CHAPITRE II
INFLUENCE. DE VERTU, DE SACRIFICE ET DE DÉVOUEMENT DU PRÊTRE SUR LA SOCIÉTÉ.
Des prêtres, des religieux de tous les ordres, des hommes sublimes, des hommes admirables qui n'ont point leurs pareils sur la terre en générosité et en dévouement, vous les voyez, par un héroïsme surhumain, une vertu sans égale, briser tous les liens les plus forts et les plus chcrsj vous les voyez courir, avec une joie ineffable, vers les régions lointaines et sauvages pour les arroser et féconder de leurs sueurs et de leur sang, sans autre désir, sans autre espoir que de civiliser et de sauver des barbares qui leur sont nécessairement inconnus. Quel spectacle qu'une telle vie de sacrifice et d'abnégation al)Solue! quelle existence que la perpétuelle attente d'une mort violente ou cruelle, toujours en perspective et souvent en réalité! Si la doctrine que prêchent de pareils missionnaires n'est pas la vérité, il n'y a point de vérité sur la terre.
Je sais que nos philosophes incrédules ou sceptiques, nos socialistes , nos philanthropes et nos utopistes modernes , ne comprennent rien à cette
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étrange doctrine^ à cette sublime philosophie du martyre. Mais qu'importe, les choses n'en sont pas moins ce qu'elles sont dans la vérité : et ce zèle de feu, cette charité brûlante, ce dévouement surhumain, dureront aussi long-temps que le catholicisme qui les inspire. La chair et le sang, c'est-à-dire l'homme animal, l'homme de la terre, n'y entend rien, absolument rien. Il y a long-temps que saint Paul Ta dit : Aninialis homo non percipit ea quœ sunt spirltûs Dei. (Cor. I -2- 14-)
La France n'a rien de plus admirable que ses soldats, si ce n'est ses missionnaires.
On sait que tous les ans des navires du commerce ou des bâtiments de l'Etat portent, par delà les mers et les îles, un grand nombre de jeunes et fervents missionnaires. Ces hommes simples parce qu'ils sont humbles et vertueux , emportent avec eux les sciences et les arts, et, ce qui est plus excellent encore, toutes les vertus, c'est-à-dire tous les éléments de la vraie civilisation. Aux missions étrangères de Paris, on trouve même des hommes, d'anciens missionnaires revenus des quatre coins de la terre.
Lorsqu'on envole quelques jeunes prêtres aux grandes, aux lointaines missions, voici à peu près la formule d'allocution qu'on adresse au moment du départ des futurs martyrs : « Chers confrères, un dernier devoir vous reste à rem-
plirj il serait pénible, bien pculblc pour d'autres que vous; mais la gloire de votre mission, la puissance de cette croix dont vous êtes armés vous donne de la confiance. Enfants de l'Evangile, nous allons baiser ces pieds qui vont marcher sur les traces des premiers apôtres, et de tant d'autres qui sont allés arroser la terre, que vous êtes destinés à féconder, de leur sueur et de leur sang; nous allons nous jeter à vos genoux, glorifier le Seigneur dans la personne de ses enfants les plus chéris, et nous donner rendezvous, mes très-chers confrères, dans un autre uionde , un monde meilleur, car ce n'est que là que nous devons nous revoir ». Après ce discours, chacun, suivant le pieux usage, s'approche et baise les pieds de chaque nouveau missionnaire (i). Ce sont les évéques, quand il s'en trouve, qui commencent la touchante cérémonie : les prélats, suivis de tous les autres prêtres, se prosternent ainsi aux pieds des jeunes missionnaires, pour rendre hommage au sublime dévouement de ces hommes admirables et incomparables que la religion seule peut compren-
(i) Oui , baisez ces pieds qui vout porter aux nations le salut et la paix. « Qu'ils sont beaux les pieds de ces hommes qu'on voit venir de loin apportant la paix, évangélisant les biens e'ternels , préchant le salut et disant : ô peuples ensevelis dans l'ombre de la mort, votre Dieu régnera sur vous. » (Isaï. 52-7.)
(Ire et qu'elle seule aussi peut dignement récompenser. Partez maintenant, ern^ojés ou apôtres de Jésus-Christ; vous êtes armés de sa parole et de sa croix, qui vous rendront forts et invincibles. In hoc SLgno vinces. « Allez, passez jusqu'à ces contrées éloignées qui m'attendent. Elevez mon étendard aux regards des peuples — J'enverrai, dit le Seigneur, ceux que j'ai choisis aux nations qui sont au-delà des mers. Ils lanceront les traits ardents de leur parole vers l'Afrique, la Lydie, la Grèce, l'Italie, vers les Wes lointaines , vers ceux qui n'ont point entendu parler de moi, qui n'ont point vu ma gloire; et et ils annonceront ma loi aux nations. « (Isaï. c. 60 et seq.)
On sait que les missionnaires destinés pour la Chine, la Cochinchine, leTonquin, Siam, etc., sont d'abord dirigés sur Macao : c'est là qu'ils reçoivent leur dernière éducation d'apôtre et leur destination précise et définitive. Nous allons rapporter un extrait de voyage d'un de nos plus célèbres navigateurs modernes, de M. de Bougainville, dont les instructions ont été rédigées par M. le duc de Clermont-Tonnerre , ministre de la marine sous la l'estauration. On y verra qu'alors on avait considéré les missions françaises, nonseulement sous le rapport purement religieux , mais encore au point de vue politique et scientif i (|ue .
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(' Arrivé à Macao, M. de Bougaiiivllle el son élat-inajor furent reçus de la uianlcre la plus cordiale par i'évêquc espagnol et par M. l'abbé Baroudel, procureur des u)issions IVançaises. Le séminaire devint la maison de rafraîchissement des marins de la Thélis. Les jeunes séminaristes cédaient avec joie leurs lils et faisaient les honneurs de leur table : elle était frugale; mais la bonne mine d'hote la rendait agréable à nos voyageurs.
" C'est à cet établissement d'abord qu'arrivent les jeunes prêtres des missions étrangères de Paris, destinés pour Siam, la Chine, la Cochinchine et le Tonquin. Pendant leur séjour, ils se forment aux habitudes et aux manières des peuples au milieu desquels ils doivent se rendre, et ils en apprennent les idiomes : ce n'est qu'à la faveur de déguisements et au péril de leur vie. Des chrétiens de Tonquin, pays où la religion catholique a fait le plus de prosélytes, viennent les attendre à Macao pour leur servir de guides. Le commandant y laissa MM. Voisin et Masson, destinés pour la Chine et le Tonquin; il avait déjà déposé à Malacca M. l'abbé Bouchot, qui devait passer par le royaume de Siam, et il lui restait à bord M. l'abbé Régéreaux , dont la destination était la Cochinchine.
(f A l'époque où M. de Bougainville arriva dans ces parages, il ne restait de la mission française,
qui avait rendu lanl de services à la Chine depuis près de deux siècles, que le P. Lamiot, qu'il ne faut pas confondre avec le P. Aniyot, mort en 1795, à l'âge de 80 ans. Ce missionnaire s'était rendu de Macao à Pékin sur un des vaisseaux de lord Macartney. Il y avait alors dans cette capitale trois anciens Jésuites, et cinq religieux de Saint-Lazare, peintres, horlogers, astronomes et professeurs de langues. La mort enleva successivement à M. Lamiot tous ses confrères j en 1816, il restait seul de sa mission.
« Cité plusieurs fois devant les tribunaux pendant les persécutions suscitées contre les chrétiens depuis i8o5, il avait toujours réussi à se maintenir àPékinj mais, en 1818, il fut gravement compromis dans l'affaire du P. Clet, arrêté dans la province de Hou-Pé, où il faisait mission depuis 28 ans, condamné et étranglé par ordre de l'empereur. M. Lamiot fut conduit dans cette province pour y être confronté avec son confrère , qui ne révéla rien de ce qui pouvait le compromettre. On dit au P. Clet : « Tu as perverti trop de gens; l'empereur veut ta vie ». A quoi il répondit : « Bien volontiers ». Ce vénérable missionnaire fut étranglé.
« M. Lamiot, emprisonné, puis relâché, reçut cependant l'ordre de quitter la Chine, et on le conduisit à Canton pour qu'il s'embarquât. Depuis lors il fît tous ses efforts pour éluder cet
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ordre, alléguant les Inlércls ictnporels de la mission à Pékin, mais ayant surtout à cœur de conserver à la France cet éta])lisscme!)t central , qui peut quelque jour prendre de l'importance. D'autres fois il alléguait la nécessite d'attendre la décision du roi, sans laquelle il ne pouvait quitter son poste. Et il était d'autant plus tonde que M. de Chateaubriand, alors ministre des affaires étrangères, lui annonçait, par la Thétis , que S. M. faisait donner une éducation spéciale à de jeunes mathématiciens, dans l'intention d'offrir leurs services à l'empereur de la Chine. Sur la vue de celte lettre, M. de Bougainvillc lui délivra le refus formel et motivé de le recevoir à son ])ord.
« Il y avait trente-trois ans que le P. Lamiot habitait la Chine, quand M. de Bougainviile le vit. 11 avait adopté le costume, les manières et les habitudes des Chinois, et n'en différait en rien quant à l'extérieur. Aussi le commandant de la Thétis fut-il bien surpris quand il l'entendit s'exprimer en français. Profondément versé dans les langues chinoise et tartare , il avait traversé l'empire à plusieurs reprises et recueilli une abondante moisson de documents. Ce digne missionnaire est mort en i83o.
(( Quel zèle! quel dévouement! quel courage! quelle admirable patience! Que cet héroïsme de la religion est sublime et surpasse même celui des
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guerriers! car le hasard seul l'enlève à son obscurité... »
On peut dire que les travaux et les fruits de salut de tous les missionnaires sont résumés dans la personne seule de saint François-Xavier. 11 fut donné à cet homme extraordinaire, à ce missionnaire prodigieux, de renouveler toutes les merveilles étonnantes des premiers temps du christianisme. 11 convertit cinquante-deux royaumes, planta l'arbre vital de la croix sur une étendue de trois raille lieues j il baptisa de sa propre main près d'un million d'idolâtres ou de mahomélans , et tout cela dans le court espace de dix années! L'imagination, comme dit le R. P. de Ravignan, s'effraie au récit de tout ce qu'il rencontra d'obstacles; et, pour les vaincre, quels moyens employa-t-il? la pauvreté, la douceur, la patience, les austérités, la prière, en un mot l'ardente et invincible puissance de la charité. A cela il plut à Dieu de joindre les dons des miracles les plus éclatants. Sa vie , dans un temps très-voisin du nôtre, est écrite d'après les témoignages les plus avérés et les documents les plus authentiques, et ne permet pas le doute sur les merveilles et les prodiges qui l'ont remplie et illustrée. Les historiens protestants eux-mêmes sont forcés d'en convenir. « Si la religion de Xavier convenait avec la nôtre, ditBaldeus dans son Histoire des bides, nous le devrions estimer
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el honorer comme un autre sainl Paul. Toutefois, nonobstant cette difléieiice de religion, son zèle, sa vigilance et la sainteté de ses mœurs, doivent exciter tous les gens de bien à ne point faire l'œuvre de Dieu négligemment, car les dons que Xavier avait reçus pour exercer la charge du ministre et d'ambassadeur de Jésus-Christ, étaient si éminents, que mon esprit n'est pas capable de les exprimer. »
Saint François-Xavier avait ardemment soupiré après la conquête spirituelle du vaste empire de la Chine; il s'y rendait lorsqu'il mourut plein de gloire, de vertus et de mérites, à l'âge de quarante et quelques années , dans une cabane abandonnée de l'île de Sancian. Il ne lui a manqué que le martyre sanglant, auquel lui-même ceites n'a point manqué.
Voici un trait qui donne une juste idée du mérite et de l'esprit de pauvreté et d'humilité des premiers disciples du grand saint Ignace; je citerai d'après le R. P. de Ravignan. En i545 et i55i, deux des premiers Pères de la compagnie, Lainez et Salmeron , sont envoyés par le Pape au concile de Trente en qualité de théologiens. On sait quelle confiance les Pères du concile leur témoignèrent. Lainez tomba malade : les séances furent suspendues; elles se tenaient quand il pouvait y assister. Et en même temps ces deux hommes, savants consommés , pauvres et fidèles
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religieux, logeaient à Trente dans i'hopital, balayaient les salles, servaient et pansaient les malades, catéchisaient les enfants, et demandaient l'aumône pour vivre. Saint Ignace le leur avait prescrit; il voulait toujours retrouver l'humilitc apostolique à côté du zèle el de la science.
Tout le monde connaît les missionnaires de nos jours et les nombreux martyrs qu'ils ont déjà présentés à l'église , depuis l'admirable institution de rOEuvre de la propagation de la foi. Leur nombre est trop grand pour que nous puissions les citer tous ici; nous n'en mentionnerons que quelques-uns des plus connus : ce sont des français, nos compatriotes, qui ont vécu au milieu de nous.
M. François-Isidore Gagelin avait quitté les rivages de France en 1820, pour aller en Cocliinchine où l'appelait son zèle apostolique. Pendant treize ans il travailla avec une ardeur infatigable à porter la lumière de la vérité dans les intelligences des Cochinchinois abrutis par la servitude. Quand le tyran Ming-Mènh publia son édit de persécution , le fervent missionnaire en fut la première victime. Le cachot, la cangue, les ceps aux pieds, éprouvèrent tour à tour sa constance inébranlable. Enfin , lorsqu'on le conduisit au supplice , la foule ébahie de le voir si content et si joyeux , disait : « Qui a jamais vu quelqu'un aller à la mort avec si peu d'émotion »... On fait as-
seoir le généreux confesseur, on lui passe au cou une corde dont les deux extrémités sont remises aux mains de plusieurs soldats, qui la tirent violemment en sens opposé ; l'ùmc du martyr se dégage des entraves de la matière et s'envole au ciel pour y recevoir la palme de l'immortalité. L'ami de M, Gageliu, M. François Jacquard, après de longues et horribles soullranccs, subit le même supplice et reçut la même récompense.
M. Joseph Marchand était destiné à d'épouvantables épreuves dont la seule pensée lait frémir d'horreur. Des bourreaux , plus féroces que les tigres, lui déchirent les chairs des cuisses et des jambes avec des tenailles rougies au feu. Plus tard le même supplice est renouvelé. Cinq bourreaux armés de tenailles brûlantes s'approchent du saint martyr et pincent long-temps et avec violence les chairs de ses membres , qui ne sont pas encore cicatrisées. En un instant, la victime est environnée d'unefuméeépaisseet fétidequ'exhale sa chair brûlée. Déjà presque expirant, on le dépose sur un brancard et on le transporte sur le lieu où le sacrifice doit être consommé. Arrivé sur ce Golgolha, le martyr est attaché à un poteau en forme de croix, à laquelle il demeure suspendu par ses mains; alors les bourreaux armés de coutelas coupent la chair de sa poitrine et des parties les plus charnues de son corps, qu'ils jettent en lambeaux sanglants à leurs pieds. Le saint con-
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fesseur rei^arde le ciel avec une ineffable expression de résignation et d'amour, et il expire au milieu de ce supplice épouvantable qui glace d'effroi et déconcerte la nature.
