‹ Le prêtre et l'amiChapitre 21 sur 58 · INTRODUCTION XLIX · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XLIX

l'avaient abandonné. Il avait <lù s'en faire de nouveaux dans le monde républicain : Béranger, Arago, Garnier-Pagès. Gomme lemme, il fréquentait George Sand, alors dans tout l'éclat de sa renommée quelque peu scandaleuse, et la comtessed'Agoult, que sa liaison notoire avec Listz avait séparée du monde auquel elle appartenait naturellement. C'étaient là, pour un ancien prêtre, des intimités quelque peu singulières, et Lamennais en avait le sentiment. Aussi s'en expliquait-il avec M""^ Cottu. Il se défendait en particulier contre les calomnies auxquelles sa relation avec George Sand avait donné naissance. 11 se plaignait qu'une certaine dame affirmât avoir vu plus de soixante lettres de lui à George Sand. Or, il assurait ne lui en avoir jamais écrit que ([uatre, deux insignifiantes et deux détaillées en réponse à des confidences très intimes qu'elle lui avait faites sur ses chagrins domestiques et sur la situation de son âme. Il se plaignait également du peu de tact et de mesure qu'elle avait montré dans ses relations avec lui. « Croiriezvous, disait-il, qu'elle m'a menacé de venir prendre une chambre dans le village le plus voisin de la Chênaie pour être plus à portée de mes conseils et de mes instructions. Jugez le beau texte que l'exécution d'un pareil projet aurait fourni à la calomnie. Il ne m'aurait plus manqué que ce dernier coup. » M"** Cottu lui ayant demandé s'il lui trouvait quelque charme dans l'esprit et dans la conversation, il lui répondit qu'elle était « essentiellement dépourvue de toute physionomie et que son entretien était de la plus grande sécheresse».

Il se plaignait également dune certaine M'"'' de

L IMilUUlCriON

Marliani, une Espagnole chez qui il s'était mis sur un tel pied de familiarité qu'il y allait souvent dîner sans être invité. Mal lui en prit une fois, et il racontait en ces termes à M""' Gottu la fâcheuse aventure qui lui arriva certain soir :

Un jour, j'arrive à six heures, au moment du dîner, et je vois M""^ de Marliani un peu troublée de ma visite. Elle s'avance vers moi d'un air inquiet et me dit qu'elle allendait à dîner une certaine personne dont elle craignait que la présence ne me fût pas agréable, qu'en un mot, elle attendait M™" Dorval. Je me sentis un peu déconcerté de celte nouvelle, mais ne voulant pas faire un esclandre je pris le parti de rester. Effectivement, M"" Dorval arriva presque sur mes talons avec un M. Merle, son amant, directeur de je ne sais quel théâtre. On les plaça aux deux bouts de la salle, en face l'un de l'autre, et pendant tout le dîner, voilà M'"'' Dorval criant continuellement à ce monsieur toui ce qu'elle entendait dire autour d'elle, et l'appelant de toutes ses forces : « Merle ! Merle ! » à travers le bruit des plats, des verres et de la conversation. Quel ton et quel langage !

« Mais, lui dit M"' Gottu, comment est-il possible que vous vous soyez oublié à ce point"? — Hélas! répondit Lamennais, c'est faiblesse et entraînement. »

Lamennais profita de sa prison pour rompre avec ces deux dames. Il fut blessé en particulier de ce que George Sand, au lieu de s'adresser au préfet de police pour demander la permission de venir le voir, se fût adressée avec fracas au ministre et eût voulu se faire ouvrir d'autorité la porte de la cellule de Lamennais. M""" Gottu fut la seule femme qu'il consentit à recevoir durant son séjour à Sainte-Pélagie ^ Elle

* Au letour de ses visites à Sainte-Pélagie, M'"^ Cottu racontait à

INTIiOKUCTION M

fui égaleiiu.'nl la preinière à l'aller voir lorscju'il sortit de prison, le 3 janvier 1842, dans le nouvel appartement qu'il avait loué rue Tronchet '. Rien ne pouvait lasser sa lidélité, pas même, de la part de Lamennais, un peu de néglij^ence et de froideur dont elle paraît s'être plainte, car il lui répondait :

