, soit pour son héros « un terrible homme >\ au dire de M. Brunetière ? En effet, dépité, humilié, dansson orgueuil de rationaliste, de voir Renan flatter les passions de la jeunesse, se repentir de les avoir comprimées en lui-même et exhorter ses auditeurs à mieux comprendre la vie (Feuilles dé(achées),\\ a, sur la vieillesse littéraire de son héros, cinquante pages vengeresses et, par endroits, sanglantes. (Ch. XI) ?

Le prêtre dans les œuvres de Ferdinand Fabre.

M. l'abbé Delfour dit, dans La Religion des Contemporains, n, p. 210; « Qui de nous, en quelques conversations rapides, n'a entendu se succéder les substantifs et les bouts de phrase que voici : « Ferdinand Fabre, ['Abbé Tigrane,.. les Courbezon aussi, je crois, oui les Courbeson. L'abbé Tigrane, type achevé de l'ambition et delà férocité cléricales. Horrible..., mais intéressant. Et Ferdinand Fabre s'y connaît (ici, un sourire). Nourri dans le sérail, il en sait les détours. N'a-t-il pas porté la soutane? » Des revues complaisantes achèvent ce tableau, à peine ébauché; elles représentent M. Ernest Renan et M. Ferdinand Fabre faisant, bras-dessus, bras-dessous, leur promenade de vieux chanoines manques, et se rappelant, avec un sourire ému, leurs années de Séminaire. En fait, ces deux hommes, bénisseurs et onctueux, se sont appliqués, toute leur vie durant, à une même œuvre de destruction et de haine. Tandis que l'un sapait les dogmes de l'Église, l'autre ridiculisait son personnel, ses prêtres, ses évêques, leur soi-disant petitesse d'esprit et les laideurs imaginaires de leur vie morale.

L'expérience des mœurs ecclésiastiques, qu'on prête complaisamment à Ferdinand Fabre, n'est guère de meilleur aloi que la prétendue science exégétique et théologique de Renan. Pour

10S LE PHÊTHE DANS LA LIÏTI -NATURE DU XIXe SIÈCLE

avoir passé deux ou trois ans au Grand Séminaire de Montpellier et s'être fait mettre à la porte par MM. les Directeurs, Ferdinand Fabre n'est pas du tout initié à l'esprit sacerdotal de nos curés de villes et de campagnes, de nos grands vicaires et de nos évêques.

Qu'il y ait plus ou moins de vérité dans le récit que fait l'auteur de Ma Vocation, c'est possible. « Ton père, lui dit sa mère, préférerait te voir médecin ; mais ta tante (une vieille fille), à qui la famille doit beaucoup, insiste pour que tu sois prêtre. — Et vous, ma mère, pour quoi insistez-vous? — Moi, pour rien. . . Pourtant, il ne me déplairait pas de commander une soutane à Félix Caumette, qui habille ces messieurs de la cure. Tu serais un abbé si gentil. »

— Avouez que c'est calomnier une mère que de la faire parler si légèrement d'une chose aussi sacrée que la vocation sacerdotale.

— « Ma tante est venue me relancer. Peste soit de la dévote ! Elle m'ennuie à la fin avec son entêtement à vouloir faire un prêtre de moi. C'est une marotte. Ma tante n'aura de repos qu'elle ne m'ait étroitement boutonné dans une soutane. Et s'il ne me plaît pas de m'y laisser boutonner, dans une soutane, voyons ! » — C'est cela, monsieur : voyez. Il y va de votre avenir, de votre dignité, des intérêts sacrés de la religion ; et puis, vous êtes libre. — Pas du tout ! Ferdinand « se résigne ; car, par son entrée au Grand Séminaire, il réjouit sa mère, il comble sa tante et il n'est pas désagréable à son père, fort embarrassé de lui ». Singulière vocation, tout de même, traversée par les souvenirs d'Eléonore Trescas, de Marthe Vanneau, et ridiculisée par la scène où le jeune néophyte essaie la première soutane, par le portrait de l'abbé Labatut, qui « sautait à la gorge de l'abbé Julien Kollet, professeur de seconde, et manquait l'étrangler! On conçoit aisément que notre héros, si peu fait pour la soutane, dise à la fin : « Pour moi, le sacerdoce est si haut que je désespère d'ouvrir jamais d'assez grandes ailes pour m'élever jusqu'à lui. Dans ce Séminaire, tout murmurant de prières et de syllogismes, j'ai écouté attentivement ce que les PP. Lazaristes m'ont dit,. . . et je me décourage, je renonce à la poursuite d'une vocation qu'on veut m'imposer et qui n'est pas en moi... En me refusant la vocation, Dieu a déposé en moi une hauteur de probité, qui me défend contre tout entraînement hypocrite. » Passons sur l'orgueil d'une telle déclaration et demandons à Ferdinand Fabre, qui

se défend, dans 1' \vant- Propos nécessaire, de toute espèce de motifs

a d'intérêt, ou do scandale » : « Pouvez-vous décemment finir votre livre, en vous comparant, lorsque vous sortez, libre enfin, du Grand Séminaire, a un jeune hibou que vous aviez autrefois porté en plein soleil ? Pouvez-vous décomment nous montrer la vocation de l'abbé Martinage naissant d'une algarade entre « monsieur Félix », le domestique de Monseigneur, et Victoire, sa cuisinière, dont le fils, le futur abbé, a « effleuré d'un coup de balai la queue de M11" Myrrha », la chatte? « Monseigneur, cela n'est un mystère pour personne dans le diocèse, aime les bons morceaux. A cette menace (de rendre le tablier) d'une cuisinière dont il appréciait les mérites, il sembla fort troublé, et coupant court à l'algarade, il dit à ma mère : « Victoire, je vous ai promis plus d'une fois de m'occuper d'Albert. Demain, il cessera son service d'acolyte à la cathédrale pour entrer au Petit Séminaire. . . Réjouissez-vous, votre enfant sera prêtre un jour... » Il fut fait selon la parole de Monseigneur... Du Petit Séminaire, je passai au Grand ; puis, je pris les Ordres mineurs,. . . puis, le sous-diaconat. Voilà. » Martinage avait les yeux brouillés; sa voix étranglée sifflait les mots.au lieu de les articuler. Son idéal de brave garçon, plantureux et jovial, c'est d'aller pêcher la truite dans les ruisseaux de montagne. Il indique le moyen de la prendre, infailliblement, et, après cela, chante la lèchefrite ! — Tout autre est l'abbé Privât, diacre depuis quatre ans et qui frémit à la pensée que lui, couvert de tant de lèpres morales, pourrait célébrer le saint Sacrifice de la Messe et tenir en ses mains indignes le Corps de Notre Seigneur Jésus-Christ. Voilà pourquoi le sentiment des grandeurs surnaturelles du sacerdoce l'empêchera d'être prêtre. Les autres séminaristes, ou bien espionnent pour le compte du Directeur, comme l'abbé Bonafous, ou bien jabotent entre eux sur ce qu'ils feront étant curés. Deux seulement déclarent qu'ils se dévoueront à leurs ouailles. - Il faut avouer que Ferdinand Fabre est par trop mal tombé; car, ayant passé plus de temps que lui dans un Grand Séminaire de province, je n'y ai jamais entendu mes 120 à 130 condisciples disserter sur l'art de mettre à l'engrais poulets, canards et pintades, ou de prendre les belles truites des frais ruisseaux de nos montagnes d'Auvergne.

Et que dire de la scène où l'abbé Lézat, « ce petit homme noir et

grêle », professeur de rhétorique, et ne pardonnant pas au chanoine Grozillez, de Saint-Claude, d'avoir appelé la Révolution « satanique », lit à ses élèves ['Espoir en Dieu de Musset, et dit d'un accent presque éteint :

Kl montre-toi, Dieu juste et bon !