Voyez ce Charles Cornay , qui à vingt ans dit adieu à sa patrie pour aller porter au loin les bienfaits de la religion civilisatrice, dont il est le fervent ministre. Il ne peut pénétrer en Chine, s'arrête au Tong-King au moment de la persécution , tonibe malade et se voit sur le point d'être renvoyé en France par ses supérieurs. Que fera Tardent confesseur? il préfère les souffrances et la croix dans le Tong-King aux douceurs et aux commodités de la famille. Peu de temps après , il se félicitait de cette résolution magnanime , lorsque, arrêté (juin 1857) et chargé de cet horrible collier appelé cangue, il est condamné aux tourments et rassasié d'opprobres. Bientôt on lui ôte la cangue pour le jeter dans une cage de bois , dans laquelle il ne peut que se tenir assis; et en cet état il est transporté à plusieurs journées de chemin; mais toujours calme, serein et gai, il devient le spectacle le plus étrange pour des peuples barbares , lâches, timides, cruels et abrutis par le despotisme. Trois interrogatoires, trois questions atroces l'enivrent de joie. De sa prison cênanle , en proie à toutes les misères et à toutes les angoisses, il écrit à sa mère : » Mon sang a déjà coulé dans les tourments et doit encore
couler deux ou trois fois avant que j'aie les quatre membres et la léle coupés... Consolez-vous, dans peu tout sera terminé et je serai à vous attendre dans le ciel ». Apres quatre mois de souffrances, le généreux athlète de Jésus-Christ lut tiré de sa cage et coupé par morceaux sur une place publique (septem])re 1837). 11 chanta les louanges de Dieu jusqu'au dernier soupir. Peu de temps avant sa mort, il écrivait à un de ses confrères : « Je désirerais bien que vous pussiez me procurer l'absolution j mais, si cela est impossible, ô mon Dieu, dis-je souvent, contrition pour confession , mon sang à la place de l'Extrènie-Onclion. Je ne me sens la conscience chargée d'aucun péché grave; pour cela, cependant, je ne suis pas justifié. Mais Marie m'obtiendra la contrition et le sabre me fera l'onction ;>.
Pierre-du-Moulin-Borie , après avoir passé sept ans sur cette même terre inhospitalière , manquant souvent des choses les plus nécessaires à la vie, alternativement brûlé par d'excessives chaleurs et glacé par les frimats , errant de montagne en montagne , et courant après la brebis égarée avec un zèle infatigable, fut enfin livré à des juges iniques par des traîtres (en novembre i858). Toujours joyeux et content pendant quatre mois d'une affreuse captivité , il porta enfin sa tête sous le sabre d'un bourreau, qui d'une main mal assurée l'en frappa jusqu'à sept fois. A cet
affreux spectacle, le mandarin lul-mcme frissonna et recula d'horreur. Peu de temps avant sa mort, M. Borie avait été élevé à la dignité d'évêque d'Achante , avec le titre de vicaire apostolique du Tons^-Kinii occidental.
Laissez-nous citer encore un dernier martyr, qui , comme les précédents , a été déclaré vénérable par Grégoire XVI , de sainte et heureuse mémoire. M. Gabriel Perboyre s'embarqua en i855 pour Macao ; il brûlait du désir de remplacer les hommes au grand cœur qu'immolaient en Chine le fanatisme de l'idolâtrie et la peur de la vérité. Etcependantqui l'eût cru si magnanime cet homme au maintien angélique, au regard timide? A peine quatre ans s'étaient-ils écoulés au milieu des immenses travaux du ministère apostolique , qu'il est recherché par le tyran , trahi par son propre catéchiste et jeté dans une prison infecte, au milieu d'infâmes scélérats. Décoré de la cangue, il est pendant quatre mois traîné de prison en prison , de tribunal en tribunal. Sollicité à l'apostasie par les caresses et les menaces , il demeure inébranlable^ les tortures le rendent fort, les outrages le consolent.
Un jour, on apporte un crucifix à l'audience; il faut marcher dessus pour être libre. « Hcl comment pourrai-je traiter ainsi l'image de Dieu, s'écrie le généreux confesseur , c'est lui qui m'a créé, lui qui est descendu du ciel pour nous ra-
cheter! » Et à ces mots il arrache le crucifix des mains des satellites, l'embrasse avec effusion, le colle avec transport à ses lèvres. Une autre fois, c'est une idole qu'on apporte; il faut l'adorer ou mourir. « Adorer cette idole , dil-il avec force et dignité; lui couper la léte, volontiers ; l'adorer, jamais! » Et la torture, comme de coutume, suit l'inlerro^aloire.
Enfin, rien n'a pu ébranler le moins du monde la constance du généreux confesseur, ni altérer sa ravissante et angélique sérénité. Plus d'une fois la foule infidèle, témoin de ses horribles tourments, en fut émue et attendrie; les juges eux-mêmes n'ont pu lui refuser leur admiration. Déjà la victime couverte de larges cicatrices, d'empreintes profondes étranglantes du rotin quifait jaillir le sang à chaque coup, la victime est prête; elle a été saturée d'ignominie et d'opprobre jusqu'à son dernier soupir; clic est confondue avec les plus vils scélérats, cum sceleratis reputatiis est , et pendant que cinq d'entre eux sont décapités, le saint, le sublime martyr est étranglé lentement par des bourreaux qui paraissent savourer les longues et douloureuses angoisses de son agonie. (Voyez la Notice sur les -yO serviteurs de Dieu, mis à mort pour la foljCn Chine, au Tong-King et en Cocliinchiney déclarés vénérables par le pape Grégoire WI, par M. l'abbé Rousseau. Voyez suitout les Annales de la propagation de la foi. )
Voilà un aperçu général sur le dévouement du prêtre missionnaire. Parlons maintenant du prêtre de la patrie ou de la grande société, nationale ou européenne. Considérons donc sur la grande scène de la société la vie toute d'abnégation, de dévouement et de sacrifice du prêtre, de cet homme si éminemment social et pourtant si mal apprécié par un grand nombre d'hommes qu'une injuste prévention ou un aveugle préjugé empêche de reconnaître la vérité.
§ II
Le prêtre catholique est sans contredit l'homme de la société le plus dévoué au vrai bien de ses semblal)les; il l'est par nécessité , par devoir, par conviction et par conscience. Son honneur, sa félicité, toute sa destinée temporelle et éternelle, sont attachés à son état, c'est-à-dire à la sainte vocation du sacerdoce chrétien.
Le prêtreesl par excellence l'ami de l'homme, il est philanthrope dans l'acception vraie du mot, c'est-à-dire dans l'acception catholique et non philosophique; il est l'appui de la veuve, le pore de l'oi-phclin , l'œil de l'aveugle , le bâton du boiteux et du vieillard, baculus senectutis (Tob.), le soutien du faible, la providence du pauvre, le médecin des âmes souffrantes et malades, le
consolateur des affligés et le vrai et sincère ami de tous.
(f Savez-vous , dit M. de Lamennais , ce que c'est qu'un prêtre, vous que ce nom seul irrite ou fuit sourire de mépris? Un prêtre est, par devoir, l'ami, la providence vivante de tous les malheureux , le consolateur des affligés , le défenseur de quiconque est privé de défense, l'appui de la veuve, le père de l'orphelin, le réparateur de tous les désordres et de tous les maux qu'engendrent vos passions et vos funestes doctrines. Sa vie entière n'est qu'un long et héroïque dévouement au bonheur de ses semblal)les. Qui de vous consentirait à échanger, comme lui, les joies domestiques , toutes les jouissances , tous les biens que les hommes recherchent si avidement, contre des travaux obscurs , des devoirs pénibles, des fonctions dont l'exercice brise le cœur et rebute les sens, pour ne recueillir souvent d'autre fruit de tant de sacrifices, que le dédain, l'ingratitude et l'insulte? Vous êtes encore plongés dans un profond sommeil, et déjà l'homme de charité, devançant l'aurore, a recommencé le cours de ses bienfaisantes œuvres. Il a soulagé le pauvre , visité le malade , essuyé les pleurs de l'infortune ou fait couler ceux du repentir, instruit l'ignorant, fortifié le faible, affermi dans la vertu des âmes troublées par les orages des passions. Après une journée toute remplie de pareils bienfaits, le soir
arrive, mais non le repos. A l'heure où le plaisir vous appelle aux spectacles, aux fêtes, on accourt en grande hâte près du ministre sacre : un chrétien touche à ses derniers moments; il va mourir, et peut-être d'une maladie contagieuse, n'importe , le bon pasteur ne laissera point expirer sa brebis sans adoucir ses angoisses, sans l'environner des consolations de l'espérance et de la foi, sans prier à ses côtés le Dieu qui mourut pour elle, et qui lui donne, à cet instant même, dans le sacrement d'amour, un "a^e certain d'immortalité.
t< Voilà le prêtre, le voilà , non tel qu'en en jugeant sur quelques exceptions scandaleuses, votre aversion se plaît à se le figurer, mais tel que réellement il existe au milieu de nous. » (Indiff. en mat, de religion ^ t. i.)
Nous l'avons déjà dit, le prêtre est la personnification du principe social, c'est l'homme social par. excellence, l'homme parfait, l'homme élevé à sa plus haute puissance morale. « Le sacerdoce, dit Benjamin Constant, a été revêtu d'une autorité sans limites , dans tous les climats. » ( De la religion. ) Mais la plus grande autorité, le plus grand pouvoir n'est au fond que le plus grand devoir, et ne demande que le plus grand dévouement.
Et ce dévouement héroïque ne se trouve nulle part à un degré plus éminent que dans le clergé de France. Le clergé français est non-sculcmcnt
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le plus dévoué, le plus tlésinlércssé, le plus pieux et le plus pur de l'Eglise , mais il est encore le plus éclairé et le plus instruit comme nous le verrons et prouverons ailleurs.
Il est le plus dévoué et le plus désintéressé parce que, depuis sa spoliation, il est devenu le plus pauvre; et la pauvreté donne l'instinct du dévouement et apprend à compatir et à secourir. Noîi ignara niali, niiseris siiccurrere disco. Ou a toujours remarqué, particulièrement dans notre magnanime et généreuse France , que dans toutes les calamités pul)liqucs , les prêtres se montrent les plus résolus et les plus dévoués. C'est ce que chacun a pu constater directement par soi-même , ou du moins l'apprendre par la presse périodique. Dans les fléaux épidémiques et pestilentiels, dans les incendies, les inondations et autres graves sinistres, vous êtes sûr d'j rencontrer des prêtres rivalisant de zèle , de courage et de dévouement , avec les hommes les plus intrépides et les plus déterminés , et même ils les surpassent tous quand il s'agit de braver la contagion et l'atteinte mortelle du typhus, de la peste, du choléra , etc.
Citons quelques exemples du plus su])lime dévouement fournis par le terrible lléau de Marseille. Fournier , docteur célèbre delà faculté de Montpellier, rapporte, dans son ouvrage sur la peste de Marseille, c.ç qui. suit :.. « Les prêtres,
les confesseurs et les religieux de différents ordres , uniquement conduits par la ferveur et le zèle ardent de leur charité, y abordèrent de toutes les provinces du royaume les plus reculées, et se sacrifièrent, avec la résignation la plus édifiante, aux travaux périlleux de la consolation et de la confession des malades et des mourants. Mais l'héroïque Belzunce, l'incomparable prélat de Marseille, leur en donnait l'exemple le plus touchant et le plus héroïque, en prodiguant luimêque à ses ouailles frappées du mal toutes les consolations de son sacré ministère, et versant dans leur sein, non-seulement le produit de ses revenus , de la vente de sa vaisselle et de ses meubles, mais celui des emprunts qu'il multipliait tous les jours.
Mais écoutons ce grand évèque lui-même nous raconter cette lamentable histoire.
« Ce n'est pas pour moi, Monseigneur, mandait-il le 22 octODre 1720 à l'évèque de Toulon, ce n'est pas pour moi une médiocre consolation, dans toutes les horreurs qui m'environnent, de voir que vous avez la charité de prendre part à mes peines. Je vous en fais mon sincère remercîment. Je suis encore, par la grâce de Dieu, debout au milieu des morts et des mourants. Tout a été abattu à mes côtés, et, de tous les ministres du Seigneur qui m'ont accompagné, il ne me reste plus que mon seul aumônier. — L'abbé Bou-
gercl a été enlevé en quatre jours. De ma maison devenue un hôpital de pestiférés , il est sorti onze morts , et j'y ai encore cinq malades, mais hors de danger. Le Père de la Fare , malgré son grand âge, est échappé, afin qu'au moins un Père de Sainle-Croioc pût survivre aux autres.
« M. Guérin a eu le même bonheur. Dieu vous délivre, Monseigneur, de semblable fléau. H J a trois mois que la peste est à Marseille , et cela ne finit pas. Hélas ! que n'ai-je pas eu à souffrir pendant ce temps-là? J'ai vu et senti pendant huit jours deux cents morts pourrissant autour de ma maison et sous mes fenêtres. J'ai été obliijé de marcher dans les rues, toutes sans exception bordées des deux côtés de cadavres à demi pourris et rongés par les chiens, et le milieu plein de hardes de pestiférés et d'ordures, à ne savoir où mettre le pied. — Une éponge trempée dans du vinaigre sous le nez, ma soutane retroussée sous le bras et bien haut, il me fallait traverser ces cadavres infects, pour démêler parmi eux , confesser et consoler les moribonds jetés hors de leurs maisons et placés parmi les morts sur des matelas. Les monceaux de chiens et de chats tués et pourrissant augmentaient l'horreur du spectacle et l'insupportable puanteur. Ah ! Monseigneur! que de moments d'amertume et de désolation n'at-on pas à souffrir, et qu'il est fâcheux de se trouver dans une situation pareille î Aujourd'hui,
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quoique le mal soit griind encore, nous respirons; il j a de la diminutloii, et il commence enfin à y avoir de l'ordre depuis que M. de Langon commande.
(( Je vais partoul sans trouver de morts dans les rues, et depuis plusieurs jours je n'ai confessé aucuns pestiférés. H y a bien de la puanteur et des légions de pauvres, mais ce n'est rien en comparaison du passé. Je ne sais, Monseigneur, ce qu'on m'a fait faire à Notre-Dame-de-la-Garde; mais je n'y ai fait autre chose que d'y aller dire la Messe, en priant la Sainte Vierge à chaque station, et confessant en allant et venant de pauvres pestiféiés que je trouvais. Je suis quasi sans confesseur. Les personnes accusées de morale relâchée, sans obligation aucune, ont fait des prodiges de zèle et de charité , et ont donné leurs vies pour leurs frères. Tous les Jésuites sont morts , à la réserve de trois ou quatie. 11 en est venu de bien loin se livrer volontairement à la mort. Nos rigoristes trouvent cette morale abominable. Trente-trois capucins sont morts.
« Il y a encore une douzaine de malades, et cela n'empêche pas qu'd n^en vienne souvent de nouveau , dont le sort est envié par tous les autres qui demandent à venir. 11 y a eu vingt récolets et autant d'observantins morts au service des malades , plusieurs carmes déchaussés , minimes, et quehjues grands carmes. Je ne parlei'ai
pas (le mes chers ecclésiastiques , qui se sont sacrifiés. Je me regarde comme un général qui a perdu l'élite de ses troupes , et qui est abandonné du reste.