Accusez les choses, les événements, la vie, mais n m'accusez pas. Je n'ai jamais cessé un moment d'être le même pour vous. Il est vrai que le devoir, ou ce qui me paraissait tel, m'a poussé en des voies qui, à quelques égards, semblaient nous séparer. N'en a-t-il pas été ainsi de vous? D'autres n'ont-ils pas eu des droits, des droits sacrés à vos premières, à vos plus intimes affections? C'était conforme à l'ordre de Dieu, et je vous loue d'avoir marché dans la voie que lui-même vous traçait. Il m'en montrait une autre. J'y ai marché aussi, entouré de gens qu'aucun lien ne retenait près de moi, et sur le soir, je suis resté seul. Croyez-vous donc qu'il ne faille pas quelque effort de courage pour porter le poids de cette solitude, pour se dire, sans être troublé, qu'on n'a plus sur la terre que trois demeures, une nnansarde déserte, un cabanon - et une fosse dans le cimetière commun? Qu'estce que la vie du dehors, quand au dedans on n'a que cela ? Je ne me plains pas pourtant. Je sens que je suis ce que je devais être, et j'attends en paix l'heure de Dieu.

A trois ans de là survint cependant un incident qui

son mari les conversations qu'elle avait eues avec Lamennais, et celui-ci les couchait fidèlement par écrit dans un Journal qu'il tenait jour par jour. Ce journal m"a été obligeamment communiqué.

' Le baron Cottu écrivait dans son journal à celte date : « Ma femme est allée aujourd'hui faire sa visite à M. de Lamennais à sa sortie de prison. Elle est incomparable pour les sortes d'attention qui prennent leur source dans le cœur. Mais dans quoi au reste n'est-elle pas parfaite. Est-il une femme plus dévouée, plus active et plus charitable? »

* La lettre est datée de Sainte-Pélagie,

i.ii iNTnonuc/noN

allait, pendant un leinps assoz long", interrompre leni'S relations. En 1843, Lanionnais parait avoir conru la penst'e de rédiger, sous une l'orme (»u sous une autre, les souvenirs de sa vie. 11 s'adressa à ses nombreux correspondants, et entre autres à M'"''Cottu, pour leur demander de lui rendre ses lettres dont il croyait avoir besoin. M"*^ Gottu, qui tenait à conserver les originaux, avait commencé pour lui un travail de copie ; mais M. Gottu intervint. Il se (igura, à tort, que Lamennais se proposait de publier ces lettres et il interdit à M"''" Gottu de continuer son travail, en l'autorisant à dire à Lamennais que le refus de communication venait de lui. Lamennais fut blessé et de l'intervention et du refus.

Je ne sais pas, écrivait-il à M™" Gottu, comment vous avez pu imaginer qu'il me fût entré dans l'esprit de mettre le public en tiers dans des entreliens d'une confidence si intime, ni ce que M. Gottu pouvait avoir à peser et à décidci- au sujet de la communication que je vous demandais en vue d'un tjavail qui me préoccupe, quoique incertain. Du reste, ces lettres, je n'en veux plus. Vous me les confieriez maintenant que je vous les renverrais sans les ouvrir.

Gependant, comme s'il craignait d'en rester sur cette plirase un peu dure, il ajoute :

Le temps me presse de son poids; les ans m'emportent, mais quoi que vous en puissiez penser, rien n'emportera jamais les sentiments que vous m'avez connus pour vous et qui sont devenus mon âme même.

A partir de cette lettre, qui est du 3 novembre 1844, toute relation, au moins par correspondance, fut

INTUOnUCTIO.N 1,1 n

suspendue entre eux. Continuèrent-ils à se voir, je l'ignore, mais cela semi)le peu prol)ai)l(;. Cependant cet attaciieinent, qui avait tenu une si grande place dans sa vie, sommeillait dans le cœur de M'"** Cottu plutôt qu'il n'était mort. Il se réveilla quand elle apprit à la (in de l'année 1853, sans doute par la rumeur pui)li([ue, que la santé de Lamennais déclinait. M. Cottu était mort depuis quatre ans. Elle se trouvait donc libre de suivre les impulsions de son cœur. Elle prit les devants et écrivit à Lamennais. A l'instant môme où il reçut cette lettre, dont on regrette de ne pas avoir le texte, Lamennais lui répondit :

Le silence n'est pas l'oubli ; mais, je vous l'avoue, je craignais le vôtre. Vous retrouver, retrouver votre cœur m'a fait plus de bien que je ne saurais vous l'exprimer... Oui, rapprochons-nous pour ne plus nous séparer qu'à l'heure où l'on ne se dit pas adieu, mais au revoir, et grâce à Dieu, c'est toujours bientôt. A vous, comme il y a trentecinq ans.

