‹ Le prêtre et l'amiChapitre 20 sur 58 · XI. V[ INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XI. V[ INTRODUCTION

ni im^me alors embarrassé. Il y a eu quelque chose de conslammontdouxet triste dans son regard, pendaiitcolte p(^riode de notre conversation. — Il m'a beaucoup parlé de la conduite de la cour de Rome à son égard. « En taxant d'hérésie ma doctrine de l'autorité, elle m'a forcé à l'examen. Je voulais fermer les yeux : ce n'est pas ma faute si, m'obligeant à les ouvrir, j'y ai vu clair. . . » Certes, ce n'était pas là la conséquence des objections qui lui furent alors opposées; mais certes aussi, il y a eu grande maladresse et peut-être un coupable mouvement des passions envieuses dans la conduite de quelques membres du haut clergé envers cet illustre accusé.

M"'*" Cottu quitta Lamennais plus découragée que jamais. Rencontrant une ég:lise sur sa route, elle y entra et répandit son âme dans une ardente prière :

A genoux devant Dieu, toute pleine du spectacle de l'insuffisance des dons les plus élevés quand la foi se retire d'eux, je ne pouvais que répéter : 0 mon Dieu ! laissezmoi la foi ! la foi toute nue, sans une pensée au bout de ce mot je O'ois ! Que je croie toujours, et de plus en plus fermement : tout le reste n'est que vanité et péril. — Puis, me repliant sur le passé : c'est du flambeau de son génie, me disais-je, qu'est tombée dans mon âme la première étincelle de foi. C'est sous les ailes de ce génie que j'ai vécu d'une vie nouvelle, tout animée par lui, et régularisée par les mouvements de la sienne, dans une union si intime qu'elle en semblait inséparable. Par quelle merveille de votre grâce, mon Dieu, n'ai-je pas trouvé la mort sur son cadavre? Ensuite, ma pensée s'est transportée au redoutable moment où cette grande âme comparaîtrait devant le divin juge, et aurait à lui rendre compte de l'usage qu'elle avait fait de sa haute intelligence, de ses facultés si ardentes, du don d'entraîner et d'émotionner, de convaincre par toutes les forces de l'esprit, de persuader par tous les attraits de la plus suave action. Et je tremblais que la sentence portée contre le mauvais riche ne lui

INÏHOUUCTION XI.VII

fût trop applicable. Alors, je me suis figuré un groupe d'âmes, parmi lesquelles je voyais la mienne, déposant comme témoins à décharge, en faveur de ce grand accusé, et demandant grâce pour celui qui avait été le premier instrument de leur salut. Se pourrait-il, mon Dieu, que leurs supplications ne touchassent pas votre miséricorde; et s'il en doit être ainsi, donnerez-vous à ces âmes, jadis éclairées par lui, une triste puissance d'ingratitude, et d'oubli, qui les rende indifférentes à son supplice? Ilélas! je reculerais, ce me semble, devant ce douloureux bienfait, de cesser d'aimer, de cesser de plaindre celui que j'ai tant aimé, celui que je plains d'une pitié si tendre ! Ah ! du moins, tant qu'il m'est permis, tant qu'il m'est commandé même de lui conserver cet attachement et cette reconnaissance, je m'efTorcerai de les lui rendre et doux et profitables, n'imitant point ces froids amis qui n'ont pas su veiller et prier une heure près de leur ancien maître.

Cette conversation date du mois d'aoîit 1840. A la fin de décembre de cette même année, Lamennais était condamné, par le jury de la Seine, à un an de prison pour avoir, dans un écrit d'une extrême violence, intitulé : Le Pays et le Goiicernement, insulté le Roi et les Chambres. IJ passa toute l'année suivante à Sainte-Pélagie. Au cours de cette détention, M"** Cottu alla le voir plusieurs fois. Exaspéré par le traitement rigoureux qu'il subissait, Lamennais se laissait aller à des violences croissantes. « Jusqu'à présent, disait-il, j'avais été d'avis que la révolution qui se prépare devait être renfermée dans de certaines limites de modération, surtout relativement aux personnes ; mais j'ai tout à fait changé d'avis, et je pense au contraire qu'on doit sévir avec vigueur contre les oppresseurs du peuple. » Aussi voulait-il que M. Guizot et M. Mole fussent condamnés aux galères. Il

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voulait ('galoniont (lu'on (Miipruntat à la religion ri(lt''o (le l'cxconiniuniralion (|iii lui paraissait suMinio et qu'on lajjplicjiiàl à la poliliijue. « Les noms dos liaîlri'S el des ennemis du peuple, disait-il, devraient être inscrits en encre rouî^e sui- de grands tableaux dans toutes les écoles et voués à l'exécration des enfants. » « Je ne sais, disait-il encore, si on sera assez sot pour pardonner, mais moi, je n'oublierai jamais rien. » Cbateaubriand, qui assistait à la conversation, paraissait un peu embarrassé de cette explosion de fureur ; cependant, tandis que M"® Cottu s'elïorçait de ramener Lamennais à des sentiments plus humains, Chateaubriand se bornait à lui dire que la révolution n'était pas si proche et que la dynastie nouvelle, s'appuyant sur des intérêts puissants, était en état de faire une longue résistance.

La conversation de Lamennais ne s'élevait pas toujours à ce diapason de violence. Parfois, au contraire, il se laissait aller à causer avec abandon et bonhomie, comme on cause avec une très ancienne amie. Il ne dissimulait pas à M™^ Cottu les embarras de sa situation matérielle. Ses livres ne se vendaient plus. Il ne vivait guère que du produit de ses Réflexions sur f Imitation ; s'il tombait malade, il se verrait dans la nécessité de s'abandonner à la charité de ses amis ou de se faire porter à l'hôpital. Parfois aussi, il lui confessait les mécomptes et les désagréments qu'il essuyait dans la société nouvelle au milieu . de laquelle il avait vécu depuis quelques années. Comme il était naturel, Lamennais avait totalement changé de milieu. Sauf M"'' Cottu elle-même, et le baron de VitroUes, presque tous ses anciens amis

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