« Vous demandez, Monseigneur, ce qu'ont fait les appelants ou partisans prétendus de la morale sévère? Suivant leurs rigoureuses maximes , ils ont cherché leur salut dans la fuite, sans que les obligations attachées à leurs bénéfices à charge d'àmes leur aient donné le moindre scrupule. Ordres, mandements, monitions, menaces , rien n'en a fait revenir un seul. »
Voilà certes bien l'héroïsme du dévouement, et, comme dit Bossuet , le sublime majestueux de la vertu. C'est en chantant le grand évêque de Marseille, que Pope demandait : Pourquoi
Un prélat, s'exposaiit pour sauver son troupeau, Marche-t-il sur les ruorts sans descendre au tombeau ?
On se souvient du grand dévouement qu'a montré le clergé dans l'épidémie de typhus qui a désolé divers points de la France en 1812 ou en i8i5. On se rappelle mieux encore les prodiges de dévouement et de charité qu'on a remarqués chez les prêtres à l'époque du terrible choléra de i852. Le rapport officiel des municipalités de Paris fait mention du zèle, des travaux et des sacrifices du clergé de Saint-Sulpice. Ce qu'il y a de certain, c'est que, dans toutes les
I DO LE PUETRE
maladies contagieuses et pestilentielles où il y a des dangers à courir , c'est-à-dire, aux yeux de la foi, des vertus à moissonner, vous verrez toujours le prêtre catholique en première ligne, s'exposer à tous les périls , braver résolument toutes les contagions, sans reculer jamais, même devant une mort assurée et prochaine. Quel est donc le mobile de ce dévouement sublime , si ce n'est la haute et sainte considération de l'accomplissement d'un devoir sacré et la grave nécessité de pourvoir au salut des âmes? (i) Quel est, aux
(i) On cite un mandement de l'évêque protestant de Dublin, qui porte : « Un protestant qui se trouve atteint d'une maladie contagieuse, est obligé de ne pas exposer son pasteur au danger de gagner cette maladie, en l'appelant auprès de lui ». C'est fort prudent j car, si malheureusement le ministre venait à être victime de son xèle presbytérien, que deviendrait sa pauvie famille, sa femme et ses enfants? Mais aussi, en attendant, que deviendront les malades ? qui leur donnera quelques consolations religieuse* à leur heure suprême? personne; il leur est défendu de les demander à leur ministie. Ils n'ont qu'à mourir tout seul* et comme ils pourront. Il arrive assez souvent, en pareille occurrence , qu'on a recours au ministère d'un prêtre catholique j et celui-ci , comme on pense bien , ne se fait pas prier deux fois : il s'y rend , court et vole. Où est la vérité? Jà oi"i est la charité. Ce beau courage des protestants n'est pas nouveau : il remonte au commencement de la jwéteudue réforme , il eït né avec elle.
« En 1645, Genève fut visitée par une peste affreuse
DEVAItT LA SOCIETE. I^[
yeux de la foi, le fruit d'une icllc conduite? le martyre de la charité . C'est là véritablement le sublime du dévouement; c'est la plus haute perfection de la charité chrétienne que de donner sa vie pour le salut de ses (veves.^^Maj'orem charitatem nemo habet , etc.
Nous ne parlons pas ici de la pénible fonction des ecclésiastiques chargés d'accompagner et d'assister les criminels sur l'échafaud; car, pour un prêtre catholique, ce n'est là qu'un^acte de
qui décima ses habitants : quelques germes de la maladie, apportés à Lyon, s'y développèrent piotnptement. A Genève, les ministres calvinistes se présentèrent au conseil municipal, avouant qu'il serait de leur devoir d'aller consoler les pestiférés , mais qu'aucun d'eux n'aurait assez de courage pour le faire , priant le conseil de leui- pardonner leur faiblesse. Dieu ne leur ayant pas accordé la grâce de voir et d'affronter le péril avec l'intrépidité nécessaire. Et Calvin se montra encore plus couard devant la mort : il obtint que défense fut faite de choisir maître Jean (Calvin) poiu- aller secourir les malades , attendu les grands besoins que l'Eglise et l'Etat avaient de lui. Or, tout ceci est écrit textuellement et gardé, comme un monument éternel de iionle à la mémoire des prédicants genevois, aux archives mêmes de la république. « A Lyon, au contraire, au premier mot de peste, tous les prêtres, malades, infirmes mêmes, s'étaient piésenlés à l'archevêque, demandant à porter secours à leurs frères et à mourir de la mort des martyrs, si Dieu était assez bon pour couronner leur dévouement. » {Hist. unîy. de l'égl. cath. Rohrbacher,
t. XXili, p. 4/|0.)
ir)2 LE PHETRE
dévouement commun et vulgaire. Il ne faul donc pas s'y arrêter.
Aucun genre de péril n'est capable d'arrêter le zèle du prêtre catholique. On cite mille traits de courage surhumain qu'ont montré d'intrépides ecclésiastiques en arrachant du milieu des flammes des personnes vouées à une mort horrible et certaine. Nous n'en citerons qu'un seul exemple. A la vue de deux enfants qui allaient périr dans un incendie, un homme propose cent louis à celui qui les délivrera j personne n'accepte la proposition : il en offre deux cents, et, personne ne se présentant , il prit lui-même une échelle , entra par la fenêtre , alla chercher les deux enfants à travers les flammes, et, les ayant emportés sur ses épaules , il dit aux assistants , un instant avant l'écroulement de la maison: « Je pense que j'ai gagné la somme que j'ai promise; hé bien ! j'en dispose en faveur de ces deux enfants ». Cet homme admirable était un évêque.
Voici un trait non moins admirable d'un jeune curé. 11 y a environ dix à douze ans, un jeune ecclésiastique , curé d'une paroisse située sur les rives du Lot, aux environs deVilleneuve-d'Agen, donna à son pays l'exemple d'un éclatant dévouement. C'était la fête patronale de l'endroit : toute la population des environs s'y était rendue pour la célébrer. D'abondantes pluies avaient fait frossir les eaux du Lot, qui bouillonnaient dans
leur Ht comme un torrent impétueux. Tout-àcoup , pendant que l'on chantait l'office des vêpres, on entend des cris sinistres : « Un bateau se perd!! des hommes se noient!!!... » Le curé, sans perdre un instant, se précipite vers la porte de l'église, se dépouille de ses ornements sacerdotaux et de sa soutane, et, sans consulter le danger, il se livre à la merci des flots pour sauver les malheureuses victimes que l'on voyait encore à la surface ! Il lutte péniblement, mais ses efforts sont couronnés de succès , et il ramène les naufragés l'un après l'autre, aux acclamations des nombreux spectateurs de cette terrible scène. Cette noble action terminée, le di^ne et généreux ecclésiastique s'en va tranquillement reprendre l'office interrompu. Ce bel acte de dévouement ne demeura pas sans récompense ; il lui valut une médaille d'or de la part du gouvernement.
Encore une action vertueuse d'un prêtre qui fît mieux que celui de l'Evangile, car, à la vue d'un homme gisant sur la voie publique, il ne passa point outre sans pratiquer la charité. La froide indifférence du prêtre juif pour son prochain paraissait toute naturelle sous la loi judaïque; c'était souvent comme la règle , et la charité pratique était l'exception j tandis que, sous la loi de grâce et d'amour, c'est-à-dire sous la loi catholique , c'est tout le contraire : l'assistance d'un
1 34 LE PRÈTKE
homme qui souffre, quel qu'il soit, c'est la règle, el l'indifférence est la rare exception. Sous la loi évangélique , la charité s'est tellement identifiée avec la nature humaine, y est tellement incrustée, que la pratique en est toute instinctive, toute naturelle. Ce qui autrefois était un acte sublime d'héroïsme n'est aujourd'hui qu'une action de vertu commune et vulgaire , tant l'esprit de charité de l'Evangile a régénéré et changé le cœur de l'homme.
Un curé sortant de vêpres rencontra sur son chemin un militaire ivre, étendu sur le sol dans l'avenue du village. Il le prend entre ses bras, le relève, le traîne comme il peut jusqu'à l'auberge et le recommande aux soins du maître du logis. Celui-ci ne manque pas de faire observer au charitable pasteur que cet ivrogne ne mérite pas tant de soins, que les soldats abusen,t de tout, que sais-je encore? Allons ! allons! répond le curé , n'est-cepas un homme? c'est mon frère, c'est mon prochain , c'est le vôtre , que m'importe le reste? Là-dessus il paie pour son protégé, et sort après avoir vu le malheureux bien couché dans un lit.
Cependant, le militaire à l'aise et rafraîchi se met à dormir j et le lendemain, il n'est pas peu étonné de s'éveiller dans un bon lit; il cherche, il demande, il apprend avec étonnement l'action généreuse du curé , qui même a payé d'avance le déjeuner qu'on lui sert à l'instant. En franc et
jovial militaire , il use abondamment de la libéralité de son bienfaiteur , et vole ensuite au presbytère pour le remercier. La maison curiale était un peu à l'écart. Il y arrive, la porte est fermée, des cris et des lamentations se font entendre au milieu du bruit causé par une lutte désespérée. Le sang du soldat s'allume, il brise la porte, il se précipite au secours de l'ecclésiastique attaqué, il arrive assez à temps pour assommer l'assassin contre lequel le curé se débattait encore , et pour en faire fuir un second, qui, après avoir bâillonné la servante, accourait à l'aide de son compagnon.
Voyons maintenant un autre genre de dévouement moins habituel aux habitudes et aux mœurs du clergé, mais point au-dessus de son courage. C'est un journal protestant, le Semeur^ qui rapporte le fait en ces termes : « Dernièrement, M. l'abbé HafFreingue,duclergé deBoulogne-sur- Mer, gravissait le mont du Portel. Tout-à-coup il aperçoit, à peu de dislance de lui, quelques militaires qui le suivaient, et, voulant lier conversation avec eux, il ralentit le pas pour leur donner le temps de l'atteindre; mais bientôt il les voit disparaître , il les suit et aperçoit les deux militaires qui, ayant mis habit bas, se portent des coups de sabre avec fureur. M. Haffreingue s'élance vers eux : // est honteux , leur dit-il, de voir des braves gens s' exposer ainsi. — Un
l56 LE PRÊTRE
Français doit savoir mourir^ répondit l'un des combattants. — Oui, mais pour la patrie (i), l'éplique le prêtre; et en prononçant ces mots il saisit par la lame le sabre de l'un d'eux, et déclare qu'il ne l'abandonnera que lorsqu'ils auront promis sur l'honneur de ne point se battre. Frappés de tant de bonté et de fermeté à la fois, les deux militaires consentirent à cesser le combat ». Un fait de tout point semblable nous a été raconté dernièrement par un prêtre à qui il était arrivé lorsqu'il était encore au séminaire.
Un beau tableau représente un curé de Bel- Icville près Paris, qui s'interpose entre deux jeunes gens qu'une querelle a amenés sur le terrain. La contenance intrépide et ferme du prêtre déconcerte l'un des combattants ; l'autre persiste et brandit son épée. Mais l'homme de la charité, découvrant sa poitrine, frappez, frappez, lui ditil , d'une voix forte! — C'est alors qu'il eut le bonheur de mettre fin au combat, et de presser les deux adversaires sur son cœur de père.
On se souvient encore de cette belle conduite de M""^ Dupuch, ancien évéque d'Alger, qui, par ses vives instances auprès des autorités militaires et par ses supplications aux parties adverses , eut
(i) Turenne répondait, dans une pareille occurrence : « Jl' me bas pour la gloire , et non pour l'honneur u.
DEYAIST LA SOCIÉTÉ. 1^7
le bonheur d'empêcher à Blidhu un duel à mort entre deux généraux.
Le courage politique , souventplus difificile que le civil, n'est point non plus étranger au clergé. Voici ce que rapporte Manuel, quelques années avant 1789 : « Ceprécepteur de Henri-le-Grand, (Hennujer), se dérobant aux honneurs et aux récompenses que sa place suppose et exige, avait voulu se cacher au monde dans l'ordre de saint Dominique; mais le monde, qui avait besoin de ses vertus , le redemandait au cloître : bientôt la cour le disputa au monde. Henri II le força d'être son confesseur —
c< Hennuyerdevintévêque. Ily avaitdéjà douze ans qu'il gouvernait le diocèse de Lisieux comme les apôtres, lorsque le commandantde la ville vint lui communiquer des ordres du roi pour égorger tous les protestants. « Non, s'écria le prélat , au « nom de la religion et de l'humanité, vousn'exé- « cuterez point vos ordres, ou vous commen- « cerez par moi ; car je n'y consentirai jamais. « Je suis le pasteur de l'église, et ceux que vous « voulez faire égorger sont mes ouailles. Il est « vrai qu'elles sont égarées; mais je ne désespère (f pas de les faire rentrer un jour dans la bergerie K de Jésus-Christ. Je n'ai point vu dans l'Evan- « gile que le berger doive souffrir que l'on ré- « pande le sang de ses brebis : j'y lis au contraire V qu'il est obligé de verser le sien, et de perdre
l58 LE PhiTRE
'( la vie pour elles. Retournez-vous-en avec vo- « tre ordre, qu'on n'exécutera jamais tant que « Dieu me conservera la vie que je n'ai reçue de f< lui que pour être employée au bien spirituel (< et corporel de mon troupeau. Dites à la cour « que l'humanité a des droits inviolables »
« Le lieutenant, étonné et édifié de cette fermeté héroïque, lui demande par écrit un acte de refus pour son excuse. Le prélat écrit qu'il était sûr de la bonté du prince, qu'on l'avait surpris.
« Henri , touché de son dévouement, révoqua pour son diocèse des ordres qui s'exécutaient partout. La piété courageuse du doyen de l'université , plus efficace que des sermons et des soldats, changea le cœur de plusieurs calvinistes qui abjurèrent entre ses mains. Son exemple fut imité dans des temps encore plus orageux. » Voilà un exemple de laplus haute fermetéépiscopale, c'est un non //ce/^ vraiment apostolique. Quelle force morale, quelle puissance réside dans l'auguste personne d'un évêque! Rien ne résiste à l'énergie inspirée par la foi et la chanté d'un évêque catholique. Les évêques , dans l'ordre moral et religieux et en tout ce qui s'y rattache, sont invincibles et tout puissants , dès qu'ils le veulent fortement, fermement, énergiquement. Il ne s'agit donc que de vouloir et de dire : // t^aiit " mieux obéir à Dieu' qu'aux hommes.
Lifluence sociale de la bienfaisance ou des
hienfails et de la vertu du prêtre. Le nombre des traits de cette nature est, on peut le dire, vraiment infini. Assurément ici , aucune classe de la société ne peut rivaliser avec la grande masse du clergé. Citons quelques exemples.
Disons d'abord quelques mots des curés de Paris. Le fameux Hume, dans son Essai de l'entendement humain , s'exprimait ainsi au xviii" siècle : « 11 n'y a point de clergé plus renommé pour une vie et des mœurs exemplaires que le clergé séculier de France , et en particulier les recteurs ou curés de Paris ». Voilà le témoignage d'un philosophe protestant anglais. Les philosophes français de l'époque ont rendu le même hommage à la vérité, comme nous l'apprend le Tableau de Paris de Dulaure : « On compte, dit-il, cinquante-deux cures en celte ville . huit en la cité , dix-sept en la ville , huit dans le quartier de l'Université, treize dans les lieux exceptés de l'ordinaire. C'est là que le curé est l'être le plus estimable de la société; il est la bienfaisance et la consolation personnifiées ».
