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CHAPITRE PREMIER

INFLUENCE EXTÉRIEURE DU PRÊTRE SUR LA SOCIÉTÉ ET LA CIVILISATION EN GÉNÉRAL.

er

Qu'est-ce que le prêtre catholique? c'est la plus haute expression de la vraie société et de la vraie civilisation, c'est-à-dire de la société et de la civilisation chrétiennes. «Toute civilisation, dit M. de Maistre, commence par les prêtres, par les cérémonies religieuses, par les miracles même, vrais ou faux, n'importe. Il n'y a jamais

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eu, il n'y aura jamais, il ne peut y avoir d'exception à cette règle; » fDu Pape.J

Le prêtre est la personnification de la société et de la civilisation, parce qu'il est le ministre, l'envoyé ou l'apôtre du Très-Haut, c'est-à-dire le dépositaire de la vérité qu'il a mission de révéler à tous les peuples, à toutes les nations : Euntes docete omnes gentes : allez , enseignez toutes les nations, nourrissez tous les peuples de l'aliment le plus éminemment substantiel, de la parole de vérité j portez les dons fortifiants de la charité et le pain de la civilisation sur tous les points du globe, afin que toute créature reçoive, avec le salut, la vie intellectuelle, morale et sociale.

Jamais dans le monde parole n'a été plus puissante et plus féconde pour changer les destinées de l'univers. Cette divine parole a apporté au monde une force inconnue de civilisation et de régénération morale, qui devait se perpétuer impérissable au milieu des ruines et des révolutions humaines.

Nous l'avons déjà dit dans un autre ouvrage, tout porte sur l'autel, le moade s'appuie sur ce fondement solide : ôtez ce point d'appui, et le monde s'écroule et roule dans l'abîme. Faites disparaître le prêtre du milieu de la société, et bientôt avec lui disparaîtront toutes nos institutions vitales, morales, sociales et civilisatrices :

dès lors plus de religion, plus de cliristianismc , plus de morale, et par conséquent plus de société, plus de civilisation, plus de liberté. Que resterat-il donc? l'anarchie universelle, l'état sauvage et l'anthropophagie.

Le prêtre catholique est donc le ministre nécessaire de la société et de la civilisation; il en est le principe et le fondement. Les plus simples notions de l'histoire suffisent pour établir la vérité de cette proposition. Que nous apprennent donc les irrécusables documents historiques? une chose à la connaissance de tous les esprits, même les plus vulgaires et les moins réfléchis, savoir que c'est le catholicisme, représentépar le clergé ou le prêtre catholique (i), qui a civilisé la France, l'Angleterre, l'Allemagne, l'Europe tout entière.

Mais c'était trop peu que l'Europe : le prêtre, le vrai missionnaire de la civilisation s'y est trouvé trop à l'étroit; il s'est élancé sur un autre monde pour y porter la parole vitale et civilisatrice de la bonne nouvelle. « Quelques pauvres prêtres, pénétrant, une croix de bois à la main, dans des contrées incultes (le Paraguay), habitées par de féroces sauvages, y créèrent par le seul pouvoir delà vérité et de la vertu une république

(i) Le prêtre, a dit l'illustre fondateur de Saint-Sulpice de Paris, est uu sommaire et un précis de toute la religion.

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si parfaite, que dans ses rêves les plus brillants l'imagination ne s'était jamais représenté rien de semblable, On eiit cru voir quelques fortunés enfants d'Adam , échappés à la malédiction qui frappa sa race, jouir en paix de l'innocence et du bonheur qui la suit dans les délicieux bosquets d'Eden. « fEssai sur V indifférence en matière de religion. J

On sait que depuis cette grande et glorieuse époque, le prêtre, le ministre de l'Evangile, a porté le bienfait de la civilisation chrétienne dans le reste du Nouveau-Monde, et surtout dans l'Amérique du Nord. Enfin le prêtre catholique a pénétré jusqu'aux dernières limites du globe pour y semer les paroles de vie et de civilisation. Les îles innombrables de l'Océanie ont également reçu la visite de saiut et de bénédiction. Jld insulas longe dividgatum est nomen tiium. (^Eccli. 47 " '7)- O'i connaît la récente civilisation et la conversion au christianisme de l'archipel Gambicr. Cette admirable république de l'Océanie orientale nous retrace les merveilles du Paraguay : c'est l'œuvre inimitable de quelques pauvres prêtres catholiques 5 c'est en un mot la civilisation proprement dite, la civilisation par excellence, c'est-à-dire la réunion de tous les avantages de la vie sociale moins tous les vices et toutes les mauvaises passions de la société européenne.

Développons cet aperçu général. Il est expérimenlalenient et historiquement démontré que la vraie civilisation n'est possible que dans le christianisme. Hors de là, il n'y aura jamais qu'une civilisation fausse, bâtarde, païenne, athée. Il est de plus également prouvé que la civilisation ne peut être parfaite que dans le catholicisme. Donc , plus un Etat ou un peuple est véritablement catholique, plus il est avancé en vraie civilisation. Et c'est là, n'en doutez pas, la principale raison qui place la nation française à la tête de la civilisation européenne.

Plus un peuple reçoit ses inspirations de l'Eglise catholique et de son chef, plus il montre de justesse et de bon sens dans les esprits, de grandeur et d'élévation dans les vues, de prudence et de sagesse dans la politique, de douceur et d'humanité dans les moeurs, dans les lois et dans la guerre. Au yiii^^ siècle, un saint pape, Grégoire II , disait à un empereur de Conslantinople : Chose étonnante! les barbares de l'Occident , qui tous ont les yeux arrêtés sur notre petitesse, se civilisent et deviennent humains , tandis que vous, qui nous faites la guerre, vous devenez véritablement barbares.

Au reste, ce qu'il y a de certain, c'est que la civilisation de l'Europe est venue de Rome par les papes.

« L'Église, dit M. de Maistre, a donc seule

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l'honneur, la puissance et le droit des missions; et, sans le Souverain Pontife, il n'y a point d'Eglise. JN'est-ce pas lui qui a civilisé l'Europe, et créé cet esprit général, ce génie fraternel qui nous distinguent? A peine le Saint-Siège est affermi, que la sollicitude universelle transporte les Souverains Pontifes. Déjà dans le v« siècle , ils envoient saint Séverin dans la INorique, et d'autres ouvriers apostoliques parcourent les Espagnes, comme on le voit par la fameuse lettre d'Innocent l^*" à Decentius. Dans le même siècle, saint Pallade et saint Patrice paraissent en Irlande et dans le nord de l'Ecosse. Au vi^ , saint Grégoire-le-Grand envoie saint Augustin en Angleterre. Au vil*, saint Kilian prêche enFranconie, et saint Amand aux Flamands , aux Corinthiens, aux Esclavons , à tous les barbares qui habitaient le long du Danube. Eluff de Werden se transporte en Saxe dans le viii* siècle, saint YVillebrod et saint Swidbert dans la Frise, et saint Boniface remplit l'Allemagne de ses travaux et de ses succès. Mais le ix« siècle semble se distinguer de tous les autres, comme si la providence avait voulu, par de grandes conquêtes, consoler l'Eglise des malheurs qui étaient sur le point^de l'afïliger. Durant ce siècle, saint Siffroi fut envoyé aux Suédois; Anchaire de Hambourg prêche à ces mêmes Suédois, aux Vandales et aux Fs( lavons; Rembcrt de Brème, les frères Cy-

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rillc et Methodius, aux Bulgares, aux Chazares ou Turcs du Danube, aux Moraves, aux Bohémiens, à l'immense famille des Slaves; tous ces hommes apostoliques ensemble pouvaient dire .

Hîc tandem stedmus nobis ubi defuit orbis.

« Mais lorsque l'univers s'agrandit par les mémorables entreprises des navigateurs modernes, les missionnaires du Pontife ne s'élancèrent-ils pas à la suite de ces hardis navigateurs? PS'allèrent-ils pas chercher le martyre, comme l'avarice cherchait l'or et les diamants? Leurs mains secourables n'étaient-elles pas constamment étendues pour guérir les maux enfantés par nos vices , et pour rendre les brigands européens moins odieux à ces peuples lointains? Que n'a pas fait saint Xavier? Les Jésuites seuls n'ont-ils pas guéri une des plus grandes plaies de l' humanité? (Montesquieu). Tout a été dit sur les missions du Paraguay, de la Chine, des Indes, et il serait superflu de revenir sur des sujets aussi connus. Il suffit d'avertir que tout l'honneur doit en être accordé au Saint-Siège. « Voilà, disait le grand (f Leibnitz , avec un noble sentiment d'envie « bien digne de lui; voilà la Chine ouverte aux « Jésuites; le Pape y envoie nombre de mission- (f naires. Notre peu d'union ne nous permet pas « d' entreprendre les grandes conversions. Sous « le règne du roi Guillaume, il s'était formé une

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V sorte de société en Angleterre, qui avait pour <f objet la propagation de l'Evangile; mais jus- « qu'à présent elle n'a pas eu de grands succès. » fDu Pape.J

Jamais elle n'en aura ni ne peut en avoir, parce qu'elle est hors de la vérité, de l'unité et de la charité. Le vrai sacerdoce lui manque, c'est-àdire, l'esprit d'abnégation, de sacrifice et de dévouement, en un mot la charité.

Une autre raison, dit l'auteur que nous venons de citer tout-à-l'heure, qui annule ce faux ministère évangélique, c'est la conduite morale de ses organes. Us ne s'élèvent jamais au-dessus de la probité y faible et misérable instrument pour tout effort qui exige la sainteté. Le missionnaire qui ne s'est pas refusé par un vœu sacré au plus vif des penchants, demeurera toujours au-dessous de ses fonctions, et finira par être ridicule ou coupable. On sait, ajoute M. de Maistre , le résultat des missions anglaises à Taïti; chaque apôtre devenu un libertin n'a pas fait difhculté de l'avouer, et le scandale a retenti dans toute

l'Europe Ces sortes de missionnaires, après

avoir reçu leur mission de l'autorité civile, pour aller habiter des maisons commodes avec leurs femmes et leurs enfants, et dotés d'un bon traitement et d'un bon confortable, vont bravement et philosophiquement prêcher à des sujets ou à des sauvages, sous le canon de leur souverain,

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sans oublier toutefois de leur faire une large distribution de Bibles falsifiées.

Voici comment parlait déjà en 1812 un ministre protestant : « Le protestantisme n'a pas moins avili la dignité sacerdotale. Pour ne pas avoir l'air d'aspirer à la hiérarchie catholique, les prêtres protestants se sont défaits bien vite de toute apparence religieuse, et se sont tous mis trcs-humblemcnt aux pieds de l'autorité temporelle... Parce que la vocation des prêtres protestants n'était nullement de gouverner l'Etat, il n'aurait pas fallu en conclure que c'était à l'Etat à gouverner l'Eglise... Les récompenses que l'Etat accorde aux ecclésiastiques, les ont rendus tout-à-fait séculiers... Avec leurs habits sacerdotaux, ils ont dépouillé le caractère spirituel — L'Etat a fait son métier, et tout le mal doit être mis sur le compte du clergé protestant. 11 est devenu frivole... hes prêtres n'ont bientôt plus fait que leur devoir de citoyens... L'Etat ne les prend plus que pour des ofliciers de police... Il ne les estime guère, et ne les place que dans la dernière classe de ses ofliciers... Dès que la religion devient la servante de l'Etat, il est permis de la regarder, dans cet état d'abaissement, comme l'ouvrage des hommes , et même comme une fourberie. C'est de nos jours seulement qu'on a pu voir l'industrie, la diète, la politique, l'économie rurale, et la police entrer dans la chaire...

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LiC prêtre doit croire qu'il remplit sa destinée et tous ses devoirs en faisant lecture en chaire des ordonnances de la police. Il doit dans ses sermons publier des recettes contre les épizoolies, montrer la nécessité de la vaccination , et prêcher sur la manière de prolonger la vie humaine, (i) Comment donc s'y prendra-t-il après cela pour détacher les hommes des choses temporelles et périssables, tandis qu'd s'efforce lui-même, avec la sanction du gouvernement, d'attacher les hommes aux galères de la vie. » (Sur le vrai caractère du prêtre évangélique , par le professeur Marheinexe, à Heidelberg.)

Rousseau, dans une de ses Lettres de la Montagne, dit que « les ministres ne savent plus ce qu'ils croient, ni ce qu'ils veulent, ni ce qu'ils disent; qu'on ne sait pas même ce qu'ils font semblant de croire , et que l'intérêt décide seul de leur foi «.

Le journal /"f/^ziVer^- rapporte queM^'^Verroles a montré l'excellence de l'œuvre de la propagation de la foi par les effets admirables dont il est lui-même témoin dans les pays lointains qu'il évangélise. Il a mis en regard des moyens et des résultats de la société biblique ceux des missions

(i) Et sans doute aussi sur la manière de se procurer et do s'assurer un bon cotifortable.

catholiques, cl il en a conclu que le calholicisme seul pouvait civiliser le peuple chinois. Les protestants recueillent plus de cinquante millions par an, et, il j a quelques années, un ministre anglican avouait lui-même à M°' Verroles qu'il n'avait pu parvenir, dans l'espace de trente ans, à convenir un seul Chinois. On sait , comme nous l'avons déjà insinué, que la plupart de ces missionnaires, bien rétribués et bien approvisionnés pour leurs courses de propagande, se bornent, dans leur zèle apostolique, à jeter quelques Bibles sur les rivages des pays qu'ils parcourent. Ces Bibles, les Chinois s'en emparent; mais savez-vous pourquoi? pour en confectionner les semelles de leurs souliers. Admirable résultat du dévouement des ministres méthodistes réformés! « Le commerce sans la religion, a ajouté M°'' Verroles , ne parviendra jamais à civiliser les Chinois et à opérer, par conséquent, la fusion des peuples. Les Européens traversent les pays de la Chine, et les indigènes eticore inlîdèles les laissent passer sans même jeter un regard sur eux; tandis que les indigènes convertis reçoivent avec empressement ces Européens chrétiens qu'ils regardent comme des frères et leur font l'accueil le plus cordial. Aussi un ambassadeur français, témoin lui-même de ce contraste frappant, avouait que la religion seule peut unir les peuples. ')

Dans son livre Du Pape, M. le comte de Maistre rapporte que « lorsque le lord Macarteney dut partir pour sa célèbre ambassade, S. M. B. fît demander au Pape quelques élèves de la propagande pour la langue chinoise; ce que le Saint- Père s'empressa d'accorder. Le cardinal Borgia, alors à la léte de la propagande, pria à son tour lord Macarteney de vouloir bien profiter de la circonstance pour recommander à Pékin les missions catholiques. L'ambassadeur le promit volontiers et s'acquitta de sa commission en homme de sa sorte; mais quel fut son étonnement d'entendre le Callao , ou premier ministre, lui répondre que l' empereur s'étonnait fort de voir les Anglais protéger au fond de l'Asie une religion que leurs pères avaient abandonnée en Europe ! »

Les Anglais, qui ne sont pas difficiles sur l'article, protégeront toutes les religions, ("ùt-ce même l'idolâtrie, quand leur intérêt ou leur esprit mercantile le commandera. Et en effet, n'a-t-on pas vu de nos jours « l'Angleterre prescrire dans le plus minutieux détail à ses agents du Canada d'odieuses mesures de persécution contre la religion catholique , et en même temps garantir par un traité solennel aux habitants de l'île de Ceylan la liberté de l'idolâtrie; assister par ambassadeurs aux cérémonies religieuses de ces peuples , et offrir à leurs divinités des dons sa-

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criléges! « (Indifférence en matière de religion^

Une nalion qui donne au inonde chrétien un pareil scandale, et à laquelle une politique si basse et si déshonorante n'arrache pas un cri universel d'indignation et d'horreur, est une nalion qui se dégrade, se couvre d'opprobre, et que l'on ne doit plus regarder comme un peuple chrétien.

Tout-à-l'heure nous pallions de Bibles distribuées ou jetées aux Indiens ou aux idolâtres par les ministres anglicans. Voulez -vous savoir à quel chiffre se monte cette énorme consommation

(i) On a vu partir tle Londres , sur le même navire, des fournitures d'idoles pour les Indiens et des missionnaires protestants pour prêcher l'Evangile en Amérique. C'est fort édifiant pour une nation chrétienne ! C'est ici Vauri sacra famés , ou jamais !

« Nous avons vu l'Angleterre, catholique et soumise au Pape, convertir l'Allemagne par saint Boniface et ses autres missionnaires. Depuis un demi-siècle , l'Angleterre protestante est maîtresse de l'Inde. Or, tout le fruit religieux qu'elle y a produit jusqu'à présent, ce sont des idoles mieux faites, qu'elle fabrique et qu'elle vend aux Indiens idolâtres. Aujourd'hui, les Anglais mettent le pied en Chine , non pas au nom de Dieu et du Pape , comme les Espagnols d'autrefois en Amérique , mais au nom de quelques têtes de pavots, dont ils veulent absolument faire boire le suc aux Chinois, pour leur abrutir l'âme et le corps » {Histoire universelle de l'Eglise catholique , par M. l'abbé Rhorbacher, tom. 22, p. 34.)

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de Bibles falsifiées el traduites en i58 langues ou dialectes? à la bagatelle de vingt millions en quarante-trois ans! Vingt millions de Bibles! En vérité, si l'on convertissait les infidèles avec des Bibles, depuis long-temps toute la Chine devrait être chrétienne!

Si l'on considère l'inutilité de tant tie sacrifices en présence des fruits immenses que l'Eglise catholique recueille des travaux de ses fervents et dévoués missionnaires, on ne peut qu'admirer l'évidente bénédiction répandue sur les travaux de ceux-ci, et le profond, le déplorable aveuglement des sociétés hétérodoxes, qui les empêche de reconnaître de quel côté se trouvent l'enseignement de la vérité et la protection divine. Si les missionnaires catholiques n'ont ni or ni Bibles à distribuer , ils ont du sang à répandre pour établir la foi et pour arroser et féconder le champ de leurs immenses travaux.

Qu'est-ce qui frappe donc d'une éternelle et radicale stérilité le ministère protestant? le défaut de vérité, d'unité, d'abnégation, de sacrifice, de dévouement, c'est-à-dire de charité pure, vraie, chrétienne : chaiitos , formule sublime, mot admirable et divin qui résume tout, qui résume Dieu lui-même. Deus charitas est.

En parlant des méthodistes anglais, M. Tabbé Gaume s'écrie : « Ah! pour civiliser les peuples il ne sufljt pas d'avoir des comptoirs pour y re-

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cueillir le prix de leurs sueurs (des Indiens) et des magasins de Bibles pour leur donner, il faut avoir les deux choses qui seules civilisent : sur les lèvres la vérité, et dans les veines du sang à répandre. Et de ce sang de martyr j vous n'en eûtes jamais et vous n'en avez point encore ». (Cathéchisme de persévérance , t. 8, p. 4^i.)

