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LA PIÉTÉ DANS LES MAISONS ECCLÉSIASTIQUES

Messieurs et chers confrères,

Le prêtre appliqué au ministère de l'enseignement doit trouver dans sa foi, déjà comme professeur, à plus forte raison comme éducateur, des inspirations et des ressources de prosélytisme en vue du bien des âmes qui lui sont confiées, dont le maître laïque ne dispose pas.

Nous bornerons-nous à constater cet avantage? Nous suffira-t-il, au milieu de nos enfants et de nos jeunes gens, guidés que nous sommes par une idée plus haute de notre mission, encouragés par des facilités meilleures pour les remplir, nous suffira-t-il d'essayer d'agir sur la raison, le cœur, la volonté , la conscience des élèves , à l'aide de procédés laissés à nos préférences individuelles et à notre choix? Ou bien existe-t-il un moyen supérieur d'exercer cette action désirable, un élément de succès dans la poursuite et la réali-

sation du but, incomparablement précieux et sûr?

Oui, ce moyen d'action, oui, cet élément de succès existent. Plus nous y aurons recours, plus nous assurerons la plénitude et la fécondité de l'œuvre à laquelle nous nous dévouons au profit de la jeunesse : c'est de cultiver en elle la piété, l'esprit de piété.

M^'" Dupanloup consacre à le dire, à le répéter avec insistance, à le prouver avec abondance, presque tout le livre P'' du tome II de son Traité de l'éducation. Je vous signale plus particulièrement les paragraphes iv, vi, vu, viii.

Et qu^est-ce donc que la piété?..., cet esprit de piété dont nous devons avoir à cœur chacun pour notre part, dans nos maisons ecclésiastiques, d'imprégner l'âme de l'enfant? Je réponds, messieurs, par ce mot de saint Paul : Sensum Christi. Nos autem, écrit l'Apôtre , sensum Christi hahemusK

«Le sens du Christ, » c'est-à-dire une notion moins spéculative qu'expérimentale et pratique du bienfait de la croyance en Notre -Seigneur; moins une conviction raisonnée et savante des titres de cette croyance à se faire accepter, — cela viendra plus tard, — que l'habitude d'en vivre, comme on vit matériellement de Fair et de la lumière avant de connaître la physique et les lois de son application à l'organisme, a Le

1 I Gorinth. ii, 16.

sens du Christ, d une intimité grandissante avec le Maître intérieur respectueusement écouté, accueilli, obéi aux profondeurs de la conscience, pour comprendre la vraie valeur de la vie, pour mieux accepter le devoir, pour mieux vaincre l'égoïsme, la vanité, la sensualité, la paresse, la jalousie, pour se porter d'un élan plus généreux et plus ferme vers la vertu, à l'encontre des entraînements vicieux, d'un seul mot, pour aller à Dieu en union de pensées et d'efforts avec Celui qui a dit : <( Personne ne vient au Père que par moi, »

Le Père Gratry , dans son admirable livre : Henri Perreyve^ livre qui devrait être pour ainsi dire classique en chacune de nos maisons d'éducation chrétienne, a écrit sur ce sujet une page que je vous demande la permission de vous lire :

« Voici donc la voie qu'il suivit.

<r II pratiqua d'abord, sans la connaître assurément, cette parole de l'Evangile : «Laissez venir a à moi les petits enfants. }) Petit enfant, il alla droit au Christ par la prière et par la piété.

« Mais le Christ est le Verbe éternel, la lumière qui éclaire au dedans tout homme venant en ce monde. Il alla dès ses premiers efforts intellectuels à la lumière qui éclaire au dedans... Sans bien savoir que c'était Dieu, il alla vers le fond de ce mouvement lumineux qu'il sentait et qu'il entrevoyait en lui... Il alla au Maître intérieur.

(L Oui, dès cet âge, à douze ans, sa piété

réelle, profonde, habituelle, cherchait la lumière intérieure et la voix de Dieu dans son âme avec respect, admiration, adoration. Gela même s'opérait en lui, au collège, dans ses premières classes.

(( Voilà, jeunes gens, et je parle aux écoliers mêmes, voilà ce que vous pouvez et devez imiter.

