LA LOI DE 1850 SUR LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT
Messieurs et chers confrères,
Au cours de cette retraite, où sont exclusivement convoqués MM. les professeurs des maisons d'enseignement du diocèse : maîtrises des paroisses, écoles cléricales, petits séminaires, établissements mixtes, il va de soi que nous devrons beaucoup parler du ministère si relevé de l'éducation. Nous consacrerons à cette question capitale toutes nos conférences de trois heures.
Gomme introduction à ce que nous aurons à dire de plus particulier, de plus technique, je voudrais, ce soir, commencer par vous rappeler sommairement ce qui s'est fait dans notre pays voilà bien longtemps déjà, en 1850, pour la liberté de l'enseignement secondaire. Il s'est
livré autour de cette liberté de mémorables comibats; sa conquête, au sein des parlements, a été préparée par de mémorables travaux. Des hommes qui ont droit à toute notre reconnaissance ont pris, soit à ces travaux, soit à ces luttes, une part décisive. J'ai cru qu'il ne serait point inopportun d'éveiller ensemble ces vieux souvenirs. Pour cette évocation d'un passé auquel se rattache étroitement le présent, je me servirai du livre familier sans doute à quelquesuns d'entre vous et qui mérite de l'être à tous : les Débats de la Commission de 1849. Discussion parlementaire et loi de 1830, par ^I. H. de Lacombe.
Lorsque sur les instances des chefs du parti conservateur, de M. Berryer au premier rang-, M. de Falloux eût accepté, en décembre 1848, d'être ministre de l'instruction publique , son premier soin fut de nommer une commission extraparlementaire chargée d'étudier une loi sur l'enseignement primaire et secondaire. Dès le commencement de 1849, la commission se mit à l'œuvre.
Dans la commission de l'enseignement secondaire , — le seul dont nous voulions nous occuper ici, — sous la présidence du ministre, étaient appelés quatorze membres, parmi lesquels MM. Thiers, de Montalembert et l'abbé Dupanloup.
« Si nous avions à définir le rôle distinct de chacun de ces hommes éminents, écrit M. H. de
Lacombe, nous dirions que sans M. de Montalembert, sans ses luttes généreuses pendant dix-huit ans, la question de la liberté d'enseignement n'aurait pas été mûre en 1849; que sans M. de Falloux elle n'aurait pas été tirée du domaine de la controverse, coordonnée en loi et revêtue de l'autorité décisive du gouvernement; que sans l'abbé Dupanloup, sans son éloquence persuasive, conciliante dans les détails, invincible et ferme sur les principes, l'accord d'où sortit cette loi équitable ne se serait pas fait dans la commission préparatoire ; que sans M. Thiers enfin , dont le secours fut inappréciable et incomparable, la loi elle-même n'aurait pas réuni dans l'assemblée de 18S0 la majorité nécessaire à son adoption. »
Un rapide retour rétrospectif est ici nécessaire. Napoléon P', quand il créa l'Université comme un rouage de plus de son immense administration personnelle et de son autocratie, voulut que la direction de la jeunesse reposât sur l'idée religieuse. « Toutes les écoles, était-il déclaré dans l'article 38 du décret constitutif de 1808, prendront pour base de leur enseignement les préceptes de la religion catholique. » C'était beaucoup dire, et cette clause se conciliait mal avec la liberté de conscience des maîtres : inspecteurs, proviseurs, professeurs, etc. Quitte à la respecter ou paraître la respecter, l'Université jouissait du monopole et du privilège exclusif de l'enseignement en France. Elle exerçait son
droit par robligation de Fautorisation préalable sans laquelle aucune école d'aucun degré ne pouvait être ouverte , par les examens qu'elle faisait subir, par l'exigence du certificat d'études et du baccalauréat, où ceux-là seuls pouvaient prétendre qui avaient reçu ses leçons.
La Restauration ne devait pas réussir, tant s'en faut; à pénétrer de l'esprit chrétien la fondation impériale. La plupart de ses efforts en ce sens se retournèrent contre son but.