« Un événement terrible. Le livre glisse des mains du lecteur s'étale sur le parquet. Je le ramasse précipitamment, avec le respect d'un prêtre recueillant une hostie tombée du saint ciboire, et le restitue à M. Lézat, dont les petites joues maigres tremblent, brusquement se mouillent de pleurs. » — Ces pleurs ne signifient rien, ou ils révèlent clairement le doute entré dans l'âme du prêtre.

« L'Église, dit Ferdinand Fabre, est venue à moi, s'est imposée à moi parla force d'une longue fréquentation, par les émotions poignantes de ma jeunesse, par un goût tenace de mon esprit, ouvert de bonne heure à elle, à elle seule, et j'ai écrit tout le long, de l'aune, naïvement. » — Non, certes ; car on a pu relever « les énormités de tout genre, qui abondent sous la plume de cet homme ». Il fait fixer par l'évêque l'ordination à la veille de la Sainte-Trinité [t'Abbé Tigrane, p. 15), comme si cette fixation dépendait de l'évêque seul ! Il fait nommer directement un vicaire général capitulaire « par des lettres du ministère », foi du député Jérôme Bonnardot, comme si ce n'était pas le chapitre qui nommait les vicaires capitulaires, que le ministère ne peut qu'agréer ou refuser ! Ailleurs, notre romancier théologien confond le Conseil de l'évêque avec le Tribunal de l'offîcial ïté diocésaine. Il organise les cérémonies funèbres d'une façon magistrale, qui ne peut qu'exciter grandement le sourire des liturgistes. Il suppose qu'un supérieur et un évèque se prennent de querelle devant tous les prêtres du diocèse réunis et devant les séminaristes. Les choses se passent à peu près comme à la Chambre, un jour de séance orageuse : les deux orateurs s'injurient, se menacent, s'anathématisent en latin, cependant que le public murmure, applaudit, pleure, manifeste bruyamment sa sympathie ou sa colère (1). M.Ferdinand Fabre n'hésite pas à discuter sur la politique générale de l'Église : il reproduit les conversations intimes des évêques et des vicaires généraux ; il scrute les pensées pro-

(1) La Relifiiondes Contemporains, n, p. 212.

LE PRÊTRE DANS LA LITTÉRATURE DU \l\ SIÈCLE III

fondes d'un cardinal diplomate. Tout cela est indiciblemenl enfantin.

L'abbé Tigrane, c'est le roman dechez la portière de l'évêché, débité

sur un ton de mélodrame par un petit abbé en colère.

Voici le résumé de ce livre trop célèbre. Rufin Capdepont s'est fait remarquer de bonne heure par son intelligence et son ardeur au travail. Dès lors, il a révèles plus hautes destinées. Ses humbles fonctions de vicaire lui ont bientôt inspiré un insurmontable dégoût ; il obtient la permission de suivre à Paris le baron de Thévenot, député de Lormiôres, comme précepteur de son fils. Il profite des relations du député pour se frayer un chemin à l'épiscopat. Mais la Révolution de février brise ses espérances. Il entre alors au Grand Séminaire comme professeur d'histoire ecclésiastique, en devient directeur, est nommé vicaire général et va décrocher la mître, quand on lui préfère Mgr de Roquebrun, frère d'un sénateur. Capdepont traite en ennemi le nouvel évêque et saisit toutes les occasions de le mortifier; il le poursuit même de sa haine sauvage jusque dans la mort et le cercueil. En même temps, il manifeste des opinions gallicanes pour se rendre le gouvernement favorable. Mais c'est la rage au cœur qu'il fait au ministère des démarches humiliantes devant une Excellence de hasard. Nommé évêque, il professe un ultramontanisme intransigeant, devient l'ami des Jésuites, le fougueux champion du Syllabus. L'Eglise et le Pape l'honorent, le récompensent par un archevêché, par le cardinalat. Il rêve d'être pape : et pourquoi pas? « Qui sait? qui sait? » murmure-t-il en levant les bras au ciel.

Quelle galerie d'ecclésiastiques que celle que nous trouvons portraicturée, ou plutôt caricaturée, dans le roman de Ferdinand Fabre! C'est « la plus originale collection de bêtes féroces qu'ait jamais rêvée directeur de musée zoologique » : l'abbé Mical, dont le nom rime avec chacal, et qui est plutôt a le renard courtisan et ministre du tigre » ; l'abbé Capdepont-Tigrane, un « magnifique spécimen de la race féline, égoïste, féroce, apoplectique, criminel, une « sorte de Napoléon ecclésiastique », qui envoie à la tête de son évêque d'énormes textes latins et commet des actes de violence capables de provoquer une émeute populaire ; l'abbé Clamouse,archiprètre, doyen de Saint-Irénée, « qui tient du loup par la férocité et du lièvre par la

couardise » ; l'abbé Ternisien et l'abbé Lavarède, qui déraisonne à peu près constamment, deux « agneaux bêlants »,qui servent de pâture aux monstres, poussant des rugissements épouvantables. Pauvre Eglise de France, dont les représentants sont tombés à un degré de perversité répugnante, de bassesse et d'hypocrisie, qui leur fait dire: « Ma dignité?... Oh! ne confondons pas la dignité d'un prêtre avec la dignité d'un laïque ! » « Et pourquoi ne te tueraisje point? répliqua Capdepont, lequel, dans le désordre de ses idées, laissa transparaître, à son insu, toute la perversité de ses instincts. — Parce que tu veux être évêque, et que, si tu t'avisais de me dépêcher, mon cadavre pourrait te causer quelque embarras. » L'abbé Capdepont, ne trouvant pas de riposte sur les lèvres, rit d'un rire forcé, qui donna à toute sa face une expression véritablement épouvantable.

« Mais, dira-t-on, il y a de bons prêtres dans la galerie de Ferdinand Fabre ».— Oui, quelques exceptions ; mais les autres ? c'est tout au plus s'ils ne semblent pas détestables. M. Georges Pellissier ne s'y trompe pas dans son anticléricale clairvoyance. Il signale comme < dignes de tout respect » l'abbé Carpezat, dans Mon mule Célestin, avec sa belle franchise et sa cordialité savoureuse ; dans les Courbrzn, Ferrand, vaste et ferme esprit, théologien profond, vigoureux controversiste, non moins admirable d'ailleurs, par l'indépendance que par la dignité de son caractère. Mais même les bons curés campagnards, les Courbezon, les Célestin, « n'ont aucun talent qui les élève au-dessus de leurs modestes fonctions ». Ils n'ont reçu d'en haut que les dons du cœur et ne savent que vivre de la vie familière à leurs ouailles, en leur prêchant la charité, (i L'abbé Courbezon a sa physionomie propre : ce saint homme, cet apôtre est en même temps une sorte de visionnaire (!), et son incoercible charité lui fait oublier toute prudence humaine. Quant à l'abbé Célestin (il s'appelle ailleurs Fulcran), l'auteur ne peint en lui que le desservant de campagne. Ce type de prêtre, nous le retrouvons dans plusieurs livres de Ferdinand Fabre, qui, toujours, y revient avec une sorte de prédilection. L'abbé Célestin est simple comme un enfant, et sa simplesse même a quelque chose de vénérable (1). Timide par nature, humble de cœur, il n'en sait pasmnins

(1) Ou de naïf, et pas au boo sens du mot.

LE PRÊTRE DANS LA LITTÉRATURE DU XIX- SIECLE lt3

imposer le respect, dès que la dignité de son ministère pourrait subir en lui la moindre atteinte. A je ne sais quelle emphase naïve il joint une cor liale bonhomie, et rien n'est plus délicieux que les discours où se répand avec complaisance la sagesse ingénue et auguste du vieux prêtre. » N'empêche que de méchants bruits courent sur ses mœurs : le curé-doyen l'accuse d'avoir débauché une de ses paroissiennes.