(( Qu'on ne dise pas qu'il y avait là plus de richesses de facultés qu'efficacité de la méthode et qu'on n'imite pas le génie ! Je déclare au contraire que tous peuvent suivre cette noble et simple voie, depuis l'enfant qui commence ses études jusqu'à l'homme consommé dans la vie.

<r ... Si ces pages sur Henri Perrey ve arrivent aux mains d'un enfant de douze ans, je dis que cet enfant pourra comprendre. Il peut comprendre que Dieu qui est au fond du cœur et qui, à chaque instant, réveille en nous la conscience et la raison ; que Dieu, dis-je, est le premier des Maîtres ; que Dieu seul donne l'intelligence et le goût du travail, lamour de ce qui est beau; qu'on peut et qu'on doit demander à Dieu ces vertus, et que celui qui les demande avec ardeur les obtiendra. Il peut comprendre que tout péché nous éloigne de Dieu, du travail, de ce qui est beau ; qu'il ne faut apprendre à parler et à écrire que pour dire la vérité ; que le plus grand talent du monde ne sert à rien si l'on manque de cœur, si l'on n'aime sa famille, son pays, tous les

hommes nos frères; si l'on n'a pas pitié de tant de malheureux qui souffrent et s'égarent dans la misère, le vice et l'ignorance; si l'on n'est pas enfin fermement décidé à consacrer tout son talent et sa vie entière à faire le plus de bien qu'il se pourra, à défendre jusqu'à la mort la justice et la vérité.

« C'est précisément à douze ans, à l'âge où le Christ enfant interroge et confond les docteurs, que Ton comprend ces choses ; c'est à quarante qu'on ne les comprend plus^ »

De telles et si précieuses dispositions certainement sont avant tout le fruit de la grâce. Mais comment douter qu'en des âmes d'enfants chrétiens la grâce ne soit toute prête à agir, ne fût-ce que la grâce prolongée du baptême? Et comment douter aussi que le prêtre placé providentiellement près de l'enfant n'ait pour mission de coopérer à cette influence de Jésus- Christ sur lui, d'en faciliter et d'en assurer la prise plus pénétrante chaque jour?

Qui ne sait enfin que ces germes de croyance développés de bonne heure par une pratique quotidienne, cette habitude contractée pendant les années qui précèdent la première communion ou la suivent, de mettre partout Jésus-Christ dans la vie naissante pour en supporter les premières peines, en sanctifier le travail, en corriger les défaillances , en stimuler l'orientation surnaturelle , en

1 Henri Perreyve, par le Père Gratry, chap. i, Éducation, III 25

révéler le prix véritable, sont les meilleures et plus inébranlables assises de la foi de l'avenir?

Des ombres amassées par les objections du jour pourront voiler plus tard les hauts sommets de la pensée, comme les nuages enveloppent en certaines saisons la cime des montagnes ; des vapeurs venues des instincts mauvais de l'être pourront s'étendre sur l'existence journalière, comme ces brouillards qui traînent sur les vallées ; mais un fond solide et persistant empêchera ces influences perverses d'en haut et d'en bas de triompher. Le Père Gratrv dit ce qu'on comprend à douze ans et qu'on ne comprend plus à quarante i> . J'estime qu'il a voulu dire qu'au milieu de la vie on est menacé de ne plus comprendre à cause des tentations multiples ignorées du jeune âge, mais non pas que ce soit une sorte de fatalité d'oublier le passé et de le renier. Jésus- Christ connu, goûté, aimé, choisi pour modèle et pour guide par l'enfant, garde pour reconquérir l'homme mûr, même un temps infidèle, des facilités secrètes et de merveilleux retours.

Abordons maintenant, messieurs et chers confrères, un autre point de la question.