Les effets de la prédication catholique, dit l'auteur d'un article biographique sur M^' Verroles (i), on les connaît. Ce sont les querelles

(i) Uu jour, Ms'^ Venoles , évêque de Colomby, vicaire apostolique du Leao-Tong et de la Mantchouiie (Chine), reçut de sa sœur, religieuse en France, une lettre où elle le priait de faire la description de son palais épiscopal et de sa cathédrale. Voici sa réponse ;

« Une cathédrale I un palais épiscopal! ce n'est pas assez; j'en ai beaucoup : car, toujours errant par le monde, partout où je loge , autant de palais et même de cathédrales. La moitié de ma hutte, c'est-à-dire de mon palais, est obstruée par une espèce de four carié, à la hauteur de deux pieds, et qui me sert de lit : ce lit se compose d'une natte de jonc, étendue sur la terre ou sur la brique.

« A deux pieds de ce lit, est un petit autel; c'est une espèce de coffre où l'indigence épiscopale a précieusement serré ses haillons.

« Pour tout meuble, j'ai une chaise, parfois cassée; dans les occasions de luxe, il m'arrive même de posséder une petite table. Quand ces deux meubles font défaut, pu s'asseoit ou bien l'on s'accroupit sur le four, à la manière orientale, et tout est dit.

« La cathédrale fait donc un tout avec le palais , et c'est

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éleinles , les mœurs épurées, la famille rendue à sa dignité sainte, et le courage de ces peuples dégénérés relevé jusqu'à leur faire accepter et chercher le martyre. Le marchand d'opium s'impose à coups de canon, le prêtre catholique arrive doux, pacifique, les mains pleines d'aumùnes, n'ayant d'autre arme que la charité qui le pousse à offrir sa vie. H y a cependant des chrétiens, des Français, qui déclament contre ces héros et qui font un crime à nos braves marins d'avoir été quelquefois les arracher au supplice, en les couvrant du drapeau de la France. Mais ces chrétiens et ces Français-là sont des gens de négoce, dévoués à l'or de ce protestantisme qui ne protège de son pavillon que des marchands de Bibles et des marchands d'opium. Leurs clameurs hideuses ne prévaudront pas contre le généreux génie de la France. La France continuera de veiller sur ses missionnaires dans la route qu'elle a su leur élargir : ce sera sa gloire et son salut.

moi qui en suis portier, sonneur, sacristain, chapelain, heuvier, chanoine, giand-chantre et évêque; en un mot, je suis tout et ne suis rieu. »

§ II

D'où vient donc enfin cette grande , cette haute puissance de civilisation et de moraiisation? Nous l'avons déjà dit, elle vient de Rome , du Pape.

Mais qu'est-ce que le Pape? c'est un petit potentat, un faible roi qui réside dans la ville de Rome. Quelle royauté, en effet, plus faible, plus incapable de résistance matérielle que celle du prince de la ville éternelle? Mais ce débile vieillard, ce faible Pontife, qui siège au capitole depuis dix-huit siècles , possède une puissance bien autrement grande que celle des empires les plus formidables, ou plutôt y a-t-il dans l'univers une plus grande puissance que la sienne?

Le Pape, le monarque des consciences, qui a des sujets partout, sur le globe entier, à l'exemple du Pontife éternel dont il est le Vicaire, ouvre la bouche, aperiens os suum (Matlh. 5-2.), et de cette bouche auguste, la plus auguste qui soit sur la terre , sortent des paroles d'une force et d'une autorité surhumaines. Pas une de ces hautes paroles ne tombe dans l'oublij on les recueille avec un saint et religieux respect. Oui, ces paroles de vérité, de foi, d'espérance et d'amour, parties du Vatican, retentissent jusqu'aux extrémités de la terre, du septentrion au midi, et du couchant à l'aurore. Pourquoi cette voix

de Pierre , vooc Pétri , pourquoi ces accents apostoliques résonnent-ils avec tant de force aux oreilles des peuples de tout l'univers? c'est parce qu'ils sont la plus haute expression de la force morale (i); c'est parce qu'ils sont les oracles de l'oint, du Christ du Seigneur 5 et malheur aux peuples qui ne les écoutent pas avec respect, et qui les qualifient de paroles d'un souverain étranger; malheur surtout aux puissances , aux majestés de la terre qui enchaînent la sainte action du Pontife de Rome, et qui s'opposent à ses vues libérales et civilisatrices^ malheur enfin à qui a la coupable témérité de toucher aux oints du Seigneur! Nolite tangere christos meos. (Ps. 104.) On se rappelle la haute et terrible leçon donnée par le Dieu des armées à Napoléon, et en sa personne à tous les despotes de la terre.

Voici , à l'occasion de V Histoire de Pie T^ II y par M. Artaud, l'allocution faite en pleine Académie par M. Villemain , secrétaire perpétuel de l'Académie française : « Il lui a paru (à l'Académie) qu'un des spectacles à jamais mémorables qu'avait offert notre siècle, plus riche peut-

(i) Nous pouvons dire, avec M. Guizot lui-même, que la papauté est la plus haute représentation des idées d'autorité et de perpétuité; mais nous ajoutons qu'elle est aussi la plus haute expression des idées de vraie liberté et de vrai progrès.

être en grands événemenis qu'en grands caractères, c'était la lutte opiniâtre du Pontife de Rome contre le dominateur de l'Europe.

« Il ne s'agissait plus, en effet, des ambitions prétentieuses du pouvoir spirituel sur les empires de la terre; il ne s'agissait plus même de la suprématie pontificale tout entière, mais de la liberté religieuse, de la liberté du prêtre et de l'homme. C'était la lutte de la conscience contre la force doublée du génie. C'était , sous une forme sacrée, le dernier combat que l'intelligence livrait contre une puissance matérielle sans contrepoids et sans barrière, qui ne renversait ou ne transférait les trônes que pour mieux asservir toutes les pensées et toutes les volontés.

u L'homme qui ne céda pas à cette prodigieuse puissance , ou qui du moins ne lui céda que dans des bornes convenues et pour lui résister ensuite avec une inflexible douceur; le vieillard qui, sans soldats, sans défense, sans océan et sans déserts entre la France et lui, osa dire non à l'empereur, et opposa les bulles de l'Eglise au conquérant qui avait brisé les constitutions des peuples, est un des plus beaux caractères qu'on puisse présenter en exemple à l'humanité pour nourrir en elle le sentiment de sa propre grandeur et de sa liberté morale.

« Ce caractère paraît et se soutient dans toute la vie de Pie VII, doux, timide, indulgent, mais

invincible dans sa patience. Pie VII est venu sacrer dans Paris l'illustre et heureux guerrier qui avait honoré les restes mortels du dernier Pontife, épargné l'Italie conquise, pacifié la France victorieuse, rétabli l'ordre et la religion. Cédant à la victoire, comme à une volonté visible de Dieu, il est venn couronner empereur ce nouveau Charlemagne, plus extraordinaire que le premier, puisqu'il était sans aïeux; mais le Pontife romain s'arrête là, quoique déjà l'ambition du conquérant demande davantage. Ce consécrateur appelé avec tant de pompe, Napoléon voudrait en faire. seulement le premier évêque de son empire. Il lui plairait de prendre Rome pour luimême et de donner Notre-Dame au Pape.

« A peine les caresses et les fêtes du couronnement ont-elles cessé, qu'on murmure tout bas ce projet, et qu'on en obsède le Pontife, en différant à dessein son départ. « Tout a été prévu » , répond alors Pie VII, « avant de quitter notre « ville de Rome, nous avons signé une abdica- « tion régulière, valable à l'instant même où « nous serions retenu captif; elle est hors de « votre pouvoir, au-delà de la mer, à Palerme, « confié à un dépositaire prêt à la publier; et » quand on nous aura signifié ce qu'on médite « contre nous, il ne vous restera plus dans les « mains qu'un misérable moine qui s'appellera « Barnabe Chiaramonti. »

« Devant cette sublime humilité, l'empereur n'insista pas, et le Pontife retourna libre à Rome. Mais son inquiet et puissant néophyte ne l'y laissera point en paix. Celte seconde latte va durer quatre ans, jusqu'au moment où, vainqueur sur de nouveaux champs de bataille, roi d'Italie, dictateur de l'Allemagne, Napoléon, par un décret, réunit Rome à la France et fait enlever le Pape par quelques soldats, le soir même du jour cil, plus noblement occupé, il gagnait lui-même la bataille de Wagram. (i)

f Là s'achève le grand tableau de la vie de Pie VII, par sa constance, non plus contre le pouvoir et la séduction, mais contre le malheur, par sa fermeté dans l'isolement et la prison, par sa confiance inaltérable quand tout l'abandonne sur la terre, quand ses cardinaux mêmes passent du côté de César, et qu'il n'a plus d'autres défenseurs avoués devant le conquérant qu'un modeste conseiller de l'Université, le savant Eymery, et

(i) « L'Europe apprit la nouvelle de la déportation du Pape et resta muette. Aucune puissance ne réclama contre la violation des droits d'un souverain. La terre se taisait devant le maître qui pouvait dire : « J'ai soixante millions « de sujets , huit à neuf cent mille soldats , cent mille « chevaux. Les Romains eux-mêmes n'avaient jamais eu « tant de forces. J'ai livré quarante batailles; à celle de « Wagram, j'ai tiré cent mille coups de canons. » {Histoire de la Trappe j par M. Gaillardin.)

un membre de l'Institut, le grand artiste Canova. Maintenant, traîné captif de Rome à Alexandrie, à Grenoble, àSavone, à Fontainebleau, Pie VII y rétracte noblement sa menace de i8o5. Le péril est devenu trop grand, l'adversaire trop redoutable, pour qu'il veuille le combattre en abdiquant. Trop d'âmes ont faibli pour que Pie VU veuille exposer son Église à la chance d'une succession. 11 reste Souverain Pontife, en prison .» Cette tirade de M. Villemain, quoique un peu boursoulïlée, renferme quelques pensées justes et équitables sur Pie VII. Mais que veut-il dire par ces mots : cmibitieuses prétentions du pourvoir spirituel sur les empires de la terre? 11 veut sans doute faire allusion à la conduite de Grégoire VII et de ses successeurs du mojen-âge. Et alors il oublie donc que, dans ces temps, les souverains des monarchies électives de l'Allemagne n'étaient déchus ou déposés qu'en vertu de la constitution de l'Etat, de la charte constitutionnelle qu'ils violaient. C'était le droit public de ce temps. Les rois ou empereurs catholiques ne pouvaient être élus qu'à la condition de perdre la royauté, d'être déposés, s'ils demeuraient pendant l'espace d'un an dans l'état d'excommunication, c'est-à-dire s'ils ne se faisaient pas absoudre en changeant de conduite. C'étaient là des conditions auxquelles on s'était volontairement soumis de part et d'autre j c'était en un

mot un contrat synallagmalique. La conduite des Papes n'était donc pas une ambitieuse prétentioTiy mais l'exercice d'un droit, l'exécution du pacte fondamental.

Quant au nouveau Charlemagne , s'il était plus extraordinaire que le premier y il était certes bien loin de le valoir pour le bonheur de l'Eglise et des peuples. Pour ce qui regarde la valeur militaire vraie, l'ancien Charlemagne n'a pas été beaucoup surpassé par le nouveau.

Voici ce que dit, au sujet du pouvoir politique des Papes , M. l'abbé Rhorbacher dans son Histoire universelle de l'Eglise catholique y t. i8, p. 36i : V Ce sont les Papes qui ont rétabli l'empire d'Occident, et cela pour que l'Église romaine eût, dans la personne de l'empereur, un défenseur armé : dès-lors il était naturel que les Papes eussent le droit d'élire ou de confirmer leur défenseur, et, par suite, de le récuser et même de le déposer s'il devenait un persécuteur incorrigible. Ce n'est pas tout. Les constitutions de l'empire portaient que quiconque demeurerait excommunié un certain temps , perdait sa dignité féodale; mais que l'empereur ne pouvait être excommunié que par le Pape ». C'étaient donc au fond les empereurs qui se déposaient eux-mêmes en violant les constitutions de l'empire.

Voici un fait remarquable arrivé en France même : le Pape Martin IV, ayant excommunié

Pierre, roi d'Aragon, et ayant absout ses sujets du serment de fidélité envers lui, pensa à livrer ce royaume au roi de France, Philippc-le-Hardi; pour cela , il dressa une bulle avec les constitutions du royaume d'Aragon et les conditions que devait remplir celui qui s'en chargerait. Pliilippele-Hardi assembla la noblesse pour savoir ce qu'il avait à faire. Le résultat de la délibération fut qu'il devait se charger du royaume d'Aragon.

C'est un des monuments les plus curieux du moyen-âge, sur le pouvoir des Papes, reconnu par les rois et les peuples.

Voici sur le point qui nous occupe un passage remarquable d'un célèbre protestant, de Leibiiitz : <f lly a deux articles de grande iuiportance dont autrefois on n'a pas même douté qu'ils ressorlissent au tribunal du Pape, je veux dire les causes des serments et celles des mariages. . . Mais le Pape a-t-il le pouvoir de déposer les rois et d'absoudre leurs sujets du serment de fidélité? C'est un point qu'on a souvent mis en question : et les arguments de Bellarmin qui, de la supposition que les Papes ont la juridiction sur le spirituel, infère qu'ils ont une juridiction au moins indirecte sur le temporel, n'ont pas paru méprisables à Hobbes lui-môme. Effectivement, il est certain que celui qui a reçu une pleine puissance de Dieu pour procurer le salut des âmes, a le pouvoir de réprimer la tyrannie et l'ambition des

grands qui font périr un si grand nombre d'àmes. On peut douter, je l'avoue, si le Pape a reçu de Dieu une telle puissance; mais personne ne doute, du moins parmi les catholiques romains, que cette puissance ne réside dans l'Eglise universelle, à laquelle toutes les consciences sont soumises... Nos ancêtres regardaient l'Eglise universelle comme formant une espèce de république gouvernée par le Pape, vicaire de Dieu dans le spirituel, et l'empereur, vicaire de Dieu dans le temporel... Peu importe ici que le Pape ait cette primauté de droit divin ou de droit humain , pourvu qu'il soit constant que pendant plusieurs siècles il a exercé dans l'Occident, avec le consentement et l'applaudissement universels, une puissance assurément très-étendue. . . 11 est arrivé, par la connexion étroite qu'ont entre elles les choses sacrées et les choses profanes, qu'on a cru que le Pape avait reçu quelque autorité sur les rois eux-mêmes; et l'on peut juger quelle était cette autorité par le trait du Pape Zacharie, qui, consulté par l'Assemblée générale de la nation française, décida que le roi Childéric était indigne de la couronne, et ordonna qu'elle passât sur la lête de Pépin, avec l'applaudissement de tous les ordres de l'Etat. Déjà auparavant, le roiClotaire ayant, dans un premier mouvement de colère, massacré au pied des autels, un jour solennel, Vautier, soigneur d'Yvetot , qui lui demandait

grâce, il fut excommunié par le pape Agapet, et n'obtint son absolution qu'après avoir déclaré tous les descendants du défunt totalement indépendants du royaume de France. C'est pour une cause à peu près semblable, c'est-à-dire le meurtre d'Arthur, duc de Bretagne, que le royaume d'Angleterre, sous le roi Jean, devint tributaire et même fîef de l'Eglise romaine; et le cens fut augmenté dans la suite, à l'occasion de l'assassinat de Thomas, archevêque de Cantorbéry, exécuté aussi par l'ordre, ou du moins avec l'agrément du roi d'Angleterre. Les Papes n'obligèrentils pas les souverains de Pologne de quitter le titre de roi , depuis que l'un d'entre eux eut fait mourir Stanislas, archevêque de Gnesne? Et ce ne fut que long-temps après, sous le pontlQcat de Jean XXII et par son autorité, qu'ils recouvrèrent leur ancien titre. Bodin dit avoir vu la formule par laquelle Ladislas 1^"' , roi de Hongrie , se déclarait vassal ou feudataire de Benoit XII. Ladislas II se constitua aussi tributaire à l'occasion de l'excommunication dont il avait été frappé pour je ne sais quel meurtre.... Les Papes ont entendu les plaintes des sujets contre leurs souverains; Innoceat III défendit au comte de Toulouse de charger ses sujets d'impositions trop fortes. Innocent IV donna un curateur à Jean, roi de Portugal... Je ne cherche point actuellement par quel droit ces choses se sont faites,

mais quel a été, dans les siècles précédents, l'opinion des hommes — Si les Papes reprenaient l'autorité qu'ils avaient au temps de INicolas I^"" ou de Grégoire VII, ce serait le moyen d'assurer la paix perpétuelle et de nous ramener au siècle d'or. »

« Sans l'influence des Papes, dit M. Michaud, il est probable que l'Europe aurait subi le joug des empereurs de la Germanie. » ^Histoire des croisades. J

Voltaire et son école, dit M. l'abbé Réaume, ont employé toutes les ressources de leur esprit pour décrier le moyen-âge, où. ils n'ont vu dans les Papes que des tyrans ambitieux; dans les rois, que des hommes sans courage qui abdiquaient leur pouvoir; dans les peuples et dans les moines, que des crétins ou des extravagants. Rank, Voigt et Hurler ont rétabli les faits, et montré partout le catholicisme puissant en œuvres et en paroles, les Papes à la tête de la civilisation, qui ne se maintient qu'abritée par leur autorité; les monastères, dépositaires des sciences et des lettres , qui ne se conservent que par eux ; et , enfin , la grande idée catholique dominant toutes les ténèbres, s'inlerposant au milieu de ces luttes sanglantes, éclairant les peuples et jetant d'illustres éclats quand tout s'éteint et s'efface autour d'elle. En lisant Rank et Voigt, on aperçoit encore facilement l'esprit de secte et les vieux préjugés de

la prétendue réforme. La papauté n'est pour eux qu'une belle institution humaine, qui a ses vicissitudes comme l'humanité... Hurter est beaucoup plus près de la vérité catholique, (i)

Pour en revenir à M. Villemain, nous disons qu'il aurait pu citer de Pie Vil un autre trait, un mot plus sublime, plus éloquent encore que son allocution académique. Le général Miollis ayant demandé au Pontife romain la cession du domaine temporel que lui avait donné la chrétienté tout entière avant Charlemagne, Pie VII lui répondit avec la plus haute dignité : « Je ne le puis ^ je ne le dois , je ne le veux!!! »

Le langage du prédécesseur de Pie Vil, de Pie VI, n'était ni moins ferme ni moins digne. Admirez donc également cette réponse apostolique. Après que les Français se furent rendus maîtres de Rome , on annonça à Pie VI que le peuple romain avait repris sa souveraineté et qu'il ne le reconnaissait plus pour son roi temporel. Le général Cervoni lui présenta la cocarde nationale : « Je ne connais point d'autre uniforme pour moi , répond le magnanime Pontife , que celui dont l'Eglise m'a honoré. Vous avez tout pouvoir sur mon corps , mais mon âme est au - dessus de vos atteintes. Je n'ai pas besoin de pension. Un bâton au lieu de

(i) II tsl devenu calholiqMc depuis.

crosse (i) et un habit de bure suffisent à celui qui doit expirer sous la haire et sur la cendre. J'adore la main du Tout-Puissant, qui punit le berger et le troupeauj vous pouvez brûler et détruire les habitations des vivants et les tombeaux des morts, mais la religion est éternelle : elle existera après vous comme elle existait avant vous, et son règne se perpétuera jusqu'à la fin des siècles ». Encore quelques mots sur Pie VII.