« Le plus grand nombre des ecclésiastiques peints par Ferdinand Fabre ont leur bonne part des faiblesses humaines, et, chez beaucoup, si nous reconnaissons l'ecclésiastique, c'est au tour particulier que prennent certains vices dans le cœur du prêtre. » L'aveu, du moins, est dépouillé d'artifices. « Voici l'abbé Montroze, neveu de Monseigneur, jeune sot gonflé de son importance, qui se délecte à humilier, à molester le vieux Courbezon ; ou bien encore, dans le même genre, l'abbé Luzernat, auquel sa naissance et ses relations promettent les plus hautes dignités, un gros garçon de 30 ans, dru, gaillard, réjoui, assez inoffensif après tout, mais dont la suffisance fait ressortir sa nullité candide et encombrante... Voici l'abbé Valette, éminent docteur, qui cache sous des dehors austères les misérables calculs de son ambition inquiète et retorse. Voici l'abbé Clochard, un intrigant subalterne, pétri de basse envie et de méchanceté perfide, qui poursuit de sa haine le bon Célestin et, jusque dans la chambre du vieillard malade, va lui donner, en ricanant, le coup de la mort. »

Quant au héros de Lucifer, « il n'a aucune ambition. Son péché, que l'Église ne pardonne pas, c'est l'orgueil, ou plutôt le juste sentiment de sa dignité d'homme, sentiment laïque qui persiste jusque sous la robe du prêtre.» Si l'Église condamne l'orgueil, en le pardonnant, elle a grand souci de la dignité de ses prêtres : 0 renéranda sacerdotum dignitas I s'écrie saint Augustin.-- « Petit-fils d'un conventionnel, qui vota la mort de Louis XVI, fils d'un ancien député de Mireval, qui s'illustra sous la Révolution par son talent d'orateur et la noblesse de son caractère, l'abbé Jourfier est entré dans les ordres, sans être bien sûr d'avoir entendu l'appel de Dieu. Il n'en a pas moins toutes les vertus ecclésiastiques : pieux, simple chaste, la seule chose qui lui manque, c'est la soumission. Fourvoyé dans l'Église, il ne consent à abdiquer ni sa raison ni sa cons-

cience. Il reste soucieux de son honneur, fier de sa race. » Comme si l'Église demandait l'abdication « de la conscience, de la raison, de l'honneur, de la fierté » ! « Ce prêtre est républicain : le 4 septembre, il se mêle aux ouvriers des faubourgs, qui chantent la Marscilla<se. » Est-ce sa place, et le '< sang impur abreuvant nos sillons » est-il un refrain fait pour des lèvres sacerdotales, même républicaines ? « Ce prêtre est patriote : les désastres de l'année terrible le remplissent d'angoisse, lui font parfois négliger ses offices (!!). Nommé au siège épiscopal de Sylvanès parle Gouvernement de la Défense nationale, il prétend faire la loi aux Congrégations, qui enserrent et oppriment le diocèse. » Quel dommage que Ferdinand Fabre soit mort trop tôt ! Waldeck-Rousseau ou M. Combes aurait reconnu en lui l'homme de sa droite, et la croix d'honneur aurait brillé sur la poitrine d'un auteur qui savait peindre de lels « préfets violets ». «Jaloux de son autorité en tant qu'évêque, il ne veut pas, en tant qu'homme, subir un joug odieux. A Rome, où il est allé pour exposer ses griefs, il se fait traiter de mauvaise tête par Pie IX. Il scandalise le cardinal Ferrella, en lui tenant un langage qui « ne sonne pas l'âme ecclésiastique ». Rentré à Sylvanès,le cœur plein d'amertume, que va faire Mgr Jourfier? Dans la cléricature, on doit se soumettre ou se révolter. Se soumettre, il ne le peut. Se révolter, il recule devant le scandale. Rome ne lui a laissé d'autre refuge que la mort. »

Ils vont bien, n'est-ce pas? les évêques « républicains » de Ferdinand Fabre ! Ils sont dignes de prêtres chez lesquels dominent l'ignorance ou la sottise, la paresse ou l'égoïsrae, l'humeur cachotière, la jalousie, la duplicité, la faiblesse de caractère.

Il faudrait donc plaindre ceux qui croiraient sur parole « les dixhuit volumes ecclésiastiques de Ferdinand Fabre », comme étant ce qu'on appelle, dans l'école réaliste, des « documents humains », des « tranches de vie » : ce n'est que la substance plus ou moins délayée des romans d'Eugène Sue, des hallucinations de Victor Hugo et de Michelet, des ignominieuses stupidités de la Lanterne et de la Home de Zola, avec des Borgia et des Torquémada modernes. Ce qui en augmente le danger, c'est que Ferdinand Fabre se pique d'une certaine impartialité, à laquelle se sont laissé plus ou moins prendre Sainte-Beuve, qui l'a appelé « un bon élève de Balzac », et

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Armand de Pontmartin,qui l'a loué plus nettement. Le Btjle de Fer dinand Fabre est roide, fruste, gauche, comme « an bon style de montagnard ». On comprend que l'Académie française l'ait lai sa porte. « L'abbé Tigrane ressemble assez à un Lutrin mal écrit,

transformé en un mélo très iioir. »

Le prêtre dans les œuvres d'Anatole France

A côté de Ferdinand Fabre et surtout de Renan, il faut placer M. Anatole France, « le maître d'aujourd'hui », qui continue les traditions de l'auteur de VAbbesse de Jouarre, ou fait pire que lui, si c'est possible.

M. Brunetière doit « dire quelque jour ses grâces péniblement apprises » et en faire une exécution sanglante, mais bien méritée. En attendant, personne, à notre humble avis, n'en a mieux parlé que M. l'abbé Lecigne, dans la Revue de Lille, avril et mai 1901. Il y donne une fine et pénétrante analyse de « l'esprit et de l'art de M. Anatole France ». Avec une généreuse impartialité, il loue « la fluidité de son style, le goût parfait de sa langue, la grâce pénétrante de son pinceau, le mordant de son burin,.... cette fleur odorante de tradition française, fraîche, légère, mesurée, harmonieuse de tons et de couleurs, qui repose un peu des produits exotiques dont on nous inonde ». Mais il est justement sévère pour ce nihiliste de salon, dont la séduction « évoque la vieille et banale comparaison de la tête de Méduse : il attire et il tue » ; pour les livres de ce « mime subtil », qui sont « le missel complet du scepticisme le plus dissolvant »; pour les audaces de ce « romancier, qui jette l'anathème au naturalisme abject, pour brosser lui-même les lascives peintures du Lis rouge, de Thaïs et de l'Anneau d'améthyste ». M. René Doumic, constatait, le 25 décembre 1896 (Éludes sur la littérature française, u) que, lorsque Renan, sur la fin de sa vie, « s'efforça d'être frivole, il n'y réussit pas complètement ». 11 y a bien de la grâce dans ses dialogues ; mais la fantaisie s'y perd dans « des brouillards indécis ». « Ces livres d'une perversité séduisante, où Renan eût aimé à écrire la bible de la moderne incrédulité, un autre que lui les a faits. Il n'y fallait pas moins de péné-

tration morale que d'habileté dans la traduction plastique. Ce sont les qualités mêmes de M. Anatole France. »

S'il a eu des raisons intellectuelles de devenir sceptique, M. Anatole France en a eu surtout de morales : a L'homme qui a écrit les Poèmes dorés, les Noces Corinthiennes et plus tard le roman de Thaï*, est plutôt un païen, un voluptueux, qui ne voit dans l'Évangile que la guerre déclarée à la nature, à la joie de vivre, qui s'exaspère contre la loi de sacrifice et de renoncement, et que la vertu chrétienne rebute par son visage austère et douloureux. » « Je ne veux pas d'une religion qui dérange les coiffures », dit Lasta Cécilia, dans les Contes de Balthazar, traduisant « la pensée de derrière la tête » de M. Anatole France.