La piété ainsi entendue et ainsi pratiquée serait-elle de mise seulement dans celles de nos maisons ecclésiastiques où, de notoriété commune, les enfants aspirent aux saints ordres, et qui pour cela sont appelées séminaires purs? Faudrait-il ailleurs, dans les établissements

mixtes, la tenir pour une sorte de luxe d'éducation religieuse, déplacé et excessif? Bon nombre de familles chrétiennes se rangeraient volontiers à cet avis. Elles entendent bien que leurs fils soient plus chrétiennement élevés qu'au collège ou au lycée de l'Etat, — c'est le motif pour lequel elles ont donné aux maisons que les prêtres dirigent leur confiance et leur préférence, — mais elles paraissent sous -entendre qu'une certaine mesure ne sera point dépassée, et les mots de piété, d'esprit de piété, de culte de la piété, loin de leur plaire, les inquiètent et les gênent. Quoi de plus? Cette appréciation regrettable gagne parfois jusqu'aux maîtres des établissements dont je parie. Ils ne voudraient pas qu'on les pût confondre avec des séminaires. Ils semblent poser en principe que si leurs élèves puisent dans l'éducation qu'ils reçoivent de quoi être plus tard au milieu du monde « des chrétiens passables )\ — je n'invente pas l'expression, — cela doit suffire, cela suffît.

Ghers confrères, qui seriez plus ou moins tentés de vous former cette opinion, laissez-moi vous déclarer, avec la franchise à laquelle tout m'autorise parmi vous, que je la crois fâcheuse, erronée et fausse.

Je me permets d'abord de nier que vous ayez seulement pour mission de préparer des chrétiens a passables -». C'est là un terme équivoque, malsonnant et dont je me défie. Il n'y a que trop de chrétiens diminués, de qui la dépression

entrave les saintes conquêtes de rÉvangilc. Ce que la société et TEglise attendent de votre ministère, ce sont de vrais chrétiens décidés à maintenir au travers de toutes les objections l'intégrité de leur foi, décidés de môme à conformer sur tous points, à leur foi, leur conduite et leur vie. Or ce degré et cette qualité de christianisme ne se préparent pas, ne s'élaborent pas, sans une piété de bon aloi qui, après avoir présidé aux débuts de l'existence, tienne en réserve pour l'avenir la force des choses vécues et des habitudes prises. Fùt-il exact de dire que vous n'avez à façonner que de simples chrétiens, encore serait -il nécessaire de les rendre capables de se préserver pour leur compte, comme d'exercer pour le compte d'autrui une action bienfaisante, et par conséquent nécessaire de leur inculquer une piété intelligente, virile et sûre.

Mais je m'empresse d'ajouter: Qui prouve que tout se borne là pour vous? De quel droit évincer en principe la possibilité pour quelques-uns de vos élèves d'être appelés par Dieu au sacerdoce? La chose en soi manque-t-elle donc de vraisemblance? N'est-il pas, au contraire, permis de penser que dans le nombre considérable d'enfants confiés à vos soins par des familles en somme croyantes et pratiquantes, il s'en rencontre que le Maître des destinées s'est choisis et au front desquels l'élection bénie rayonne ? De ce qu'ils ne sont pas entrés, ceux-là, dans

un «séminaire pur )\ s'ensuit- il qu'ils doivent être exposés à perdre leur vocation, à la perdre près de vous, sous vos regards, entre vos mains?

Que le règ^lement religieux de la maison n'ait rien de trop chargé. J'y consens volontiers, à la condition que les habitudes de piété, les excitations à la piété auxquelles tous se soumettent, leur assurent à eux les ressources et les garanties nécessaires. Qu'on ne parle pas chaque jour de la vocation sacerdotale, je l'admets très bien; mais qu'on n'incline point au parti pris de n'en parler jamais. Qu'on ne craigne pas de rappeler, de temps à autre, quel emploi supérieur c'est faire de la vie que de se consacrer à Jésus-Christ pour partager sa mission et coopérer à son œuvre ; qu'on n'hésite pas à donner sa place , et sa place d'honneur, entre les rêves que tout jeune homme caresse, au Sequere me de l'Evangile. Il est sans cesse question des carrières humaines, pourquoi ne serait- il pas aussi question de la suréminente carrière du sacerdoce et de l'apostolat? En vérité, serait-ce trop demander que, dans toute maison ecclésiastique, la perspective d'entrer au grand séminaire fût accréditée aux yeux des élèves par une certaine habitude de l'opinion générale, autant que la perspective d'entrer à l'Ecole polytechnique, ou à l'Ecole de Saint- Cyr, ou à l'Ecole navale? Serait-ce trop demander que d'y créer une atmosphère telle que les germes de vocation, chez ceux qui par

hypothèse auraient la vocation, puissent s'affermir et s'épanouir ' ?