Menacé d'excommunication par Pie VII, pour avoir manqué à ses promesses et envahi le domaine temporel et spirituel de l'Eglise romaine, Napoléon reproche, en 1806, à ce Pape, de laisser périr les âmes, d'être un fauteur d'hérétiques, en ne déclarant pas la guerre aux Anglais, aux Suédois et aux Russes; il écrit l'année suivante à son beau-fils, en parlant de l'excommunication : <f Le Pape qui se porterait à une telle démarche, cesserait d'être Pape à mes yeux ; je ne le considérerais que comme Vantfichrist envoyé pour bouleverser le monde et faire du mal aux hommes... Que veut faire Pie VII en me dénonçant à la chrétienté? mettre mon trône en interdit, m'ex-

(i) Ceci nous rappelle le mot fameux de Montlosier à la Constituante, en pailant des évêqiies : « Vous leur enlevez leur croix d'or, eh bien! ils porteront une croix de bois, et souvenez-vous que c'est une croix de bois qui a sauvé le monde ».

5o LE PRïiTRE

communier? Pense-t-il alors que les armes tomberont des mains de mes soldats?. . . Je ne craindrai pas de réunir les Eglises gallicane, italienne, allemande , polonaise , pour faire mes affaires sans Pape. »

Ainsi parlait Napoléon le 22 juillet 1807. L'excommunication est prononcée le 10 juin 1809. En 181 1 , l'empereur réunit les évoques d'Italie et de France, pour essayer de faire ses affaires sans Pape, et ne peut y réussir.

L'année suivante, en 181 2, dans cette désastreuse et épouvantable campagne de Russie , suivant le récit d'un des généraux, témoin oculaire de cette terrible catastrophe, les armes des soldats parurent un insupportable poids à leurs bras glacés. Dans leurs chutes fréquentes y les ARMES s'Échappaient de leurs mains, se brisaient et se perdaient dans la neige. S'ils se relevaient y ils s'en trouvaient privés . Ils ne les jetaient pas y la faim et le froid les leur arrachaient. En 1814, Napoléon est réduit à abdiquer dans le même palais de Fontainebleau oii il a tenu captif le Pape Pie VIL II voit crouler tous les trônes de ses frères et beaux-frères, et meurt sur un rocher de l'Océan-Pacilîque. Fasse le ciel que les rois de la terre comprennent, avant qu'un dernier ouragan vienne briser et balayer leurs trônes, comme Daniel a prédit que serait balayée la statue prophétique de Nabucho-

DEVANT LA SOCIETE. Ùl

doDOSor réduite en poussière. (Voyez Artaud et Rhorbacher.)

Ainsi, dès que Napoléon a été excommunié par le Pape et qu'il a voulu y<r//re ses ajfaires sans le Papc^ son étoile a commencé à pâlir, des revers inconnus se sont préparés au loin , Dieu a tiré de ses trésors de neiges y de thesauris nivis (Job.), un froid intolérable, l'a répandu sur les steppes de la Moscovie, et voilà que toute cette puissance colossale, inouïe jusqu'alors dans les fastes de l'histoire, est ébranlée, consternée, détruite, anéantie. Car qui pourra supporter le froid de Dieu? Ante faciemfrigoris ejus quîs sustlnehit? (Ps. i47-) Enfin le grand homme est mort sur un rocher perdu dans l'immensité des mers, et son fils unique, l'héritier de sa couronne, sur une terre étrangère. Quant à Pie VII, il est mort Pape, à Rome, et ses successeurs continuent de régner paisiblement, dans la ville éternelle, sur un trône affermi par une durée de dix -huit siècles. Encore une fois, que les majestés de la terre ne mettent pas la main sur les christs du Seigneur! Nolite tangere christos meos.

Puissent tous les rois de ce monde, en voyant passer la justice du Roi des rois à travers les siècles, profiter de ses formidables enseignements!

Voici quelques passages curieux sur les privilèges politiques des Papes, je ne dirai pas.de Bellarmin ou du comte de Maistre, mais d'un

protestant et du protestant le plus célèbre de l'Allemagne, de Leibnitz.

... «11 est constant que plusieurs princes sont feudalaires ou vassaux de l'empire romain, ou du moins de l'Eglise romaine j qu'une partie des rois et des ducs ont été créés par l'empereur ou par le Pape, et que les autres ne sont pas sacrés rois , sans l'aire en même temps hommage à Jésus- Christ, à l'Eglise duquel ils promettent fidélité, lorsqu'ils reçoivent l'onction par la main de l'évêque. Et c'est ainsi que se vérifie cette formule : Christus régnât, vincit, imperat; puisque toutes les histoires témoignent que la plupart des peuples de l'Occident se sont souuiis à l'Eglise avec autant d'empressement que de piété.

« Je n'examine point si toutes ces choses sont de droit divin. Ce qu'il j a de constant, c'est qu'elles ont été laites avec un consentement unanime j qu'elles ont très-bien pu se faire, qu'elles ne sont point opposées au bien commun de la chrétienté 5 car souvent le salut des âmes et le bien public sont l'objet du même soin. Et je ne sais pas si, avec leur conscience, les sceptres des rois ne sont pas aussi souinis à l'Eglise unis'^erselle, non pour diminuer la considération qui leur est due et lier aux princes des mains qui doivent toujours êtres libres pour administrer la justice et gouverner heureusement les peuples; mais pour contenir, par une plus grande auto-

rite, ces hommes turbulents, qui, sans égard à ce qui est permis ou ne l'est pas, sont disposés à sacrifier à leur ambition particulière le sang des innocents, et poussent souvent les princes à des actions criminelles; pour les contenir, dis-je, par cette autorité que je crois résider en quelque sorte dans l'Eglise universelle, ou dans le Saint- Empire, et ses deux chefs, l'empereur et un Pape légitime, usant légitimement de sa puissance. Ainsi, à considérer le droit, on ne peut pas refuser à l'empereur quelque autorité dans une grande partie de l'Europe, et une espèce de primauté analogue à la primauté ecclésiastique. Et de même que dans notre empire il y a des règlements généraux qui concernent le maintien de la paix publique, la levée des subsides contre les infidèles, l'administration de la justice entre les princes eux-mêmesj nous savons aussi que l'Eglise universelle a souvent jugé les causes des princes, que les princes ont appelées aux conciles; qu'on a prononcé dans les conciles sur leur rang et leur préséance; que les conciles ont, au nom de toute la chrétienté, déclaré la guerre aux ennemis du nom chrétien. Et si le concile était perpétuel, ou s'il existait un sénat général des chrétiens établi par son autorité, ce qui se fait aujourd'hui par des traités, et comme on dit par des médiations et des garanties , se terminerait alors par l'interposition de l'autorité publique,

émanée des chefs de la chrétienté, le Pape et l'empereur, par amiable composition il est vrai, mais avec bien plus de solidité que n'en ont aujourd'hui tous les traités et toutes les garanties

w Assurément, on ne peut nier que l'Eglise romaine n'ait été long-temps regardée en Occident comme la maîtresse des autres Eglises j ce qui est d'autant moins étonnant qu'elle a été réellement leur mère : car on sait que ce sont des hommes apostoliques envoyés de Piome en Irlande, en Angleterre, en Gaule et en Germanie, qui ont porté la foi dans ces régions, et avec elle le respect pour l'Eglise romaine. C'est à cette Eglise que les Lombards et les Saxons, les Français, ou, pour parler avec saint Rémi , les Sicambres, se sont soumis; et les évêques et les moines ont reconnu d'autant plus volontiers la juridiction du Pape, qu'il les délivrait de l'oppression des princes et des rois qui retenaient encore quelque chose de leur première férocité , et qu'il les rendait sacrés et inviolables aux barbares. Ainsi , les barbares ayant reçu d'eux la foi, qui leur était si avantageuse, il n'est pas surprenant que la puissance de l'Eglise romaine ait été en même temps reconnue, et l'évêque de Rome regardé comme l'évêque œcuménique. »

Nous allons rapporter maintenant le jugement qu'a porté sur plusieurs Papes un homme peu

DEVANT LA SOCIETi:. 55

suspect de partialité ou de flatterie en pareille matière, nous voulons parler du fameux Lalande. Voici ce qu'il dit dans son Poyage d'Italie :

« Innocent XIII passe pour avoir été le meilleur souverain de ce siècle-ci. Benoît XIII avait une piété lout-à-fait monastique. Benoît XIV avait le discours libre mais les mœurs pures et la conduite très-régulière, semblable en cela au célèbre cardinal Le Camus, évéque de Grenoble, (i)

« Clément XIII (que Duclos appelle un saint), élu en 1758, était d'un caractère à ne donner jamais prise à la critique la plus attentive et la plus sévère; ses mœurs ont toujours été irréprochables, sa piété édifiante, sa douceur au-dessus de tout ce qui peut donner de l'humeur; ses larmes étaient la seule manière dont il soulageait sa douleur, quand les malheurs de l'Eglise et de l'Etat parvenaient jusqu'à lui. J'ai admiré avec la plus tendre émotion son zèle, son inquiétude,

(i) Lalande, qui ue voulait que justifier ce Pape, ne Je loue pas selon son mérite; Benoît XIV , que i'Elisabethle-Grand de Russie appelait le Sage , savait à fond l'histoire civile et ecclésiastique, le droit civil et le droit canon, la liturgie et la théologie, sur lesquels il a publié des ouvrages classiques. Voltaire, catholique cette fois, aspira à l'honneur de lui dédier son Mahomet imposteur. CNote de M. MadrolleJ

sa vigilance sur tout ce qui intéressait l'un ou l'autre , et surtout la modération exemplaire avec laquelle ce père commun des fidèles parlait de ce qui méritait le moins ses ménagements et ses égards j la manière aimable dont il recevait les étrangers marquait la bonté de son cœur, et les distinctions qu'il témoignait à ceux dont le savoir ou la réputation lui étaient connus, faisaient honneur à son esprit. Sa piété lui avait fait retrancher à Rome non-seulement les abus, mais même les plaisirs; Xesfestiniy ou assemblées de danses et de plaisirs, qui étaient de coutume parmi la noblesse, les veillées de la place Navonne : le carnaval même avait été supprimé en 1767.

K 11 avait le sang si sujet à la raréfaction , que son médecin le faisait saigner à tout moment, et avait peine encore à éviter les accidents. Le ig août 1765, on le crut mort; on lui faisait la recommandation de l'âme pendant le temps qu'on le saignait, et l'on remarqua avec édification que le premier mot qu il prononça en revenant à la vie y fut le nom de la Sainte-T^ierge. Il profita de ces premiers instants de connaissance pour faire venir ses neveux; il leur adressa le discours le plus affectueux et le plus pathétique. Il fît venir des cardinaux pour leur recommander de ne songer dans le conclave qu'à réparer, disait-il , les maux qu'il avait causés à l'Eglise.

Enfin, il se disposait à la mort de la manière la plus édifiante j mais il en revint, et au bout de quelques jours il fut entièrement rétabli. »

Ailleurs, le même auteur, Lalande, dit ces paroles bien remarquables : « Un Pontife habile sera toujours en état de se faire extrêmement rechercher et de jouer un très -grand rôle dans l'Europe, par plusieurs titres j sa qualité toujours pacifique j la neutralité exacte qu'il est censé garder entre tous les princes, dont il est le père commun; son éclat même, comme prince temporel d'un Etat considérable, et qui peut le dei^enir bien dcwantage ai^ec le secours d'une bonne administration ; la prééminence , qui ne lui est contestée par personne, et qui, dans les négociations, coupe court à toutes les disputes sur le rang et le cérémonial , par lesquelles les plus grandes affaires sont souvent relardées et quelquefois manquéesj enfin, le vieux respect que les nations ont pour son nom, et qui lui deviendrait d'un plus sûr usage, aujourd'hui qu'il n'est plus dans le cas d'en abuser. Tous ces titres font que la cour du Pape devrait être le véritable tribunal amphictyonique de l'Europe ^ la cour générale des négociateurs, le centre commun oii se régleraient tous les intérêts des puissances, sous la médiation de son autorité. Personne ne la refuserait, s'il était habile et sans partialité, pas même, peut-être, les princes pro-

tcslams, qui ne le haïssent point aujourd'hui comme il y a deux siècles; ainsi ce qu'il a perdu d'un cote, il l'a regagné de l'autre, en suivant ses pi'opres intérêts, qui consistent à accorder tout le monde, à prévenir les guerres et à tenir les princes en paix. Quand une fois il y a guerre, il ne peut guère y jouer un rôle, n'étant ni d'état à prendre parti, ni dans une position à pouvoir éloigner de son pays les calamités; il ne peut suère survenir de brouillerie dans le centre de l'Italie, sans que ses Etats soient vexés, malgré sa neutralité : on en a vu l'exemple en 1744- Aussi le Pape n'a-t-il pas même entrepris de faire valoir, par les armes, ses prétentions sur le duché de Parme; c'est à maintenir la paix chez lui et chez ses voisins que le Pape tendra toujours, et c'est à quoi son caractère pontifical et son habileté politique pourraient servir d'une manière utile à l'Europe. »

Voici comment, au point de vue politique, un journal religieux, L'Unis^ers^ s'exprime sur le Souverain Pontife : « Ce qui fait la force de l'Eglise, du Pape, de Rome, comme puissance temporelle aussi bien que comme puissance spirituelle, ce n'est point l'injurieuse tutelle des gouvernements humains, qui, malgré les milliers de liaïonnettes dont ils disposent, ont plus besoin de l'appui de Pvome, que Home n'a besoin d'eux, c'est la puissance divine reniisc aux mains du

DEVANT LA SOCIÉTÉ. Sq

Pontife romain, c'est sa force morale qui, malgré toute la science de la diplomatie, exerce son empire chez tous les peuples, et trouverait chez tous de généreux auxiliaires «. (4 août 1847-)

Le Pape, dit M. de Maistre, est « le chef naturel, le promoteur le plus puissant, le grand démiurge de la civilisation universelle j ses forces sur ce point n'ont de bornes que dans l'aveuglement ou la mauvaise volonté des princes. Les Papes n'ont pas moins mérité de l'humanité par l'extinction de la servitude qu'ils ont combattue sans relâche, et qu'ils éteindront infailliblement sans secousses, sans déchirements et sans danger, partout oii on les laissera faire ». fDuPape.J

Le Pape représente à lui seul le christianisme tout entier... Sans le Pape il n'y a plus de christianisme, et, par une suite inévitable, l'ordre social est blessé au cœur fPréface du même livrej; c'est-à-dire, en d'autres termes, qu'il n'y a plus de civilisation. Sans le Pape, dit un publiciste connu, on ne conçoit pas le prêtre, et sans le prêtre on ne conçoit ni la science, ni la morale, ni la vertu; on ne conçoit pas la société, on ne conçoit pas même l'humanité , mais seulement l'état sauvage et l'anthropophagie.

Savez-vous, dit Bellarmin, de quoi il s'agit, lorsqu'on parle du Souverain Pontife? il s'agit du christianisme. (^Z^e Summo Pontifice. J Saint François de Sales a dit depuis : Le Pape ctVK-

4o LE PRETRE

glise^ c'est tout un. fEpit. spirit.J On connaît le mot de saint Ambroise : où est Pierre, là est l'Eglise. JJhl Petrus , ibi Ecclesia.

Ce sont les Papes, dit Bergier, qui ont conservé en Europe la lumière au milieu des ténèbres de l'ignorance; qui, par des missions continuelles, ont rendu chrétiens les peuples duNord et nous ont délivrés de leur brigandage; qui ont sauvé l'Italie du joug des Mahométans; qui ont souvent épouvanté des princes vicieux, féroces, dévastateurs, incapables d'agir par un autre motif que par la crainte, etc., etc.

On sait qu'en i565, lorsque Soliman II menaça la chrétienté d'une ruine totale, en lui enlevant son dernier boulevard, ni l'Allemagne, ni la France, ni l'Angleterre n'envoyèrent un homme ou un écu au secours de la chrétienté menacée. Elle ne dut son salut qu'aux Papes et aux moines. Ces Papes furent Pie IV et Pie V; ces moines, les religieux militaires de Saint- Jean de Jérusalem, nommés depuis chevaliers de Rhodes, et enfin chevaliers de Malte , gouvernés par le frère Jean-Parisot de Lavalette.

« L'autorité des Papes, à Rome, dit Gibbon fthe declined and. . . Ch. 69.), fut fondée sur l'affection , le droit, la vertu, les bienfaits; on a parlé de la donation de Constantin; une enquête plus critique eût révélé une origine encore plus noble de leur pouvoir : la reconnaissance

d'une nation qu'ils avaient sauvée de l'hérésie et de l'oppression des tyrans grecs. »

Dans les Lettres sur l'Italie de Pierre de Joux (page 58o}, on lit : « La puissance de l'Eglise sauva l'Europe d'une entière barbarie; elle fut un point de ralliement pour les Etats isolés; elle se plaça entre le tyran et la victime, et, rétablissant entre les nations ennemies des rapports d'inlérêls, d'alliance et d'amitié, elle devint une sauvegarde pour les familles, les peuples et les individus ».

Robertson , dans un ouvrage du même nom (p. 126), affirme que, « la monarchie pontificale apprit aux nations et aux rois à se regarder mutuellement comme frères , comme étant tous également sujets au sceptre divin de la religion; et que ce centre d'unité religieuse a été , durant des siècles nombreux, un vrai bienfait pour le genre humain ».

Le témoignage que Sismondi (^Histoire des républiques itallenjies t. I , p. i5o.)rend à la

papauté n'est pas moins remarquable : « Le Pape , dit-il, se montrait le seul défenseur du peuple, le seul pacificateur des discordes des grands. La conduite des Pontifes inspirait le respect, comme leurs bienfaits méritaient la reconnaissance ».