Il ne s'est pas privé du plaisir malsain de dauber le clergé français, en termes sarcastiques et amers, dans la Rôtisserie de la Heine Pédauque. Les Opinions de Jérôme Coignard, un abbé, s'il vous plaît, nous représentent un personnage qui rappelle à s'y méprendre le trop fameux valet de Gascogne, dont a parlé Marot :

Pipeur. jureur, larron, blasphémateur, Sentant la hart de cent pas à la ronde. . .

a Son héros, dit M. Doumic, son héros, l'abbé Gérôme Coignard, ivrogne et libertin, paillard et trichant au jeu, voleur, homicide, jovial et disert, d'ailleurs abondant en propos pleins d'onction et qui fera une fin édifiante, c'est une figure, ou, si l'on préfère, une trogne peinte en pleine pâte, toute en couleur et qui s'enlève en vigoureux relief. L'ironie spirituelle et fuyante s'est faite agressive, âpre même et grossière. »

« 11 est difficile d'imaginer une figure plus répugnante que cellelà : il méprise les hommes et se méprise lui-même, a Mon gros abbé, lui dit quelqu'un, vous êtes un porc (1). - Vous me flattez, répond-il ; je ne suis qu'un homme ! » Ancien bibliothécaire de lévêque de Séez. il a dévoré tous les livres et il y a perdu a le sens de la vénération », qui n'a jamais du être son défaut dominant. Avec une verve, où l'esprit dégénère souvent en grossièreté, Jérôme Coignard démolit intrépidement nos institutions et nos codes : il ne

(I) Il prend ses ébats avec Catherine la denleiière et ne rencontre jamais «une jeune Ql le suc son passage sans lui demander de l'aider à faire son salut ».

reste plus rien là où il a passé. S'agit-il du droit de propriété? Il pense que, « en bonne philosophie, rien n'appartient à personne, sinon la vie elle-même ». S'agit-il de la constitution qui nous régit? Il affirme sans sourciller que « cet ordre est stable, nécessaire, et que rien ne saurait le troubler, parce qu il est fondé sur la misère et l'imbécillité humaine, et ce sont là des assises qui ne manqueront jamais. Tout l'édifice en acquiert une solidité qui délie 1 effort des plus mauvais princes et de cette foule ignare de magistrats, dont ils sont assistés. » Ainsi Jérôme Coignard prend le monde en pitié : du haut de son échelle, dans la librairie de M. Blaisot, ou à la table du Petit Bacchus, il jette tout dans l'abîme des contingences, préjugés sociaux, législations caduques, hommes politiques, pêle-mêle avec toutes les lois divines et humaines.

Dans Y Orme du Mail, le cardinal-archevêque, « un très petit homme, portant droit sa grosse tête et sa face rasée, que l'âge avait amollies..», avec « des traits vulgaires et grossiers », vient de dire à son grand -vicaire, M. l'abbé de Goulet, « qu'il n'estime ni la parole enflée, ni la science confuse de M. l'abbé Lantaigne, cruellement ennuyeux » : survient M. l'abbé Lantaigne, « un prêtre de haute taille et de vaste corpulence, grave, très simple : « Nous disions, dit le cardinal-archevêque, que vous êtes l'orateur le plus éminent du diocèse, et que votre carême, prêché à Saint-Exupère, témoigne hautement de votre grand talent et de votre grande science. » Tartuffe n'est pas mort, tant que vit un tel cardinal-archevêque.

D'ailleurs, il vaut bien son collègue M. Roquette, à qui M. l'abbé Lantaigne donnait ses sermons, en 1880, quand il en avait trop. «Pourquoi la pourpre se serait-elle abattue sur les épaules de ce pauvre homme, médiocre par les mœurs, nul par la doctrine, ridicule par l'épaisseur de son esprit et recommandable seulement pour avoir mangé du veau avec M. le président de la République dans un banquet de francs-maçons? » — Les voilà bien arrangés, les prélats de la troisième République 1 — En voici un autre, qui, comme l'abbé Lantaigne, supérieur du Grand Séminaire, veut devenir évêque : c'est l'abbé Guitrel, professseur d'éloquence au Grand Séminaire et dont le compétiteur pour l'épiscopat nous dit : « Ce malheureux abbé Guitrel. . . rafle les objets d'art, boiseries, vases artistement ciselés, qui se trouvent encore dans les églises de

campagne, à la garde de fabriciens ignorants, et c'est au profit des juifs qu'il se livre à ce pillage... Mrae Worms-Clavelin (la femme du préfet israélite et franc- maçon), curieuse d'objets anciens, a acquis des chapes conservées depuis trois siècles dans la sacristie de l'église de Lusancy, et elle en fait des sièges. . . qu'on nomme poufs. J'incrimine : 1° la doctrine, 2° les mœurs (1) du professeur d'éloquence. — N'est-ce pas qu'ils sont superbes, les abbés fin de siècle, les candidats chers à M. Dumay ? — Quant aux séminaristes, qui ont leur « théologie Menier », c'est-à-dire les tablettes de chocolat cachées parmi leurs livres, « le plus brillant » d'entre eux, Firmin Piédagnel, « le fils ingénieux du cordonnier », n'a qu'une foi incertaine; il menace de devenir « un Guéroult, un Renan », et fait « des extraits de poésies erotiques » de Lecoote de Lisle et de Paul Verlaine.

M. le supérieur Lantaigne, après lui avoir fait servir la messe, le renvoie du Grand Séminaire. « La douceur résolue, la tranquillité ferme, la quiétude de cet homme révoltèrent (Firmin). Soudain, un sentiment naquit et grandit en lui, le soutint et le fortifia, la haine du prêtre, une haine impérissable et féconde, une haine à remplir toute la vie. » M. Anatole France en parle en connaissance de cause.

On nous permettra de ne pas suivre jusqu'au bout les histoiresscandaleuses de cette candidature à la mitre. Lantaigne dénonce brutalement son collègue Guitrel, suspect pour la foi et pour les mœurs, et disant de son cardinal-archevêque : « L'archevêque me trompait. Cet homme ne dira donc jamais la vérité, hors sur les degrés de l'autel, où, prenant la sainte hostie dans ses mains, il prononce ces paroles : « Domine, nonsum dignusl » L'abbé Guitrel, de son côté, dénonce au préfet juif, dont il écoute sans mauvaise grâce les propos voltairiens, l'abbé Lantaigne comme monarchiste et « imbu du plus détestable esprit clérical ». Comme il sait que l'abbé Lantaigne, mauvais administrateur, a contracté de grosses dettes, il engage sous main ses créanciers à lui envoyer du papier timbré. Auprès des autorités religieuses, il le discrédite en répétant certains propos que cet orgueilleux a tenus sur leur compte, et le voilà bientôt dé-

(1) Il l'accuse de relations coupables avec sa servante,

LE PlifeïRE DANS LA LITTÉRATURE [)U XIX" SIECLE II'.)

barrasse de ce rival, également dangereux pour l'Eglise el l'Etat., Anciennement, disait Massillon,les clercs méritaient leur élévation par leur refus. De notre temps, il y faudrait la délation, la calomnie, toi relations les plus louches entre ecclésiastiques et hommes politiques.