Voici quelques passages d'une notice sur la vie de Léger, ancien curé de Paris, par Manuel, le conventionnel : « Je ne connais point d'hommes qui fassent plus d'honneur à l'humanité que les curés de Paris, disait le docteur Eurnel , à son retour de Londres... De toutes les conditions de la société, il n'y en a pas une qui
1[0 LE PIlÈTIlE
ait constamment mieux mérité du genre humain que celle des curés. C'est un des plus grands bienfaits de noire religion, que l'institution de ce ministère, inconnu dans les religions profanes. Dans les villes, ce sont eux seuls qui ont le droit d'émouvoir les entrailles du riche, d'avoir un zèle au-dessus des timides bienséances, d'arracher quelque chose aux immenses besoins du luxe , et de faire subsister, sans la dégrader, l'extrême misère à coté de l'extrême opulence... Ils sont les amis de tous les malheureux et les docteurs des simples. Un canton entier leur doit souvent, tout à la fois, ses mœurs, ses consolations, ses prospérités. Nulle part, on ne voit davantage combien un particulier peut être utile. Tout va bien ou tout va mal dans une paroisse, suivant le curé qui la dirige.
« Ce peuple, si dédaigné pour la grossièreté apparente de ses mœurs, plus estimable que la plupart des riches avec toute leur urljanité, par la simplicité de sa foi et la franchise de sa vertu, le peuple , voilà le premier ami des pasteurs. Au riche, la préférence des égards : au pauvre, la préférence des sentiments. M. Léger allait les visiter dans ses sombres demeures. Avec quelle patience il écoutait les longs récits de ses chagrins et de ses infortunes. Simple comme ces l)onnes gens, pauvre avec eux, parce que son nécessaire même était leur patrimoine, il les me-
DEVANT LA SOCIETE. 1/jI
liait aux pieds du Dieu qui compte leurs larmes, ce Dieu, leur éternel héritage, qui doit les venger de leur exhérédation civile : et là il adoucissait les amertumes de la vie présente par l'espérance de l'immortalité! La foi n'a point de malheureux.
« Avec l'amour de Dieu qui rend tout possible, et celui du prochain par qui tout est facile, toujours occupé à faire du bien, il eût vécu sa porte ouverte. Ses murs le couvraient sans le cacher. Sa vue inspirait l'estime et la confiance. Jamais il ne renvoyait à demain celui qu'il pouvait obliger aujourd'hui. Les bienfaits accordés de mauvaise grâce lui paraissaient du pain dur qu'un affamé reçoit par nécessité et mange avec déplaisir. Sans doule il a trouvé des ingrats : mais n'est-on pas consolé quand on trouve un homme de bien à la. suite d'une foule de méchants? Où M. Léger trouvait-il des fonds pour tant d'aumônes? Mais, pour être libéral , l'homme généreux a-t-11 besoin d'être opulent? Sa simplicité, sa frugalité, ses pieuses privations, c'étaient ses trésors. »
Voici encore un curé de Paris, mort il y a seulement quelques années, et qui a été admiré par le Constitutionnel \m- même : « La mort, dit-il, vient d'enlever subitement un de ces hommes qui semblent n'exister que pour le soulagement de leurs semblables ; c'est l'abbé Landrieux,
l/^2 LE PRÊTRE
curé de Salnte-Valère et de Saint-Pierre, au Gros -Caillou, vénérable ecclésiastique rempli d'indulgence, dont la vie se passait à donner de bons conseils et à faire d'utiles actions. La veille de sa mort, l'abbé Landrieux disait encore à ses paroissiens réunis autour de lui : « Dieu ne de- « mande pas de longues prières, mais il exige « de bonnes œuvres; il veut que l'homme s'eft( force à dominer ses mauvais penchants, et « s'applique à secourir son semblable. » La vie de ce digne ecclésiastique se passait à donner de touchants exemples de la charité chrétienne : les pauvres de ces deux paroisses lui étaient tous connus; il savait ce qui leur manquait, et pressentait ce qui leur serait bientôt nécessaire; son avoir leur était d'abord distribué, et quand ses propres ressources étaient épuisées, faisant violence à sa timidité naturelle, le bon abbé Landrieux s'acheminait vers le palais du riche, il priait, implorait, exigeait même des secours lorsqu'il croyait avoir le droit de le faire, jusqu'à ce que, chargé d'aumônes, il piil aller gravir l'escalier du pauvre et répandre partout l'aisance et la consolation. C'est une calamité publique que la mort de ce digne homme. L'abbé Landrieux fut le type des bons ecclésiastiques; en lui tout respirait la charité, rien n'était calcul. S'il prêchait, c'était pour faire verser des larn^es. » Nous allons maintenant rapporter un trait
DEVANT LA SOCIETE. l/jS
d'une admirable bienfaisance; c'est la forme de la charité la plus délicate et la plus ingénieuse qu'il soit possible d'offrir au lecteur. Mais cette sublime, cette généreuse conduite, qui excite l'enthousiasme de l'admiration, est de nos jours généralement inimitable, ou du moins elle ne pourrait l'être que dans une mesure donnée ou à un degré proportionné aux faibles ressources du clergé d'aujourd'hui. Voici donc enfin ce fait aussi touchant que curieux; il est tiré des Mères rurales de M'"« de Genlis.
« En passant à JNîmes, dit cette femme célèbre , il y a vingt-quatre ans, avec M™* la duchesse d'Orléans , un des grands vicaires de Monseigneur de Becdelièvre, évoque, nous conta ce trait et beaucoup d'autres du même genre.
« Mesdemoiselles de L... étaient deux filles d'une très-bonne maison, dont le père se ruina. On ne connut le mauvais état de ses affaires qu'après sa mort. Il laissa plus de dettes que de biens. Ses filles abandonnèrent tout aux créanciers; il leur restait une petite terre du côté maternel; elles pouvaient la garder; pour payer, elles la vendirent, ainsi que leurs moindres meubles, et ne réservèrent qu'un vieux tableau représentant saint Jérôme , parce que leur père
aimait cette image.
« Ces demoiselles, ayant trop d'élévation dans l'âme pour demander et même pour accepter
t[,\ LE PllÊTRE
des secours, se décldcrcnl à vivre du travail de leurs mains. CeLte faible ressource ne put, pendant sept ans, leur donner le premier nécessaire : elles passèrent ce temps dans une extrême indigence.
« Aussitôt son installation, l'évèque prit les plus exactes informations sur les nécessiteux de son diocèse. Malgré l'obscurité, le silence et la profonde solitude des demoiselles L..., il sut qu'elles étaient aussi vertueuses qa'infortunéesj il envoie chez elles un de ses grands vicaires leur offrir des secours, qu'elles refusent. Le prélat, que rien ne peut faire renoncer à une bonne action, se promet de les tirer de la misère, sans blesser leur délicatesse.
« 11 apprend que le propriétaire de la maison qu'habitent ces infortunées refuse de renouveler le bail, voulant joindre leur chambre à une autre, afin de la louer mieux; l'évéque envoie chercher un ami et lui prescrit son rôle. Voici sa relation :
« Je me rends de grand matin dans la maison des demoiselles L...; je dis au propriétaire que je veux louer un de ses appartements; que, peintre , je désire un beau jour et le logement le plus élevé. On me conduit au grenier; après m'avoir montré deux petits cabinets, on me dit que l'on y joindra une assez grande chambre occupée par des demoiselles, qui en délogeront sous peu.
Je demande h la voir, el me voilà introduit. Les deux vertueuses filles étaient déjà à l'ouvrage. Une pièce noircie par ia fumée, le plus pauvre mobilier, et le tal)leau chéri dans un cadre de bois noir, forment toute la décoration. A mou aspect, les demoiselles se lèvent avec confusion; car, voulant cacher leur pauvreté, elles ne souffrent plus que l'on entre chez elles. Pour moi, les saluant à peine, je parais ne remarquer que le tableau. Tandis que le propriétaire explique le motif de ma présence, je suis immobile devant le saint Jérôme. Après trois minutes de contemplation, je le considère dans un autre jour, et m'écrie : Oui, c'est un Dominique! — Pardonnez, me dit la sœur aînée, c'est saint Jérôme, patron de feu mon père. — Ce tableau est peint par le Dominicain, l'un des plus grands peintres de l'école d'Italie, permettez-moi de le décrocher pour le voir de plus près. Je le détache, et, après le manège convenable à mon prétendu enthousiasme, j'ajoute :
« Ce tableau est un superbe original. — Notre père y était attaché , c'est l'unique raison qui nous l'a fait garder.
« Voulez-vous le vendre? — Il nous est cher. — Savez-vous ce que vous pouvez en tirer? — Non.— Il est sans prix; j'en offre cinq cents louis comptant. — Cinq cents louis ! s'écrient les vieilles filles et le propriétaire. —Je suis sur de ])énéfi-
lO
i4^ l'E pmAtre
cier, en le revendant à Paris. Le propriétaire dit : Je vois que c'est une belle peinture, quoique enfumée; il est extraordinaire que l'on ne s'en soit pas douté. La vie des peintres est remplie de ces traits. Oui , je sais qu'un peintre acheta , pour trois pistoles, dans un cabaret , une enseigne à bière, qu'il revendithuit mille francs. Les sœurs me disent qu'elles consentent à le vendre; je promets de revenir avec l'argent; je sors, le propriétaire me suit et me prie de voir une sainte Thérèse, qui venait de sa grand'mère. « Si par hasard , ajoute-t-il , c'était un chefd'œuvre; que sait-on? » 11 fallut examiner le tableau; après avoir répondu que c'était une vieille et mauvaise copie, je vole à l'évéché.
« — Votre Grandeur achète douze mille francs un tableau qui ne vaut pas un écu. — C'est le meilleur marché que j'aie fait : voilà cinq cents louis. — Je retourne chez les demoiselles; elles m'avouent qu'elles ont cru que j'avais plaisanté.
« Quand j'emportai le tableau, elles soupirèrent et dirent : notre pauvre père! — La piété filiale regrette ce dont je vous ferai une parfaite
copie. A ces mots, elles fondent en larmes.
Ah ! nous prierons Dieu pour vous tous les
jours ! Que je soulFris d'être forcé de cacher Je nom du bienfaiteur!
« L'évèque contempla son empiète avec des jeux de complaisance; jamais amateur passionné
DEVANT I-A SOCIÉTÉ. i ^1
ne recul avec plus de plaisir un Rubeiis. — Je le placerai dans mon oratoire. —Monseigneur compose un sermon sur la charité, c'est devant ce tableau qu'il faut l'écrire. »
C'est à la vue de tous les bienfaits du haut clergé, que Voltaire lui-même a dit : « Les évèqucs de France ont été, pour la plupart, respectables par leur conduite, et leurs aumônes ont dû les rendre chers à leurs peuples. En général, le corps des évèques et des curés a lait autant de bien en Angleterre et en France, que les querelles de religion avaient autrefois causé de maux ». f Mélanges historiq.J
JNous ne parlerons pas ici de cet homme prodigieux, de ce prêtre de la charité universelle, de cette parfaite personnilication de l'amour du prochain : à ces quatre mois, le lecteur a déjà prononcé, dans son cœur et peut-être de bouche, le nom à jamais vénérable de Vincent de Paul , la plus grande gloire de la France, parce que la charité doit avoir le pas sur le génie. Il faudrait, non un, mais plusieurs volumes pour dire toutes les grandes choses qu'a faites cet homme extraordinaire et que d'ailleurs personne n'ignore. Qu'il nous sullise de faire ressouvenir le lecteur que c'est saint Vincent de Paul qui a sauvé la Lorraine expirante sous le règne de la pesle et de la famine, et que c'est lui aussi qui (chose moins connue peut-être) vint au secours
l48 LE PRÊTRE
des caiholiques d'Ii'lande, d'Ecosse et d'Angleterre, alors qu'ils se voyaient délaissés, dépouillés, emprisonnés, exilés, décapités, évcntrés, sous les rois, sous la république et sous Cromwell.
Nous terminons ce récit de traits de bienfaisance par un court passage de Rousseau sur le curé, comme il dit. Voici donc ce que dit le philosophe de Genève, qui semble presque envier le sort des curés : « Je ne trouve rien de si beau que d'être curé... Oh! si j'avais dans nos campagnes quelque cure de bonnes gens à desservir, je serais heureux! car il me semble que je ferais le bonheur de mes paroissiens. Je ne les voudrais pas riches, mais je partagerais leur pauvreté; j'en ôterais la flétrissure et le mépris, plus insupportable que l'indigence. Je leur ferais aimer la concorde et l'égalité, qui chassent souvent la misère et la font souvent supporter. Quand ils verraient que je ne serais rien mieux qu'eux, et que pourtant je vivrais content, ils apprendraient à se consoler de leur sort et à vivre contents comme moi ». Qu'il est touchant ce bon apôtre! qu'une paroisse eût été heureuse d'être gouvernée par un si digne, un si admirable curé, qui sans doute l'aurait conduite suivant les principes du Vicaire savoyard !
Considérons maintenant le dévouement et le sacrifice du prêtre, portés, pour la cause de la
juslice et de la foi , jusqu'à leurs dernières limites, c'est-à-dire jusqu'à l'hcroisine du martyre.
Voici quelques passages sur l'aLbé Roger, extraits d'une Notice sur la vie de ce martyr... «f Le i**" septembre, qui était un samedi et la veille du jour auquel la féroce commune avait fixé le massacre des prêtres, l'abbé Roger fut envoyé, avec une grande partie de ses compagnons de captivité, à la prison de Vyïbbaje. Il se félicita de les y avoir tous disposés à faire à Dieu le sacrifice de leur vie; et il passa le reste de la journée à réciter avec eux le saint office, d'autres prières, et à s'entretenir delà vie éternelle. Le lendemain, dès son réveil, il se hâta de leur dire : « Mes chers confrères, c'est au- « jourd'hui le jour du Seigneur. Si nous étions « libres, nous célébrerions ou nous entendrions « tous la messe; mais, puisque nous ne pouvons « avoir ce bonheur, unissons-nous au sacrifice « offert en ce moment par quelque ministre de « Jésus-Christ. Il y a apparence que ce sera « notre dernière rniesse , et que nous ne la dirons « plus que dans le ciel : tout nous annonce que (f c'est aujourd'hui notre dernier jour ». A l'inslant, ses confrères tombent à genoux, et le curé Roger commença la récitation des prières du missel. La ferveur et la foi avec lesquelles chacun d'eux les répétait, bien persuadé que c'était pour
l5o LE PKÈTRE
lu dernière fois, leur fournissaient rc'ciproqueinenl l'exemple le plus eflicace pour les engager
à soutenir l'épreuve du martyre Vers les irois
heures de l'après-midi, ils entendirent le bruit du massacre qui commençait dans une cour voisine de la salle où ils étaient enfermés. Roger se lève à l'instant de sa chaise, et leur dit : « Mes « chers confrères, l'heure de notre mort sonne i< en cet instant; que chacun de nous se con- V fesse : c'en est fait de nous tous ». Aussitôt ils se confessent les uns aux autres, et tous prient le digne curé de leur accorder une absolution générale. Debout au milieu d'eux , avec son air patriachal, il élance ses regards vers les cieux et donne la bénédiction qui lui est demandée. Ils étaient encore à ses genoux, levant les mains au ciel, et offrant tous, d'une commune voix, leur vie au Seigneur, quand les assassins entrèrent avec fureur dans la salle où ils étaient. Le vénérable curé est entraîné le premier dans la cour. Interpellé par ces monstres de prêter le serment civique s'il voulait éviter la mort , il le refusa avec autant de calme que d'héroïsme. Déjà ils avaient les sabres levés pour lui abattre la tête, lorsqu'il leur dit avec un ton de voix louchant : « De quoi voulez-vous me punir, mes enfants? c( Que vous ai-je fait? Qu'ai-je fait à la patrie, « dont vous croyez être les vengeurs? Le ser- « ment que je n'ai pu prêter ne coûterait rien
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V à ma conscience, et je le ferais en ce moment « même, si, comme vous le pensez, il était pu- « rement civil. Je suis aussi soumis que vous « aux lois, dont vous vous croyez les ministres. « Qu'on me laisse excepter du serment que vous « me proposez tout ce qui regarde la religion, « je le ferai de grand cœur et personne n'y sera « plus lidcle ». Le plus féroce de la troupe saisit alors aux cheveux le saint pasteur, le renverse sur une borne , le frappe à la tète d'un coup de sabre, et un autre délache du tronc sa tête sacrée ».