Le gouvernement de Juillet, entraîné aux réactions qui résultaient de l'alliance trop intime du trône et de l'autel sous les Bourbons , laissa l'Université conserver l'ensemble de ses privilèges, mais s'émanciper ouvertement des garanties religieuses édictées à la première heure. Elle garda son monopole, et de plus en plus en des conditions telles, que les préoccupations légitimes de leur foi, non moins que leur fierté blessée, inspirèrent aux catholiques d'incessantes et retentissantes protestations.
Le comte de Montalembert fut, dix -huit années durant, l'âme et la voix de la conscience publique. Il ne demandait pas que le privilège et le monopole fussent transférés à l'Église ; il ne réclamait pour elle que la liberté.
« Solidement établi sur ce terrain, l'illustre orateur, dans sa longue et vaillante lutte, réfute toutes les objections, conquiert des alliés même chez les adversaires de sa foi , et confond la cause de l'Église avec celle de la justice pour tous, d
Les évèques applaudissaient à ses efforts et l'encourageaient dans sa croisade sainte. « Je déclare, lui écrivait, le 25 mai 1844, Mgr Parisis, évêque de Langres, que la cause de l'Église et de l'épiscopat est identiquement la même que celle que vous défendez si bien ; que vous avez été sinon notre organe, puisque votre modestie repousse ce titre , au moins notre très orthodoxe interprète; que vos pensées sont les nôtres; que nous sommes blessés profondément des mesures qui provoquent votre éloquente indignation, et que nous voulons la liberté pour tous précisément comme vous le demandez. »
Cette même année, l'archevêque de Paris et les évêques de la province adressaient à Louis- Philippe un mémoire qui débutait par ces mots : (( Ce que les évêques doivent dire au roi avec une respectueuse franchise, c'est que la libre concurrence et l'abolition de tout monopole sont le seul moyen de rassurer la masse des catholiques de France et de les rallier à nos institutions. »
En face de ces réclamations si graves, si fortement motivées, échos de la disposition des esprits jusque parmi les universitaires, les ministres de l'instruction publique, M. Guizot, M. Cousin, M. Villemain, M. de Salvandy, avaient essayé successivement de quelques compromis, dont aucun n'avait été accepté. Le gouvernement, sur ce point particulier de l'enseignement, se contredisait et s'obstinait à refuser
la liberté qui régnait dans l'ensemble des lois.
Les choses en étaient là lorsque vint à éclater la révolution de février 1848.
La république allait faire ce que n'avaient fait ni l'empire ni la monarchie.
A une immense majorité, l'Assemblée constituante vota l'article 9 ainsi conçu :
<r L'enseignement est libre.
<r La liberté d'enseignement s'exerce selon les conditions de moralité et de capacité déterminées par les lois, sous la surveillance de l'Etat. Cette surveillance s'étend à tous les établissements d'éducation et d'enseignement sans aucune exception. »
Le principe de la liberté était reconnu; les applications en demeuraient soumises à un contrôle et à des exigences qui pouvaient les rendre illusoires. Pour tirer de là la liberté d'enseignement secondaire telle qu'elle fut votée en 1830. il fallait du temps, de laborieux efforts, des discussions prolongées, la bonne volonté mutuelle des membres de la commission préparatoire et extraparlementaire, instituée par M. de Falloux dès sa prise de possession du ministère de l'instruction publique.
Les deux champions qui, dans les réunions de la commission, se trouvèrent le plus souvent et peu à peu presque exclusivement en face l'un de l'autre, furent M. Thiers et l'abbé Dupanloup.
A la louange du futur évêque d'Orléans, il
DE L'EDUCATION dZl
faut dire qu'il sut apporter dans le débat le plus admirable mélange de fermeté et d'esprit de conciliation, de compétence technique et de llamme oratoire, de patience et d'élan.
A l'honneur de M. Thiers, il faut reconnaître qu'il mit à se rendre aux raisons que faisait valoir labbé Dupanloup la plus parfaite loyauté, dans la mesure de jour en jour croissante où il en comprenait la justesse.