Joli monde, n'est-ce pas ? et bien digne d'entendre appelei Jeanne d'Arc « une mascotte », de lavoir comparer à une misérable voyante, une demoiselle Deniseau : tout cela accouplé à Bernadette, à Lourdes, et à des plaisanteries grossières du préfet juif, disant à l'abbé Guitrel : « Mais, mon cher Guitrel, vous n'avez pour vous que la fripouille !. . . Allons ! allons ! ce ne sont pas les plus mauvais protecteurs. D'ailleurs, ma femme est pour vous et Noémi est de force à faire un évêque. »

Oui, mais à un prix que ne soupçonne guère le préfet et qui n'est autre que son déshonneur, l'adultère de sa femme avec le chef de cabinet du ministre des Cultes. C'est ce que racontent, avec les visites de M"^ de Bonment et de Mme de Gromance à M. Loyer, ministre de la Justice et des Cultes, le Mannequin d'osier, l'Anneau d'améthyste et Monsieur Bergerel à Paris. Comme le dit très bien M. l'abbé Lecigne, le distingué professeur de l'Université catholique de Lille : « D'un livre à l'autre, le progrès est sensible vers plus de haine et plus d'injustice. Le rire voltairien, où il y avait encore de la grâce et de l'esprit, s'y déforme peu à peu en un sarcasme de bas étage, en des plaisanteries grasses de ruisseau. Lisez l'Anneau d'améthyste : c'est devant une chapelle de la A^ierge que se déroulent les scènes les plus ignobles; c'est au fond des alcôves adultères que se traitent les questions religieuses. » M. Anatole France macule d'une boue sacrilège jusqu'aux images de la vieille Bible, auxquelles il avait gardé jusqu'ici le culte d'un pieux souvenir. Ouvrez Monsieur Bergerel à Paris : ce livre vous donnera l'impression d'une collection d'articles découpés dans la Lanterne ou dans V Aurore, à moins que ce ne soit dans l'Action et la 7taiso?<. Le chroniqueury devient je ne sais quel journaliste d'occasion, pour qui tout adversaire est un ennemi et qui ne trouve d'autre arme de polémique que la fange et l'ordure à jets continus. Faire d'un monarchiste un crétin nécessaire ou un coureur d'aventures, accoler au nom d'un candidat nationaliste le nom de candidat de mini

Antoine de Padoue, déshonorer les religieux et les désigner à la proscription, voilà où en vient l'ironiste, transformé par le Dreyfusisrae en impitoyable Jacobin.

Dans les N ces corinthiennes, où le Dieu des Galiléens est représenté comme un « fantôme », maudit par Hippias, auquel un vœu de virginité ravit sa fiancée :

Tu lèves contre moi ta droite ensanglantée,. . . ^oectre qui viens troubler les fêtes de la vie,

l'évêque Théognis est dépeint, du moins, comme venant délier Daphné du vœu maternel, au moment où elle s'est empoisonnée et meurt entre les bras d'Hippias. Mais, dans Thaïs, le christianisme apparaît sous les traits les plus odieux, dans la personne du moine Paphnuce, abbé d'Antinoë. Tandis que la courtisane d'Alexandrie incarne toutes les beautés, toutes les grâces, toutes les joies de la vie païenne, avec les philosophes et les poètes, qui l'admirent comme une nouvelle Hélène, Paphnuce est un lamentable anachorète, que M. Anatole France disgracie à plaisir et sur lequel il soulage sa haine atroce de l'idée et de la morale chrétiennes : il en fait une espèce d'idiot, d'imbécile funeste, qui rabat son capuchon sur les yeux, pour ne pas voir la beauté des choses, et qui, sous prétexte de convertir la célèbre comédienne, met le feu aux palais d'Alexandrie, jette dans le brasier les belles coupes, les beaux vases, les belles statues, en haine de l'art et de ses joies. On sent que l'auteur exècre ce monstre hideux, ce démon à face humaine, devant lequel s'enfuient, épouvantées, les vierges chrétiennes, en criant: « Un vampire ! un vampire ! » « Il était devenu si hideux qu'en passant la main sur son visage, il sentit sa laideur. » Cette laideur physique n'est qu'un signe de la laideur morale de son âme : car, après avoir converti Thaïs, conduite dans un couvent, il est poursuivi par les convoitises les plus viles, les plus abjectes ; il veut enlever Thaïs de son couvent. Mais il arrive au moment où elle meurt en odeur de sainteté. Dans son désespoir, Paphnuce montre un visage tellement horrible qu'une religieuse n'hésite pas à le dire réprouvé. — Voilà bien, pour M. Anatole France et pour ses admirateurs, la véritable image du prêtre et du religieux catholique : un vampire malfaisant et hideux.

Depuis Thaïs, M. Anatole France (Thibaut) a commis une Préface

plus odieuse eueore que toutes ses autres œuvres, la Préface û'Une Campagne laïque, par M. Emile Combes, 1904. A force de fréquenter l'ancien président du Cooseil et les journalistes de Y Aurore, il

a pris la brutalité de Pur et la grossière trivialité des autres coutre l'Eglise et les prêtres. Il écrit des pages entières que M. Bergeret ne voudrait pas sigoer ; et il arrive parfois que des expressions bizarres enferment une erreur grossière, comme daos cette phrase qui m'a paru étrauge : « La loi Falloux livrait les trois degrés de TeRseigRemeRt à l'Eglise et coiffait la France du trirègne de l'obscuranlismc. »

Même daus le dialogue spirituel et piquant qui est le dernier livre de M. Anatole France, Sur In pierre blanche, 1905, l'esprit de secte a complètement égaré l'auteur pour le portrait qu'il trace de saint Paul. Il nous présente son Nicole Langelier comme un érudit à qui rien R'échappe des travaux scieRtifiques modernes ; lui-même, il ne peut pas ignorer les études de son maître Renan, ni celles de la critique protestante sur les origines chrétiennes. Il aurait pu trouver et son Langelier aurait pu trouver comme lui, daus ces travaux divers, les élémeuts d'uR portrait de saiot Paul. Pourquoi doue, pouvant dessiner un portrait historique, a-t-il préféré crayonner une grossière caricature? « Saint Paul ignorait et méprisait la science. Il se livrait aux plus basses pratiques de la thaumaturgie et de la gloKolalie ; il n'avait de culture d'aucuue sorte. Eo réalité, sur l'avenir comme sur le préseot et sur le passé, le procoosul u'avait rieR à appreRdre de l'apôtre, rieo qu'uu ror. » S'il revenait aujourd'hui, il ne reconnaîtrait pas la doctrine qu'il prêchait aux esclaves de Corinthe ; à Paris ou à Rome, il serait comme un hibou au soleil. Il ne s'y trouverait pas plus eo état de communiquer avec les Européens cultivés qu'un bédouin du désert. Il ne se reconnaîtrait pas chez un évêque et il u'y serait pas recooRU. DesceRdu chez ur pasteur suisse, Rourri de ses écrits, il le surprendrait par la rudesse de soo christiaRisme. « C'était ur sémite étraRger à la peRsée latiRe, au géuie des Germaifls et des Saxoos, étraRger aux races doot sortirent ces théologiens, qui, à force de faux sens, de cootre-seRS et de ror seRS, oot trouvé ur seRS à ses épîtres falsifiées. » Peutoo affirmer plus clairemeot que saiut Paul ne savait pas ce qu'il disait?

122 LE PHÈTRE DANS LA LITTÉMATURE DU XIXe SIÈCLE

Le prêtre dans les œuvres de Paul Bourget, de Jules Lemailre et de François Coppée.

Si, pour nous dédommager d'avoir respiré les malsaines exhalaisons qui se dégagent de l'œuvre haineuse et lubrique de M. Anatole France, nous passions à M. Paul Bourget, qui s'en plaindrait parmi nos lecteurs ?