On lit, dans V Âlmanach des honnêtes gens, •1793, le fait suivant : <f Joseph- Marie Gros, curé de Saint-Nicolas-du-Chardonnet , député de l'Assemblée constituante , pasteur qui avait pour ses paroissiens la tendresse d'un père pour ses enfants. 11 en vit un parmi ses bourreaux, et lui dit : « Mon ami, je te connais. — Eh! oui, « lui répondit l'anthropophage; et moi aussi, je <f sais que dans plusieurs occasions vous m'avez « rendu service. — Comme tu m'en payes! — Je « ne sauiais qu'y faire, reprit le bourreau, cq « n'est point ma faute; la nation le veut ainsi, et w la nation me paye ». Ayant achevé ces mots, le cannibale fit signe à ses camarades; tous ensemble saisirent le vénérable prêtre et le jetèrent par la fenêtre; sa cervelle se répandit sur le pavé , ses membres palpitèrent pendant quelques
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iiiinules. Depuis sa mon, on a ouvert son testament, où il léguait tous ses biens aux pauvres de sa paroisse ».
On trouve dans une autre relation la lin sublime de l'abbé Pacquot, curé du diocèse de Reims. La sainteté desa vie l'avait lait surnommer le Saint-Prétre. « 11 demandait à Dieu de terminer sa carrière par l'eflùsion de son sang pour la foi, et Dieu l'exauça. Entrés subitement dans son oratoire, les brigands le trouvèrent à genoux, terminant les prières des agonisants. 11 se livra à eux comme un disciple de Jésus-Christ à ses bourreaux; il traversa sous leur escorte les rues de la ville, entouré de leur sanguinairesacclamations et récitant paisiblement les psaumes de David. Arrivé sur le seuil de la maison commune, il allait recevoir le coup de la mortj le maire, croyant avoir trouvé le moyen de l'y soustraire, s'avance en criant aux brigands : « Qu'allez-vous faire? ce vieillard n'est pas à\- « gne de votre colère. C'est un homme qui est cf fou, qui a perdu la tête, à qui le fanatisme tf renverse les idées. — IN on , monsieur, dit le « doyen vénérable en entendant ces mots, je ne « suis ni fou ni fanatique. Je vous prie de croire « que jamais je n'ai eu la tcte plus libre ni l'es- « prit plus présent. Ces messieurs me demanf( dent un serment décrété par l'Assemblée na- (( tionale. Je connais ce serment; il est impie,
<f subversif de la religion. Ces messieurs me « proposent le choix entre le serment et la « mort. Je déleste ce serment, et je choisis la « mort. 11 me semble, monsieur, que c'est là « vous avoir assez démontré que j'ai l'esprit « présent et que je sais ce que je fais ». Ce magistrat, anéanti par cette réponse sublime, est forcé de l'abandonner aux assassins. M. Pacquot fait signe de la main, et ils s'arrêtent. « Quel '( est celui de vous, leur demanda-t-il , qui me « donnera le coup de la mort? — C'est moi, (( répond un de ces hommes que le nom de cicf toyen eût dû distinguer des brigands. — Ah ! « reprend M. Pacquot , permettez que je vous « embrasse, et que je vous témoigne ma recon- « naissance pour le bonheur que vous allez me « procurer. » Il l'embrasse en cfTet comme le plus cher de ses bienfaiteurs, et il ajoute : « Per- « mettez à présent que je me mette dans la posi< ture convenable pour offrir à Dieu mon sacri- « lice ». L'assassin suspend sa hache. M. Pacquot, à genoux , demande hautement pardon à Dieu, pour lui, pour ses bourreaux. Le scélérat qu'il avait embrassé porte le premier coup : le saint prêtre tombe, le reste des bourreaux, à l'envi, percent et hachent son cadavre avec leurs baïonnettes et leurs sabres, montrant par leur barbarie ce que peut la rage de l'impiété, comme M. Pacquot avait montré, par son courage et par
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sa douceur , ce que peut l'héroïsme de la vertu soutenu par la leligion. »
On rapporte que la populace d'Aulun, ayant arrêté le curé du petit séminaire de Clermont, le maire, qui voulait le sauver, lui conseilla, non pas de faire le serment, mais de permettre au moins qu'on dît au peuple qu'il l'avait fait. f< Je vous démentirais auprès de ce peuple, « reprit le curé; 11 ne ui'est pas permis de ra- « cheter ma vie par un mensonge. Le Dieu qui « me défend de prêter ce serment , ne me permet " pas davantage de faire croire que je l'ai pré- « té. » Le maire se tut, et le curé fut martyr. ^>
Au sein de la première de nos assemblées politiques, dit M. Frayssinous, un des pontifes est interpellé; on lui propose un serment que sa loi repousse, il le refuse : d'autres sont appelés après lui, qui suivent son exemple. Alors leurs ennemis font cesser un appel qui les couvre de confusion; on sent qu'on peut les persécuter et non les vaincre. Jour immortel! vous vivrez à jamais dans les fastes de notre Eglise pour la gloire de la religion et la honte de l'impiété. Certes, c'est un beau spectacle que celui de cent trente évêques que la foi élève au-dessus de tous les dangers, qui sacrifient leur repos à leur conscience, préfèrent l'exil à l'apostasie, meurent victimes de leur devoir, ou apparaissent aux nanalions étrangères avec l'intégrité d'une foi que
rien n'a pu entamer. Depuis la naissance du christianisme, vous trouveriez peu de grandes Églises qui aient donne au monde un spectacle si beau. Elles sont donc restées fermes au milieu de l'orage, les colonnes de la religion; il n'a donc pas faibli , cet épiscopat français chargé de la défendre; elle devait donc se relever et triompher, fl'oyez les conférences sur la religion. J Scène épouvantable du massacre des prêtres, aux Cai mes, d'après M. de Conny. — Une bande d'assassins marche sur la prison des Carmes; depuis plusieurs jours les brigands qui veillaient autour de cette enceinte, font entendre des cris de sang; quelquefois, affectant le respect dérisoire des Juifs envers le Christ, on entendit l'un d'eux dire à un vénérable archevêque : Monsei~ gneury c'est donc demain qu'on tue votre grandeur. A tant d'outrages les prêtres n'opposaient que la prière, et ils demandaient à Dieu le salut de ceux qui se préparaient à les massacrer. Les prêtres, que le martyre va rendre immortels, avaient à leur tête trois pasteurs qui rappelaient les temps de la primitive Eglise. Leur chef était l'archevêque d'Arles, Jean-François-Marie Dulau; il avait été député aux Etats-Généraux; sa piété égalait son savoir, et sa modestie surpassait encore son mérite; c'était l'Ambroise de l'Eglise moderne. Le respect profond que lui portaient SCS compagnons d'infortune, l'en avait rendu
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le chef ou plutôt ie patriache. Malgré son âge et ses infirmités, il refusait tout adoucissement que ne partageaient point les autres prisonniers, et il n'accepta un lit-de-camp que loisque tous ses compagnons d'infortune eurent chacun le leur. Pendant plusieurs jours, un fauteuil de bois fut à la fois et son lit et son trône pontifical; c'est de là qu'il faisait passer dans toutes les âmes ces sentiments d'amour dont il était pénétré, et quand sa voix éteinte cessait de se faire entendre, la parole de Dieu respirait encore sur ses lèvres; son aspect commandait une sainte résignation. Deux autres évcqucs du nom de Larochefoucault, deux frères, François-Joseph, évoque de Beauvais. et Pierre-Louis, évéquc de Saintes, partageaient les travaux apostoliques du vénérable prélat. L'évéque de Saintes n'avait point été arrêté par la municipalité; mais, dès qu'il eut appris l'arrestation de son frère, il voulut le rejoindre : toutes les prières furent impuissantes , et le soir même il vint se constituer prisonnier à la maison des Carmes. On trouvait là tous les degrés de la hiérarchie ecclésiastique : François- Louis Hébert, général des eudistes; il avait été le confesseur du roi; c'était à lui que ce malheureux prince avait écrit au commencement d'août : Je n'attends plus rien des hommes , apportezmoi des consolations célestes : D. Ambroise Chevreuse, général des bénédictins; sa charité était
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infinie, et ses hautes lumières lui avaient acquis une puissante action dans le clergé : l'abbé de de Lubersac, ancien vicaire-général de Narbonne. Dès le 20 juin, dans sa piété fervente, ce saint prêtre, s'élevant aux plus hautes méditations, avait composé un ouvrage dont le titre seul devait le conduire à la mort : Rapprochement et parallèle des souffrances de Jésus- Christ lors de sa grande mis s ion sur la terre ^ at^ec celles de Louis XKI dans sa prison royale. On remarquait plusieurs vicaires-généraux, divers curés de Paris. Là était le curé de Saint-Nicolas, celui dont la charité avait été si généreuse et si active, que des écrivains philosophes l'avaient nommé le nouveau saint Vincent de Paul. On y voyait encore des vicaires, de simples prêtres, venus de divers lieux pour être conduits au martyre.
Depuis deux jours, tous ces ecclésiastiques avaient passé les heures du jour et de la nuit à s'exhorter; le 2 septembre, il ne leur fut plus possible de douter que leur dernier instant ne fût arrivé; ils entendaient le bruit des piques et des sabres , et ces cris retentissaient sans cesse : Calotins y voicivotre dernier instant ^ vous allez danser la carmagnole. Dès le point du jour, les prêtres remplissaient l'église; ils s'étaient confessés les uns les autres, et s'étaient bénis mutuellement. Tons s'étaient approchés de la sainte
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table; tous chantaient en chœur le salut, quand des cris de ujort se firent entendre; alors, aux saints cantiques succéda la prière des agonisants, ïout-à-coup les geôliers arrivent : un quatrième appel nominal commence; trois déjà avaient été faits dans la journée. On fait sortir à la hâte les prêtres de l'église, et, dès qu'elle est vidée, les assassins entrent avec leurs armes, i'aisant retentir les voûtes de leurs cris et de leurs blasphèmes (i). Les prêtres sont au nombre de cent quatre-vingt-cinq dans le jardin; ils se divisent en deux groupes; trente, parmi lesquels sont les saints évéques, se précipitent à genoux vers l'extrémité du jardin, se recommandent à Dieu et s'embrassent pour la dernière fois.
Cependant les assassins semblent s'arrêter comme eflVayés de la sainteté du tableau qui s'offre à leurs yeux : un des prêtres va au-devant d'eux; il était prêt à leur adresser la parole, lorsqu'une balle qu'il reçoit dans la tête le renverse sans vie : c'est le premier sang versé dans cette exécrable soirée , et ce sang ranime la fureur des assassins un instant immobiles. Où est l'archevêque d' yirles? s'idCYxenl-Ws tous ensemble. Celui à qui ils font cette question est l'abbé de la Pan-
(i) La porte principale de l'église, qui donne sur la iiie de Vaugiiard , resta fermée pendant toute l'exécution. Le peuple n'y prit aucune part.
nojile: pensant que par sa mort 11 sauvera peutêtre les jours de son évèque, ce prêtre se contente de baisser les yeux sans répondre; mais son espoir est trompé. Le vieillard est reconnu auprès de la croix offrant sa vie à son divin maître. Estce toi, s'écrie un Marseillais, est-ce toi qui es l'archevêque d' ^4 ries? — Oui, messieurs , c'est moi. — Ah! malheureux, c'est toi qui as fait verser le sang des patriotes d'Arles. — Messieurs, je n'ai jamais fait répandre le sang de personne, ni fait de mal à qui que ce soil de ma vie. — Eh bien! je vais t'en faire, moi. L'archevêque s'agenouille et prie le plus âgé des prêtres de l'absoudre; puis il se lève, force le passage, s'avance lentement, les mains croisées sur la poitrine, et, les yeux levés vers le ciel, dit aux assassins : Je suis celui que vous cherchez, je suis l'archevcque cV Arles.
11 y avait dans sa personne tant d'élévation et de calme, que pendant plusieurs minutes les assassins restent interdits et n'osent le toucher; ils s'avancent, et puis ils reculent, se reprochant les uns aux autres leur faiblesse; enfin un de ces misérables lui répèle : w C'est donc toi qui as fait assassiner les patriotes d'Arles? » A l'instant, il lui assène un coup de sabre sur le front; l'archevêque reste immobile et ne profère ni plaintes, ni murmures; on lui en décharge un second sur le visage; un troisième coup le fait tomber, en
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s'appujanl sur sa inaln gauche : ainsi renversé au pied de la croix , un de ces scélérats lui enfonce sa pique dans la poitrine avec une telle violence que le fer y reste; il uionte alors sur son corps palpitant, le foule aux pieds, arrache sa montre et la présente à ses compagnons comme un trophée de sa victoire.
Ainsi périt ce vénérable archevêque , à l'entrée de la chapelle , sur les marches de l'aulel , au pied de la croix du Sauveur; c'était l'étendard sous lequel il avait combattu , c'était celui sous lequel il devait mourir avec ses compagnons. L'heure de leur passion était venue; le Christ devint leur modèle; comme lui, ils prièrent en mourant, et leur prière avec leur sang monta jusqu'au trône de l'Eternel.
Les deux autres évèques restent agenouillés sur les marches de l'autel , avec une grande partie des prêtres. Une grille les sépare des assassins; ceux-ci font sur eux plusieurs décharges presque à bout portant; quelques-uns sont tués. L'évcque de Beauvais n'a point été atteint; son frère a eu la jambe cassée.
La bande des assassins se diperse alors dans le jardin; là, tous les prêtres y sont amenés, et le crime le plus horrible que jamais la lumière du ciel ait éclairé se voit alors : les prêtres sont poursuivis comme des sangliers dans une foret, tués à bout portant. Des hommes font la chasse
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à leurs semblables coiiiiiic à des bcles fauves; on les poursuit sur les arbres, sur les murs, derrière les ])uissons; ou en a tué ainsi près de quarante; quelques-uns sont parvenus à escalader les murs, et se jeter dans les caves des maisons de la rue Cassette; mais presque tous rentrent dans la prison : ils ont pensé que leur absence pouvait rendre le martyre de leurs compagnons plus cruel encore; ils reviennent mourir avec eux.