Entreprendre de reproduire devant vous, messieurs et chers confrères , même en les résumant avec le plus de brièveté possible , le détail de ces tournois engagés trois mois durant entre les deux avocats de l'Eglise et de l'Etat, je n'y puis pas même songer.
Un jour vint où l'abbé Dupanloup fut amené à formuler nettement ce qu'il réclamait et ce qu'il concédait pour arriver à une entente sérieuse.
d Si l'on veut la paix, dit-il, si on la veut sincèrement, il me paraît que quatre concessions sont indispensables de la part de l'Université; sans cela, ce n'est pas la paix qu'on nous offre, c'est la guerre que l'on continue : 1° suppression des certificats d'études exigés pour se présenter aux grades; 2° plus d'exclusion des congrégations dûnient autorisées par l'Eglise; 3° pas de sécularisation des petits séminaires; 4° modification en ce qui concerne les grades exorbitants donnés ou refusés au gré de l'Université.
« Maintenant, ajoutait-il, comme la paix ne peut en définitive résulter que de concessions LU 22
réciproques, je m'empresse de dire quelles sont celles qui, suivant moi, doivent être faites à l'Etat : 1° j'admets ce grand système d'éducation publique préconisé par M. Cousin, embrassant tout à la fois les établissements libres pour les surveiller et réprimer les abus s'il en existe, les établissements officiels pour les diriger et les gouverner; 2° comme conséquence, j'admets aussi l'institution d'un grand conseil centralisateur; 3° je reconnais pour l'État le droit d'entretenir de grands établissements officiels; j'admets même que TEtat puisse, par des privilèges et des dotations, créer et soutenir ces établissements, bien que ce soit une question fort grave de se placer ainsi dans une position supérieure au droit commun; 4° enfin, j'accorde la collation des grades aux Facultés , quelque excessive que je trouve , en principe , cette prétention universitaire; car si, ainsi que l'a dit avec tant de raison M. Saint-Marc Girardin, la collation des grades ne peut avoir lieu que par le jugement des hommes compétents , il n'est pas exact de dire que dans le corps de l'enseignement officiel seulement se trouvent les hommes compétents. Je reviendrai en temps opportun sur ce détail. Qu'il me suffise aujourd'hui de dire que pour arriver à la paix, et quoique la raison et la justice s'opposent en principe à la prétention de l'Université, je subis l'exigence, pourvu, bien entendu , qu'elle se renferme dans une certaine mesure. »
Sur chacune des quatre concessions demandées à l'Université par l'abbé Dupanloup, M. Thiers, pendant plusieurs séances consécutives, se montra difficile à convaincre. Lui qui, dans la question de l'enseignement primaire, ne trouvait pas mauvais que la part d'influence laissée au clergé fût très grande , semblait craindre qu'elle le fût toujours trop quand il s'agissait de l'enseignement secondaire. Sur deux points en particulier il élevait et maintenait une opposition formelle. Il prétendait ne pouvoir pas renoncer au certificat d'études, soit à cause des industries mercantiles auxquelles se livraient certains préparateurs des examens, soit parce qu'il ne devait pas être permis à des Français de chercher à l'étranger et parmi des suggestions hostiles au pays le bagage d'instruction nécessaire à obtenir les diplômes. De même il n'était point partisan de la liberté pour les « congrégations dûment autorisées par l'Eglise j) . La liberté du clergé séculier, il l'admettait volontiers; celle des congrégations et surtout des jésuites, non. Il avait contre eux des griefs. Il déclarait que c'était de la part de l'abbé Dupanloup et de ses amis un faux point d'amour-propre que d'insister en leur faveur devant l'Etat et de dire : L'Eglise reconnaît l'institut des jésuites, donc il convient que l'Etat les admette. Telle était aussi la disposition d'esprit et la façon de raisonner de M. Cousin.