Jean de MuUer fVoyages des Papes.J, avant son abjuration , écrivait ces belles paroles : c( Sans les Papes, Rome n'existerait plus. Grégoire,

4^ LE PKÈTaE

Alexandre, Innocent, opposèrent une digue au torrent qui menaçait toute la terre; leurs mains paternelles élevèrent la hiérarchie, et, à côté d'elle, la liberté de tous les Etats ».

(( La papauté, a écrit M. de Bonald, est le pivot sur lequel roulent les destinées du monde chrétien, la garantie de la stabilité des Etats, la sécurité des consciences qui lui obéissent. »

Venons au Pape actuel, que Dieu nous a envoyé dans sa grande miséricorde. Pie IX, entré dans une voie nouvelle, une voie franchement et sagement libérale et constitutionnelle, paraît être suscité par la divine providence pour réaliser une grande partie des prévisions remarquables de Lalande. Que de sages réformes projetées et déjà en partie réalisées parle grand et admirable Pontife romain, pour le bien-être matériel et la lil)erté politique et civile de son peuple ! L'agriculture, l'industrie, le commerce vont revivre, je dirais presque vont naître sur la belle et plantureuse terre d'Italie.

Sous ce nouveau gouvernement pontifical, la régénération du peuple romain ne sera plus un problême, elle sera une certitude, une vérité. Dieu fera descendre sur lui, par l'organe de son digne ministre. Pie IX, la rosée céleste de ses Lénédictions, cette sève vitale qui ressuscite les peuples desséchés et tombés dans le marasme, qui ranime et fait germer les nations décrépites

DLYAî^T LA SOCIÉTÉ. /p

et ossifiées. Ossa vestra quasi herba germinahunt. (Isaï. 66-i4-) Dieu lui a envoyé aussi, comme aux autres nations, un de ses ministres, le feu, ministrum siiuniy ignem urentem (ps. io5), avec le plus étonnant des fluides impondérables, pour opérer le rapide contact ou échange des idées, des intelligences, des hommes çt des choses, par le moyen de ces voies de fer, ces véhicules à la vapeur, ces télégraphes électriques, inventions merveilleuses qui condensent à la fois le temps et l'espace. Ces chemins de fer nous paraissent donnés dans ces derniers temps pour porter rapidement la parole évangélique sur tous les points des continents habitables. Et qui sait si ce n'est pas là un signe que Dieu nous envoie pour nous avertir de l'approche de la lin des temps , qui sera marquée, comme on sait, par la manifestation universelle des vérités évangéliques à tous les peuples du globe? Dabit vobis signum. (i)

(i) Les chemins de fer ont été prédits ou pressentis, il y a environ six cents ans. « Le moine franciscain Roger Bacon passe, non sans fondement, pour avoir inventé la poudre à canon eu Occident. Il parle, dans son Grand- OEuvre COpus majus ad Clem. IV, pont. rom.J, d'une espèce de feu inextingiiible. Il y dit qu'avec du salpêtre et d'autres ingrédients, on peut former un feu artificiel qui brûlera à la plus grande distance, et au moyen duquel on pourra produire dans l'air l'effet du tonnerre et de l'éclair, et nicinc avec plus de force que la nature n'eu produit;

Si, comme nous l'avons déjà dit, la parole du Pape représente la force morale et sociale à sa plus haute expression, la parole du prêtre, comme représentant la parole de Dieu, n'exerce pas une moindre influence sociale et civilisatrice sur la

car, ajoute-t-il, une petite portion de matière de la grosseur du pouce, convenablement préparée, peut détruire une armée et une ville entières avec un bruit terrible, accompagné d'une vaste illumination. Dans un autre endroit, il dit positivement qu'avec du salpêtre, du soufre et du charbon, on peut, si l'on en connaît la préparation, imiter le toiuierre et l'éclair. (Fusées à la Congrève et poudre fulminante de nos jours.)

« Et dans cet ouvrage et dans d'autres écrits, il parle assez clairement de miroirs convexes, de miroirs concaves , de télescopes ou lunettes à longue vue , de microscopes ou lunettes qui grossissent les petits objets, ainsi que de miroirs ardents. 11 dit que l'art peut construire des machines moyennant lesquelles un seul homme fera marcher des navires sur les fleuves ou sur mer plus rapidement que s'ils étaient pleins d'hommes; également des voitures, qui, sans aucnn attelage , s'avanceraient avec une vitesse extrême. De nos jours , les bateaux et les chariots à vapeur sont venus justifier frère Bacon. Il promettait encore d'apprendre, dans trois jours, à l'un assez d'hébreu, et à un autre assez de grec, pour pouvoir lire tous les livies philosopiiiques et théologiques écrits dans ces langues. » {Hist. univ. de l'Égl., par Rhorbacher, t. i8, p. 44^ et 44^0

Un autre auteur attribue ces prévisions à Albert-le Grand (iS'-' siècle), et lui prête ces paroles lemarquablcs.

« On peut préparer une matière qui , même en une fort petite (|uanlilé , exciterait dans l'air un bruit violent, s'en-

grande masse des hommes, ou plutôt sur le genre humain tout entier.

Comme l'homme physique ne peut vivre de poisons ou de substances inassimilables , de même aussi l'homme intellectuel , moral et so-

flaramerait comme une traînée de feu, et serait capable de détruire des châteaux et des armées tout entières. Ou peut tailler des verres , ou des espèces de miroirs , dont les uns seraient propres à grossir ou à rapprocher les objets, et les autres à les diminuer ou à les éloigner prodigieusement^ quelques-uns à faire paraître ces objets à la renverse, quelques autres à les redresser. On peut trouver le moyen d'aller par les airs , de descendre et de se promener au fond de la mer. On peut construire des bateaux que mènerait un seul homme , et qui surpasseraient en vitesse tous les bateaux ordinaires , quelque chargés qu'ils fussent de rameurs. On peut eufin construire des espèces de chars, qui, sans être tirés par des chevaux, feiaient un chemin incroyable. »

Quel que soit le véritable auteur de ces sortes de prédictions ou prévisions scientifiques , on peut croire qu'elles ont été faites, puisque leur réalisation était possible et s'est opérée au moins en partie. Quoi qu'il eu soit, la magnifique, l'admirable découverte des chemins de fer et des bateaux à vapeur paraît destinée à opérer une révolution sociale, commerciale et stratégique incommensurable, et tellement en dehors et au-dessus de toutes les prévisions humaines, qu'il est impossible d'en apprécier aujourd'hui toute l'étendue et toutes les conséquences pour la société et pour la civilisation.

Quant à la navigation à la vapeur , voici ce qu'en dit M. de Beaumont : « C'est ainsi, grâce au perfectionnement

cial ne peut vivre d'erreur, d'impiété et de matérialisme : il faut qu'il se nourrisse du pain de la vérité, de la piété et du spiritualisme, c'est-àdire de la civilisation chrétienne. Ce sont les idées qui font vivre , c'est la pensée , c'est l'esprit qui vivifie tout , qui est le principe , la force vitale de l'homme, mens agitât molem; la matière ne sert de rien. Enfin, ce sont les idées qui sont la raison et la condition de la vie morale et sociale de l'homme et par conséquent de la société.

On parle beaucoup aujourd'hui de force morale. C'est cette force dominatrice qui gouverne le monde, qui mène les hommes à leur su et à leur insu; c'est cette force morale qui anime les

de la navigation et des routes , que vingt-une heures seulement séparent Dublin de Londres. Chose étrange I malgré une distance de deux mille lieues , l'Angleterre est aujourd'hui moins loin de l'Amérique que ne l'était, il y a cinquante ans, l'Irlande séparée d'elle par un étroit canal ». {De l'Idmide, t. II.)

Vers 1694, M'"'^ de Sévigné mit près de trente jours pour faire le voyage de Paris à Marseille, bien qu'elle eût pris toutes les dispositions pour arriver le plus tôt possible au lieu de sa destination. Aujourd'hui, nous parcourons ce trajet, c'est-à-dire deux cents lieues, en dix-sept heures, à raison de douze lieues à l'heure. Nous faisons donc aujourd'hui, en dix-sept heures, un voyage qui prenait trente jours à Mn^"^ de Sévigné , c'est-à-dire que nous allons quarante-deux fois plus vile qu'on allait il y a un siècle et demi.

lois, les institutions, la politique, etc., et qui n'est pleinement représentée que dans la personne du prêtre catholique. Lorsque l'homme, courbé sous le poids des appétits charnels et terrestres , s'enfonce dans la boue et dans la matière , à laquelle il tend si éminemment, qui lui rappellera ses destinées, qui élèvera son âme malade au-dessus de la terre, si ce n'est le prêtre? Otez le prêtre au peuple, et même aux peuples, et vous leur ôtez la vie morale et sociale qui ne se soutient que par la parole du prêtre. Or, cette parole du prêtre , c'est la vie de la société , parce qu'elle représente la parole de Dieu, si elle-même elle n'est pas cette divine et adorable parole.

Présentons maintenant un court aperçu sur les agents que la papauté emploie pour opérer l'œuvre immense de la civilisation universelle. Ces ambassadeurs de l'Eglise, ces anges terrestres, ce sont les missionnaires catholiques , qui sont les vrais apôtres de la vérité et de la civilisation.

Les missionnaires sont, dans l'acception vraie du mot, les plus grands d'entre les grands hommes, c'est-à-dire, qu'ils sont les plus courageux, les plus héroïques , les plus dévoués , les plus utiles, et en même temps, un grand nombre du moins, les plus lettrés et les plus savants. La so-

ciélé et la civilisation, les peuples et les gouvernements , les sujets et les rois, leur doivent tout, ou du moins ils doivent tout au christianisme dont les missionnaires catholiques sont les apôtres et les ministres.

L'Eglise rappelle sans cesse à ses prêtres, à ces ministres de la charité et des lumières véritables, les paroles de Jésus-Christ : Allez , enseignez toutes les nations. Et soudain ils partent fidèles et jojeuxj ils quittent tout, brisent tous les liens, rompent tous les obstacles pour porter aux sauvages , aux barbares , les sciences , les arts , la civilisation avec toutes ses institutions bienfaisantes, et, ce qui est au-dessus de tout, ils emportent avec eux la vertu et la vérité, c'est-à-dire tous les éléments du bonheur de l'homme, de la famille, des peuples, de la société, du genre humain.

Alexandre, comme ditFénélon , ce conquérant rapide que Daniel dépeint comme ne touchant pas la terre de ses pieds, lui qui fut si jaloux de subjuguer le monde entier, s'arrêta bien loin en deçà de nous : mais la charité va plus loin que l'orgueil. Ni les sables brûlants, ni les déserts , ni les montagnes, ni la distance des lieux, ni les tempêtes, ni les écueils , ni les dangers sur les mers, sur les fleuves, ni les flottes ennemies, ni les côtes barbares , ne peuvent arrêter le zèle infatigable des missionnaires que Dieu envoie por-

ter la lumière de sa parole cl de la civilisalion par-delà les îles et les mers. Les eaux des fleuves et de l'Océan peuvent engloutir leurs corps dans les profondeurs de leurs abîmes, mais elles sont incapables de submerger et d'éteindre leur charité. Aquœ midtœ non potuerunt eoctinguere charitateniy nec fulmina ohruent illam. (Cant. 8-7.)

Une foule d'écrivains connus et non suspects, comme Montesquieu, J-J. Rousseau, Voltaire, BufFon, Muratori, Frézier, Haller, Roberston, de Pages, etc. , ont fait l'éloge des missions et particulièrement de celles du Paraguay.

Les protestants , les Anglais eux-mêmes ont célébré avec admiration, comme Montesquieu, la République inouïe du Paraguay des Jésuites. « J'ose prédire, dit le protestant Warburton, qu'il ne résultera jamais des missions un bien durable , qu'on ne réunisse le projet de civiliser les hommes avec celui de sauver leurs âmes. Les Jésuites sont les seuÎFqui l'aient entrepris dans le Paraguay, et le succès a couronné leur entreprise. y>

On trouve dans \dL Relation de V ajuhassade du lord anglais Macarteney le passage suivant : « Il y a environ deux cent mille chrétiens répandus dans l'empire de la Chine où les prêtres sont surveillés avec la plus grande rigueur^ les missionnaires sont exposés, partout, excepté à Pékin, à (des persécutions, et mènent une vie pénible,

pauvre, précaire et sans espérance quant à ce monde. Ils reçoivent d'Europe, pour leur entretien, la mesquine somme de cent piastres (525 f.) par an; et ce modique salaire, ils le partagent fréquemment avec leur troupeau, quelquefois plus misérable qu'eux. Leur principale consolation dérive des témoiijna^es d'attachement et de vénération que leurs disciples leur donnent. On pourrait peut-être dire que quelques-uns de ces missionnaires préfèrent la vie indépendante dont ils jouissent dans ce pays, telle qu'elle est, aux rigueurs des cloîtres dans lesquels ils étaient enfermés auparavant. Mais, en général, leur conduite suppose nécessairement des sentiments et des maximes qu'on ne trouve que très-rarement et que les mondains croient à peine pouvoir exister. »

Le savant Balbi, dans sa Géographie , s'exprime ainsi au sujet des missionnaires : <■< Presque tout ce qu'il y a de chrétien *en Chine appartient à la religion catholique. Quelques prolestants ont essayé dans ces derniers temps de répandre leur religion dans cet empire, par la traduction de la Bible, mais ils n'ont fait jusqu'ici aucun progrès

dans l'esprit des Chinois Bien différents des

missionnaires catholiques et surtout des Jésuites,^ les missionnaires protestants défendent, à Sandwich, le jour du dimanche, d'allumer du feu, de se baigner, d'aller à la chasse, de se divertir; se-

DEVANT LA SOCIÉTÉ. 5l

Ion lordByron, ils ont arrache à la culture des terres les indigènes habitant les cantons les plus éloignés, pour les faire bivouaquer dans la capitale, où on leur apprend à lire. »

Une autre relation porte : — « Nous rencontrâmes des domestiques qui menaient deux chevaux fumants de sueur, et nous distinguâmes en même temps deux grandes ligures blanches comme la neige. On me dit que l'inconnu était M. Mac, un missionnaire, et que, sans mystère, il se promenait paisiblement avec sa femme, après avoir couru à cheval avec elle. Et ils s'étonnent de ne pas faire de conversion ! Ils ont une femme, des chevaux, des domestiques; ils habitent une maison commode, et ils se disent missionnaires!

« Quelques missionnaires catholiques courent le monde à pied et nu-pieds, pour convertir les infidèles; ils en ont converti beaucoup. Ils s'y prennent comme les apôtres, et comme eux souvent ils ont réussi. Les missionnaires anglais, et, d'une manière générale, les missionnaires chrétiens protestants, attendent patiemment chez eux que les infidèles se présentent. M, Carey , missionnaire, ne sort pas de sa maison pour convertir les Indous. Qu'est-ce que cela lui rapporterait? Mais , malgré son âge , il va chaque semaine à Calcutta, pour donner, au fort William, une leçon de bengali aux pupilles de la compagnie, qui le paie amplement. M. Mac , missionnaire as-

sistant, prêche la parole de Dieu aux polissons qui viennent chez lui pour l'entendre : pour la prêcher, il ne se dérange pas; mais, pour la chimie, c'est une autre affaire j il court jusqu'à Calcutta après un auditoire : mais il faut payer pour entrer. »

« Les missions, dit Buifon, ont soumis plus d'hommes dans les nations barbares que les armées victorieuses des princes qui les ont subjuguées. Le Paraguay n'a été conquis que de cette façon. La douceur, le bon exemple, la charité et l'exercice de la vertu, constamment pratiquée par les missionnaires, ont touché ces sauvages, et vaincu leur défiance et leur férocité; ils sont venus souvent d'eux-mêmes demander à connaître la loi qui rendait les hommes si parfaits; ils se sont soumis à cette loi et réunis en société. Rien ne fait plus d'honneur à la religion que d'avoir civilisé les nations et jeté les fondements d'un empire sans autres armes que celles de la vertu. »

L'impératrice Catherine II dit quelle avait souvent observé avec admiration l'influence des missions sur la civilisation et l'organisation politique des peuples. (( A mesure, dit-elle, que la religion s'avance, on voit les villages paraître comme par enchantement, etc. » C'était l'Eglise antique qui opérait ces miracles, comme le fait observer le comte de Maistre, parce qu'alors elle était légitime : il ne tenait qu'à la souveraine

philosophe de comparer cette force et cette fécondité surhumaines à la stérilité et à la nullité absolue de l'église schismatique détachée du grand trône catholique. Voilà de nombreux témoignages que certes personne ne pourra suspecter ûe partialité ou d'erreur.

Parmi ces glorieuses phalanges de héros de la civilisation, on remarque aujourd'hui particulièrement les prêtres qui sortent de la propagande de Rome, ceux des missions étrangères de Paris, les Lazaristes, les Picpuciens, les Maristes, les Eudistes, les prêtres de la sainte Croix, les enfants de saint Vincent de Paul, les Franciscains, les Dominicains, les Jésuites, etc. Arrêtons-nous un peu sur ces derniers.

Le jugement que nous allons formuler sur cette Société célèbre, ne sera que la conclusion que le lecteur tirera lui-même de l'ensemble des témoignages que nous allons rapporter, et que nous ferons suivre de quelques réflexions sur la liberté religieuse , civile et politique.

L'Institut de la compagnie de Jésus a été approuvé par vingt Papes. A la vérité. Clément VIV (i) le supprima, mais sans le condamner; Pie Vil, qui, suivant une prédiction de M. Guizot, sera un jour canonisé, l'a rétabli en

(i) Nous reviendrons plus loin sur cette suppression faite par Clément XIV.

54 LE PKÈTRE

l'approuvant de nouveau. Le concile de Trente l'a appelé pieux Institut , pium Institutuni. Richelieu et d'autres graves et profonds politiques virent dans les constitutions de saint Ignace le chef-d'oeuvre du génie.

Pendant deux cent trente ans, dit le savanl lîergier, qu'a subsisté cette société (des Jésuites), elle a rendu à l'Eglise et à l'humanité les plus grands services , par les missions , par la prédication, par la direction des âmes, par l'éducation de la jeunesse, par les bons ouvrages que ses membres ont publiés dans tous les genres de sciences. On sait que les Jésuites ont porté le christianisme au Japon, à la Chine, à Siam , au Tonquin , aux Indes, à la Californie, au Mexique, au Pérou, au Paraguay.