Un instant le carnage semble se ralentir; un des chefs le suspend en disant qu'on s'y prend mal; il ordonne de faire rentrer tous les prêtres dans l'église; on traîne à coups de sabre tous ceux qui ont été mutilés, ceux nicmc qui n'ont plus que le souille : des assassins les attendent et les massacrent les uns après les autres.
Quand le tour de l'évêque de Bauvais est arrivé, il quitte i'autel qu'il tenait cn)brassé et marche tranquillement à la mort. Son frère, qu'une jambe cassée empoche de marcher seul, demande qu'on l'aide à aller au supplice. Deux jjrigands le soutiennent sous les aisselles, en présence de deux gendarmes, jusqu'à l'endroit où il reçoit le complément de son martyre.
Enlîn , l'épuisement des bourreaux, les ombres de la nuit, ont mis fin au massacre. Il est huit heui'es, et le sang a cessé de couler aux Carmes. Un seul prêtre s'était caché sous un
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matclasj 11 y fut découvert, tandis que les assassins célébraient leur crime par une orgie. Ce malheureux prêtre fut tué le dernier; ce fut le ' seul qui périt dans l'église.
Quelques hommes courageux dont les Mémoires nous ont transmis les noms , Grapin et Bachelard, ont sauvé du massacre plus de soixantedix prisonniers. L'un de ceux qui échappèrent fut l'abbé de Pannonie qui s'était offert pour mourir le premier.
Lorsque le massacre fut presque consommé, on fit ouvrir les portes de l'église pour faire entrer le peuple, et donner à celte horrible catastrophe une sorte de sanction populaire.
Telle était l'héroïque résignation de ces prêtres fidèles, que, lorsqu'au commencement du massacre, on proposa à plusieurs d'entre eux, la pique sur la poitrine, de prêter le serment du ■ schisme, ils ne firent d'autre réponse que ces mois : Je ne jurerai pas j et ils étaient égorges à l'instant. (^Histoire de la réi^oliition de France , t. 5 , p. 168; par M. le vicomte de Conny.)
Nous ne pouvons nous dispenser de rapporter ici un fait extraordinairement remarquable : c'est le récit de la mort trcs-édifiante d'un des assassins des prêtres de l'Abbaye et des Carmes, par M. le docteur Descuret.
« Vers le milieu de l'année 1826, je fus appelé chez un restaurateur sexagénaire, qui te-
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liait le petit hôtel de Dijon au n» 211 de la rue Saint- Jacques. Ce malade, atteint d'une alTectioii squirrheuse du foie , s'était vainement adressé aux premières notabilités de la médecine : sou mal avait augmenté d'une manière effrayante avec les années, et sous l'influence des violents accès de colère, auxquels il se livrait presque tous les jouiS. Dès ma première visite, jugeant ce vieillard à la veille de succomber, je me bornai à lui prescrire du petit-lait laudanisé , une potion calmante et une emplâtre d'opium sur l'hypocondre droit. A l'aide de ces narcotiques , je parvins à calmei" les douleurs atroces qu'il éprouvait et à lui procurer une des nuits les plus paisibles qu'il eut passées depuis lon<Ttemps. Le lendemain matin, dans l'ivresse de sa joie, il me serrait affectueusement la main, m'appelait déjà son sauveur, et me promettait de suivre ponctuellement le moindre (.le mes avis : je déclarai toutefois à la famille que le danger était des plus imminents 5 qu'il ne f.iUait aucunement se lier au mieux momentané qu'éprouvait le malade, mais en profiter pour lui faire mettre ordre à ses affaires. Vers les six heures ilu soir, on revint me chercher en toute hâte, non pour le vieillard, mais pour sa femme, à qui il venait d'ouvrir le sein en lui brisant par colère une tasse de porcelaine sur la poitrine. « Après avoir arrêté l'hémorrhagie et pan.-.c
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cette pauvre femme, je me disposais à sortir, lorsque le mari, à qui je n'avais pas adressé un mot, m'arrêta par le pan de mon habit, me disant d'un air piteux : « Eh quoi ! Monsieur le « docteur, vous vous en allez sans daigner seu- K lement me regarder? — Pourquoi m'occupe- « rais-ie encore d'un malade que j'étais parvenu « à soulager, et qui fait tout ce qu'il peut pour « rendre mes soins inutiles. Au reste, Monsieur, (f aioutai-je d'un ton sévère, j'ai appris que vous <f aviez grossièrement injurié vos deux premiers « médecins . et que notre vénérable doyen , « M. Portai , ne vous avait abandonné que parce « que vous vous étiez oublié jusqu'à lever la K main sur lui. A tous ces actes de violence , •T joignez la brutalité dont vous venez d'user en- « vers votre femme, et jugez si je ne dois pas i< hésiter à vous continuer mes soins. — Vos re- « proches ne sont que trop justes, reprit le mai< lade d'un accent pénétré 5 je suis surtout bien i( coupable d'avoir maltraité ma femme! mais w aussi, Monsieur, si vous saviez ce qu'elle exi- « geait de moi! Ne voulait-elle pas que je fisse (' appeler un prêtre, moi qui les ai toujours eus « en horreur! — L'intention de votre femme n'a- « vait rien que de louable : en vous proposant u de mettre en paix votre conscience, elle vous H donnait une nouvelle preuve de son affection, « et, si cela était entièrement opposé à vos idées.
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ff VOUS deviez vous borner à un simple refus, « et non la frapper. —Mais enfin, Monsieur le « docieur, vous qui avez fail des études, que « feriez-vous si vous étiez à ma place et qu'on « vous proposât une pareille chose? — Moi, je « n'hésiterais pas à mettre en paix ma cons- <f cience, d'a])ord par conviction, en second ('■ lieu, parce que le calme de l'àme contribue <f puissamment à alléger nos souffrances et même <f à dissiper la maladie. — C'est bien singulier, (f qu'ayant fait des études, vous ayez cette ma- « nière de voir! — Aii contraire, mes convic- « tions religieuses sont en grande partie le fruit « de mes études. — Eh bien! reprit alors le ma- « lade, qu'on fasse venir un prêtre; aussi bien, <f depuis long-temps, j'en ai lourd sur la cons- « cience ! »
(c Heureuse de cette détermination inespérée, la pauvre femme envoie aussitôt chercher un des vicaires de la paroisse Saint- Jacques. A peine cet ecclésiastique est-il entré auprès du vieillard , que celui-ci lui dit d'une voix tremblante : « Te- « nez. Monsieur, enlevez-moi ce coutelas que « j'avais mis sous mon oreiller. — Que vous êtes « imprudent, mon ami! mais vous couriez ris- «< que de vous blesser! — Eh! Monsieur l'abbé, « je m'en étais armé pour vous le plonger dans « le cœur si vous fussiez venu sans mon assent: timent. Oui, ajouta-t-il devant tous les assis-
« tants, en septembre g3, j'ai massacré dix-sept « ecclcsiasliques; et peu s'en est fallu que vous « ne fissiez le dix-huiliètne î mais, rassurez-vous : '< Dieu a eu pille de moi; un regard de sa grâce f a sufli pour m'éclairer ;». Le vicaire alors s'empara de l'énorme couteau, et s'enferma avec ce malheureux , qui lui donna les plus douces consolations qu'il ait peut-être jamais goûtées dans l'exercice de son ministère. Déjà il se retirait, annonçant à la famille qu'il allait apporter au pénitent les derniers sacrements de l'Eglise, lorsque celui-ci s'écria d'une voix étouffée par SCS sanglots : « Revenez, Monsieur l'abbé, re- « venez bientôt auprès de mol; j'ai bien besoin " de vos consolations; mais, je vous en conjure, « n'approchez pas de mes lèvres le divin Réff denjpteur, dont tout à l'heure encore je blas- « phémais le nom; je suis trop indigne d'un tel « J)onheur! — Dieu est rempli de miséricorde, <f lui dit le vicaire profondément attendri; on If répare ses fautes quand on les pleure amère- « ment, et votre repentir me paraît trop sincère « pour que j'hésite à vous admlnlstier les sa- « crements que réclame immédiatement votre « triste position. — Je les recevrai, Monsieur « l'abbé, puisque vous me l'ordonnez, reprit le « nouveau centenier, mais seulement après avoir « fait amende honorable devant ceux que j'ai « autrefois scandalisés par mes forfaits ". Ayant
aussitôt envoyé chercher des voisins, ses anciens camarades, il leui" demanda pardon des affreux exemples qu'il leur avait donnés à l'Abbaye et aux Carmes, embrassa en pleurant sa femme et reçut à genoux le saint viatique avec la piété la plus édifiante. Son confesseur voulait alors qu'il se couchât; mais il restait en prière, appuyé sur le chevet de son lit. Pressé de nouveau de prendre la position qu'exigeait son état de faiblesse : « Je sens, lui dit-il, qu'il ne me reste que peu « d'instants à vivre; je ne puis rien offrir à Dieu « que mes prières et mes larmes; laissez-moi du (f moins la consolation de mourir à genoux : « c'est faire bien peu pour expier tous mes « crimes ! »
« Vers minuit, il poussa un profond soupir, et s'endormit dans le Seigneur, toujours à genoux, et les lèvres appliquées sur un crucifix qu'il n'avait pas cessé de baigner de ses pleurs. »
DU CELIBAT DU PKETRE.
Qui que sacer dotes casti, dùm vita manehat.
(VlKG. ^n.)
Dans l'ordre social, c'est-à-dire dans la condition normale de la civilisation , l'état de virgi-
îiilé ne paraît pas essenliellement opposé aux lois delà nalure humaine. Les documents histoi'iqucs de tous les peuples déposent en faveur de celte proposition. Toutes les nations civilisées ont attaché une idée de perfection morale ou de sainteté à l'état de continence gardé par un motif ou un principe de religion. Cette condition sublime, on l'a constatée chez tous les peuples, en tous temps, en tous lieux, dans le paganisme comme dans le christianisme; chez les anciens philosophes, les ministres des fausses comme de la vraie religion; les Vestales, les Muses, les Sii)vllc3s, les prêtres de Minerve, de Cjbèle, de Cércs, d'Aîjs, etc.; dans l'Inde, en Chine, au Pérou, au Mexique, etc. Donc, suivant la maxime de Cicéron et du bon sens, ce qui a été toujours, partout et chez tous les peuples, doit être regardé comme une loi de la nature.
Kullepart, l'histoire n'a montré plus de grands hommes et plus de grandes choses que là où le célibat est un honneur, un dévouement, un devoir, une vertu. Et cela doit être, puisque la chasteté ou la continence, c'est-à-dire le célibat de vertu, est le principe des plus grands dévouements et des plus grands sacrilîces , tandis fîuc le célibat de libertinage, si déplorablement fréquent de nos jours, est la source de l'égoïsme, de la dureté de cœur et d'une infinité de désordres. La chasteté, c'est, comme dit M. le docteur
DEVANT LA SOCiÉtÉ. iGÇ)
Simon, la condition la plus csseniielle peut-être tic tout dévouement; c'est la miile discipline de toute àme qui veut toujours être prête à l'heure du sacrifice.
C'est, dit M. de Maislre, une opinion commune aux hommes de tous les temps, de tous les lieux et de toutes les religions , qu il j a dans la continence cjiielque chose de céleste qni exalte l'homme et le rend agréable à la divinité ; que , par une conséquence nécessaire , toute jonction sacerdotcdey tout acte religieux , toute céré' nionie sainte ^ s'accorde peu ou ne s'accorde pas avec V état de mariage.
Mahomet lui-même n'a-t-il pas dit : « Les disciples de Jésus gardèrent la virginité sans qu'elle leur ait été commandée , à cause du désir qu'ils avcdent de plaire à Dieu. La GUe de Josaphat conserva sa virginité : Dieu inspira son esprit en elle : elle crut aux paroles de son Seigneur et aux Ecritures. Klle étcùt au nombre de celles qui obéissent? » (^Alcoran, chap. 56 et S'y.)
Dans la V ie de saint François- Xavier y il est rapporté que le grand dieu des Japonais, Xaca, était né d'une reine qui n'avait eu de commerce avec aucun homme.
Muratori parle de certains peuples du Paraguay, qui racontaient aux missionnaires, que jadis une femme de la plus rare beauté mit au monde, sans avoir eu commerce avec aucun homme, un
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très-bel enfant qui, étant devenu grand, opéra de très-grands prodiges, jusqu'à ce qu'un jour, en présence d'un très-grand nonibre de ses disciples, il s'éleva dans les airs et se transforma en ce soleil que nous voyons.
(( Sages de tous les temps, dit le docteur Révcillé-Parise, philosophes anciens etmodei'nes, fondateurs des sectes et des religions dilïérentes, tous ont varié sur une infinité de points, jamais sur celui de la continence. » (Uj-giène des honnnes livrés aux travaujc de l'esprit y t. 11.)
On ferait un volume si l'on voulait citer tous les passages des auteurs païens en faveur de la chasteté commandée par tous les rites religieux. Nous nous contenterons d'en rapporter un dernier tiré de Démoslhène : Pour moi, dit-il, ye suis persuadé que celui qui doit s'approcher des autels ou mettre la main aux choses saintes, ne doit pas être seulement chaste pendant un certain^ nombre de jours déterminés , mais qu il doit l' avoir été pendant toute sa vie, et ne s'être jamais livré à de viles pratiques. fContrà Timocratem.J La virginité a donc toujours été en grand honneur chez tous les peuples de la terre.
La religion chrétienne-catholique, en imposant au prêtre la sage loi du célibat , n'a donc fait que suivre une idée naturelle et un dictcmien éminemment moral et social. C'est une loi de la plus
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haulc discipline, qui est passée àl'clat de dogme iî)oriil iniinuablc.
(f Le prêtre , dll M. de Maislre , qui appartient à une femme et ù des enfants, n'appartient plus ;i son troupeau, ou ne lui appartient pas assez. 11 manque constamment d'un pouvoir essentiel, celui de faire l'aumône , quelquefois même sans liop penser à ses propres forces. En songeant à ses enfants, le prêtre marié n'ose pas se livrer aux mouvements de son cœur; sa bourse se resserre devant l'indigence, qui n'allend jamais de lui que de froides exhortations. » fDu Pape.J Et ailleurs, le même auteur s'exprime ainsi : « Il y a dans le christianisme des choses si hautes, si sublimes; 11 y a entre le prêtre et ses ouailles des relations si saintes, si délicates, qu'elles ne peuvent appartenir qu'à des hommes absolument supérieurs aux autres. La confession seule exige le célibat. Jamais les femmes, qu'il faut parllcullcrement considérer sur ce point, n'accorderont une confession entière au prêtre marié ».
Beriïler avait dit, avant le comte de Maistre ; <f Le pasteur est le père des pauvres , des veuves, des orphelins , des enfants abandonnés ; son troupeau est sa famille; 11 est le distributeur des aumônes , l'administrateur des établissements de charité, la ressource de tous les malheureux. Cette multitude de fonctions pénibles etdiliiclles
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est incompatible avec les soins, les embarras, les ennuis de l'état du mariage. Un prêtre qui j serait engagé, ne pourrait plus se concilier le degré de respect et de confiance nécessaire au succès de son ministèrej nous en sommes convaincus par la conduite des Grecs envers leurs papas mariés, et des protestants envers leurs ministres ».