A quoi l'abbé Dupanloup répliquait :
(£ Quoique je n'aie ici aucune mission de l'Église, je puis cependant affirmer que telle est sa pensée; son insistance en faveur des jésuites n'est pas affaire d'amour -propre. L'Eglise peut assurément ne pas tenir les jésuites comme la perfection absolue , mais elle les considère comme parfaitement innocents de toutes les accusations portées contre eux. C'est sa conviction profonde; elle n'a ni ne peut en avoir d'autre; et comme l'Église est la justice, elle ne peut, comme Pilate, condamner ce qui est juste et se croire quitte ensuite.
«... Que si je considère l'Institut en lui-même, je le vois approuvé solennellement par le concile de Trente. Depuis, en 1761, dans une assemblée générale du clergé de France, un seul évêque sur cent vingt et un, M. de Fitz-James, leur est défavorable. Quatre autres se bornent à demander quelques modifications aux règles de l'Institut. Et c'était pour obtenir un avis défavorable aux jésuites que le roi avait convoqué ces évéques.
c( . . . Laissons la polémique , qui pourrait être irritante et faire obstacle au sentiment de concixiation qui nous anime tous. Me renfermant donc dans la question générale des congrégations, je me borne à ces conclusions, qui ne sauraient être repoussées : pas d'exclusion, par caprice, de telle ou telle congrégation de l'enseignement ; liberté pour les individus, sans recherche inquisitoriale de la vocation religieuse qu'ils peuvent avoir embrassée... »
C'est sur ce ton de fermeté impartiale et de haute dignité que parlait l'abbé Dupanloup. Sa parole simple et forte, inspirée par la conscience, çà et là illuminée par l'éloquence, agissait profondément sur son plus éminent contradicteur. On assure que, la séance terminée, M. Thiers saisit le bras de M. Cousin et dit : c( Cousin, Cousin! avons-nous bien compris quelle leçon nous avons reçue, lorsqu'il nous a parlé des jésuites? Il a raison, l'abbé. Oui, nous avons combattu contre la justice, contre la vertu, et nous leur devons réparation. »
M. Thiers revint chez lui, raconte M. H. de Lacombe, à son hôtel de la place Saint-Georges, accompagné de M. de Corcelle. Chemin faisant, tandis que la conversation allait d'un sujet à l'autre, il l'interrompit pour se répéter tout haut à lui-même : « Oui, décidément l'abbé Dupanloup a raison. »
La liberté de l'enseignement secondaire était conquise.
Une fois maître des principales dispositions du travail préparatoire de la commission, M. de Falloux dut en tirer le projet de loi officiel que le gouvernement soumettrait à l'Assemblée nationale. Ce n'était pas chose facile pour le ministre de l'instruction publique que d'amener ses collègues à couvrir de leur patronage les conclusions auxquelles de longues controverses avaient fini par gagner M. Thiers lui-même. Il y réussit néanmoins, et, après quelques len-
teurs, la délibération de la loi organique de l'enseignement secondaire commença à l'Assemblée nationale le 14 janvier 1830.
La discussion du parlement fut vive et prolongée. Elle dura plus d'un mois. M. Thiers, conquis à la liberté pleine et entière, la défendit courageusement, dissipant tous les nuages, ayant réplique à tout, intervenant jusqu'à cinquante fois dans une seule séance, prononçant trois grands discours, qui, dans cette assemblée républicaine si hésitante, si tiraillée par des compétitions et des préoccupations de toute sorte, entraînèrent en faveur de la loi une majorité énorme : trois cent quatre-vingt-dix-neuf voix contre deux cent trente -sept.
Je termine , messieurs et chers confrères , cette étude, — l'attention que vous n'avez cessé de me prêter me prouve que vous y avez pris intérêt et qu'elle était opportune, — en citant in extenso la page suivante de M. H. Lacombe. Je ne vous apprendrai rien, les faits vous sont connus. Nous nous attristerons ensemble sur la désolante puissance des préjugés, des malentendus, des passions qui en ce monde répond aux services rendus par l'ingratitude et refuse aux hommes les meilleurs la justice à laquelle ils ont droit.