Certes, nous sommes loin d'admirer sans réserve Un Crime d'amour, le Disciple, Cruelle énigme, Mensonges, Un Cœur de femme, Sensations d'Italie, Terre promise, Un scrupule, Cosmopolis, Idylle tragique, la Duchesse Bleae, où, sous le fallacieux prétexte de faire de « la psychologie », l'éminent académicien fait trop souvent de « la physiologie », très dangereuse et d'autant plus perfide que le breuvage est servi dans une coupe finement, artisteraent ciselée. Il nous est même à peu près impossible de comprendre que, pour la réédition de ses Œuvres complètes, M Paul Bourget. converti, catholique sincère et pratiquant, n'ait pas éprouvé le besoin de faire des coupes sombres dans quelques-uns de ses romans d'autrefois, où il y a tant de tableaux lascifs et de passions coupables.

Lui, du moins, dans sa sincérité d'observateur profond, n'a pas jeté le ridicule sur le christianisme et ses représentants. — Dans les Sensations d'Italie, 1890, il sent se réveiller sa vieille foi, au sein des Catacombes de Chiusi, l'antique Clusium, en face des reliques de ces hommes qui. pour assurer leur salut, risquaient leur vie « dans cette cachette pieuse ». Un jour, au monastère du Monte Olivcto, il rédige ses impressions, en prenant pour pupitre un des infolio de la vieille bibliothèque. C'est le traité de saint Irénée contre les gnostiques : « Ah! s'écrie-t-il.le merveilleux ouvrage de psychologie, à faire rentrer dans l'ombre tous nos pauvres essais ! » II célèbre jusqu'à « cet admirable maître de la vie intérieure, Ignace de Loyola ». Il demeure en extase devant la céleste figure de saint François d'Assise, « ce mystique amant de la chrétienne pauvreté ». Il lit sa vie écrite par saint Bonaventure, et, sous le coup de l'impression religieuse qui le terrasse, il laisse tomber ces lignes de sa plume, au couvent même du PovoreUo d'Assise : « Une person-

LP. PRETRE DANS LA LITTÉRATURE ne \l\- SIÈCLE 123

nalité morale s'est révélée ici — il va 700 ans — d'une grâce si puissante, d'une ferveur si profonde, d'une douceur tellemenl ineffable, qu'il a paru impossible que môme les âmes les plus obscures, celles des humbles animaux n'en subissent pas la domination. Nous nous sentons devant un homme qui est le génie de la vie mystique. Aucun homme ne vécut plus étranger que saint François d'Assise à tout ce qui fait l'orgueil de la société moderne, à cet instinct de critique et d'observation, qui aboutit partout à la science, et qui tente aujourd'hui de réduire le problème religieux à une analyse grammaticale par l'étude philologique des textes. Aucun saint n'est pourtant demeuré, je ne dis pas plus populaire, mais plus vénéré des orgueilleux d'intelligence. » Que nous sommes loin et de Renan et du protestant Sabatier, l'auteur d'un saint François d'Assise, ramené aux proportions d'un rationaliste libre penseur !

M. François Coppée écrivait, à propos de Cosmopolis, 1892 : « On sent en (M. Paul Bourget) une lumière plus sereine (que celle de ses premières oeuvres pessimistes). Je n'ose dire que ce soit celle de la foi religieuse ; mais le livre est profondément chrétien. » «Profondément » est de trop : il fallait se contenter de dire de l'auteur :

Il a trop de vertus pour n'être pas chrétien !

La même remarque eût été de mise après Mensonges, 1887, où Paul Bourget amène au chevet du jeune poète, René Vincy,— qui s'est tiré un coup de pistolet, parce que cette gueuse de Mme Moraines n'a pas voulu lui sacrifier un vieux protecteur, — l'abbé Taconnet, l'oncle de la pauvre victime, qu'il avait élevée: «Il y avait unesérénitédans l'ardent regard de l'abbé, celle de l'homme qui s'est endormi chaque soir et réveilléchaque matin, durant des années, sur une idée de dévouement. Cette idée, à laquelle la conversation de l'abbé Taconnet revenait toujours, Claude Larcher (I) en reconnaissait la formule si précise et si définie : reconstituer l'âme française par le christianisme. Telle était, d'après ce robuste ouvrier delà vie morale, la tâche réservée dans notre époque à tous les hommes de bonne volonté. Claude n'ignorait pas non plus quelles espérances ce prêtre, vraiment supérieur, avait placées sur son neveu. Que de fois il l'avait

(1) C'est Paul Hourget lui-même.

entendu qui disait : « La France a besoin de talents chrétiens. » Directeur d'une école de jeunes gens, l'abbé Taconnet demande qui est la femme qui a perdu René : « Ce que sont toutes les femmes », répond l'écrivain, qui ne peut résister au plaisir d'étaler devant lui sa prétendue connaissance du cœur humain. — Si vous aviez confessé, vous ne diriez pas toutes les femmes, interrompt le prêtre. Vous ne savez pas ce que c'est que la chrétienne et jusqu'où elle peut aller dans le sacrifice. » Et quand Claude lui a dépeint Mme Moraines, en essayant une excuse pour elle : « C'est tout simplement, s'écrie le prêtre, une malheureuse, qui vit à la merci de ses sensations. Tout ce!a, c'est de grandes saletés ! » Et son noble visage exprime un dégoût profond, tandis qu'il prononce cette phrase brutale. « Ce qui m'épouvante, poursuit-il, c'est l'état moral dont cette aventure témoigne chez ce pauvre garçon !.. Avoir 25 ans, avoir été élevé comme il l'a été, se sentir si nécessaire à la meilleure des sœurs, posséder en soi ce don incomparableque l'on appelle le talent et qui peut, mis au service des convictions fortes, produire de grandes choses, l'avoir reçu, ce don divin, à un moment tragique de l'histoire de son pays, savoir que demain ce pays peut sombrer à jamais dans une tempête nouvelle, oui savoir que son salut c'est notre œuvre à tous, à vous, à lui, à moi, à ces passants » — il montrait devant eux quelques gens sur le trottoir, — « et que tout cela ne pèse pas dans la balance, contre le chagrin d'être trompé par une coquine ! Mais — et il insista comme si son discours s'adressait à Claude autant qu'au blessé qu'il venait de quitter — qu'espérezvous donc rencontrer dans cette redoutable région des sens, où vous vous engagez sous prétexte d'aimer, sinon le péché avec son infinie tristesse ? »

Puis, faisant le procès à la littérature malsaine du siècle : « Je me rappelle, dit-il, le Werther de Gœthe et le Rolla de Musset. Croyezvous que, dans le coup de pistolet que vient de se tirer René, il n'y ait pas un peu de l'influence de ces deux apologies du suicide ? Savez vous que c'est une chose effrayante de penser que Gœthe est mort, que Musset est mort, et que leur œuvre peut encore mettre une arme à la main d'un enfant qui souffre ?.. Ah ! j'étais fier de lui! J'en espérais tant ! »

Quel est le noble cœur, l'esprit sincère qui ne dirait avec Claude

LE PRÊTRE DANS LA LITTÉRMURR iti \iv siiu.i |'.'i

Larcher : « Vous êtes un juste, Monsieur l'abbé. C'esl encore là te plus beau talent et le plus sûr. »

Il nous est agréable de penser que de pareilles pages ont ?alo à M.Paul Bourgetuue conversion, dont l'Eglise de France 8e réjouit, ainsi que du retour de M. François Coppée et de M. Ferdinand Brunetiêre (1).

La fin de Cosmopolis est une page ravissante, comme la blanche apparition du grand vieillard Léon XIII dans les jardins du Vatican, où il respire le parfum d'une rose, sans en couper la tige, et fait dire à l'ami de Dorsenne : « Voilà la solution de toutes les difficultés », tant il y a de majesté sereine et lumineuse dans le Pape, incarnation vivante du Christ, de l'Evangile et de la foi catholique !