Voici ce que dit Montesquieu sur la fameuse république du Paraguay : « Le Paraguay peut nous fournir un autre exemple. On a voulu en faire un crime à la Société^ qui regarde le plaisir de commander comme le seul bien de sa vie ; mais il sera toujours beau de goui^erner les honinies en les rendant heureux.

« Il est glorieux pour elle d'avoir été la première qui ait montré dans ces contrées l'idée de la religion jointe à celle de l'humanité. En réparant les dévastations des Espagnols, elle a commencé à guérir une des plus grandes plaies qu'ait encore reçues le genre humain.

« Un sentiment exquis qu'a cette Société pour tout ce qu'on appelle honneur, son zèle pour une religion qui humilie bien plus ceux qui l'ccoutent que ceux qui la prêchent, lui ont fait entreprendre de grandes choses, et elle y a réussi. Elle a retiré des bois des peuples dispersés; elle leur a donné une subsistance assurée; elle les a vêtus : et quand elle n'aurait fait par là qu'augmenter l'industrie parmi les hommes, elle aurait beaucoup fait. » fEsprit des lois.J

Nous ne pouvons nous dispenser d'ajouter à ce passage remarquable de Montesquieu, deux magnifiques pages sur le Paraguay, extraites du Génie du christianisme , par M. de Chateaubriand :

(f C'est pourtant un culte bien étrange que celui-là qui réunit, quand il lui plaît, les forces politiques aux forces morales, et qui crée, par surabondance de moyens, des gouvernements aussi sages que ceux de Minos et de Lycurgue. L'Europe ne possédait encore que des constitutions barbares formées parle temps et le hasard, et la religion chrétienne faisait revivre au INouveau-Monde les miracles des législations antiques. Les hordes errantes des sauvages du Paraguay se fixaient, et une république évangéllque sortait à la parole de Dieu du plus profond des déserts.

« Et quels étaient les grands génies qui repro-

56 m LE PKÈTRE

dulsaient ces merveilles ? de simples Jésuites souvent traversés dans leurs desseins par l'avarice de leurs compatriotes. »

Nous conseillons au lecteur de voir, dans les pages suivantes, l'inimitable description du régime intérieur, patriarcal et libre des Réductions : nul poème n'a plus d'attraits et plus de charmes que cette admirable et véridique histoire. INous nous bornerons à transcrire ici l'éloquent tableau qui résume et termine le cinquième chapitre du quatrième livre.

« Avec un gouvernement si paternel et si analogue au génie simple et pompeux du sauvage , il ne faut pas s'étonner que le^ nouveaux chrétiens fussent les plus purs et les plus heureux des hommes. Le changement de leurs mœurs était un miracle opéré à la vue du Nouveau-Monde. Cet esprit de cruauté et de vengeance, cet abandon aux vices les plus grossiers, qui caractérisent les hordes indiennes, s'étaient transformés en un esprit de douceur, de patience et de chasteté. On jugera de leurs vertus par l'expression naïve de l'évêque de Buenos-Ayres : — Sire, écrivaitil à Philippe V, dans ces peuplades nombreuses, composées d'Indiens naturellement portés à toutes sortes de vices, il règne une si grande innocence, que je ne crois pas qu'il s'y commette un seul péché mortel.

« Chez ces sauvages chrétiens, on ne voyait \

DEVAIT LA SOCIÉTÉ. S-l

ni procès ni querelles j le tien et le mien n'y étaient pas même connus; car, ainsi que l'observe Charlevoix , c'est n'avoir rien à soi que d'être toujours dispose à partager le peu qu'on a avec ceux qui sont dans le besoin. Abondamment pourvus des choses nécessaires à la vie ; gouvernes par les mêmes hommes qui les avaient tires de la barbarie, et, qu'ils regardaient à juste litre comme des espèces de divinités; jouissant dans leur famille et dans leur patrie des plus doux sentiments de la nature; cormaissant les avantages de la vie civile sans avoir quitté le désert , et les charmes delà société sans a voir perdu ceux de la solilude , ces Indiens se pouvaient vanter de jouir d'un bonheur qui n'avait point eu d'exemple sur la terre. L'hospitalité, l'amitié, la justice et les tendres vertus découlaient naturellement de leurs cœuis à la parole de la religion, comme les olives laissent tomber leurs fruits mûrs au souffle des brises. 11 nous semble qu'on n'a qu'un désir en lisant celte histoire, c'est celui de passer les mers, et d'aller, loin des troubles et des révolutions , chercher une vie obscure dans les cabanes de ces sauvages, et un paisil)le tombeau sous les palmiers de leurs cimetières. Mais ni les déserts ne sont assez profonds, ni les mers assez vastes pour dérober l'homme aux douleurs qui le poursuivent. Toutes les fois qu'on fait le tableau de la félicité d'un peuple, il faut toujours

58 LE PliÈTKE

en venir à la calaslrophc^ au milieu des peintures les plus liantes, le. cœur de l'écrivain est serré par celle réflexion qui se présente sans cesse : Tout cela Jieœistc plus. Les missions du Paraguay sont détruites j les sauvages, rassemblés avec tant de fatigues , sont errants de nouveau dans les bois ou plongés vivants dans les entrailles de la terre. On a applaudi à la destruction d'un des plus beaux ouvrages qui lût sorti de la main des hommes. »

Quant aux sciences et aux connaissances de tous les genres dans lesquelles ont excellé les Jésuites, voici comment s'exprime M. de Chateaubriand :

« Les Jésuites avalent soin cjue quelqu'un d'entre eux excellât toujours dans les arts et dans les sciences. Ils avaient donc des mathématiciens habiles, de bons astronomes, des physiciens, de grands orateurs. Ils cultivaient la littérature avec le plus grand succès et dans toutes les branches; ils s'adonnaient à l'érudition sacrée et profane, à rintelligence des auteurs classiques, à l'éloquence, à \m poésie; dans tous les genres, ils ont produit des chefs-d'œuvre. fSou^'enirs et Portraits.J ISiUundistcs , chimistes, botanistes, mathématiciens, mécaniciens, astronomes, poètes, historiens, traducteurs, antiquaires, journaiislcs , il n'y a pas une branche des sciences que les Jésuites Ji'aient cultivée avec éclat.. .Rappelez-vous

DEVANT LA SOCILTÉ. ^Q

los royaumes entiers qu'ils ont conquis à notre conmiercc par leur habileté, leurs sueurs et leur sang; repassez dans votre nicuiolre les miracles de leurs missions au Canada, au Paraguay, à la Chine, etc. » fGénie du christianisme. J

« Le commerce, l'indusirie, la médecine, comme l'astronomie et la physique, ont dû à ces Jésuites si décriés d'utiles découvertes. iMais la postérité oublie vite; le ciel qui n'oublie pas a donné à ces pauvres religieux la seule récompense qu'ils ambitionnaient : trois ou quatre cents peuples divers évangélisés par leur zèle , des millions de martyrs qu'ils formèrent en mêlant leur sang à celui de leurs disciples , des multitudes innombrables d'infidèles convertis dans l'espace parcouru de deux siècles : voilà leurs œuvres, et pour ces œuvres le ciel seul a des couronnes. >^ (II. P. de Ravignan.)

Ajoutons à cela un mol du grand Bossuel : « O vous, célèbre compagnie qui ne portez pas eu vain le nom de Jésus, à qui la grâce a inspiré ce grand dessein de conduire les enfants de Dieu dès leur plus bas âge jusqu'à la maturité de l'homme parfait en J.-C. , à qui Dieu a donné, vers la fin des temps, des docteurs, des apôtres, des évangéllstcs, alln de faire éclater par tout l'univers, et jusque dans les terres les plus inconnues, la gloire de l'évangile, ne cessez d'y faire servir, selon votre sainte inslitulion, tous les talents de

Go LE PKÈtRE

l'esprit, de l'éloquence, la polilesse et la littérature ». (Sermon pour la ("ète du saint nom de Jésus. )

On connaît le sentiment de Descartes sur les écoles des Jésuites : c.. Parce que, dit-il, la philosophie est la clef des autres sciences, je crois qu'il est très-utile d'en avoir étudié le cours entier, comme il s'enseigne dans les écoles des Jésuites, Je dois rendre cet honneur à mes anciens maîtres, de dire qu'il n'y a aucun lieu au monde où je juge qu'elle s'enseigne mieux qu'à la Flèche. . . Parce qu'il y va quantité de jeunes gens de tous les quartiers de Fraiice , ils y font un certain mélange d'humeur, par la conversation des uns et des autres, qui leur apprend presque la même chose que s'ils voyageaient; et enfin, l'égalité que les Jésuites mettent entre eux, en ne traitant guères d'autre manière ceux qui sont les plus distingués que ceux qui le sont moins, est une invention extrêmement bonne ». (Lettre

« La destruction des Jésuites, écrivait M. de

Bonald en 1796, a été le premier acte de la révolution qui a anéanti la France, et qui menace l'Europe et peut-être l'univers de la grande révolution du christianisme à l'athéisme. » (Théorie du poiwoir, t. 111.)

D'Alemberl a reconnu plus d'une fois le mérite des Jésuites. Voici ce qu'il en dit : « Le jeune

DEVANT LA. SOCiÉtÉ, Cm

Ciéblllon fît ses éludes chez les Jésuites, qui ont été de même les instituteurs de plusieurs écrivains distisigués: Bossuel, le grand Corneille qui les aima toujours, et Voltaire qui les aima longtemps Houdart de la Motte fît ses premières

études chez les Jésuites, qui ont si bien mérité de la littérature parleurs talents et par leurs ouvrages » (i). 11 avait dit ailleurs : C'est proprement la philosophie (la secte voltairienne) qui.

(i) M Parmi les plus belles gloires de la France, on comptera, je crois. Corneille, Racine, Molière, La Fontaine, Bossuet, Fénelon , Bourdaloue, Condé , Turenne , Descartes et Pascal^ sur ces onze grands hommes, sept furent

les élèves des Jésuites Si l'on voulait êtie juste, ne

trouverait-on pas les caractères du génie ihéologique dans Suarez et Vasquez , que Benoît XIV nomma les deux Jlamheaux de la tJie'ologie , duo luminarla theologîce , dans Bellarmin et de Lugoj le génie de l'éloquence de la chaire dans Segneri, dans Bourdaloue, dont Bossuet disait : Cet homme sera e'ternellement notre maître a tous : enfin le génie de la science dans Pétau, Sirraond , Kircher , Clavius, Gaubil , Grimaldi ?.. .. On porte à plus de douze mille le nombre des écrivains Jésuites : nous aimons mieux nous rappeler nos huit cents martyrs immolés pour la foi , nos huit raille missionnaires dont la vie précieuse devant le Seigneur s'est consumée dans les travaux du zèle parmi les sauvages et les infidèles , et ces pères , ces frères vénérés et chéris dont l'Eglise a canonisé la sainteté et qu'elle a solennellement placés sur les autels. » (R. P. de Ravignan, De V Existence et de l'Institut des Je'suites.)

par la bouche des magistrats, a porté l'arrêt contre les Jésuites. (De la suppression des Jésuites en France, p. 192.)

Écoutons Voltaire lui-même en faveur des Jésuites. Voici ce qu'il en dit : ^ Ils avaient réussi en -Amérique, en enseignant à des sauvages les arts nécessaires; ils réussirent à la Chine, en enseignant les arts les plus relevés à une nation spirituelle. — J'ose le dire, il n'y a rien de plus contradictoire, de plus inique, déplus honteux pour l'humanité, que d'accuser de morale relâchée des homuies qui mènent en Europe la vie la plus dure , et qui vont chercher la mort au bout de l'Asie et de l'Amérique. Pendant les sept années que j'ai vécu dans la maison des Jésuites, qu'ai-je vu chez eux? la vie la plus laborieuse, la plus frugale, la plus réglée; toutes leurs heures partagées entre les heures qu'ils nous donnaient et les exercices de leurs professions austères. J'en atteste des'milliers d'hommes élevés comme moi. — Les Jésuites, qui avaient pour eux les Papes et les rois, étaient entièrement décriés dans l'esprit des peuples. On renouvelait contre eux les anciennes histoires de l'assassinat de Henri-le- Grand , le supplice du P. Guignard , etc. On tentait toutes les voies de les rendre odieux. Pascal fit plus, il les rendit ridicules. Ses Lettres provinciales qui paraissaient alors, étaient un modèle d'éloquence cl de plaisanterie. Il est vrai que

tout le livre portait sur un fondcineiu faux (i). On attribuait adroitement à toute la Société les opinions extravagantes de quelques Jésuites espagnols et flamands. On les aurait déterrées aussi bien chez les casuistcs dominicains ou franciscains; mais c'était aux seuls Jésuites qu'on en voulait. On tâchait, dans ces lettres, de prouver qu'ils avaient un dessein formé de corrompre les mœurs des hommes, dessein qu'aucune secte, aucune société n'a jamais et ne peut avoir. Mais il ne s'agissait pas d'avoir raison, il s'agissait de divertir le public. » fSiècle de Louis XIJ^.J

« Je déclare, disait la Chalotais dans son Réquisitoire, que, loin d'accuser de fanaiismel'ordre entier des Jésuites, c'est-à-dire tous les membres, je les disculpe presque tous, et surtout les Jésuites français.

(i) « Pascal , dit le R. P. Ravignan , votre génie a commis uu grand crime , celui d'établir une alliance peut-être indestructible euti e le mensonge et la langue du peuple franc. Vous avez fixé le dictionnaire de la calomnie j il fait règle encore, il ne la fera pas pour moi. — Cette impérissable autorité acquise au mensonge par la magie du langage, ce règne impérieux exercé depuis deux siècles par uu calomniateur de génie, pour emprunter à M. de Chateaubriand ce trait de son éloquence réparatrice , ne m'empêchèrent point alors de prendre et d'exécuter ma résolution d'entrer dans la con^pngnie. » fDe l' Existence et de l' Institut des Je su i te s. J

64 LE PHETllE

(T A Dieu ne plaise que j'accuse tous les membres d'un corps chrétien et qui fait profession du christianisme, d'avoir fait une conspiration pour le détruire et pour renverser la morale évangélique.

« La Société parut dans un siècle où l'Eglise était déchirée au-dedans et au-dehors par des ennemis puissants et par des enfants rebelles, qui l'étonnaienl par leurs erreurs et par leur savoir : des nations entières étaient échappées de son sein. La société des Jésuites , répandue chez toutes les nations, contribua à confirmer la foi chancelante de quelques-unes, à ramener quelques autres au giron de l'Eglise, et à diminuer les progrès des sectes. Ses prédications et ses controversistes soutinrent avec courage les efforts des hérétiques. La facilité et la régularité des mœurs, l'habileté à conduire les aff'aires, la connaissance des sciences et des arts libéraux, concilièrent aux Jésuites l'esprit des grands et des peuples. Ils portèrent leurs missions en Amérique, en Chine, en Abyssinie , au Japon , aux Indes. Ils se rendirent utiles aux souverains j ils le furent surtout à ceux d'Espagne et du Portugal, dans des continents éloignés, pour la conservation et l'augmentation de leurs conquêtes : en faisant de nouveaux chrétiens, ils acquéraient de nouveaux sujets à ces princes.

ce Si l'objet était utile, si l'Eglise avait besoin

de gens savants jjour opposer à ses ennemis j de missionnaires pour porter la foi dans les pays éloignes; de gens instruits ou qui puissent facilement s'instruire dans les différents genres de sciences utiles à l'humanité, dans l'astronomie , dans la médecine et dans les langues; d'hommes prêts à partir aux premiers ordres du Souverain Pontife, on ne pouvait guère les trouver que dans une société uniquement occupée de l'étude, et dont les membres ne fussent pas distraits par un grand nombre de pratiques et d'observances monastiques; liés d'ailleurs au Saint-Siège, pour les missions, par un vœu spécial d'obéissance.

« L'abbé Fleury dit, dans la préface de son Catéchisme historique , que, quelque ignorance qui reste parmi les chrétiens, elle n'est pas comparable à celle qui régnait il y a deux cents ans , avant que saint Ignace et ses disciples eussent rappelé la coutume de catéchiser les enfants. »

IJ assemblée constituante elle-même défendit les Jésuites. « Le marquis de Foucault venait de présenter à son approbation un amendement tendant à obtenir pour les Jésuites les avantages accordés aux autres congrégations. M. de Monlesquiou avait appuyé vivement cette proposition et terminait ainsi son discours : « Les Jésuites « ont des droits à votre justice. Vous ne la re- <' fuserez pas à une congrégation célèbre, dans « laquelle plusieurs d'entre vous ont fait leurs

« études, à ces infortunés dont les torts ont été « un problême , mais dont les malheurs n'en sont « pas un ». Plusieurs membres de la gauche demandèrent l'ajournement de l'amendement, mais cette proposition fut repoussée par Barnave, qui s'écria : « Le premier acte de la liberté naissante i< doit être de réparer les injustices du despo- « tisme. Je propose une rédaction de l'amende- « ment en faveur des Jésuites y>. Celte rédaction fut adoptée, et on lit dans l'article 2 du décret du 26 février i 790 : « 11 sera payé à chaque re- « ligieux, etc.. Les Jésuites qui ne posséderont « pas, soit en bénéfice, soit en pension sur l'E- « tat, une somme égale affectée aux religieux de c( leur classe, recevront le complément de cette « somme ».

« Si quelqu'un doutait, dit l'auteur de V Histoire du commerce des Indes , des heureux effets de la bienfaisance et de l'humanité sur des peuples sauvages, qu'il compare les progrès que les Jésuites ont faits en très-peu de temps dans l'Amérique méridionale , avec ceux que les armes et les vaisseaux de l'Espagne et du Portugal n'ont pu faire en deux siècles. Tandis que des milliers de soldats changeaient deux grands empires policés 6n déserts de sauvages errants, quelques missionnaires ont changé de petites nations errantes en plusieurs grands empires policés. »

Le témoignage le plus remarquable, le plus

frappant qu'on ail peut-être jamais rendu en faveur des Jésuites, c'est sans contredit celui du fameux Lalande, qui doit être le moins suspect de tous (i). Après Lalande, on pourra placer celui de Voltaire que nous avons déjà rapporté plus haut, p, 62. Voici donc ce que dit Lalande :

« Le citoyen Lalande, au Bien-Informé, sur S ocra te et les Jésuites :

« Dans le Bulletin de l' Europe du 20 nivôse, on me reproche d'être athée, d'être aussi laid que Socrate, de manger des araignées, d'appeler la duchesse de Gotha mon intime amie, de dire que Newton savait passablement la géométrie, d'avoir prédit une comète qui n'est pas arrivée, d'avoir fait ma cour au Pape, d'avoir servi la messe d'un Jésuite. Tout cela ne vaut pas la peine d'y répondre. Mais le nom de Jésuite intéresse mon cœur, mon esprit et ma reconnaissance. On a beaucoup parlé de leur rétablissement dans le JNord; ce n'est qu'une chimère, mais elle a rappelé tous mes regrets sur l'aveuglement des gens en place en i 762. Non , l'espèce humaine a perdu

(1) Je me trompe : c'est M. Michelet qui, comme ou sait, a écrit contre les Jésuites; c'est le professeur de morale et d'iustoiie au collège de France, qui est le plus grand panégyriste des Jésuites, comme on en jugera par l'éloquent passage que nous citerons à la fia. Ce sera !c bouquet <le la fête.