M"''' Cottu alla aussitôt voir Lamennais et la correspondance reprit alors entre eux. Mais Lamennais ne lui écrit que de courtes lettres. On sent qu'il est à bout de forces. Il règne dans ses lettres un ton de lassitude et de découragement. Elles sont tristes et désabusées. Pas une pensée pieuse chez ce vieillard, chez cet ancien prêtre qui s'en va. Rien que des récriminations ou des prédictions sombres. « Jamais, écrit-il, l'horizon ne me parut si noir. Messieurs du passé doivent être contents de leurs œuvres et nous ne sommes pas au bout. Tous leurs oiufs ne sont pas éclos. » Et dans une autre lettre ;

LIV INTHODUCTION

Le peu que j'apprends de l'état des choses, chez nous et ailleurs, ne me remplit pas l'esprit d'idées plus gaies. IleureustMnent j'ai des livres avec lesquels je me réfugie en d'autres temps. Valaient-ils mieux que le nôtre? Non, mais en traversant ces marais, la pensée découvre çà et là quelques fleurs qu'elle cueille en passant. Dans ce qui fut, on choisit ce qui plaît ; dans le présent, on ne peut choisir; il faut l'avaler tout entier tel qu'il est, et hien peu de gens, ce me semble, s'y décident sans faire la grimace.

Panurge, dans je ne sais quelle île, en trouva tous les habitants occupés, qui à ceci, qui à cela. « Aultres, dit-il, faisaient de nécessité vertu et ne semblait l'ouvrage bien beau et bien à propos. » Je suis de l'avis de Panurge.

Dans ses premières lettres, il parlait du Christ et citait l'Évangile. Il finit en parlant de Panurge et en citant Rabelais.

Au commencement de janvier 1854, Lamennais s'alita pour ne plus se relever.

On sait le contlit qui s'éleva autour de son lit de malade, puis de mourant, entre les amis de ses dernières années et ceux des premières : les uns désirant le voir mourir dans les sentiments qu'il professait depuis qu'il était sorti de l'Église, les autres souhaitant et espérant, au contraire, de sa part quelques signes de retour en arrière et de repentir. Ce furent les premiers qui l'emportèrent. Je ne crois pas cependant qu'il soit juste de les accuser, comme on l'a fait, de l'avoir séquestré, et il faut reconnaître

ÛC

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INTRODUCTION l-V

([ii'on fli'fondant le repos de ses derniers jours contre des sollicilalions toucliantes, mais indiscrètes, ils étaient les fididcs exécuteurs de sa volonté formellement exprimée. En tout cas, ils n'empêchèrent ni sa nièce, M"'" de Kertanguy, qui était une ardente chrétienne, ni M'"' Cottu elle-même, de parvenir Jusqu'à lui. On m'a même communiqué un récit de cette entrevue suprême avec M""^ Cottu. « C'est vous, lui aurait-elle dit, qui m'avez faite chrétienne et je vous verrais mourir sans les secours de la religion ! » Lamennais aurait heaucoup pleuré, et il fut convenu que M"* Cottu reviendrait avec un prêtre. Mais quand elle se présenta le lendemain, les amis de Lamennais, qui avaient tout entendu de la chambre voisine, ne l'auraient pas laissé pénétrer.

Pour dire mon sentiment, et sans mettre en doute la bonne foi de personne, je ne crois pas à l'exactitude de ce récit. Il a passé de bouche en bouche, ayant été fait, plusieurs années après, par M"' Cottu à un prêtre qui l'aurait transmis, plusieurs années après également, à un autre prêtre. Or, il suffit d'être tant soit peu historien pour savoir combien la vérité souffre parfois de ces voyages, et avec quelle facilité les légendes se créent. Je crois plutôt à une autre version, d'après laquelle M""' Cottu se serait bornée à lui demander s'il voulait bien qu'on priât pour lui, et comme il aurait répondu : oui, elle serait demeurée deux heures en prière auprès de son lit.

J'ai tenu également entre mes mains un récit des funérailles de Lamennais rédigé par un de ses exécuteurs testamentaires. Bien que ce récit, sauf un lugubre détail, ne contienne rien qui soit précisément

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