Dans Y Etape, 1902, l'abbé Chanut, qui se fourvoie à l'Union Tolstoï et que les socialistes anticléricaux empêchent de parler, malgré ses idées démocratiques très avancées, l'abbé Chanut à paru à quelques critiques une charge, destinée à jeter le discrédit sur les « abbés démocrates ». Mais il est d'une vérité si saisissante que celui-là même qui avait posé devant le peintre, M. l'abbé Denis, s'est reconnu dans le portrait et s'est vengé de Paul Bourget par maintes diatribes dans les Annales de philosophie chrétienne, 1902.

Le vrai chef-d'œuvre de Paul Bourget, c'est Un divorce, 1904, et dans Un divorce, le délicieux portrait du P. Euvrard, le savant Oratorien :

« II tenait encore à la main un morceau de craie blanche. Sa soutane défraîchie, sa barbe de trois jours, les ailes trop longues de sa chevelure roussâtre, à peine grisonnante à 60 ans, dénonçaient l'incurie du savant pour qui le monde extérieur et sa propre personne existent très peu. Avec cela, une très petite taille,., la noble coupe d'un front perpendiculaire, l'extraordinaire beauté de ses yeux bleus Leurs prunelles gaies gardaient la fraîcheur et la transparence de celles d'un enfant. » Le savant Oratorien, ancien élève de l'Ecole polytechnique, parle admirablement à Mme Albert Darras, divorcée et remariée, qui, à l'occasion de la première communion de sa fille, voudrait reprendre ses pratiques religieuses: « Vous ne pouvez pas communier, vivant comme vous vivez. Je ne

(1) Voir Trois illustres conquêtes de la foi, François Coppée, Ferdinand Brunctière et Paul Bourget, par l'abbé Delmont ; Lyon, 1904.

dois pas même recevoir votre confession. Je ne pourrais pas vous donner l'absolution. .. Vous voudriez être tout ensemble dans l'Eglise et hors de l'Eglise. C'est un problème sans solution. . .

« Pour le mariage indissoluble, que répond la jjpison?que la société se compose de familles, et que tant valent ces familles, tant vaut la société. Considérez maintenant ce que le mariage indissoluble apporte de chances de santé à la famille : — chances de réflexion sérieuse avant l'engagement, puisqu'il est irrévocable ; — chances de cohésion plus étroite entre les ancêtres, les parents et les enfants, puisque la lignée comporte moins d'éléments hétérogènes ; — chances d'unité dans l'esprit des membres et de suite dans la tradition. Ce mariage est le plus fort agent de cette fixité dans les mœurs, en dehors de laquelle tout n'est qu'anarchie et fièvre éternelle. . . . Que répond l'histoire, après la raison ?

« Elle démontre qu'en effet toutes les civilisations supérieures ont tendu à la monogamie. Or. le divorce n'est pas de la monogamie ; c'est de la polygamie successive. Dans les pays où le divorce existe, le chiffre des criminels, des fous, des suicidés, est proportionnellement décuple chez les divorcés. . . Vous appelez cela un progrès. La science l'appelle une régression. . . J'ai voulu vous faire toucher du doigt l'identité absolue entre la loi de l'Eglise et la loi de la réalité, entre l'enseignement de l'expérience et celui de la Révélation. Dans son effort pour durer, la nature sociale aboutit précisément à la règle dont la religion a fait un dogme. » Et alors le P. Euvrard déroule devant Mme Darras les conséquences fatales du divorce : c'est la prophétie de ce qui va se passer au foyer de l'interlocutrice du saint prêtre. Il ne la rudoie pourtant pas: la charité évangélique avec laquelle il lui parle de prier, de mériter même « chaque fois qu'ayant à subir quelque épreuve, elle l'offrira à Dieu », n'a d'égale que la parfaite dignité avec laquelle il répond plus tard aux soupçons de M. Darras, injurieux pour le prêtre catholique. Je ne sachepas, qu'il y ait.dans toute notre littératured'imagination un plus , beau type de prêtre, « homme de Dieu », parlant la langue du devoir etde l'Evangile en tout honneur, toute franchise et toute dignité.

Quand donc M. Jules Lemailre, cet autre esprit si français et si généreux, meilleur écrivain que personne, nous donnera-t-il la même joiequePaul Bourget converti? Il faut admirer l'énergique et vaillante

campagne contre la Franc-Maçonnerie qu'a faite le Président de la Patrie Française. Mais n'est-on pas obligé de reconnaître que, s'il fut jadis élevé par des prêtres au Petit Séminaire de Paris, s'il a conservé les meilleures relations avec quelques-uns d'entre eux, comme mon excellent collègue M. le chanoine Gonnet, professeur de littérature grecque, il a quelquefois abusé de ses souvenirs d'enfance, fait de l'esprit au dépens de son cœur et affligé ses anciens maîtres, comme Racine, cruellement spirituel, affligeait les solitaires de Port-Royal par ses Lettres de 1666 ?

Pour ne pas relever tous les traits qui ont échappé à ce qu'on peut appeler l'ingratitude de M. Jules Lemaitre, confentons-nous d'un mot sur Sêrénus. C'est l'histoire d'un pseudo-martyr, qui, ayant tenté de se suicider par dégoût de la vie, en est empêché par sa sœur, reçoit le baptême des mains de l'évêque Timothée, sans avoir la foi. et, arrêté pendant la persécution, se suicide secrètement, si bien que son corps obtient plus tard les honneurs dus au martyre. — Outre l'intention satirique et irrévérencieuse de cette conclusion de l'auteur, voici le portrait qu'il fait du « prêtre Timothée », disciple de saint Paul : « Un jour revint de Syrie, où il était allé visiter les Eglises, un des chefs de la communauté de Rome, le prêtre Timothée, ancien esclave et d'origine africaine. Il était austère, désintéressé et croyait ardemment: fort ignorant, du reste, parlant un mauvais grec, comprenant à peine le latin; avec cela, de brusques éclairs d'éloquence. Mais sa logique était étroite ; il connaissait mal les cœurs ; il ne comprenait rien aux nuances délicates du sentiment ou delà pensée ; son imagination était sombre et son zèle avait quelque chose d'âpre et de farouche. Je vis clairement par son exemple les côtés fâcheux d'une foi trop absolue et trop militante, et ce qu'elle peut engendrer chez certains esprits de raideur désagréable, d'intolérance, d'inhumanité. »

Outre que saint Timothée n'était pas « un ancien esclave d'origine africaine », mais un asiatique, puisque, né en Lycaonie, il avait été élevé à Lystres, dans une famille libre, qui reçut saint Paul et saint Barnabe, les deux admirables Énltres que lui adressa le grand apôtre montrent qu'il était loin d'être a fort ignorant»; il s'occupait certainement de science : «Tu as connu dès l'enfance les saintes Lettres.. Jusqu'à ce que je vienne, lui dit saint Paul, occupe-toi à la lecture,

