‹ Le prêtre et l'amiChapitre 17 sur 58 · XL INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XL INTRODUCTION

débile. Quelque désir que j'aie de le voir tenir au projet qu'il a formé de passer deux ou trois ans d'arrache-pied à la Chênaie, je suis persuadée qu'avant six mois la ville infernale l'attirera dans son gouffre. Puisse-t-elle ne ly point engloutir. Puissent le calme et la raison affranchir un génie si sublime, une âme si élevée, du joug des passions mauvaises qui cherchent à en faire leur proie ! liélas ! depuis quinze ans, combien de fois ne l'ai-je pas vu lour à tour subjugué et désabusé, portant et dans ses illusions et dans la perte de ces illusions une ardeur de foi et une amertume de ressentiments l'une et l'autre extrêmes ! Aussitôt qu'il ploie ses ailes et qu'il marche sur la terre, cet homme si supérieur n'est plus qu'un faible enfant, plein de candeur et de gaucherie, qui ne sait comment se tirer de la vie commune à laquelle il paie un continuel et déplorable tribut d'inexpérience...

« .La route dans laquelle il s'est engagé m'épouvante, écrit-elle l'année suivante. Il la parcourt et s'y enfonce avec une rapidité et une assurance dont je frémis, m II était impossible qu'une affection aussi dévouée et aussi clairvoyante à la fois n'essayât pas de l'arrêter sur cette route. Il ressort des lettres mêmes de Lamennais que M""^ Cottu fit plusieurs tentatives. Toujours elle fut repoussée par des phrases évasives. Rentrée en France au commencement de l'année 1837, elle eut avec Lamennais une conversation qui ne dut guère lui laisser d'espérance. Aussi n'ajouta-t-elle que peu de foi au bruit qui se répandit inopinément, quelques mois après la publication des Affaires, de Rome, que Lamennais s'était rétracté et avait, pour la troisième fois, fait acte de soumission au Saint- Sièpre. L'émotion (jue lui causa cette nouvelle, si peu vraisemblable qu'elle lui parût, fut cependant si vive qu'elle écrivait à Benoist d'Azy :

INTHODUCTION XLI

Troublée comme vous et presque éperdue de joie dans le premier moment par cette nouvelle, que la réflexion n'a pas tardé à me faire juger bien improbable, je suis, comme vous aussi, réduite aux conjectures sur un sujet qui me touche si profondément. Depuis le premier départ de M. de Lamennais, qui a eu lieu vers le 16 ou 48 juin, j'ignore tout de lui... Une semaine avant cette époque, il vint passer une journée avec moi, et ie douloureux souvenir de ce qu'il me dit alors me laisse bien peu d'espoir qu'il ait pu revenir d'une manière soudaine à des sentiments dont il se montrait, hélas! bien éloigné. Jamais on ne vit démence si ferme et si joyeuse. Il me perça le cœur, et quand je songe au déplorable contentement où je le vis, à l'oubli prodigieux qui a ellacé de son esprit jusqu'à la mémoire de ce qu"il fut, jusqu'au moindre reflet de son noble passé, il me faut espérer un miracle pour admettre comme possible le bruit qui a circulé. Ce miracle, je l'implore chaque jour du ciel avec la double ferveur de la foi et d'une affection assez pure, assez haute pour se placer à côté de cette foi qu'elle a fait naître. Jamais je ne sentis mieux à quel point m'est cher ce malheureux ami que dans l'instant trop rapide où je le crus sorti de l'abîme et rendu à Dieu et à nous.

Et après avoir demandé à Benoist d'Azy de joindre une dernière fois ses efforts à ceux qu'elle tentait, elle ajoutait :

Jamais mendiant, qui tend la main pour la première fois, n'a eu le cœur plus gonflé que moi en quêtant çà et là le bienfait d'une parole de lumière sur une destinée dont, pendant un si grand nombre d'années, rien ne m'a été étranger.

Elle dut cependant faire une nouvelle tentative, car elle finit par s'attirer de la part de Lamennais cette lettre assez sèclie, dont le ton contraste avec le reste de la correspondance :

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