‹ Le prêtre et l'amiChapitre 18 sur 58 · XLII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XLII INTRODUCTION

Je ne crois pas qu'il y ait eu clo la sécheresse dan? mes paroles, car il n'y en avait pas dans mon cœur ; mais il a pu y percer de la fatigue de vous voir toujours revenir sur un sujet que vous savez bien ne pouvoir m'ètrc agréable, car il ne l'est pas du tout de s'entendre plaindre sans cesse, comme on plaindrait un homme tombé dans les plus déplorables égarements, lorsque ma conscience me rend le témoignage de n'avoir fait que mon devoir. J'ai mes convictions, vous avez les vôtres ; pourquoi ne serionsnous pas également de bonne foi ? II y a une pitié qui insulte, et je ne veux, pas de celle-là. Je sais que rien au monde n'est plus éloigné de votre intention que de me blesser en quoi que ce soit. Pourquoi donc cette insistance de regrets qui ressemblent si fort à des reproches, et d'exhortations au moins inutiles? Car vous ne pouvez douter que je n'aie réfléchi trop longtemps et trop sérieusement à tout ce qui vous préoccupe pour revenir jamais de ce qui vous paraît des erreurs, tant qu'elles seront à mes yeux d'incontestables vérités. Mais en voilà assez làdessus.

Le sujet défendu devait cependant revenir entre eux une dernière fois, mais trois ans plus tard. A son retour en France, M""" Cottu s'était établie à Versailles avec son mari et ses enfants. Lamennais continua de l'aller voir, mais de plus en plus rarement, car M. Cottu ne dissimulait pas le peu de plaisir qu'il avait à le recevoir. Ces visites donnaient quelquefois lieu à des incidents pénibles. C'est ainsi que Lamennais se rencontra un jour avec l'évêque de Versailles. Fort troublé de cette rencontre, il demanda que son nom ne fût pas prononcé à l'évêque, et, durant tout le temps que dura la visite de celui-ci, il demeura dans un coin, la tète enfoncée dans le collet de sa redingote, sans ouvrir la bouche. Plus souvent.

INinODUCTION XI.III

M'"' Coltu l'allait voir à Paris. Avec tristesse elln remarquait que tous les signes extérieurs qui auraient pu rappeler l'ancienne vocation de Lamennais avaient disparu. Plus de crucilix, plus de prie-Dieu. Sur la cheminée, une statue de la Vierge avait été remplacée par une statuette en bronze de la Liberté, avec cette inscription sur le socle :

Liberté, liberté chérie, Combats avec tes défenseurs.

« Quelle madone! » disait en revenant M""* Cottu à son mari. Elle se désolait aussi en constatant que Lamennais avait renoncé non seulement à la soutane, mais aux vêtements de couleurs sombres, et qu'il portait un pantalon de nanking avec des bas blancs. Un jour enfin eut lieu entre eux une conversation suprême, dont M""' Cottu, en rentrant chez elle, écrivit le récit, toute vibrante encore de l'émotion que cette conversation lui avait causée. Plutôt que de résumer ce récit, je crois devoir le reproduire en entier, car il est à la fois curieux et pathétique.

J'ai passé plus de deux heures avec M. de Lamennais. Il a abordé franchement avec moi les questions qui jusqu'ici avaient été entre nous un sujet de gêne. Je ne sais quels flots de conversations nous ont jetés sur cet écueil ; mais enfin nous nous y sommes trouvés conduits, sans que j'eusse formé aucun dessein de l'y amener. En m'ouvrant son cœur, il m'a montré un abîme profond, une cavité aussi vaste qu'avait été vaste dans cette grande intelligence la pensée de Dieu qui l'avait remplie.

Il m'a exprimé une sorte d'horreur pour l'état ecclésiastique. « Je n'ai jamais été si heureux, m'a-t-il dit, que depuis que je suis sorti de tout cela. « J'ai pris le courage

XLIV INTHODUCTION

de lui répliquer : « C'esl pourtant dans la pl(înitudc de votre raison et de votre volonté que vous êtes entré dans tout cela. » — Il m'a fait répéter deux fois cette objection si simple, comme s'il ne la saisissait pas bien, et, évidemment, parce qu'elle le laissait à court de réponse ; puis il m'a réponduavec embarras et en balbutiant : « J'avais eu de grands chagrins, auxquels je cherchais une consolation. » Hélas ! la douleur n'est-elle pas en ce monde l'élat normal de notre cœur? Et n'est-ce pas quand il souffre, qu'il a le mieux l'instinct des vérités du salut, et qu'une secourable révélation l'éclairé? — Je n'ai pas su lui dire cela, trop émue, trop honteuse même que j'étais d'avoir osé l'embarrasser. Je suis si façonnée à une attitude de respect devant lui que je me sentais confuse de me tenir debout en sa présence, bien plus encore de le forcer à baisser la tête. Nous ne connaissons pas bien par nous-mêmes ce que c'est que la confusion ; il faut avoir rougi pour ce qui nous est profondément cher, pour apprécier toute la portée de ce malaise.

J'ai rompu le ton direct qu'avait pris notre entretien, et je l'ai ramené à des questions plus générales. Alors sa voix s'est aflermie ; il est redevenu éloquent, mais à la manière du génie tombé en démence ; il y avait des instants oii il s'enfonçait dans une métaphysique si obscure, si embrouillée qu'il ne s'entendait sûrement pas lui-même ; par-ci, par-là, quelques rayons de soleil ; puis, revenaient les nuages, les aberrations d'un cerveau malade. Je l'écoutais, le cœur palpitant, comme on suit, au chevet d'un ami, les incohérentes pensées qu'il exprime dans le délire. Enfin, épouvantée de ce qu'il m'étalait d'incrédulité au christianisme, je me suis écriée : « Vous n'êtes donc plus que déiste ! Vous offrez donc vous-même un déplorable exemple de ce que vous avez si victorieusement prouvé autrefois, que la négation d'une seule vérité du catholicisme conduit invinciblement à ce terme ! » Il s'est troublé de nouveau, et moi, de nouveau, j'ai brisé le glaive de cette parole et je lui ai demandé si, n'admettant plus comme devoir un culte positif, accompagné de pratiques

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