* Le soixante -cinquième et dernier rapport présenté au congrès eucharistique de Paray-le-Monial, 1897, a poui' titre : Les vocations sacerdotales dans les collèges ecclésiastiques , et pour auteur le R. P. Delbrel, de la Société de Jésus. Nous voudrions pouvoir le reproduire ici in extenso, les idées qu'il émet, les désirs qu'il exprime, répondant de tous points à nos idées personnelles et à nos propres désirs. Le zélé religieux commence par signaler et déplorer l'espèce d'entente, avouée ou non, d'après laquelle les familles, les élèves, voire les maîti'es, tiennent pour démontré que le collège ecclésiastique n'est pas, ne doit pas être un lieu ni un terrain de préparation au sacerdoce, et il ajoute :

« Pourquoi donc un collégien ne pourrait-il pas, tout comme un séminariste, être appelé au sacerdoce? Est -il admissible que Dieu ne puisse pas prendre où il lui plaît les ministres de sa religion? Est- il admissible que toute une catégorie d'enfants chrétiens soit exclue du droit d'aspirer à la profession qu'un chrétien doit estimer la plus belle, la plus digne de son ambition? Voilà cependant, pour peu qu'on veuille presser le préjugé commun sur la destination des collèges, voilà ce qui en découle. Pressez-le plus fortement, et vous en ferez sortir ceci, que dès le moment où un enfant entre dans telle maison d'éducation, à douze ans, à dix ans, dès lors et par le fait même la question de son avenir est tranchée, et tranchée sur un point que la foi chrétienne et le sens commun nous montrent comme le plus grave, le plus digne d'être longuement étudié : l'option entre l'état laïque et le sacerdoce.

<( Non seulement les élèves des collèges peuvent aussi bien que d'autres fournir des recrues au clergé, mais il faut ajouter que leurs qualités spéciales permettent de voir en eux des recrues particulièrement appréciables. En effet, ils appartiennent, pour la plupart, aux catégories supérieures ou moyennes de la société. Or il est à remarquer que, dans tout le cours de ce siècle, les juges les plus compétents des besoins de la religion, J. de Maistre, le cardinal Pie, Mar Dupanloup, Mgr Gerbet, Mgr Bertaud, Mgr Bougaud, Mg"* Besson, Mgr Thomas, le cardinal Mermillod, jNL de Margerie, d'autres encore, se sont plaints de ce que l'élite sociale de la jeunesse s'éloignât presque systématiquement du sacerdoce, et ont

Une fois admise , l'opportunité , ce n*est pas assez dire, la pressante nécessité de favoriser l'esprit de piété dans nos maisons ecclésiastiques, de telle sorte que tous les élèves s'y façonnent à devenir des chrétiens exemplaires, et que ceux qui peuvent être élus de Dieu pour la prêtrise n'y courent pas le péril de perdre leur vocation, il reste à convenir des procédés, des méthodes et des traditions les plus propres à obtenir le résultat désiré.

exprimé un désir intense de la voir se diriger moins exclusivement vers les carrières profanes , et reprendre le chemin du sanctuaire, qu'elle connaissait si bien autrefois. — Et voici, dans un résumé très succinct des pages de leurs œuvres où ils ont traité cette question, les raisons qui les ont décidés à se prononcer dans ce sens : les jeunes gens des hautes catégories sociales, s'ils n'ont pas d'ordinaire cette ardeur puissante, cette énergie, cette âpreté au travail que donne le sang plébéien, et qui de tant d'enfants du peuple font de si admirables prêtres, ont en revanche d'autres qualités et jouissent d'autres avantages, très bons à utiliser pour le service de Dieu et de l'Église : leur nom, l'importance des fonctions remplies par tels de leurs parents, leurs relations de famille et d'amitié, l'élév^ation assez habituelle de leurs sentiments, la correction et la délicatesse de leurs procédés, la distinction de leurs manières, et enfin leur fortune, leur permettraient d'apporter à la cause religieuse un précieux appoint de prestige et d'influence. Ajoutez l'immense avantage que présenterait nécessairement, au point de vue religieux et social, ce spectacle donné aux classes inférieures, de privilégiés de la naissance et de la richesse renonçant à une vie de luxe, de plaisir, pour se faire leurs égaux, leurs serviteurs, pour vivre, comme elles et pour elles, dans les fonctions souvent obscures, toujours pénibles, du ministère sacerdotal. « Il semble donc que les prêtres chargés du ministère de l'éducation dans les collèges ecclésiastiques rendraient un important service à la cause religieuse, en s'employant à seconder les vocations sacerdotal-^s parmi les enfants confiés ù leurs soins. »