(r Lorsque la loi fut présentée, il y eut des catholiques qui la repoussèrent avec indignation. A les entendre, ce qu'elle annonçait n'était qu'un leurre; jamais les ordres religieux, jamais
les jésuites en particulier ne pourraient ouvrir d'écoles; l'introduction des évêques dans le conseil supérieur était une monstrueuse alliance des ministres de Dieu et des ministres de Satan. Les hommes dont nous avons vu, dans les longs débats de la commission, les efforts, le dévouement, le ferme et généreux vouloir, furent jugés sévèrement : ils se prêtaient à un compromis équivoque, à une transaction sans honneur; ils étaient joués par M. Thiers. Les uns et les autres commencèrent à être poursuivis de soupçons et enveloppés dans la même défiance.
« Chose qu'on ne croirait pas, si le Père de Pontlevoy ne nous en avait laissé le récit minutieux dans sa belle vie du Père de Ravignan , le Père de Ravignan lui-même, vainement couvert par son humilité et sa sainteté, fut dénoncé au R. P. général de la Compagnie « dans un acte (( d'accusation en forme, dans un vrai réquisis toire qui qualifiait durement les choses et les « personnes y>. On voulait bien excuser ses intentions, mais on dénonçait les menées dont il était dupe, les illusions dont il était victime, les maux dont il était complice. Sectateur aveugle de M. de Montalembert , de M. de Falloux et surtout de M. Tabbé Dupanloup, il s'était fait le fauteur d'un projet de loi schismatique. Les fils de Voltaire s'applaudissaient d'avoir pour auxiliaire un fils de Loyola. On en appelait enfin à la haute et ferme sagesse du général de la
compagnie pour ramener à l'ordre un soldat égaré', d
Près de cinquante ans se sont écoulés, messieurs et chers confrères. Qui avait raison? La loi de I80O, loi de transaction et de salut, a-t-elle tenu ses promesses? A-t-elle déçu ou dépassé l'attente des meilleurs? N'est-il pas de notoriété publique que si toutes les carrières libérales comptent à cette heure de vrais chrétiens, des chrétiens convaincus et pratiquants, c'est la liberté d'enseignement secondaire qui, pour une bonne part, en est cause? Si les sectaires de nos parlements ne rêvent rien tant que de faire rapporter la loi Falloux, que de rendre à l'Université un monopole dont il lui serait humiliant de se voir à nouveau investie, c'est qu'ils sont les témoins effrayés et irrités de l'influence de l'enseignement libre, l'enseignement de nos petits séminaires et de nos collèges ecclésiastiques ou religieux, sur la jeunesse française. La preuve et la contre -épreuve est faite du bien produit par la clairvoyance et le courage de nos aînés. Il ne doit pas être permis à des prêtres de l'ignorer ; ni permis, quand ils le savent, de l'oublier et
1 Le R. P. général écrivit au Père de Ravignan pour lui dire que la réponse par laquelle il se justifiait de ces accusations sur tous les points était péremptoire, et il ajoutait : «. Si M. de Montalembert et nos autres généreux amis sont attaqués, veuillez bien leur exprimer tous mes regrets et leur dire que la Compagnie est loin de partager de semblables sentiments; que, pour ce qui me concerne, je sais la reconnaissance que je leur dois, et j'espère, avec la grâce de Dieu, ne jamais manquer à ce qu'elle exige de moi. »
de paraître se rendre coupables, à leur tour, des torts inqualifiables que nous venons de signalera Credidi, proptcr quod locutus sum^.
* Sur toute cette grande lutte en faveur de la liberté d'enseignement, lire le récent et magistral ouvrage du Père Lecanuet de l'Oratoire : Montalembert, tome II, chez Poussielgue.