68 lE PHÈTRE

pour toujours et ne recouvrera jamais cette réunion précieuse et étonnante de vingt mille sujets occupés sans relâche et sans intérêt de l'instruction, de la prédication, des missions, des conciliations, des secours aux mourants; c'est-à-dire des fonctions les plus chères et les plus utiles à l'humanité. La retraite, la frugalité, le renoncement aux plaisirs, faisaient de cette Société le plus admirable assemblage de science et de vertu. Je les ai vus de près, c'était un peuple de héros pour la religion et l'humanité. La religion leur donnait des moyens que la philosophie ne fournit pas.

« A quatorze ans, je les admirais, je les aimais au point de demander mon admission, et je regrette encore de n'avoir pas persisté dans cette vocation que l'innocence et le goiit de l'étude m'avaient donnée. Parmi les calomnies absurdes que la rage des protestants et des jansénistes exhala contre eux, je remarquais La Chalolais qui porta l'ignorance ou l'aveuglement jusqu'à dire, dans son réquisitoire, que les Jésuites n'avaient pas produit de mathématiciens. Je faisais alors la table de mon astronomie. J'y mis un article sur les Jésuites astronomes : le nombre m'étonna. J'eus occasion de voir La Chalotais à Saintes , le 20 octobre i 775^ je lui reprochai son injustice : il enconvint. Il fut assassiné le 20 juillet

« Les crimes sont presque toujours punis :

Rarà aniecedentem scelesium Deseruit pede pœna clauJo.

« Mais les Jésuites étaient perdus depuis longtemps.

« Deux ministres exécrables à cet égard, Carvalho et Choiseul , ont détruit sans retour le plus bel ouvrage des hommes, dont aucun établissement sublunaire n'approchera jamais, l'objet éternel de mon admiration, de ma reconnaissance et de mes respects. » (Extrait de la feuille dite le Bien-Informé j du i4 pluviôse an 8.)

Les plus célèbres protestants étrangers, comme Bacon, Groiius, Leibnitz, Haller, Roberslon, Frédéric, roi de Prusse, et Banke, se sont également montrés les amis des Jésuites.

« Lorsque je considère, dit Bacon, leur adresse et leur habileté à former la jeunesse dans les sciences et dans les bonnes mœurs, je me rappelle le mot d'Agésilas au sujet de Pharnabase : Etant ce que vous êtes , que n'êtes -vous des nôtres?.... Vonr ce qui regarde l'article de l'éducation, tout serait dit en peu de mots : voyez les écoles des Jésuites , rien de mieux que ce qu'on y pratique. » fJ^u progrès des sciences.J

Grotius : « Les Jésuites ont une grande autorité dans le monde à cause de la sainteté de leur vie, et parce qu'ils instruisent la jeunesse dans les

-yO LE PKETRE

lettres et les sciences, sans recevoir aucun salaire ». fAnnales belges J

Leihnitz : « Je suis persuadé que très-souvent on calomnie les Jésuites, et qu'on leur prêle des opinions qui ne leur sont pas seulement venues dans la pensée; tel a été Titus Oatès , qui a débité sur leur coujple je ne sais combien d'impertinences, par exeniple, que leurs généraux disposaient souverainement de tous les emplois civils et militaires, en Angleterre. Je ne dis rien des inepties que contient le livre intitulé : L'Empereur et l'empire trahis. »

Haller : « Les ennemis de la société des Jésuites décrient ses meilleures institvitions; ils l'accusent d'une ambition démesurée, parce qu'elle travaille à fonder une espèce d'empire dans des contrées éloignées. Mais quel projet plus délicieux, plus avantageux à l'humanité, que celui de rassembler des hommes dispersés dans les profondeurs des forêts de l'Amérique, de les arracher à leur vie sauvage et misérable, de mcttic une fin à leurs guerres cruelles et destructives, d'éclairer leur esprit des vérités de la religion , et de rappeler parmi eux l'heureux temps de l'âge d'or? ÏN'est-ce pas là prendre le caractère du législateur occupé du bonheur des hommes? L'ambition qui produit tant de biens ne peut être qu'une passion louable. Aucune vertu ne parvient jamais au degré de pureté que les hommes

exigent; mais il n'y a aucune vertu qui puisse être défigurée parles passions, lorsque celles-ci servent à avancer le bonheur général ». (^Essais sur différents sujets intéressants de politique et de morcde.J

Roberston : « Après avoir exposé la tendance dangereuse des constitutions et de l'esprit de l'ordre des Jésuites avec la liberté qui convient à un historien , la candeur et l'impartialité qu'impose ce caractère m'obligent d'ajouter une observation en leur faveur, c'est que, dans l'Eglise romaine , aucune classe du clergé régulier ne s'est plus distinguée par la pureté de ses mœurs que cette Société en général —

« Mais c'est dans le Nouveau-Monde que les Jésuites ont exercé leur talent avec le plus d'éclat et de la manière la plus utile à l'espèce humaine. Les conquérants de cette malheureuse partie du globe n'avaient eu d'autre objet que de dépouiller, d'enchaîner, d'exterminer les habitants; les Jésuites seuls s'y sont établis dans des vues d'humanité. Vers le commencement du dernier siècle, ils obtinrent l'entrée de la province du Paraguay, qui traverse le continent méridional de l'Amérique depuis le fond des montagnes du Potosi jusqu'aux confins des établissements espagnols et portugais, sur les bords de la rivière de la Plala. Ils trouvèrent les habitants de ces contrées à peu près dans l'état où sont les hora-

^■2 LE PKETRE

mes qui commencent à s'unir ensemble; ils n'avaient aucun art, ils cherchaient une subsistance précaire dans le produit de leur chasse ou. de leur pèche, et connaissaient à peine les premiers principes de la subordination et de la police. Les Jésuites se chargèrent d'instruire et de civiliser ces sauvages; ils leur apprirent à cultiver la terre, à élever des animaux domestiques, à bâtir des maisons; ils les engagèrent à se réunir ensemble dans des villages; ils les formèrent aux arts et aux manufactures; ils leur firent goûter les douceurs de la société, et les avantages qui résultent de la sûreté et du bon ordre. Ces peuples devinrent ainsi sujets de leurs bienfaiteurs, qui les gouvernèrent avec la tendresse qu'un père a pour ses enfants. Respectés, chéris, presque adorés, quelques Jésuites présidaient sur des milliers d'Indiens.

« Ils entretenaient une égalité parfaite entre tous les membres de celte nomljreuse communauté. Chacun était obligé de travailler, non pour un seul, mais pour le public; le produit de leurs champs et tous les fruits de leur industrie étaient déposés dans des magasins communs d'où l'on distribuait à chaque individu ce qui était nécessaire à ses besoins. Cette forme d'institution détruisait radicalement presque toutes les passions qui troublent la paix de la société. Un petit nombre de magistrats choisis par les Indiens eux-

iDcnies veillaient sur la tranquillité publique, et assuraient l'obéissance aux lois. Les punitions sanguinaires, si fréquentes sous les autres gouvernements, y étaient inconnues; une réprimande faite par un Jésuite, une légère note d'infamie, ou, dans des cas d'infaniies ou dans des cas extraordinaires, quelques coups de verge suffisaient pour maintenir le bon ordre parmi ce peuple innocent et heureux. » (Histoire d' Amérique. J

Ecoutons le fameux Fiédéric, dont l'opinion est rapportée par Bourgolng, dans ses Mémoires sur Pie VI. i< J'ai, disait-il , parmi mes sujets un million et demi de catholiques, il m'importe qu'ils soient élevés sagement et uniformément dans la religion de leurs pères. Les Jésuites ont fait leurs preuves. Quant à leur talent pour l'éducation, ce n'est qu'en vivant en corps qu'ils peuvent remplir convenal)lement cette lâche; ils vivront donc ainsi, sauf à se soumettre, d'ailleurs, aux lois ecclésiastiques que le Pape jugera à propos de leur prescrire.

« A la pensée de la destruction des Jésuites

en Europe, il s'écriait plein de joie : « 11 faut un « miracle pour sauver l'Eglise; c'est elle qui est « frappée d'un coup d'apoplexie terrible... » Et, sur les plaintes que lui adressait Voltaire, il se justifiait en ces termes : « J'ai conservé cet ordre tant bien que mal, tout hérétique que je suis et puis encore incrédule. On ne trouve dans nos

74 LF. PUÈTI'.E

contrées aucun catholique lettre , si ce n'est parmi les Jésuites. JNous n'avions personne capable de tenir les classes, nous n'avions ni PP. de l'Oratoire, ni Piarisles. Tl fallait donc conserver les Jésuites ou laisser périr toutes les écoles. 11 fallait donc que l'Ordre subsistât pour fournir des professeurs à mesure qu'il venait à en manquer, et la fondation pouvait fournir la dépense à ses frais j elle n'aurait pas été suffisante pour payer des professeurs laïques. Si l'Ordre avait été supprimé, l'Université ne subsisterait plus, et l'on aurait été obligé d'envoyer les Silésiens étudier leur ihéolooie en Bohème, etc.

— « Voilà pourtant un nouvel avantage que nous venons d'emporter en Espagne; les Jésuites sont chassés de ce royaume. De plus , les cours de Versailles, de Vienne et de Madrid ont demandé la suppression d'un nombre considérable

de couvents Cruelle révolution! A quoi ne

doit pas s'attendre le siècle qui suivra le nôtre!

La cognée est mise à la racine de l'arbre Cet

édifice, sapé dans ses fondements, va s'écrouler, et les nations transcriront dans leurs annales, que Voltaire fut l'auteur de cette révolution qui se fît au xix^ siècle dans l'esprit humain. »

Le protestant Banke vient, de nos jours, confirmer tous les témoignages ci-dessus rapportés. Voici ce qu'il dit : Les succès des Jésuites, sous le rapport de l'enseignement , furent prodigieux.

DKVANT LA SOCIÉTÉ. '^D

On observa que la jeunesse apprenait chez eux beaucoup plus en six mois, que chez les autres en deux ans. Des protestants même rappelèrent leurs enfants des gymnases éloignés pour les confier à la direction des Jésuites.

Voici le fameux passage de M. Michèle t en faveur des Jésuites, que nous avons promis pour la fin.

« C'est un sujet très-vaste que l'histoire du monachisme en Occident, qui comprend d'immenses phases religieuses; c'est presque l'histoire de l'Eglise elle-même. Trois grands noms la résument, la divisent naturellement : saint Benoît, saint François et saint Ignace de Loyola; trois époques que nous allons parcourir et qu'on peut résumer en trois mots : le travail, l'amour et

l'action Que serait-ce, si nous prenions les

travaux prodigieux et herculéens des Jésuites, qui ont, dans les trois derniers siècles, soutenu une lutte incomparablement courageuse, énergique, sublime... L'indiscipline avait tué l'ordre de saint François. Il fallait un nouvel ordre: il fallait surtout un nouveau principe de vie, d'organisation sûre, durable... 11 fallait l'obéissance. Ce fut un soldat, Ignace de Loyola , qui la prêcha au monde; ses habitudes de guerre la lui rendaient plus facile. 11 se déclara soldat de Jésus- Christ; et cet ordre, fondé au milieu de la guerre, se montre plus complet, plus achevé que tous ceux qui avaient paru jusqu'alors —

LE PKETKE

« On ne saurait jamais assez louer le dévouement de ces nouveaux moines : leur héroïsme en Europe nous est connu; mais il faut les suivre en Asie. I! faut voir la facilité, l'empressement avec lesquels ils recherchent, ils reçoivent le martyre. Ce sont là des litres à la gloire : chez nous le dévouement ne meurt pas. Et puis, qu'elle est belle leur obéissance, qu'elle est grande, qu'elle est sul)lime! — Au moindre mot, un Jésuite, d'une haute naissance souvent, au moindre mot, sans attendre une heure, il obéit, fallût-il partir pour les extrémités du monde. Ainsi, quand saint François-Xavier reçoit de saint I<2:nace l'ordre de partir pour les Indes, il ne fait rien autre chose, il met ses souliers et part pour les Indes... C'est qu'il n'y avait jamais pour eux ni famille, ni parents, ni amis; mais Dieu — Dieu seul et l'obéissance. Saint François-Xavier aborde aux Indes; son cœur est impénétrable aux flèches empoisonnées; il subjugue les hommes , il les subjugue par son regard ; et aujourd'hui , si l'on n'avait pas détruit leur ouvrage, la Chine serait un peuple civilisé. Un Jésuite y était déjà ministre. Mais un mot de Rome leur ôte toute leur influence , et ce mot (le bref de destruction de Clément XIV, sans doute) a enlevé^eux ou trois milliards d'hommes à la civilisation européenne. En un mot, pour caractériser l'esprit des Jésuites, ce fut un esprit monumental

LEVANT LA SOCILTE. 'J'J

« Quoi qu'il en soit, que le mal qui a pu se j^lisser chez les Jésuites ne nous fasse pas oublier les services immenses qu'ils ont rendus. Leur malheur, c'est de s'être trouvés dans la position la plus délicate. Soldats de l'Eglise, ils ont couru la chance de la guerre. Rendons hommage à leur dévouement, à leur courage j regrettons leurs écarts, leurs malheurs, mais souvenons-nous du bien qu'ils ont fait, et ils en ont fait beaucoup. « (Leçons de M. Michclct , recueillies textuellement en i838 par un des collaborateurs de /'^//z/ de la religion, t. 98, p. 65 et suiv., 569 et suiv., 481 et suiv.)

Comparez ce laudatif passage avec tout ce que M. Michclet a dit dans son factuni intitulé : Le prêtre, la femme et la famille , et dans sa brochure sur les Jésuites faite de concert avec M, Quiiict, et poussez un grand quantiini mutatiisl Patience, nous en verrons d'autres sur le premier ouvrage !

Voici enfin, en faveur des Jésuites, le témoignage émané de la plus haute autorité qui soit sur la terre.

— « Inclytœ Societatis , quœ tôt viros vîtœ integritate y saîictitatis glorld, catholicœ religionis zelo y omnigenâ sapientid insignes , ac de christiand et civili repuhlicd prœclare méritas habuisse lœtatur. » (Paroles de Pie IX, extraites d'un bref du 26 octobre 1847 )

•73 LE PI'.ÊTKE

Examinons maintenant l'expulsion officielle et légale des Jésuites. Le 6 août 1762, le parlement de Paris rendit l'arrêt de la suppression de la compagnie de Jésus. L'exposé des motifs est trop curieux pour ne pas trouver sa place ici. En voici les termes :

« Les Jésuites sont reconnus coupables d'avoir enseigné en tout temps et perséçé raniment^ avec l'approbation de leurs supérieurs et généraux : la simonie, le blasphème, le sacrilège, la magie, le maléfice, l'astrologie, l'irréligion de tous les genres, l'idolâtrie et la superstition, l'impudicité, le parjure, le faux témoignage, les prévarications des juges, le vol, le parricide, l'homicide, le suicide, le régicide. »

Le même arrêt rapporte plusieurs dénonciations et quatre-vingt-quatre censures qui condamnent la doctrine et la morale enseignée par les Jésuites comme (f favorables au schisme des Grecs, attentatoires au dogme de la procession du Saint-Esprit; favorisant l'arianisme, le sociaiiisme, le sabellianisme, le nestorianisme; ébranlant la certitude d'aucuns dogmes sur la hiérarchie, sur les rites du sacrifice et du sacrement;

renversant l'autorité de l'Eglise et du Siège apostolique; favorisant les luthériens , les calvinistes et autres novateurs du xvi« siècle; reproduisant l'hérésie de Wicleff; renouvelant les erreurs de Tichonius , de Pelage, des semipélagiens, de

DEVANT LA SOCiÉxÉ. «jC)

Casslen, de Fauste, des Marseillais; ajouianl le blasphème à l'hérésie; injurieuses aux saints Pères, aux apôlres, à Abraham, aux prophètes, à saint Jean-Baplisle, aux anges; oulrageuses et blasphématoires contre la bienheureuse Vierge Marie; ébranlant les fondements de la foi chrétienne; destructives de la divinité de Jésus-Chrisl; attaquant le mystère de la rédemption; favorisant l'impiété des déistes; ressentant l'épicuréisme; apprenant aux hommes à vivre en bcles et aux chrétiens à vivre en païens, etc. » (Voyez le Recueil des arrêts concernant les ci-devant soidisant Jésuites j in-4'', t. i, p. 567; Paris, Simon, 1*766.)

ff Ainsi, dit le R. P. de Ravignan, toutes les monstruosités de l'esprit humain, toutes les hérésies, toutes les erreurs, le jansénisme seul excepté, tous les crimes, toutes les impiétés, toutes les infamies, furent enseignées par les Jésuites en tout temps et persévéramment. Voilà ce que j'ai trouvé devant moi sur le seuil de la compagnie de Jésus, quand Dieu m'inspira la pensée d'y abriter ma vie. J'étais magistrat, j'étais homme : je passai outre. »

Le célèbre prédicateur jésuite ajoute : les appréciations que d'Alembert et Voltaire ont faites de cet arrêt sont assez connues et demeurent. La loi du sens commun, qui prévaut toujouis en France, a aussi prononcé sans appel. Je me

8o LE PHÈTP.E

bornerai à citer l'opinion de M. de Lally-Tolendalj elle est remarquable par sa gravité :

« IXouscroyonspouvoiravouer, des ce moment, que dans notre opinion la destruction des Jésuites fut une affaire de parti et non de justice; que ce fut un triomphe orgeuillcux et vindicatif de i'aulorilé judiciaire sur l'autorité ecclésiastique, nous dirions même sur l'autorité royale, si nous avions le temps de nous expliquer; que les motifs étaient futiles; que la persécution devint barbare ; que l'expulsion de plusieurs milliers de sujets hors de leurs maisons et de leur patrie , pour des métaphores communes à tous les instituts monastiques, pour des bouquins ensevelis dans la poussière et composés dans un siècle où tous les casuistes avaient proposé la même doctrine, était l'acte le plus arbitraire et le plus tyranniquc qu'on put exercer; qu'il en résulte généralement le désordre qu'entraîne une grande iniquité , et (ju'en particulier une plaie jusqu'ici incurable lut faite à l'éducation publique. M. Séguier, obligé par son corps de prendre une part active à cette guerre acharnée contre des religieux, j mit au moins tout ce qu'il put de modération et de douceur... Elevé par eux, il pouvait juger combien on les calomniait, j) (^Mercure , 25 janv. 1806.)