Puisque je viens de. prononcer le mot de c( traditions y>, j'insiste et je répète qu'il faut acclimater dans la maison, comme une opinion reçue et dont personne ne s'offusque , le droit pour la vocation sacerdotale d'aller de pair, — c*est bien le moins . — avec les carrières civiles quelles qu'elles soient. Je dis qu'il faut substituer au fatal esprit mondain , qui détourne a priori de songer à la prêtrise, un esprit plus éclairé, plus large, plus respectueux, à l'abri duquel chacun se sente à l'aise dans ses préférences motivées et la spontanéité de son choix.

L'instruction religieuse, pour venir aux détails, doit être placée en bon rang, rehaussée aux yeux des élèves, et non point traitée comme une chose de moindre importance sur laquelle tout le reste a le pas de plein droit.

L'instruction religieuse se donnera par la prédication proprement dite à la chapelle. Pourquoi M. le directeur spirituel ne partagerait- il pas, avec quelques-uns de ses collègues, cette fonction plus spéciale de son ministère? Une parole toujours la même finit par créer un peu de satiété et de lassitude. Pourquoi se refuser de la varier en faisant appel , de temps à autre , au concours de tels ou tels professeurs? Les professeurs, je le sais, se prêtent peu à des avances de ce genre. Ils prétendent n'avoir pas le temps de se préparer. Ils craignent de perdre aux yeux de leurs élèves le prestige de maîtres éminents que leur vaut en classe leur goût littéraire ou

leur savoir. Ils redoutent les comparaisons que leur auditoire se permettrait de faire , peut-être à leur désavantage entre eux, que la parole publique gêne, et d'autres confrères, à qui elle est plus facile. Vains prétextes que tout cela. S'il était démontré que le bien des enfants peut résulter de cette coopération de plusieurs à l'œuvre de l'enseignement religieux, il serait puéril, il serait répréhensible de se dérober.

L'instruction religieuse se donnera dans un cours spécial, au moins une fois chaque semaine, en classe. Le professeur laissera voir clairement l'estime où il la tient, le prix qu'il y attache. 11 exigera que les élèves prennent des notes et présentent une rédaction soigneusement faite.

L'instruction religieuse embrassera la lecture spirituelle de la fin de la journée dans la salle d'étude, la petite méditation du matin qui suit la prière, les catéchismes de première communion pour les plus jeunes élèves, s'il se peut, et sans faire double emploi avec le cours hebdomadaire dont nous venons de parler, les catéchismes de persévérance pour les plus grands.

L'instruction religieuse se produira à plus petites doses en dehors des moments réglementaires qui lui sont consacrés, en classe, par exemple , au début de chaque classe , par la récitation ou la lecture de quelques versets du saint Evangile. C'est là, dans nos maisons, une habitude presque partout en vigueur, qui mérite d'être prise fort au sérieux , et dont le profes-

seur peut tirer un grand parti. L'élève lit ou récite le texte sacré. Le professeur, en quelques mots rapides, le commente, l'applique, le fait comprendre, le fait goûter. Cinq minutes peuvent suffire. Mais cinq minutes, tous les jours, finissent par composer une somme précieuse de temps employé au meilleur et plus bienfaisant usage.

Dans l'ancienne Université de Paris, les écoliers devaient apprendre des sentences tirées de l'Écriture sainte. Et la raison de cette exigence des règlements était celle-ci :

... Quihus (cœteris studiis) si addatur quotidiana Scripturx sacrée quantulacumque mentio ^ hoc velut divino sale reliqua puerorum studia condientur.