11 résulte clairement de tout ce qui précède que le célibat sacerdotal est éminemment coniorme à la vie et à la destination du prêtre catholique; que l'état du mariage donnerait au prêtre des sentiments et des affections de la paternité charnelle, qui usurperaient chez lui la place de la patei'nité morale et spirituelle, c'est-à-dire que le mariage lui inspirerait des sentiments et des aitectioiis contraires à sa haute et divine vocation, et assimilerait son saint éiat à la destinée déplorable et mercenainc des mijHstres protestants. Voici un passage d'un ministre protestant, du docteur King, qui ne vient pas mal à notre sujet : « Ce ne fut pas un petit malheur pour la cause du christianisme en Angleterre, que la permission du mariage accordée à notre clergé , lorsque la réforme nous détacha du papisme; car il en est arrivé ce qui devait nécessairement arriver, et ce qu'on aurait dû prévoir. Depuis cette époque, nos ecclésiastiques ne se sont plus occupés que de leurs femmes et
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de leurs enfanls. Les membres du îiaut clergé y pourvoient aisément avec leurs grands revenus; mais les ecclésiastiques du second ordre , ne pouvant établir leurs enfanls avec de minces rétributions, jetèrent bientôt sur tous les points du royaume des familles de mendiants. Pour moi, je n'examine point si la continence est une vertu nécessaire à celui qui sert à l'autel (au moins elle lui vaudrait beaucoup plus de faveur et de dignité); mais ce que je ne puis m'empêclier d'observer, c'est que notre gouvernement ne fait nulle différence entre l'épouse d'un évèque et sa concu])ine. fOur governejiient makes no différence hetween a hishops wife and his concubine.jLia première n'a ni place ni préséance dans le monde; elle ne partage d'aucune manière le rang et la dignité de son époux, tandis qu'un simple chevalier, dont la dignité est à vie comme celle de l'évcque, donne cependant à sa femme un rang et un titre. En ma qualité desimpie membre de la république des lettres, j'ai souvent désiré le rétablissement des canons qui défendaient le mariage aux prèti'es. C'est au célibat des évoques que nous devons presque toutes ces magnifiques fondations qui honorent nos deux universités; mais, depuis l'époque de la réformation, ces deux grands sièges de la science comptent peu de bienfaiteurs dans l'ordre épiscopal. Si les riches dons de Laud et de Sheldon ont droit à
ir'y r.E PliKTilE
noire reconnaissance élernelie, il faut aussi nous rappeler que ces prélats furent célibataires. Depuis le comnienceuient de ce siècle, je ne sais pas voir parmi nos Ircs-révérends un seul patron distingué de la science ou des savants j mais personne ne saurait en cire étonné, en songeant par quel esprit sont animés tous ces prélats de fabrique royale : ce n'est pas sûrement par l'Esprit-Saint, quoique dans leur consécration ils se rendent à eux-mêmes le témoignage qu'ils sont appelés à l'épiscopat par le Saint-Esprit ».
Quelle est donc profonde la dégradation du. ministère évangélique en Angleterre! Il en est de même dans tous les pays où règne en souveraine l'hérésie luthérienne ou calviniste. Nous ne parlons point ici de cette prodigieuse multiplicité de sectes ou plutôt de folies religieuses que l'on voit éclore chaque année chez les protestants d'Allemagne, d'Amérique, d'Angleterre, etc. INous ne voulons citer qu'un fait en passant : Londres et sa banlieue co;nptent, à l'heure qu'il est, cent ncufreligiojis SQu\Gmeni\ Quelle nation
reliijieuse !
Cette lumière intérieure, inextinguible, ce sentiment intime du vrai et du juste, ce juge sur, infaillible et incorruptible, la conscience humaine, qui ne se laisse point séduire par !a force des préjugés, les subtilités de l'esprit ou les prestiiies de l'imagination, rétablit souvent l'ordre
Cl redresse les torts de la pauvre humanité. Au rapport de M. de Maislre, l'homme qui se présente pour entrer dans une maison anglaise, à litre de médecin, de chirurgien, d'instituteur, etc. , ne franchit pas le seuil s'il est célibataire. . . Le prêtre catholique seul a pu échapper à une soupçonneuse délicatesse. Il est entré dans les maisons anglaises en vertu de ce môme titre qui en aurait exclu d'autres hommes. Le fanatisme du préjugé et de l'opinion tombe devant la puissance du sentiment intime du vrai, et fait place à la sainteté du célibat relii^ieux.
Voici comment s'exprime sur la question du célibat ecclésiastique un savant voyageur catholique, qui, sur ce point, a été à même de porter un jugement compétent et comparatif. « Une différence essentielle dislini{ue le sacerdoce aruiénicn : c'est la faculté donnée , ou même le devoir imposé au simple prêtre de contracter mariage. Tous les Deniers, qui forment la classe des desservants, correspondante chez nous à celle des vicaires et des curés, ont leur Erctoguin ; tel est le nom que porte l'épouse du prêtre. En comparant, même sous le seul rapport temporel , celte portion du clergé avec la notre, j'ai pensé mille fois que la meilleure réponse aux contradicteurs et aux ennemis du célibat des prêtres serait de leur peindre en quelques traits la condition d'un prêtre ma-
rie, dans l'Orient. 11 est h'icn Facile à nos discoureurs d'argumenter spécieusement contre le règlement le plus louable de la discipline catholique, parce qu'ils jugent les choses du point de vue de la France, et qu'ils sont habitués à avoir sous les yeux l'exemple d'un clergé instruit, zélé et d'une conduite régulière. Ils s'imaginent imprudemment que le mariage serait comme un complément de ces qualités, en ajoutant seulement au caractère sacerdotal le mérite d'une utilité socialcj selon le langage commun des économistes. Ils ne savent pas qu'alors le prêtre deviendrait, avec sa tcmme, ses enfants et toutes les nécessités de la famille, un pesant fardeau à la société, au lieu de l'alléger et de la servir par le sacrifice continuel et entier de sa personne, libre de toute entrave terrestre et de tous les liens de la chair. Il serait continuellement retenu par les considérations de l'intérêt privé; et, s'il ne pensait pas à lui-même, il ne pourrait oublier du moins ceux dont la Providence ou la nature Taurait chargé.
tf Qu'on ne nous objecte point ici l'exemple des communions protestantes : il n'y a là aucune parité. Le protestantisme, comme d'halîiics controversistes l'ont prouve, ne peut avoir de culte, et se résume toujours forcement dans le déisme. Le pasteur est un homme dont toutes les fonctions se bornent à venir une fois la semaine au
lieu du prcclie faire une lecture , que cliacuu peut faire également chez soi, et donner des explications du sens spirituel et littéral, que chacun est libre d'accepter ou de repousser. 11 n'y a donc pas là de ministère, et le sacerdoce est une place de lecteur, plus commode à remplir que celle de maire, et aussi plus avantageuse.
« Les communions chrétiennes de l'Orient sont schismatiques et même hérétiques; mais la pratique des devoirs qui constituent pour le prêtre la partie active du ministère, quelque altérée qu'elle soit, subsiste toujours. On doit même dire que la cause de cette altération est le mariage, qui contraint le pauvre Derder à travailler des mains, pour faire subsister sa famille. En effet, après avoir récité les matines, au lever de l'aube, il va mettre la main à la charrue ou paître son bétail, lorsqu'il n'est pas occupé à d'autres soins domestiques, jusqu'à l'heure de vêpres, qu'il chante au coucher du soleil, et qui composent la seconde partie obligatoire de son bréviaire. Il manque donc du temps et des moyens d'étudier. Comment ensuite pourrait-il instruire ses ouailles? Aussi semblet-il s'être résigné à la nécessité humiliante de son ignorance, en abandonnant la lecture et l'instruction aux docteurs et aux vertabeds, lesquels vivent dans le célibat, ains' que tous les autres supérieurs ecclésiastiques. Nouvelle
preuve de la justesse et de rutlllté de nos règlements, puisque la même Eglise qui autorise le mariage reconnaît aussi que le prêtre élevé, inteliioent et modèle doit vivre dans la continence. Les Derders, il faut l'avouer, ne sont que les premiers valets de ceux-ci, qui les traitent avec tant de hauteur qu'ils ne leur permettent jamais de s'asseoir en leur présence. « Comment pour- «f rai-je lire et étudier, me disait un jour un de « ces desservants, à qui je reprochais son peu •f de connaissance de sa langue et de sa liturgie? « Ce n'est pas la coutume, et, si je le faisais, « les vertabeds s'en fâcheraient comme d'une K usurpation. » Que de fois j'ai secrètement gémi sur la dégradation de cette classe de prêtres que leurs haillons seuls distinguent des autres paysans, et qui s'empressent de rendre aux voyageurs les oftices les plus servilcs, pour avoir droit, au départ, de tendre la main et de réclamer leur Bakchiche! » (Eugène Bore. Corresp. et Mémoires d'un voyageur en Orient , tom. 2 , pag. I002.)
Quand nos utopistes et socialistes incrédules s'apitoyent sur le sort des prêtres catholiques condamnés à un éternel célibat, n'ont - ils pas quelque arrière-pensée hostile à la religion? Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il faut toujours se tenir en garde contre la philanthropie de ces patelins amis. Défiez-vous des perfides Grecs ,
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et repoussez leurs présents empoisonnés. Timeo JJanaos et dona Jerentes. Les ennemis de la religion ne demanderaient pas mieux que de voir tous les prêtres mariés (i); car ils savent
(i) Excepté pointant les hommes du gouvernement, parce qu'alors ils seraient forcés d'augmenter considérablement le traitement du clergé, et l'on comprend assez pourquoi on peut néanmoins soutenir, avec M. l'abbé Rhorbacher, que le despi.tisme est le plus grand ennemi du célibat ecclésiastique. Se faire l'homme de Dieu et l'homme du peuple, vivre et mourir pour l'un et pour l'autre , et à cet effet n'être que soi et qu'à soi j il y a en cela quelque chose d'indépendant, de libre, de supérieur à la force , quelque chose qui ne plie point sous la main des gouvernants. Le clergé se recrute dans le peuple , et son exemple y répand quelque chose de la liberté et de l'indépendance du prêtre. Le peuple ne sera donc plus si souple à tous les caprices de l'homme au pouvoir. Un prêtre marié est bien plus traitable j il craint pour soi , pour sa femme, pour ses enfants. On le tient par cinquante fils, on le fait agir à son gré comme une machine ou un automate. Il ne sera plus l'homme de Dieu et du peuple , il sera l'homme du pouvoir ou de la police- il prêchera la servilité sous le nom de religion. Ses fils natuiellement et nécessairement lui ressembleront. Ce sera une race bénite de maniables employés. L'histoire en fournit plus d'uu exemple. Ainsi Henri VIII, le corrupteur de l'Angleterre, trouve ses prêtres, ses évêques trop raides, trop rétifs; il leur fait prendre des femmes, et aussitôt ils consacrent, au nom du ciel, les plus honteux excès de la tyrannie.
« De nos jours, dit l'auteur de V Histoire universelle de l'Eglise catholique , comme dans le xi« siècle, il s'est
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irès-blen que ce serait le moyen le plus sûr et le plus prompt d'en linir une bonne fois avec la religion catholique. Et comment en viendraientils à bout? En les embarrassant de mille soins domestiques , de prévoyances et d'inquiétudes terrestres, en substituant la paternité charnelle à la paternité spirituelle, en un mot en les ma-
trouvé des prêtres allemands qui appellent la loi du célibat ecclésiastique une loi de conliainle. Imposture I qui donc vous a contraints de vous faire prêtres? Le Poutiî'e ne vous a-t-il pas dit : Vous êtes encore libres , adhuc liberi estis? Suivant l'apôtre , qui se marie fait bien, qui ne se marie pas fait mieux. Eh bien! l'Eglise ne veut pour J7iinistre que qui se sent appelé à mieux faire , afin qu'il ne soit pas partagé entre Dieu et nue femme, mais qu'il soit tout entier à Dieu et à son peuple. Mais, disent-ils, l'intérêt de la population ? Ignorants ! en France , sur cent hommes arrivés à l'âge de la virilité, il y avail forcément, sous François I'^'', dix célibataires; sous Henri IV, vingt j sous Louis XIV, trente, et aujourd'hui il y en a quarante. (Rubichon, De l'action du cierge.) Belle ressource, en vérité, pour la religion, la société, les pauvres, quand le nombre des pauvres et des misérables sera augmenté par des enfants d'Ite missa est! Mais de grands talents s'éloignent du sacerdoce. Ehl bon voyage. L'Eglise a plus besoin encore de grandes vertus. A Solyme , il y avait plus d'un bel esprit : le Sauveur n'en prit aucun; il choisit douze hommes du peuple pour sauver tous les peuples. Et puis, voyez les grands talents, voyez les Athanase , les Chrysostôme, les Bossuet , les Fenélon, que le mariage amène parmi les popes russes et les papas grecs I »
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lérialisant el en les abrutissant en quelque sorte. Par ce manège artificieux, satanique, ils oteront au pauvre prêtre toute considération, toute dignité, tout respect, c'est-à-dire toute la force morale nécessaire à l'exercice de ses saintes et sublimes fonctions. Dépourvu de la puissance de l'ascendant moral, le prêtre sera nécessairement et complètement nul, et de tout point semblable au ministre protestant.
Voulez-vous conserver le prêtre pur, dévoué, admirable, tout-puissant sur les âmes et tel qu'il est aujourd'hui? Laissez-le vivre dans le célibat et dans la pauvreté, qui sont les sources pures et vives des plus grands dévouements et des plus mâles vertus. Mais nous reviendrons sur l'article de la pauvreté.
Le ministre de l'Intérieur , en Angleterre , disait il y a quelque temps, à la tribune nationale, au sujet de l'Irlande : « Les prêtres delà religion catholique observent le célibat, et ils consacrent leur temps , leurs ressources , tout ce qu'ils ont à eux, à la visite des malades et à l'entretien des pauvres, ce qui est un grand bienfait pour l'Irlande. Il faut se rappeler aussi que leur croyance particulière attache une immense importance à l'aumône, et je suis convaincu que la prédominance de celte religion est un très-grand avantage social pour les pauvres. »
Si maintenant nous considérons un instant le célibat du point de vue politique, nous verrons que cette institution ecclésiastique et relii^ieuse est en même temps une des plus sages lois de l'économie politique.
M. Malthus , dans son savant et profond ouvrage sur le Principe de la population^ a prouvé clairement que « non-seulement tout homme n'est pas né pour se marier et se reproduire, mais que, dans tout état bien ordonné, il faut qu'il y ait une loi, un principe, une force quelconque qui s'oppose à la multiplication des mariages ». 11 observe que l'accroissement des jiioyens de subsistance , dans la supposition la plus favorable, étant inférieur ,à celui de la population dans l'énorme proportion respective des deux progressions, l'une arithmétique et l'autre géométrique, il s'ensuit que l'Etat, en vertu de cette disproportion, est tenu dans un danger continuel, si la population est abandonnc'e à elle-même : ce qui nécessite la force réprimante dont il vient de parler, c'est-à-dire la restreinte morale j comme il l'appelle.