Tout le monde sait que le Pape Clément XiV a sanctionné l'arrêt du parlement de Paris, par son bref de l'an 1773. On dit qu'il refusa long-

DEVANT LA SOCIÉTÉ.* 8l

t-emps ce fameux bref aux puissances de lu terre, et qu'il le fit précéder d'un préambule apologétique. EiiGu il suppriuia celte compagnie célèbre, sans toutefois la condamner. Voici le discours qu'on lui fait tenir : « Je suis, dit-il, le père des fidèles, et surtout des religieux. Je ne puis détruire un ordre célèbre, sans avoir des raisons qui me justifient aux yeux de Dieu et de la postérité— Nous sommes convaincu que l'ordre régulier de la compagnie de Jésus a été institué par son saint fondateur pour le salut des àracs, pour la conversion des hérétiques, et surtout des infidèles; enfin, pour la propagation et l'augmenta tion de la piééé et de la religion; et que, pour obtenir plus facilement et plus sûrement celte fin si désirable, il s'est consacré à Dieu et étroitement lié par le vœu de la pauvreté évangélique, en vertu duquel il renonçait à toute propriété commune et particulière , en exceptant toutefois les collèges et maisons d'études, qui pouvaient avoir des revenus nécessaires à leur subsistance, mais avec défense de pouvoir eni-. ployer ces revenus pour l'utilité et l'usage des maisons professes de l'ordre Cette compagnie de Jésus, ayant ces lois et d'autres très-saintes, a été approuvée, d'abord par notre prédécesseur d'heureuse mémoire, Paul 111, etc. ».

On prétend que Clément XIV s'est repenti, comme homme, du jugement qu'il avait rendu

82 * LE PUETRE

comme Pape. Il n'a plus vécu, ajoute-t-on, que triste et grave, lui dont le caractère était gai et l'esprit aimable, et il est mort l'année même qui a suivi son jugement. Lorsqu'on lui parlait des nouvelles productions contre la religion ou contre le christianisme, on rapporte qu'il avait coutume de dire : «Plus on en verra paraître, et plus l'on sera convaincu de la nécessité de son existence^ tous les écrivains opposés au christianisme savent bien creuser une fosse, mais ne savent que faire de la terre qu'ils en tirent, ni quoi faire du terrain qu'ils laissent vacant. Ce Voltaire n'attaque si souvent la religion, que pour se venger des inquiétudes qu'elle lui causej et J.-J. Rousseau est un peintre qui, en manquant toujours les têtes, excelle uniquement dans les draperies ».

Telle a été jusqu'à présent l'opinion publique sur l'affaire des Jésuites portée en cour de Rome , et jugée définitivement par Clément XIV, ou du moins, si l'on savait d'une manière vague et générale que le jugement du Pape Clément XIV était le résultat d'une grande intrigue politique tramée à Paris, particulièrement par Choiseul, premier ministre de Louis XV, on ignorait complètement les détails de ce grand mystère de hoiilc et d'iniquité.

Mais le nouvel ouvrage de M, Crélineau-Joly, qui a paru dans les premiers mois de 1847 » ^"'^^" tulé Clément XIV et les Jésuites^ contient des

fuils de la plus haute gravité : ce sont des docuinenls inédits , des pièces officielles, qui établissent des preuves tellement irrécusables, que le doute est devenu absolument impossible. Ces révélations sont terribles, inexorables et demeureront indestructibles et irréfutables dans l'hisloire de l'Ei^lise.

En publiant son livre, M. Crétineau-Joly a cru sans doute faire une œuvre de justice et de conscience; et conséquent à ses convictions il ne s'est arrêté à aucune considération qui ait pu fléchir la sévérité de l'histoire. Nous nous abstenons de porter aucun jugement sur l'opportunité ou l'inopportunité de cette sévère et étonnante publication ; le lecteur intelligent en fera aisément une sage et juste appréciation. INous citerons les faits et nous nous bornerons au simple rôle d'impartial historien. Avant de citer le texte de l'auteur, nous allons rapporter quelques passages des philosophes du temps, qui servirontde préambule à l'extrait du livre de M. Crétineau-Joly,

Le 17 avril 1767, Manuel de Roda, ministre espagnol, écrivait au duc de Choiseul , premier ministre de Louis XV: «f Succès complet; Topération n'a rien laissé à désirer. Nous avons tué l'enfant, il ne nous reste plus qu'à en faire autant à la mère, notre sainte Eglise romaine... Du mercredi au vendredi on a exécuté l'opération césarienne dans toute l'Espagne » . D'Alcinbert écri-

vait à Voltaire : » Je ne sais ce que deviendra la religion de Jésus , mais , en allendant , sa compagnie est dans de mauvais draps. Pour moi , qui vois tout en ce moment couleur de rose , je vois d'ici les jansénistes mourant, l'année prochaine, de leur belle mort, après avoir fait périr celle année-ci les Jésuites de mort violente , la tolérance s'établir , les protestants rappelés , les prêtres mariés, la confession abolie, et le fanatisme écrasé sans qu'on s'en aperçoive ». Voilà le but avoué : c'est la ruine du catholicisme.

Voici ce que dit Sismonde de. Sismondi, historien protestant, qui ne saurait être suspect de partialité envers les Jésuites : « Us (le duc de Choiseul et la marquise de Pampadour) espèrent acquérir de la popularité en flattant à la fois les philosophes et les jansénistes , et couvrir les dépenses de la guerre par la confiscation des biens d'un ordre fort riche, au lieu d'être réduifs à des réformes qui attristeraient le roi et aliéneraient la cour w.

Lacretelle s'exprime dans le même sens : » Le duc de Choiseul et la marquise de Pampadour, dit-il, fomentaient la haine contre les Jésuites. La marquise qui , en combattant le roi de Prusse, n'avait pu justifier ses prétentions à l'énergie du caractère, était impatiente, en détruisantles Jésuites, deprouver qu'elle savait frapper un coup d'état. Le duc de Choiseul n'était pas

moins jaloux du même honneur. Les biens des nioines pouvaient couvrir les dépenses de la guerre , et dispenser de recourir à des réformes qui ailrisleraient le roi et révolteraient la cour. Flatter à la fois deux partis puissants , celui des philosophes et celui des jansénistes, était un grand moyen de popularité ».

Nous reproduirons ici sans commentaire les premières pages de l'ouvrage de M. Crétineau- Joly , dans lesquelles l'auteur explique son but et les moyens mis à sa disposition pour arriver à la manifestation de la vérité.

« Depuis le jour, ainsi s'exprime M. Crétlneau- Joiy , oii. les rois et leurs ministres se liguèrent avec les sophistes du xviii^ siècle pour détruire la compagnie de Jésus, il n'est peut-être pas un écrivain en Europe qui, de près ou de loin, ne se soit occupé de ce grand fait historique. Quand, par son hvei Dominiis ac redemptor^ le souverain Pontife Clément XIV eut sanctionné les décrets d'expulsion que venaient de rendre les cours de Portugal, de France, d'Espagne et deNaples, cet ostracisme se trouva consacré au nom duSaint- Slége; mais la preuve que la cause avait été perdue sans que le procès fût jugé, c'est qu'elle est toujours pendante au tribunal de l'opinion publique. Les historiens et les diplomates , les philosophes et les utopistes, les catholiques et les protestants, tous, avec des pensées de louange ou

de blâme, avec des déceptions ou des espérances que l'on dissimulait ou que l'on proclamait, tous ont cherché à expliquer ce qui jusqu'à cette heure était resté inexplicable.

« A des époques diverses, d'AIembert et l'abbé Proyart, le comte de Villegas et Tosclti, de la congrégation des écoles Pics , Stark et le capucin Norbert, Christophe de Murr et Coxe, Laoretelle etSaint-Victor, Sismondi etSchœll, Ranke et Gioberti, le comte de Saint-Priesi et M. Collombet, sont venus, les uns à la suite des autres et avant ou après de nombreux écrivains pour ou contre, apporter leurs inductions soit pour accuser soit pour justifier les rois et le Pape. Les Jésuites euxmêmes, qui avaient un si puissant intérêt à chercher, à trouver, à proclamer la vérité, si elle devait leur être favorable, n'ont pas mieux réussi que les autres dans la manifestation de cet étrange mystère. Leurs ennemis s'efforçaient par tous les moyens possibles de faire un glorieux piédestal à Ganganelli. Us lui prêtaient des vertus philosophiques, comme Carracioli ou M. de la Touche lui ont fabriqué une correspondance. Les jansénistes et les avocats, les incrédules et les indifférents, les révolutionnaires et les mauvais prêlres, ont couvert son nom d'une auréole d'immortalité. On les a vus frapper des médailles et payer l'enthousiasme que son image leur inspirait. 11 s'en est même rencontré qui, après l'avoir fait tuer

par le poison des Jésuites, voulurent lui ériger des autels. Le l)onheur de voir briller un Pape au nombre de leurs complices aveugla leur intelligence; ils imposèrent silence à des rêves antichrétiens pour bénir la mémoire de ClémentXlV. 11 fut le Pape de leur choix, et, pendant cette ovation sans aucune intermittence, les catholiques n'osèrent qu'à peine produire leurs doutes, qu'ils enveloppaient de toutes les formules du respect. Ils ne savaient pas ce que les autres surent avant eux, ils le disaient pour l'acquit de leur conscience; mais ils le disaient en tremblant, comme d'honnêtes écrivains qui craignent de calomnier en mettant leurs soupçons à la place de la vérité.

« La vérité sur la destruction des Jésuites était hier encore un problême insoluble. Les adversaires de la compagnie prenaient à tâche de faire l'apothéose du hr ci Doniinus ac redemptor, tout en noyant leur récit dans des éloges imposteurs. Les amis de cette même compagnie, retenus par la vénération due au Siège apostolique, reculaient d'eftVoi ou se cachaient derrière d'inoffensives réticences, lorsqu'il fallait juger celui qui, sur la terre, fut le successeur des apôtres. Cette singulière position amena dans les esprits un désordre qui n'a jamais été favorable à l'équité. Les enfants de saint Ignace deLojola avaient de justes sujets de plainte contre Ganganelli; mais leurs

86 LE PlîÈTHE

devoirs de religieux, leur charité de prêtre, s'opposaient à des pensées, à des recherches, à des maniCeslalions qui, en satisfaisant leur conscience de Jésuites, allaient porter atteinte à la dignité du suprême sacerdoce; ils se résignèrent au silence. Ceux qui, poussés par le désir de rappeler les vertus et les malheurs de leurs frères, racontèrent les événements de la suppression, ne sortirent jamais du cadre tracé; ils ne jetèrent point de nouvelles lumières sur la discussion.

« 11 nous est même démontré que, si des documents irréfragables constatant leur innocence fussent par hasard tombés entre leurs mains, les Jésuites les auraient anéantis ou tout au moins voués à l'oubli.

« Par un sentiment de pieuse délicatesse, dont les hommes n'auront jamais le secret, les disciples de saint Ignace se seraio-nt crus dans l'obliiration de faire ce que de moins louables motifs auraient inspiré à leurs adversaires. Pour ne pas susciter de tristes scandales, les uns, la main pleine de leur justification, auraient dérobé à la postérité ces documents vengeurs; les autres, redoutant de se trouver dans la nécessité d'être enfin équitables, les enfouiraient au plus profond de l'abîme, car ce n'est pas un Pape qu'ils aiment, qu'ils honorent dans Clément XIV, c'est l'ennemi de la société de Jésus.

« Par mes principes, par maposillon, cl surtout

deva:nt la société. 89

par mon caractère, je n'appartiens à aucune de ces deux catégories. Je suis un écrivain qui aime la justice ; et la justice , c'est la seule charité permise à l'histoire.

« Pendant un voyage que je viens de faire au nord et au midi de l'Europe,— voyage dont bien tôt j'expliquerai les causes dans un livre entièrement politique, — la Providence m'a mis à même de juger sur pièces inédiles les trames occultes qui amenèrent la suppression des Jésuites. Au milieu d'une foule de documents appailenant à tous les âges et à tous les pays, documents que j'évoquais, que je trouvais ou que l'on s'empressait de m'offrir d'ici et de là pour d'autres travaux ébauchés, il s'en rencontrait quelques-uns ayant trait à la destruction de l'Ordre de Jésus. Comme historien de la compagnie, j'étais intéressé à approfondir ce qu'il y avait de réel ou de faux dans les accusations et dans la défense. J'ajournai les éludes que je faisais sur des points presque aussi brûlants de l'histoire passée et contemporaine, puis je voulus aller au fond du mystère qui concernait les Jésuites.

« D'investigation en investigation, je glanai presque a la sueur de mon front les premières dépêches. Le reste me vint à souhait et de tous les côtés à la fois. Des correspondances cardinalices ou diplomatiques, des instructions royales ou ministérielles, des témoignages écrits, des

QO LE PKÈTKE

lettres qui feraient ouvrir les yeux aux aveugles de naissance, s'échappèrent des chancelleries, des archives et des poricfeuilles oii tout cela était enfoui depuis un demi-siècle. Le conclave de 176g, d'où le cordelier Laurent Ganganelli sortit pape, s'est déroulé devant nioi avec toutes ses péripéties. J'ai pu en compter les gloires, je dois en dire les hontes.

« Le cardinal de Bernis, le marquis d'Aubelerre, ambassadeur de France à Rome, le duc de Choiseul, preuîier minisire de Louis XV, don Maimcl de Roda, minisire de grâce et de justice en Espagne, le cardinal Orsini, ambassadeur de Naplcs près le Saint-Siège, tous ces hommes s'écrivaient chaque jour, afin de se tenir au courant de l'intrigue qu'en dehors ou qu'en dedans du conclave ils menaient en partie double. Pas une de ces pièces n'a fait fausse route, elles sont en ma possession depuis la première jusqu'à la dernière. Là se lisent, racontées heure par heure, les tentations, les promesses, les scènes d'embauchage cardinalice, et enfin la transaction occulte qui donna un chef à l'Eglise épouvantée de ces scandales inouïs.

« J'avais la clef de l'élection de Ganganellij j'eus bientôt le secret de son pontificat. Le cardinal Vincent Malvezzi, archevêque de Bologne, était l'agent le plus actif de la destruction des Jésuites. Il diclait à Clément XIV ce qu'il fallait

faire pour arriver à ce rcsuUai. Ses lettres , autographes couinie toutes les autres, ne laissent pas même à l'esprit le plus prévenu le droit d'incertitude. Autour de ces grands coupables, viennent se grouper ceux qui ne purent que les seconder dans leur œuvre. Ici, c'est le cardinal André Corsini; là, Canipomanès, le confident du comte d'Aranda; plus loin apparaissent Azpuru, Almada , le chevalier d'Azara, Monino, comte de Florida Blanca, Joachim d'Osma, confesseur de Charles III d'Espagne, Dufour , un intriguant français aux gages du jansénisme, et INicolas Pagliarini, ce libraire qui, après avoir été condamné aux galères à Rome , est admis en Portugal au rang des diplomates.

(f En étudiant avec l'attention la plus scrupuleuse tous les documents que ces hommes s'adressèrent, je suis arrivé à la connaissance des faits. J'avais, j'ai encore sous les yeux leurs lettres originales. Elles ont servi de base à ce récitj elles le constituent. 11 n'en est, à proprement parler, que l'expression affaiblie^ car plus d'une fois j'ai dû, en rougissant, renoncer à les suivre dans les épanchements bouffons ou haineux , impics ou immoraux de leur intrigue.

(( Et cependant, loisque mon travail fut achevé, je m'effrayai moi-même de mon œuvrcj car, au-dessus de tant de noms qui se heurtent pour se déshonorer les uns par les autres, il en domi-

liait un que la chaire apostolique semblait couvrir de son inviolabilité. Des princes de l'Eglise, à qui depuis long-temps j'ai voué une respectueuse affection, me priaient de ne pas déchirer le voile qui cachait aux yeux du monde un pareil poniillcat. Le général de la compagnie de Jésus, qui devait, pour tant et de si puissants motifs, s'intéresser aux découvertes que je venais de faire, joignit ses instances à celles de quelques cardinaux. Au nom de son Ordre et de l'honneur du Saint-Siège , il me suppliait presque les larmes aux yeux de renoncer à la publication de cette histoire. On faisait même intervenir le vœu et l'autorité du souverain Pontife Pie IX, dans les conseils, dans les représentations dont mon œuvre était l'objet.

<( IJ'autres éminents personnages au contraire, envisageant la question sous un aspect peut-être plus hardi, m'excitaient à divulguer le mystère d'iniquité. Ils affirmaient qu'au milieu des tempêtes qui ont battu et qui peuvent encore battre le Siège romain, il fallait nettement trancher les positions; c'est l'inertie des bons qui fait la force des méchants. Us prétendaient que la Providence n'avait pas inutilement sauvé ces njanuscrits précieux de tant de mains ayant intérêt à les détruire, et que, puisqu'elle m'en constituait le dépositaire, ce n'était pas pour tenir plus longtcnjps la vérité sous le boisseau. Alln de m'en-

DEVANT LA SOClICTE. Qi

courager à ne rien taire, ils s'appuyaient sur de vénérables autorités. Ils invoquaient la liberté aveclaquelle saint Pierre Dainien parlait au Pape INicolas II : ffDe nos jours, lui écrivait ce docteur, « dans des circonstances bien plus diOiciles, TE- K glise romaine, selon son ancienne coutume, ne « manque pas de soumettre à une sérieuse disff cussion toute espèce de question de discipline <f ecclésiastique qui se piéscnte; mais , lorsqu'il « s'agit de la dissolution du clergé, la crainte « de provoquer les insultes des séculiers lui «f ferme la bouche. Celte réserve de la part des « docteurs de l'Eglise, surtout dans une matière « qui excite les plaintes de tout le peuple, est « très-répréhensible. Si du moins il s'agissait d'un « mal occulte, le silence serait peut-être toléu rablej mais, 6 scandale affreux! cette peste « audacieuse ne connaît plus de bornes... Qu'on « omette donc, par je ne sais quelle honte, de « traiter en synode ce dont tout le monde s'en- « tretient publiquement , afin que non-seule- (( ment les coupables ne soient pas flétris selon « leurs mérites, mais pour que ceux encore qui (f devraient être les vengeurs de l'honneur de « l'Eglise soient regardés comme les complices « du désordre ».

« La situation par bonheur n'était pas la mêfne qu'au temps de saint Pierre Damien. Je n'avais ni ses vertus ni ses talents; on me conseillait d'y

suppléer par une franchise qui, dans ce cas exceplionnel, devenait une nécessité.