2 Psalm. cxiii, 10.
Messieurs et chers confrères,
Notre entretien d'hier, vous l'aurez compris, ne se rattachait qu'indirectement à ceux qui vont suivre, et qui doivent donner à cette retraite ecclésiastique des maîtres de la jeunesse son caractère jDropre. J'ai cru qu'il était opportun de vous rappeler l'origine de la liberté d'enseignement secondaire de notre temps dans notre pays, soit pour vous la faire mieux estimer et aimer, malgré ses lacunes, au souvenir des luttes glorieuses qu'elle a suscitées, soit pour raviver votre reconnaissante admiration envers ceux qui ont combattu le bon combat et gagné la victoire. Il s'est commis contre eux, même dans les rangs des catholiques, des injustices qu'il est de notre devoir de réparer.
Cela dit, nous entrons aujourd'hui dans le vif de notre sujet. Un mot de saint Paul servira de
titre à cette conférence : Obsecro vos ut digne ambulatis vocations qua vocati estis^.
Vous êtes des prêtres appliqués au ministère de renseignement. Votre vocation au sacerdoce, qui est antérieure à tout, qui prime tout, a reçu de vos supérieurs , interprètes autorisés des volontés providentielles à votre égard, cet emploi particulier, cette affectation spéciale. Elle aurait pu en recevoir d'autres. Vous auriez pu être des prêtres de paroisses, des prêtres voués à la prédication , des prêtres missionnaires sur les plages lointaines, des prêtres chargés de quelqu'une des œuvres du jour parmi les gens du peuple, des prêtres directeurs de religieuses dans une communauté, des prêtres appelés au recueillement et à la prière ininterrompue du cloître. Vous êtes des prêtres préposés à renseignement de la jeunesse, ayant mission d'exercer sur les enfants d'aujourd'hui , qui seront des hommes demain, l'influence la plus élevée possible, en vue de leur bien personnel et du bien de la société.
Ce bien privé et public que vous devez promouvoir, d'autres que vous, dans le monde, se font aussi une mission d'y travailler. Les établissements de l'Etat , les collèges et lycées universitaires, comptent certainement des maîtres laïques dont les qualités professionnelles, le savoir, le dévouement, Fidée supérieure qu'ils
1 Eph. IV, 1.
ont de leur rôle, méritent toute notre estime et toute notre admiration. Faudra- 1- il pour cela, messieurs, penser et dire qu'il y a entre les laïques et vous parité absolue de situations; que la similitude de l'emploi des vies crée l'identité des vocations; qu'il ne se rencontre rien de plus chez vous que chez eux? Je ne parle point des mérites, chose réservée, qui échappe à tout contrôle humain et demeure le secret de Dieu; je parle du don reçu de part et d'autre, de la destinée en soi, la vôtre et la leur. Non, certes! Et pourquoi? parce que vous êtes prêtres et qu'ils ne le sont pas.
Votre sacerdoce, chers confrères, qui est votre privilège de choix, votre apanage distinctif, comporte pour vous une triple suréminence de devoirs : envers Dieu, envers vous-mêmes, envers les âmes qui vous sont confiées. C'est sur ce point que je voudrais appeler toute votre attention. Ce sont ces obligations plus intimes et plus pressantes que je voudrais essayer de mettre en lumière.
Je dis d'abord qu'étant prêtres, vous devez consciencieusement tenir à vous rappeler que vous l'êtes. Il y a là pour vous, non seulement une convenance indiscutable, mais une impérieuse nécessité. Si scires donum Dei! La parole de l'Evangile reste doublement vraie pour les élus du sanctuaire, quelle que soit la diversité de leurs fonctions extérieures. Le dessein éternel du Père des cieux , du Maître souverain des
destinées humaines, vous a choisis pour la dii^nité sacerdotale avant de marquer l'usage qu'il vous assignerait d'en faire; ou, si parler d'une sorte de succession dans le plan divin à votre égard manque d'exactitude , toutes choses en Dieu dans sa pensée et dans sa volonté étant contemporaines, du moins est-il permis d'afïïrmer une priorité logique de votre vocation de prêtre sur votre vocation de professeur et d'éducateur. Prius est esse quant esse tali vel tali modo. Vous pourriez ne plus exercer le ministère que vous exercez, vous ne pouvez plus ne pas être prêtre. C'est donc que la prêtrise en vous est l'essence même de votre vie surnaturelle, tandis que la forme d'activité où vous vous employez, où vous vous dépensez, n'est qu'accidentelle et accessoire.