Et ailleurs, au sujet des études profanes, des maximes des païens même relevées et honnêtes et des dangers qui s'y peuvent rencontrer pour de jeunes esprits, il était dit :

Qui autcm poterimus id vitare periculi, nisi tôt profanis ethnicorum hominum vocibus inseratur divina vox , christianisque scolis, ut decet, quotidie intersit^ imo prœsideat unus hominum magister^ Christus ' ?

Bossuet voulait que le dauphin, au commencement de chacune des séances qu'il lui consacrait, lût, debout et la tête découverte, quelques versets des Evangiles.

1 RoUin, Traité des études.

(( Il faut, dit Mgr Dupanloup, que dans une maison d'éducation chrétienne la prédication soit établie et bien organisée,... la prédication, me permettrai-je d'ajouter, à tous les degrés et sous toutes les formes.

« 11 est absolument indispensable de faire entendre à des enfants la parole de Dieu, de leur rompre fréquemment ce pain de vie, de jeter cette semence divine dans la terre de leurs âmes, terre légère sans doute, mais bonne terre où le germe béni fructifiera '. »

Enfin, messieurs et chers confrères, l'instruction religieuse, la piété, l'esprit de piété, le sensum Christi, vous vous efforcerez de les donner à vos élèves, en dehors des circonstances officielles, autant de fois que l'occasion s'en présentera.

A la suite d'une réprimande, par exemple, ou après des félicitations méritées, un mot sorti de votre cœur de prêtre peut pénétrer plus avant qu'un long discours. A certaines heures d'abattement et de défaillance, un encouragement inspiré par votre foi peut laisser une trace profonde. Une conversation sur l'emploi et le prix de la vie, en telle ou telle occurrence plus opportune, peut décider de la vocation. A vous d'utiliser, sous l'inspiration de votre zèle, les facilités qui vous sont offertes .

Et ces facilités, vous en aurez tous, le supé-

1 Mflr Dupanloup, De l'éducation, tome III, livre IV.

rieur, le directeur, le professeur, le maître d'étude, le préfet de discipline, le surveillant du dortoir, le surveillant des récréations et des promenades. Ces dernières fonctions, dans les établissements de l'État, sont particulièrement ingrates. Ceux qui les exercent les subissent. Entre eux et les élèves point de relations dictées, d'un côté par la confiance, de l'autre par le sincère désir du bien. C'est une sorte d'organisation de police odieuse à la jeunesse, dure pour le maître de second ordre, dont l'autorité n'est pas respectée. Dans nos maisons, où du premier au dernier tous sont investis de la même dignité sacerdotale , tous sont appelés à faire œuvre de prêtres. Il faut que les enfants le sachent; il faut qu'ils bénéficient de le savoir.

C'est en vous invitant à ne le jamais oublier vous-mêmes, chers messieurs, que je termine.

Laissez-moi vous appliquer, appliquer à la diversité combinée de toutes vos influences sur les âmes qui vous sont moins confiées par les familles que par Dieu même, le mot gracieux du psaume : Et erit tanquam lijnum quod plantatum est secus decursus aquarum, quod fructurti suum dahit in tempore suo '.

Ces eaux abondantes, qui baignent l'arbuste planté sur leurs bords et préparent la fécondité prochaine de ses fruits, me représentent les inspirations incessantes et les formes accumulées

1 Psalm. I, 3.

de votre zèle à l'égard de vos enfants. Secus decursus aquarum. Vous entendez. Ce n'est pas un mince filet qui filtre à peine du rocher, ce n'est point une source unique, c'est un large ruisseau grossi du tribut de vingt afiluents divers. De même en est- il de vous. Tous ensemble, vous créez un courant fécond où les jeunes âmes plongent les racines de leur vie religieuse et morale. Lignum plantatum secus decursus aquarum. Vienne l'avenir. Dans le monde ou dans le sanctuaire, grâce à ces heureuses conditions de leur première croissance, elles donneront en leur saison, à l'heure voulue, pour le triomphe de la vérité et du bien, la joie et les fruits d'une riche maturité. Quod fructum suum dabit in tempore suo.

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