à l'exhortation, à l'enseignement. Ne néglige pas le don qui est en toi et qui t'a été donné par prophétie, avec l'imposition des mains ! occupe-toi de ces choses ; donne-toi tout entier à elles, afin que tes progrès soient évidents pour tous. » Quant à « l'intolérance » du saint évêque, M. Jules Lemaitre la lui prête par une calomnie gratuite, puisque saint Paul écrit à son disciple : « Tu autem assceutus es mcam doctrinam, institulionem... longanimitatem, dilectionem, palier» tiam, prrsrcutionrs, passiones. Pour toi, tu as suivi ma doctrine, mes préceptes..., ma longanimité, ma patience, mes persécutions, mes souffrances. » On voit que c'est le contraire de« l'intolérance » qui caractérise Timothée. Mais, pour se dispenser de croire, Sérénus, ou plutôt M. Jules Lemaitre, l'auteur des Contemporains et des Impressions de théâtre, avait besoin de « Pâpreté farouche » d'un évêque qui l'éloigné de la foi. je devrais dire de la morale chrétienne. Que M. Jules Lemaitre lise donc les Épîtres de saint Paul à Timothée, dont ses anciens maîtres lui ont certainement parlé ; il y trouvera ces belles paroles : 0 Timothœ, depositum cuslrdi : (Inituns profanas uoeum noritates, et oppositiones falsi nominis scientiœ. 0 Timothée, — ô Jules Lemaitre, ancien élève des prêtres du Petit Séminaire de Paris, - garde le dépôt de la foi qu'ils t'ont transmis ; évite les profanes nouveautés de paroles et les oppositions qu'on décore du faux nom de science », comme le renanisme, le dilettantisme, l'impressionnisme sans principes ; et alors tu comprendras qu'il ne faut point dire du mal de ces prêtres qui t'ont bercé sur leurs genoux, pas même de ces Jésuites, que tu compares à tort aux francs-maçons et dont tu exagères à plaisir la morale relâchée, le despotisme tyrannique. Leur doctrine et leur esprit valent infiniment mieux que ce Jansénisme, pour lequel tu professes par trop d'estime et de tendresse, dans Racine, dans Pascal, aux dépens de ce pauvre Corneille, qui n'était pas un « marguillier mégalomane », mais simplement un très bon chrétien, ancien élève des Jésuites et formé par eux à l'amour de cette volonté, de cette liberté, dont tout son théâtre est l'exaltation. »

De M. Jules Lemaitre, on passe naturellement à son illustre ami, M. François Coppée, le poète des intimités, des Humbles, d'Olivier, du Pater et de l'our la Couronne, avant d'être l'auteur édifiant de

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la Bonne souffrance. Jadis, il lui est arrivé plus d'une fois de parler légèrement du prêtre.

Dans la Bénédiction, connue de tous les Français qui savent lire, un vieux moine espagnol s'inten-ompt de dire la messe à l'élévatioo ; il prend l'ostensoir entre ses mains et chante à pleine voix : Benedicai vos omnipolcns Deus, Pater et Filius et Spiritus Sanctus. - C'est vraiment abuser de la permission de méconnaître les cérémonies liturgiques : quand Notre-Seigneur lui-même bénit, entre les rayons d'or de l'ostensoir, les foules prosternées, ni évoque, ni moine, ne se permet d'élever la voix. Et puis, un moine ne donne pas de bénédiction épiscopale. Enfin, il est absolument interdit d'interrompre à l'élévation le saint Sacrifice de la messe.

Dans le même volume que la Bénédiction, se trouve un portrait de curé de campagne, que M. François Coppée n'écrirait pas aujourd'hui, tant il est fantaisiste et peu sacerdotal.

Dans les Vrais riches, il y a l'abbé Moulin : « C'était un excellent homme, cet abbé Moulin, mais fort simple. Avec sa foi de charbonnier et ses bonnes graves vertus, le vieux prêtre était une exception dans le clergé de Paris, en général si avisé et connaissant si bien la pratique du monde. L'abbé Moulin avait longtemps exercé son ministère dans la banlieue, dans les paroisses populaires, prèsdes pauvres, et là, il avait donné des preuves d'^ne naïve et délicieuse charité. Son patrimoine y avait passé jusqu'à son dernier sol. Il avait même fait quelques dettes dont il s'acquittait difficilement. Qui l'en blâmerait?. . . En haut lieu, on souriait du bonhomme ; mais on l'estimait beaucoup tout de même,... et on le nomma à cette riche paroisse de la Trinité, où, du moins, on était sûr qu'il ne mourrait pas de faim, vu le grand nombre de dîners en ville. » — Aujourd'hui qu'il est catholique pratiquant, François Coppée ne parlerait plus de « ces dîners en ville h, ni de cette riche paroisse, ni du « sourire » de l'autorité diocésaine pour un « bonhomme » devenu pauvre par charité pure : « Bienheureux, dit l'Evangile, ceux qui ont l'esprit de pauvreté. »

Tout autre que celle de l'abbé Moulin est l'attitude que l'auteur du Pater donne à l'ecclésiastique, qui vient faire descendre la clémence et le pardon dans l'âme frémissante de Mlle Rose, la sœur du curé, mort victime de la Commune :

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Ma pauvre enfant!. . .

Si je suis indiscret, c'est bien, je me retire... Mais je sais qu'un saint prèlre a subi le martyre, Et je ne vous dirai qu'un mot, l'essentiel : Femme, consolez-vous: votre frère est au ciel.

Et comme elle répond, exaspérée contre le ciel, en disant : « Maudissez-moi ! » Non, réplique le curé,

Non, je pleure avec vous.

Vos blasphèmes n'ont rien qui m'indigne ou m'étonne. Je ne les entends pas et Dieu vous les pardonne Mais dans la sainteté qu'il vient de revêtir, Dans sa gloire, parmi les anges, le martyr Seul a le cœur navré par sa sœur douloureuse...

Mlle Rose raconte alors qu'elle avait servi de mère à son frère et qu'il était pour elle tout son bonheur et toute sa vie. Le curé reprend :

Pleurez ! J'aime ces pleurs, ô pauvre âme brisée :

Dans votre aride et morn? avenir, leur rosée

Fera fleurir un jour l'oasis, le coin vert.

Les pleurs, dans le cbagrin, c'est la pluie au désert.

Oui, parlez du cher mort, aimez votre souffrance ;

Mais gardez tout au moins cette triste espérance

Qu'il vous voit et qu'il sait que vous souffrez pour lui.

Ce n'est pas le curé qui vous parle aujourd'hui.

C'est l'ami, le vieillard, et je vous dis : 0 femme.

Autour de nous, ici, je sens flotter une âme.

Votre frère vous voit, vous dis-je, il est ici.

Je l'entends murmurer : « Ma pauvre sœur, merci !

De m'aimer tant ! Mais plus de blasphème et de rage !

Pleure, les pleurs sont doux, mais pleure avec courage.

Calme-toi! Je suis là, présent, pour. te bénir.

Et vivant dans ton cœur et dans ton souvenir.

Nous serons réunis un jour. Consens à vivre.

Je veillerai sur toi Lis tout haut le saint Livre,

Et dans les divins mots prononcés, quelquefois

Tu croiras que résonne un écho de ma voix.

Devant mon crucifix chaque jour prosternée,

Prie avec tout ton cœur, ma pauvre sœur aînée,

Et tu croiras, à moi l'unissant en esprit,

Voir mon sourire errer sur les lèvres du Christ.

Quand tu visiteras mes pauvres, si l'on presse

Ta charitable main s'ouvraut pour leur détresse,

Ma sœur, tu sentiras létreinte de ma main.

O chrétienne I fais donc jusqu'au bout le chemin.

Sans doute, la douleur est un fardeau terrible !

Mais je te soutiendrai, moi, ton guide invisible.

Va, marche et lutte avec ton frère pour témoin,

Et sans t'inquiéter si le moment est loin

Où l'aube, de la mort à tes regards doit poindre,

Mérite, ô pauvre sœur, le ciel pour m'y rejoindre.

Elle tâche de se rendre à cette éloquence simple et pénétrante, lorsque le bruit do la fusillade se fait entendre. « Enfin ! s'écriet-elle triomphante. On me venge ! On les tue ! » Elle veut aller charger les chassepots. Le curé de répondre : Une femme ! Parler ainsi !

Alors, dans une longue tirade, elle se laisse aller à la douleur de ses souvenirs et à la joie de la vengeance :

Us ont lue mon frère ! On me venge. Tant mieux ?

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