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Le prêtre et l'ami

Un des compatriotes de Lamennais, le i)énédictin, dom Lobineau, auteur d'une Vie des Saints de Bretagne, rapporte qu'un vénérable religieux avait coutume d'ajouter aux litanies des Saints, qu'il récitait chaque jour, cette invocation personnelle : A furore sanctonun libéra me. Domine. Cette fureur des saints, Lamennais en a souffert de son vivant et après sa mort. De son vivant, il fut maintes fois calomnié avec une âpreté où les rancunes personnelles se donnaient carrière, et après sa mort, il n'y eut, pendant un demi-siècle, écrivain pieux qui ne se crût obligé d'accoler à ce nom quelque qualification flétrissante. Puis, avec le temps, et sous l'influence d'idées nouvelles dans le monde catholique, une réaction s'est opérée en faveur de Lamennais, et meilleure justice lui a été rendue. On s'est rappelé que, durant toute la première moitié de sa vie, il avait été un grand serviteur de l'Eglise, et l'on a reconnu que, s'il l'a répudiée avec éclat durant la seconde, il a eu cependant cette singulière fortune que depuis sa mort, quelques-unes de ses doctrines théologiques et sociales ont été consacrées par elle. En effet, lorsqu'il se posait en champion fougueux de l'infaiilil)ilité ponti-

IF IMUOIUT.TION

licalr, il ne faisait (|ue devancer la décision doclrinalc proMinli-uceparle Concile du Vatican, etlorsque, avant de verser, comme il devait le faire plus lard, dans la déinap^osfie, il se bornait à convier le peupI(^ « au ban(|uet d'espérance », lorsqu'il adjurait les catholiques de ne point montrer à la démocratie un visage systématiquement hostile, il ne faisait également que devancer les instructions de Léon XIII. Aussi le ton des auteurs catholiques (}ui se sont occupés de lui le plus récemment s'est-il modifié de façon singulière. C'est ainsi que M. l'abbé Roussel, dans son Lamennais, d après des documents inédits, et M. l'abbé Boutard, dans son Lamennais, sa vie et ses doctrines, ouvrage tout à fait remarqua])le, récemment couronné par l'Académie française, ont tous deux parlé de l'auteur des Affaires de Rome non seulement avec égards, mais avec sympathie, et que, tout en portant sur lui le jugement qu'il est impossible à un prêtre de ne pas porter, ils ont plaidé en sa faveur les circonstances atténuantes. Dans un camp bien difterent, M. Spuiler lui a consacré une biographie qui est presque un dithyrambe, car il a découvert dans le prêtre breton un ancêtre de la troisième République. A quelque point de vue qu'on se place, l'heure est donc favorable à Lamennais, et nous la croyons propice à la publication d'une correspondance, demeurée jusquici inédite, qui nous a été confiée. Cette correspondance, très différente par le ton de celles qui ont été publiées jusqu'à présent, le fera voir sous un jour assez intéressant et nouveau; mais il faut d'abord laire connaître les circonstances dans lesquelles cette correspondance s'ouvrit.

INTllODUCTlOiN III

L'année 1818 fut, dans la vie orageuse de Lamennais, à la fois la plus brillante et la plus paisible. Le premier volume de l'Essai siii' Cindiffèrence en matière de religion avait paru vers la lin de l'année précédente, et, d'inconnu la veille, l'avait, presque du jour au lendemain, rendu célèbre. « Ce livre-là réveillerait un mort », disait Mgr Frayssinous pour qui Lamennais devait bientôt se montrer si sévère. Chateaubriand lui prédisait l'immortalité ; un écrivain religieux le comparait à Pascal, et Lacordaire pouvait, l)ien des années après, dire sans exagération « qu'il s'était trouvé en un seul jour investi de la puissance de Bossuet ».

Cet éclatant succès n'avait lien changé à la vie et aux habitudes très simples de Lamennais. Il demeurait alors dans cette impasse des Feuillantines, les « vertes Feuillantines », dont Victor Hugo a rendu célèbre le nom poétique et doux. Il y avait trouvé l'hospitalité dans un pensionnat ouvert, au retour de l'émigration, par trois vieilles demoiselles bretonnes qui restèrent pour lui, jusqu'à la fin, des amies fidèles. Il y occupait un très modeste appartement où il passait presque toutes ses journées, sortant très peu et s'absorbantdans ses travaux. Très frileux, il se tenait presque toujours assis au coin du feu, revêtu d'une grande lévite qui lui tombait jusqu'aux pieds, un mouchoir sur les genoux. Quand on sonnait à sa porte c'était presque toujours lui-même qui allait ouvrir, et. presque toujours aussi, le visiteur qui demandait :

IV INTIIODUCTJON

L'dhbc de Lamennais^ s'éLonnait (ju'un porsonnage do si chélive apparence répondît : Cesl moi.

Ces fr«'(|uentes visites importunaient Lamennais, (jui se plaignait que Jes curieux le vinssent voir « comme le singe de la foire ». Cependant, quand, par l'intermédiaire de l'abbé Carron, qui était l'aumônier du pensionnat et le directeur de Lamennais, une femme, de lui inconnue, lui (it demander de la recevoir, en vrai prêtre qui sait qu'il se doit à toutes les âmes, il ne se crut pas le droit de la repousser, et il répondit à cette démarche par la lettre suivante :

L'abbé de Lamennais, auteur de V Indifférence en matière de religion, se fera un plaisir et un devoir de conférer avec la personne qui a écrit à M. l'abbé Carron pour demander son adresse. Il sera chez lui demain mardi, depuis dix heures du matin jusqu'à une heure.

Par ce billet laconique, s'ouvrit une correspondance qui devait durer autant que la vie de Lamennais, car, si la première lettre est de 1818, la dernière est datée de janvier 1854, c'est-à-dire d'un mois avant sa mort. C'est cette correspondance, précieusement conservée, depuis la première lettre jusqu'à la dernière, que nous publions aujourd'hui.

La personne à qui ces lettres sont adressées s'appelait, de son nom de jeune fille, Marie-Madeleine- Olympe du Bue de Sainte-Olympe. Elle était née en 1790, à Saint-Domingue. Son père demeura longtemps aux Antilles, où il devint gouverneur de la Martinique. Sa mère, au contraire, revint en France et s'établit à Orléans. Elle se sépara de sa fille et la confia à M""* Gampan, l'ancienne femme de

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