Or trop souvent il arrive que vous semblez perdre de vue ce qui est votre suprême honneur, pour ne plus vous préoccuper que de ce qui constitue devant le public votre dignité professionnelle. Vous intervertissez le rôle et le rang des éléments de votre situation. Vous avez grand souci de votre qualité de maîtres de la jeunesse et de la culture intellectuelle que ce titre vous impose; vous laissez ou vous paraissez laisser dans l'ombre votre qualité primordiale et autrement importante de prêtres. Vous êtes flattés qu'on reconnaisse en vous un professeur distingué de belles-lettres, d'éloquence, de philosophie, d'histoire, de mathématiques; vous devenez
presque insensibles à la désignation qu'on fait de vous, lorsqu'on dit que vous êtes prêtres tout simplement. Vous vous souvenez avec complaisance du jour où vous avez conquis votre diplôme de licencié, d'agrégé, de docteur; vous ne vous rappelez plus que d'une façon vague la date éternellement mémorable de votre ordination. L'incident contingent et terrestre éclipse pour vous l'événement grandiose qui vous a élevés pour jamais au plus haut sommet de la destinée.
Tout cela est regrettable; tout cela est un désordre et mérite que vous consentiez à réfléchir.
Un prêtre ne peut décidément pas faire de son caractère de prêtre, dans sa vie, une sorte de quantité négligeable, tandis qu'il entoure de son estime accentuée la position qu'il occupe, les fonctions dont il s'acquitte, le crédit qu'il en retire aux yeux des hommes.
Il y a là envers Dieu un déni de justice et de reconnaissance incontestablement coupable, très coupable. Dieu veut. Dieu a le droit de vouloir que sa créature juge de la valeur et de l'excellence de ses dons comme il en juge lui-même. Dieu ne saurait tolérer que nous substituions aux siennes, qui sont infaillibles, nos préférences, qui sont inintelligentes et fausses.
Chacun de vous, messieurs et chers confrères, se récrie peut-être tout bas et proteste contre le tort que je signale, contre l'accusation que je formule.
Je vous entends. Vous me dites que vous ne méconnaissez pas le moins du monde votre sacerdoce, que vous en avez le respect sincère, la joie, la fierté, le culte, mais que ces dispositions produites une fois pour toutes restent chez vous en quelque façon à l'état latent. Est-il donc nécessaire de les tirer sans cesse de ce fond silencieux où elles résident, pour les renouveler in actu? Faudra-t-il donc chaque jour et presque à chaque instant du jour, du milieu de l'obsession des exigences professionnelles, se recueillir pour y penser, pour s'y complaire, et en prendre occasion de chanter à Dieu un cantique d'actions de grâces : Benedicam Domino in omni temporCy semper laus ejus in ore meo... Benedicy anima mea, Domino et omnia quse intra me sunt nomini sancto ejus? Ne peut-on pas à moins de frais remplir le devoir, tout le devoir?
Je réponds : Si vous affirmez en conscience que vous avez « la joie, la fierté, le culte » de votre vocation de prêtres, au lieu de n'en garder qu'une pâle et frêle impression, je reconnais volontiers que cela est déjà beaucoup.
Et j'ajoute que, très certainement oui, il serait bon, chaque jour, plusieurs fois chaque jour, de « tirer du fond silencieux où elles résident » ces dispositions que vous déclarez être les vôtres, et de les produire in actu.