La Revue d'Edimbourg, de 1810, a rendu aux principes de Malthus un éclatant hommage. « L'histoire ancienne, dit-elle, et l'histoire moderne présentent des exemples sans nomi^re de la misère produite de l'oubli de cette sage abstinence (le célibat), et pas un seul exemple qu'elle
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ait produit, par une trop grande influence, le moindre inconvénient dans l'Etat. »
Mais le nombre des mariages ne peut être restreint dans l'Etat qu'en trois manières : par le vice, par la violence ou parla morale. Les deux premiers moyens étant inadmissibles, il ne resie que le troisième, c'est-à-dire la restreinte morale. Le double célibat ecclésiastique et monastique n'est-il pas la meilleure restreinte morale que l'on puisse trouver dans un bon système d'économie politique?
L'économiste anglais, Malthus, dans la première édition de son livre, n'hésiterait pas à pousser son système jusqu'à l'absurde cruauté, c'est-à-dire jusqu'à demander la suppression des li()pilaux et de tous les secours de la charité publique et privée , parce qu'il croyait voir dans ces secours un encouragement accordé aux unions intempestives et imprévoyantes. Voici comment il parlait : « Un homme qui naît dans un monde déjà occupé, si sa famille n'a pas le moyen de le nourrir, ou si la société n'a pas besoin de son travail, cet homme n'a pas le moindre droit à une portion quelconque de nourriture ; il est réellement de trop sur la terre : au grand banquet de la nature, il n'y a point de couvert mis pour lui, la nature lui commande de s'en aller, et elle ne tarde pas à mettre elle-même cet ordre à exécution. /) Avec ce beau système , vous aurez
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];i charité chiiio'sc, qui commande d'a])andonner ]es eiifanls aux animaux immondes sur la voie publique, ou de les jeter dans les cloaques des immondices delà ville. \ oilà le terme fatal où l'on arrive quand on abandonne la ligne de la vérité, c'est-à-dire la charité catholique.
Un autre économiste distingué, M. Duchâlel, émet une opinion qui paraît plus sage, plus morale, et qui ne serait pas absolument inacceptable, si, dans la disposition générale des esprits et l'état actuel de nos mœurs, elle pouvait être réalisée. Voici ses paroles : « Les principes dont les chapitres précédents contiennent l'exposition, mènent à une conséquence du plus haut intérêt; ils nous apprennent que les classes laborieuses tiennent leur sort dans leurs propres mains. Leur aisance dépend de leurs salaires, leurs salaires sont réglés par le rapport de la quantité des capitaux avec le nombre des ouvriers : or, s'il n'est pas au pouvoir des classes laborieuses d'accroître les capitaux selon leurs besoins, elle peuvent, par la prudence dans les mariages, limiter la population. 11 n'en est pas de l'homme comme des animaux, qu'emportent les penchants physiques, et qui ne peuvent résister aux appétits des sens. Etre libre et intelligent, l'homme se sent maître de lui-même (pure théorie trop souvent!), et peut subordonner ses passions aux conseils de la raison. Ce noble attribut le rend
aussi maître de sa fortune. Tel est l'ordre admirable des choses, que la cause la plus j^cnéralc delà misère peut être combatluc paria prudence. Le taux des salaires, qui délerujiiie le revenu de la population laborieuse, n'est aussi, sous un point de vue plus élevé, que l'expression delà sai^esse. » fDe la charité dans ses rapports avec l état iiiorai et le bien- être de*, classes inférieures de la sociélé.J
Quiuit à nous , nous pensons que tous ces moyens purement humains seront Impuissants à nrrèter le mal signalé par nos célci)res économistes et socialistes. Mais, avant tout, est-ce un véritable mal qu'une nombreuse population dans un pays comme la France, où il reste huit millions d'hectares de terre à défricher? Qu'on accorde donc plutôt des primes aux progrès de l'agriculture (on les a refusées dernièrement aux chanjbres); qu'on ouvre une nouvelle carrière à la jeunesse, celle de l'agriculture j qu'on élève et qu'on ennoblisse celle utile profession , le plus sublime et surtout le plus nécessaire des arts. Si ce moyen est encore humain, conime nous l'avouons, au moins il a l'avantage d'être essenlieller.îent moralisateur et puissamment hygiénique, tandis que l'extension démesurée de l'industrie, devenue la mère du luxe effréné de notre temps , est aussi la ruine des mœurs et de la santé des classes laborieuses.
Mais le meilleur mojen de limiter une exubérante population ou plutôt de l'accepter avec toutes ses conséquences, c'est, sans contredit, de régénérer les masses ouvrières par la religion, les revivifier par le principe ou l'élément chrétien , la foi catholique , l'instruction et la pratique religieuses; c'est de réhabiliter les mariages, et de les rendre chrétiens, de païens qu'ils sont pour la plupart. Ces sentiments nouveaux changeront peu à peu les volontés, les affections et les goûts, inspireront des vertus morales, la tempérance, la sobriété; feront naître dans les familles un esprit de prévoyance, d'ordre et de sage économie. Dès lors, et dès lors seulement, disparaîtront les vices honteux et destructifs de toute famille, la crapule, la débauche, l'ivrognerie, les querelles domestiques, et le déplorable chômage du néfaste lundi qui absorbe tout le produit du travail de la semaine, et abandonne inévitablement la femme et les enfants à la ressource des larmes, du désespoir et de la faim. (f II a été démontré, dit M. Rubichon, que la population, bien loin de diminuer, avait augmenté, surtout était plus belle, plus florissante , dans les pays où se faisait sentir l'action de la religion catholique et de la loi du célibat. » (De l'action du clergé dans les sociétés modernes y chap. lo. Du célibat dans ses rapports avec la population.)
Ainsi donc, avec la puissance régénératrice de la rcliijion, c'est-à-dire avec l'action incessante du catholicisme pratique, les familles laborieuses pourront suffire à élever les enfants que Dieu leur donnera , pourvu que les chefs de familles se maintiennent, eux et leurs enfants, dans les limites de leur modeste condition. Car qui pourra dire tous les désordres sociaux qui n'ont d'autre cause qu'une sotte ambition, qui ouvre la porte à un luxe insensé et ruineux et à un déclassement de condition parmi les classes inférieures et movennes?
» L'Eglise, dit M. de Maistre, a, par sa loi du célibat ecclésiastique, résolu le problème avec toute la perfection que les choses humaines peuvent comporter, puisque la restreinte catholique est non-seulement morale, mais divine , et que l'Eglise l'appuie sur des motifs si sublimes, sur des moyens si efficaces, sur des menaces si terribles, qu'il n'est pas au pouvoir de l'esprit humain d'imaginer rien d'égal ou d'approchant. » L'auteur ajoute, en note, que la conséquence du principe posé par M. Malthus est si évidente, qu'il est permis à tout le monde de s'étonner qu'il ait refusé de la tirer expressément, et que son savant traducteur, M. Prévôt, de Genève, ait nicine partagé la même réticence. En réfléchissant, dit-il, sur cette restreinte protestante, j'ai cru d'abord qu'il ne fallait pas en chercher
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d'autre explication que celle qui résulte de la
force des préjugés (contre le catholicisme.)
« Mais je n'ai pas tardé de concevoir une idée beaucoup plus satisfaisante : c'est que deux excellents esprits , voyant que la conséquence était claire et inévitable, se sont contentés déposer le principe , pour éviter toutes querelles avec les préjugés dont ils se sentaient environnés, »
Rien n'est plus fécond que la chasteté, rien n'est plus stérile que le libertinage : et il est certain que la chasteté virginale et la chasteté conjugale sont la source la plus pure et la plus abondante d'une grande, saine et robuste population. Ainsi, continence dans le célibat, chasteté dans le mariage, voilà le secret de la meilleure population possible sous tous les rapports. L'amour accouple, c'est la vertu qui peuple, dit excellemment le comte de Maistre. Platon a dit également : Piendons les mariages aussi avantageux à l'Etat qu'il est possible, et souvenons-nous cjue les plus saints et les plus chastes sont les jdIus avantageux. fDe rep.J
Et maintenant le célibat militaire, pourquoi ne le l)làme-t-on pas? Apparemment, parce que personne n'y trouve d'inconvénient ni social ni moral, et qu'en général le mariage serait matériellement impossible dans l'état militaire. « Le général Drouot, dit le Pi. P. Lacordaire dans l'éloge funèbre de cet homme remarquable, s'é-
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tait soumis volontairement à cette grande loi du célibat religieux et militaire, qui est un des premiers besoins de l'humanité, et sans laquelle l'esprit de sacrifice ne peut prendre qu'un essor beaucoup trop restreint. 11 s'était senti capable d'en porter le fardeau, non comme une lâche abdication des devoirs de la famille , qui se dédommiXiie dans la licence, mais comme une sainte condition de son noble métier, et l'expérience lui ayant révélé tout le fi-uit et tout l'honneur, il n'avait plus voulu oter de son front cette magnanime couronne de célibat par et dévoué ».
M. Mlchelet lui-même, nous aurions dîi le citer plus tôt, parle éloquemment en faveur du célibat du prêtre. Il est vrai, il dit tout le contraire dans un aulre ouvrage, comme nous le verrons tout à l'heure.
« Certes, dit M. JMichelet (Hist. de France, t. II, p. i68.), ce n'est pas moi qui parlerai contre le mariage; cette vie a aussi sa sainteté. Toutefois , ce virginal hymen du prêtre et de l'Eglise n'est-il pas quelque peu troublé par un hymen moins pur? Se souviendra-t-il du peuple qu'il a adopté selon l'esprit, celui à qui la nature donne des enfants selon la chair? La paternité mystique tiendra-t-elle contre l'autre? Le prêtre pourrait se priver pour donner aux autres, mais il ne privera point ses enfants. Et quand il résisterait, quand le prêtre vaincrait le père , quand
il accomplirait toutes les œuvres du sacerdoce, je craindrais encore qu'il n'en conservât pas l'esprit. Non , il j a dans le plus saint mariage, il y a dans la femme et dans la famille quelque chose de mou et d'énervant qui brise le fer et flccliit l'acier. Le plus ferme cœur y perd quelque chose de soi. C'était plus qu'un homme, ce n'est plus qu'un homme.
« Et cette poésie de la solitude, ces mâles voluptés de l'ahstinenCe, celte plénitude de charité et de vie, où l'àme embrasse Dieu et le monde, ne croyez pas qu'elle subsiste entière au lit conjugal. Sans doute il y a aussi une émoiion pieuse quand on se réveille et qu'on voit, d'une part, le petit berceau.de ses enfants, et sur l'oreiller, à côté de soi, la chère et respectable tcle de leur mère endormie. Mais que sont devenus les méditations solitaires, les rêves mystérieux, les sublimes oraf^es où combattaient en nous Dieu et l'homme? Celui qui n a jamais veillé dans les pleurs , qui n a jamais trempé son lit de larmes, celui-là ne vous connaît pas , 6 puissance céleste! » (Goethe, IVilhemmeister.^
INous venons d'entendre M. Michelel, qui a dit : oui; maintenant, sur le même point, il va dire : non , comme il l'a fait sur l'article des
Jésuites. Voyez p. 76. Ecoutons-le.
« Qui n'aurait pitié de cette victime (le prêtre) de la contradiction sociale? Les lois lui disent des
choses contraires, comme pour se jouer de lui. Elles veulent et ne veulent pas qu'il obéisse à la nature. La loi canonique dit : non, — et la loi civile dit : oui. S'il prend celle-ci au sérieux, l'homme de la loi civile, le juge, dont il attend protection, agit en prêtre, le saisit par la ro])e et le remet dégradé au joug de la loi canonique— Accordez-vous donc, ô lois (accordezvous donc vous-même, ô M. Michelet), et que nous puissions trouver l'auloriié quelque part. Si celle-ci est une loi , et que l'autre qui est opposée soit également une loi, que fera celui qui les croit sacrées toutes deux ?
« Oh ! que je me sens un cœur immense pour tous ces infortunés! Que de vœux j'ai faits pour qu'ils sortent d'un état qui donne un si dur démenti à la nature, au progrès du monde!.. Que ne puis -je de mes mains relever, rallumer le foyer du pauvre prêtre, lui rendre le premier droit de l'homme, le replacer dans la vérité et la vie, lui dire : « Viens t'asseoir avec nous, sors «f de cette ombre mortelle^ prends ta place, ô « frère, au soleil de Dieu! « M. Michelet ajoute en note : « Le clergé, trhs-cathoUque, de plusieurs parties du midi de l'Allemagne, a formellement exprimé le vœu que ce désaccord cessât , que l'Eglise s'associât au progrès du temps qui fait du mariage le véritable état moderne , comme le célibat fut (au moins idéale-
menl) celui du moyen- Age. » (Du prêtre ^ de la femme et de la famille , 4* cdit., p. 566.)
Puisque, sans le vouloir, nous sommes tombés sur le livre de M. Mlchelet, intitulé : Du prêtre, de la femme et de la famille , il ne sera pas hors de propos de formuler ou de reproduire ici des jugements graves, authentiques, oiiiciels, sur cet étrange /<r/c/ï^/7z du professeur de morale et d'histoire du collège de France.
Mais on se demandera peut-être : à quoi bon réfuter ces tristes productions, comme celles de quelques professeurs du collège de France ou de l'université, par exemple celles de MM. Michclet, Quinet, Génin, etc , qui ont écrit contre les jésuites, c'est-à-dire contre des prêtres des plus respectables? 11 faudrait plutôt les instruire et les plaindre, car le caractère le plus saillant et le plus saisissant de ces écrivains excentriques , c'est la profonde ignorance des matières religieuses et ecclésiastiques, auxfjuelles ils n'o!;t jamais été initiés. Placés sur un terrain nouveau et errant à l'aventure en pays étranger, ils marchent au hasard, bronchent, cliancèlent comme un homme ivre, et font des chutes dont ils ne se relèvent jamais. Aussi leurs étranges pamphlets se sont précipités dans les profondeurs de l'abîme, c'est-à-dire du méprij, quasi plumhum. in profundum. Ne leur accordons donc pas les honneurs d'une réfutation qu'ils ne méritent
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pas; et laissons à l'ouhli le soin d'en faire justice.
Cependant, comme le Pu. P. Lacordairc a écrit quelque part qu il faut toujours répondre même à V absurde le plus clair y même à l'extravagajit le plus ennuyeux , nous exposerons ici, en peu de mots, notre sentiment sur ces livres, et nous reproduirons quelques formules de blâme et de jugements sévères qui ont été portées à la haute tribune nationale.
Au préalable, disons un mot sur la manière dont nous comprenons la critique de ces sortes d'œuvres. Nous pensons que le meilleur mode de réfutation, dans l'espèce, c'est d'en citer quelque passage. 11 est des énormités qui se détruisent par leur excès même. C'est ainsi que l'Univers a victorieusement réfuté le livre de M. Génin contre les jésuites. Voici ce qu'il en a dit : « H nous souvient de deux ou trois pa^es dirigées contre l'œuvre admirable de la propagation de la foi. Tout l'argent qu'elle recueille sou par sou , et dont la distribution est faite à la face du ciel à plus de cent missions répandues sur tout le globe , tout cet argent , dis-je , est un tribut levé par les jésuites, au moyen de l'intrigue et de la terreur qu'ils inspirent; puis il est empilé dans leurs antres de ténèbres, pour soudoyer quelque jour une nouvelle conspiration des poudres. En lisant ces brutalités, nous nous