« Ces deux sentiments, exprimés par des hommes d'une rare sagesse et d'une probité plus rare encore, firent naître dans mon esprit des doutes et des incertitudes. Le pour et le contre se balançaient; je restai long-temps combattu entre le désir et la crainte; enfin la pensée d'accomplir un grand acte de justice l'emporta sur toutes les considérations.

i( Un Pape, des cardinaux, des évoques, des prélats, des religieux, des ministres et des ambassadeurs, se trouvaient malheureusement engagés dans la question. Ils y avaient compromis leurs noms et la diijnité de leur caractère. Je ne crus pas possible de me résigner à une injustice raisonnée envers les innocents, pour amnistier plus long-temps les coupables que* leurs complices proposent encore comme des modèles de probité et de vertu.

(( Nous vivons dans un temps où le génie, la pensée et l'esprit trahissent leur mission civilisatrice pour réhabiliter le crime. Du sein de tous les partis , il s'élève des hommes qui , afin de conquérir à leui's noms une popularité éphémère,' s'improvisent les adorateurs des intelligences perverses et les panégyristes des sanglantes jourlîées. On entreprend comme à forfait la déification du vice et l'apothéose des passions mau-

v.iîscs. On a des larmes pour l'assassin , pour le spoliateur qui se drape dans un manteau patriotique j on l'admire, on le poétise, et c'est la victime qu'on accuse. On chante des harmonies en riionneur de la guillotine. Le bourreau sera magnifiqne de dévouement et de nationalité; le martyr, en échange de sa résignation, ne doit recueillir que l'anathèmc de l'histoire. Brennus, en prononçant son terrible vœ victis ! ne s'adressait qu'à des ennemis toujours armés et encore redoutables. Aujourd'hui, le : malheur aux vaincus! tombe sur tous les sentiments honnêtes, sur toutes les probités qui ne consentent pas à se laisser corrompre pour flatter les masses.

« En courtisant ainsi les mauvais instincts des multitudes, en forçant son esprit à saluer l'avénement de l'athéisme dans l'histoire, on peut, il est vrai, acquérir à son nom une triste, une dangereuse célébrité; mais ce n'est pas ainsi que nos devanciers procédaient. Ce ne sera point à cette école que j'irai chercher mes modèles. Je ne fal)rique pas de l'histoire avec des rêves d'imagination; je la médite sur les autographes de ceux qui l'ont faite; je l'écris sans crainte et sans haine, parce qu'elle est l'expression d'une vérité aussi exacte, aussi démontrée qu'une solution de géométrie.

« 11 ne m'appartient pas de prévoir qiïel sera le sort de ce livre. Il froissera sans doute beau-

9^> LE PHÈtP.E

coup de préjugés; il soulèvera pcut-èlrc des passions qui ne voudront pas se condamner à l'aveu de leurs erreurs; il blessera des susceplibilitcs que je respecte; il amènera, dans le cœur ou sur les lèvres de quelques hommes dévoués comme inoi au Siège apostolique, des paroles de blàmc ou de reproche. Ce n'est point la réhabilitation des Jésuites que je proclame; les Jésuites ici ne sont que l'accessoire. 11 y a eu une déplorable iniquité commise; c'est cette Iniquité qu'il faut dévoiler sans se préoccuper des résultats. Le monde regorge d'écrivains qui ont le génie du mal; il ne nous reste à nous que l'audace dans la vérité. Le moment est venu de la dire à tous.

« Elle sera triste et pour la chaire de saint Pierre, et pour le Sacré Collège, et pour l'univers catholique; mais, au fond de ces amertumes que je partage, il y aura des enseignements qui ne seront pas perdus. Ces enseignements, sortis du Conclave et des chancelleries, doivent amener une nouvelle ère. 11 n'est plus possible, en effet, que Rome soit faible ou timide, lorsqu'elle entendra la voix des diplomates signalant ses cornplaisances comme un symptôme de décomposition et se réjouissant entre eux de leur victoire, parce que cette victoire est l'aurore du triomphe sur notre mère la sainte Église romaine.

<( Ces aveux, que don Manuel de Roda laisse échapper dans l'enivrement du succès, se renou-

DEVANT LA SOCIÉTÉ. Qn

velleraient encore si un pape marchait sur les traces de Clément XIV. Il n'est pas besoin de dicter leur devoir aux vicaires de Jésus-Christ; ils le comprennent, ils savent le remplir dans une mesure pleine de dignité et de sagesse : venir le leur rappeler serait donc une tentative au moins inutile. Je me renferme dans le cercle que je nie suis tracé. Je n'ai pas à m'occuper du dogme, de la morale et de la doctrine, toutes choses sur lesquelles l'Eglise a la mision, a le droit de veiller. Je reste dans l'appréciation d'un fait historique. Je discute, je raconte sur pièces originales des événements qui ont eu une portée immense et qui tendaient à détourner de ses voies la justice humaine. C'est la tâche de tout écrivain; disons mieux , c'est une obligation de conscience imposée à tout honnête homme que je remplis.

« Sans doute il est cruel pour un catholique de prendre des princes de l'Eglise en flagrant délit de mensonge et de vénalité, plus cruel encore de voir un Souverain Pontife résister timidement à l'iniquité qu'il encouragea par son ambition et s'annihiler sur le trône, quand il fît tout pour y monter. Mais un pareil spectacle , qui ne sera plus donné sans doute, n'inspire-t-il pas un sentiment de douleur que l'histoire ne peut s'empêcher de recueillir! Le crime du prêtre suprême n'est-il pas égal à ceux de tout le peuple? ]Ne les dépasse-t-il point aux yeux du juge éternel? Et,

f)8 LE PRETRE

s'il en est ainsi, il ne faut pas, après avoir fait une large part aux misères de l'humanité, aux bonnes intentions trahies par la force des événements, aux calculs mêmes d'une prudence trop jnondaine , rentrer dans le positif des choses; puis, sans sortir des bornes du respect que l'on doit toujours et partout à la dignité du Père commun des fidèles, ne devra-t-on jamais blâmer les alieintes portées aux droits imprescriptibles de la justice?

« Rome, 16 avril 1847. ^'

Voilà donc enfin qu'apparaît dans tout son jour la juslillcalion des Jésuites , tant calomniés et persécutés depuis quatre-vingts ans! Ces hommes cependant sont accueillis avec faveur dans les pays vraiment libres , comme dans les Etals- Unis , l'Angleterre, la Belgique, la Sardaigne, la Suisse catholique. On ne craint point, dans ces terres de la liberté , l'influence et le pouvoir des Jésuites, parce que cette puissance est aujourd'hui tout intellectuelle et toute morale, et honte à un pays qui repousse une telle influence! Ces nations étrangères , plus sages que nous , ayant le sentiment de leur force sociale que donne la liberté , ne se laissent pas dominer par d'injustes et fanatiques préjugés qu'exploitent chez nous certains meneurs , sans toutefois y croire. Leurs universités, en matière d'enseignement, ne craignent point la concurrence des Je-

DEVANT LA SOCIETE. Qf)

suites , puisqu'elles les laissent faire. S'ils sont faibles, inférieurs, incapables, arriérés, la liberté les tueraj s'ils sont capables et supérieurs, pourquoi ne pas accepter leurs lumières et leurs services ?

Aujourd'hui , on a inventé l'art de mener les peuples avec des mots comme avec la baguette de Circé. C'est avec ces mots magiques que l'on fausse toutes les idées et qu'on jette la perturbation dans presque toutes les classes de la société. Qui pourra nier à l'heure qu'il est , que les mots Jésuite y parti-prêtre, etc., habilement exploités par les passions irréligieuses, n'aient une puissance magique, fascinatrice pour un peuple imbécille et fanatique ? C'est à l'aide de ce fanatisme politique et de cette confusion d'idées enfantée par des mots vides de sens , que l'on altère , qu'on détruit , qu'on anéantit ce qu'il y a de plus sacré pour la nation, c'est-à-dire la liberté religieuse et sociale. Sans la liberté, la religion n'a plus de force. Sans la religion , la liberté périrait. Le salut du pays et du monde entier est donc dans la conciliation de la religion et de la liberté.

Voici, sur la liberté religieuse et sociale, un beau passage d'un célèbre publiciste chrétien d'Italie.

« On peut dire avec plus de raison de la lil)erté ce que l'on a dit de la science : qu'elle est

lOO I.E PRETRE

lin dissolvant qui décompose tous les métaux , excepté l'or. Et, en efFct , la liberté dissout et pulvérise toutes les religions à l'exception de la véritable ! Et, si cela n'était pas certain, si cela n'était pas évident, si la liberté , qui est un des plus grands attributs de Dieu , ne convenait pas à la religion de Dieu , vous ne m'entendriez pas en faire l'éloge avec tant d'assurance, du haut de cette chair sacrée qui ne doit défendre que ce qui est vrai, saint et divin. . .

« Telle est, aujourd'hui, l'état des opinions et des sentiments des peuples en Europe, que la liberté ne peut rien faire sans la religion, non plus que la religion sans la liberté , et que les ennemis de la religion sont les véritables ennemis de la liberté, comme les ennemis de la liberté sont les vrais ennemis de la reli^^ion. Qui dit religion sans liberté dit une institution humaine 5 qui dit liberté sans religion dit un mot infernal. La religion sans la liberté perd sa dignité -, la liberté sans la religion perd tout son charme. La religion sans la liberté tombe dans l'avilissement; la liberté sans la religion devient anarchie. La liberté enlève à la religion ce qu'elle peut avoir d'humiliant pour la conscience ; la religion dépouille la liberté de ce qu'elle a de sauvage. La liberté rend la religion plus belle , comme la beauté rend la vertu plus

chère; la religion conserve la liberté, comme le sel eniprchc la corruption Et malheur , malheur aux gouvernements qui croiraient pouvoir faire encore du despotisme religieux au xix« siècle, après la grande révolution qui s'est opérée dans les idées! Les empereurs qui , en se faisant chrétiens, ne voulurent pas comprendre le christianisme et prétendirent continuer à exercer le despotisme païen sur l'Eglise chrétienne, furent abandonnés par l'Eglise. Ils tombèrent dans toutes les bassesses qui firent donner à leur règne le titre (l'Histoire du Bas-Enipire , et ils disparurent de la scène politique du monde sans héritiers et sans successeurs. L'Eglise qui ne dédaigne point , mais qui recherche , qui ne méprise point , nvais qui accueille et sanctifie tout ce qui a force et vie, se tourna alors vers la Barbarie , dont les mains avaient fait justice des misères et des fautes de l'Empire romain ; elle lava sa tête avec un peu d'eau, oignit son front d'un peu d'huile, et en fit le miracle delà monarchie chrétienne. Si donc un jour les successeurs des chefs barbares , se laissant pénétrer de l'élément païen, essentiellement despotique, renoncent à l'élément chrétien , essentiellement libéral , parcequ'il est tout charité, et ne veulent plus comprendre la doctrine de la liberté religieuse des peuples et de l'indépendance de l'Eglise , qui fit la sécurité et la gloire de leurs ancêtres , l'Eglise

102 LE PaETRE

saura bien encore se passer d'eux : elle se tournera vers la démocratie ; elle baptisera cette héroïne sauvage; elle la fera chrétienne, conuiie elle a déjà fait chrétienne la barbarie ; elle imprimera sur son front le sceau de sa consécration divine et lui dira : Règne! et elle régnera. Oui, les gouvernements n'ont d'appui, de salut, de défense , de probabilité de durée qu'en donnant à l'Eglise la liberté qui lui appartient, en traitant et en respectant les peuples comme enfants de Dieu ! » (Extrait de l'Oraison funèbre de Daniel O'connell par le R. P. Ventura, Théatin. Le père Ventura est le plus célèbre prédicateur d'Italie).

Quant à la liberté de l'Eglise , voici comment s'est exprimé naguère un journal chréti-en :

« Pour que l'Eglise soit libre , il faut que personne ne se mêle de ses affaires, même pour la protéger; il ne lui convient pas de prendre le rôle de protégée , à elle qui protège tout. Il su(lit de jeter un coup-d'œil sur le monde pour chercher oii elle règne avec plus de gloire : comparez les Etats-Unis et l'Autriche. Dans la république qui ne la protège pas, elle est libre, elle est florissante; dans l'empire qui la protège, elle est sans force, sans influence., sous la main d'une bureaucratie incrédule, soumise à tous les caprices, à^ toutes les exigences d'une ombrageuse tutelle. » {L'Univers, 26 août 1847.)

Il y a eu des gens qui se sont excusés et qui ont dit, en parlant des Jésuites : Que voulez-vous! c'est bien malheureux! INous savons bien que les Jésuites sont trcs-innocenis, trcs-paislbles et trèsinofïensifs, qu'ils ne sont qu'un prétexte et qu'on en veut à la religion, ou du moins que c'est une affaire purement universitaire, c'est-à-dire que l'on craint pour l'Université une dangereuse concurrence. Nous savons bien qu'il est contraire à la Charte, à la justice, à la raison, de proscrire des conaréi^allons dont tout le crime est de mettre en pratique les conseils de l'Evangile et de travailler sans relâche à établir sur la terre le règne de la vérité et de la justice. Nous sommes persuadés que les Jésuites n'exercent aujourd'hui sur la société d'autre Influence qu'une influence de lumière et de vertu. (Ils auraient pu ajouter qu'il est honteux à un pays de repousser une telle Influence). Nous avons soigneusement étudié la cause et la conduite des Jésuites, et tout nous atteste qu'ils font beaucoup de bien sans faire le moindre mal (i). SI nous avons consenti à la

(i) M. le maréchal Bugeaud revenait de Paris (1844) o"^ on Itii avait fait la leçon sur les Jésuites, les Trappistes et les autres colonisateurs de cette espèce. On ne les accusait pas d'être sobres, laborieux, on les accusait tous in globo d'être Jésuites. Cela voulait-il dire qu'iZ^ mangeaient les petits enfants comme des sardines et c^Wils battaient mon-

I04 LE PKÈTHE

proscription de la compagnie de Jésus, c'est que nous y avons été forcés... La tranquillité de l'Etat aurait peut-être été compromise. Suivez notre exemple, soyez comme nous, sages et prudents; plaignez les Jésuites, gémissez sur le malheur des temps et sur la dilîiculté d'une position fatale que les enfants de saint Ignace se sont faite en dehors de notre société. (Sophisme !) Priez pour que Dieu fasse luire des jours meilleurs. Gémissez et priez en silence, et nous gémirons et prierons avec vous, pour que Dieu tire le bien du mal. A cela Bossuet répond : « Vous prenez le parti

naie sur la poitrine de leurs élèves; ou qu'ils étaient attachés à leurs devoirs, et qu'ils vivaient éloignés du tourbillon du monde et du tumulte de la politique? Jusque-là l'illustre duc d'Isly avait fait taire ses opinions devant la considération de l'utilité publique; il avait protégé sans distinction tous ceux qui se dévouaient à la colonie. Le R. P. Brumauld , à la tête de quelques-uns des siens , prodiguait ses soins aux orphelins et faisait prospérer leur admirable établissement, à Bir-Raddem (à 4 kilom. d'Alger), avec la généreuse coopéi ation du gouverneur de l'Algérie ; car son concours ne lui avait jamais manqué , ni même ses félicitations.

Le supérieur des Jésuites d'Afrique devait donc une visite au gouverneur à son retour de France. Pour un homme comme lui, ce ne fut pas ime simple visite d'étiquette j il remplissait un devoir de reconnaissance. A sa vue, le duc

d'Isly recule d'un pas le vainqueur d'Afrique va-t-il avoir

peur d'une robe noii e ? Vous êtes Jésuite ! s'écrie-t-il avec

DENA.NT LA SOCiÉTE. 1o5

des ennemis. Ainsi les Romains épousèrent la querelle des Juifs passionnés... Le divin Sauveur a souffert par l'ambition et la politique du monde pour expiei- les péchés que fait faire la politique. Toujours, si l'on y prend garde, elle condamne la vérité; elle affaiblit cl corrompt les meilleures intentions. Pilale nous le fait bien voir en se laissant lâchement surprendre aux pièges que tendent les Juifs à son ambition tremblante. Ces malheureux savent joindre si adroitement à leurs passions les intérêts de l'Etat, que Pilate, reconnaissant l'innocence et toujours prêt à l'absoudre ,

efTroi Vous êtes Jésuite, vous dis-je ? L'accusation

était grave comme on voit. Apiès un long silence et une troisième interpellation, le P. Brumauid ose à peine balbutier

quelques paroles timides Allons! repart avec aflabililé

le loyal Gouverneui-, vous êtes Jésuite , je le voisj je ne me suis guère mêlé de lire vos apologistes j mais n'importe, vous travaillez au bien de l'humanité et de la civilisation afiicaine, vous pouvez compter siu" moi. Je comprends à vos œuvres que vous avez plus de dévouement que ces philanthropes de cabinet qui ont peur de vous et qui ont voidu vous aliéner mon cœur et ma main. Après tout, ma foi! qui que vous puissiez être, Jésuites, ou n'importe quoi, vous êtes des braves, des hommes dévoués, et je vous sais vraiment trop aimables pour que je puisse vous faire la moue. (Cette note nous a été communiquée par un religieux du beau monastère de Staouëli , près d'Alger, qui tenait tous les détails qu'on vient de rapporter, de la bouche même du R. P. Brumauid.

106 LE PutlUE

ne laisse pas néanmoins de la condamner. Pilate avait quelque probité et quelque justice; il avait même quelque force el quelque vigueur; il était capable de résister aux cris d'un peuple mutiné. Combien s'admire la vertu mondaine quand elle peut se soutenir en de semblables rencontres ! C'était beaucoup , ce me seml)le , à Pilale , d'avoir résislé à un pareil concours et à une telle obstination de toute la nation judaïque, et d'avoir pénétré leur envie cachée, malgré tous leurs beaux prétextes; mais, paice qu'il n'est pas capable de soutenir le nom de César, qu'on oppose mal à propos au devoir de sa conscience, tout l'amour de la justice lui est inutile; sa faiblesse a le même effet qu'aurait la malice; elle lui fait flageller, elle lui fait condamner, elle lui fait crucifier l'innocence même: ce qu'aurait pu faire de pis une iniquité déclarée, la crainte le fait entreprendre à un homme qui paraît juste. Telles sont les vertus du monde; elles se soutiennent vigoui'eusement jusqu'à ce qu'il s'agisse d'un grand intérêt; mais elles ne craignent pas de se relâcher pour faire un coup d'importance ». fSermoîi pour le vendredi- s alnt.J

DtYAîsT LA SOCIETE. loy

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