Qu'y aurait-il donc d'excessif et de trop coûteux à vous dire au début de chacune de vos journées, non pas du bout des lèvres, mais avec
toute votre intelligence et tout votre cœur : Je suis prêtre ! Je vais faire aujourd'hui œuvre de prêtre, reprendre et poursuivre ma tâche sainte, in his quse Patris mei sunt^. Ce n'est pas pour moi, ni pour mes intérêts, ni pour ma vanité, que je vais m'acquitter de mes fonctions, mais pour la gloire de Dieu et l'avènement de son règne. Où serait l'inconvénient de vous tenir le même langage intérieur quand vous vous rendez à votre classe ; quand . rentrés dans votre chambre, vous vous livrez à la correction des devoirs de vos élèves ou bien à des lectures nécessaires à votre enseignement et qui vous intéressent; quand vous récitez votre bréviaire; quand vous faites votre visite au saint Sacrement; quand vous vous apprêtez à prendre, le soir, votre repos? Si votre vie en venait à se pénétrer, à se saturer de cette vision presque ininterrompue de votre sacerdoce, où serait le mal ?
A elle toute seule, une semblable fidélité de souvenir constituerait un hommage religieux du plus haut prix. Elle serait l'attestation de l'estime où vous tenez la grâce par excellence de votre prêtrise et de votre désir d'y répondre généreusement. Ohsecro vos ut digne ambuletis, vocatione r/ua vocati estis.
Aux devoirs spéciaux envers Dieu s'ajoutent, pour le prêtre appliqué au ministère de l'ensei-
2 S. Luc. Il, 49.
gnement, les devoirs spéciaux envers lui-même. Il est prêtre , donc il doit être saint ou du moins s'efforcer de le devenir. Qui dit vocation au sacerdoce, dit par là môme vocation à la sainteté. Conformes fieri imaginis Filii sui. On ne peut pas faire l'hypothèse d'une élection authentique à la prêtrise qui, dans la pensée de Dieu, n'ait pour corollaire la marche ascendante de l'élu vers l'idéale perfection du Prêtre suprême Jésus- Christ. C'est là ce qui dans sa vie prime tout. Il faut que cette vérité lui soit accoutumée et familière à la façon des axiomes d'évidence qu'on ne discute même pas.
Or est -il téméraire et injuste d'avancer qu'un bon nombre d'ecclésiastiques voués à l'enseignement , sans renier certes en principe la réalité et la légitimité de cette exigence supérieure de leur vocation, cependant en fait négligent de s'en préoccuper? L'agencement de leur existence journalière les expose à reléguer à l'arrière-plan les choses de l'âme, au profit dominant et presque exclusif des choses de l'esprit. La messe célébrée le matin de très bonne heure, ils n'ont plus rien, jusqu'au soir, qui leur rappelle matériellement qu'ils sont prêtres, et que le souci de leur prêtrise doit passer avant tout. Ils préparent leur classe ; ils font leur classe ; ils corrigent les copies de leurs élèves; ils lisent pour leur agrément ou pour s'instruire les livres nouveaux, les revues, les journaux; ils jouissent de la réputation que leur
savoir et leur distinction leur méritent, et, sous l'encombrement de ces sollicitudes utiles, mais secondaires, la sollicitude capitale de leur sanctification s'efface, s'amoindrit et meurt.
Mon cher confrère qui en seriez là, — ne m'accusez pas d'être un importun, un fâcheux. — je vous le déclare, vous vous trompez. Vous ne répondez pas au dessein de Dieu sur vous; vous n'honorez pas en vous le don inestimable de votre vocation; vous ne dirigez pas vers le but supérieur de votre destinée, vers l'unique nécessaire, vos facultés, votre activité et vos forces.
Quoi donc? Les obligations professionnelles bien remplies ne suffisent- elles pas? Non. pas toujours. C'est surtout l'esprit et la disposition intime avec lesquels on les remplit qui comptent devant Dieu, qui font le vrai prêtre, qui font le saint. Je crains que dans toute votre assiduité et toute votre ardeur au travail il entre plus de vues humaines que de surnaturelle inspiration. C'est de vous, à le bien prendre, que vous vous préoccupez surtout; de vous, de la considération que vous acquérez aux veux des élèves, aux yeux des familles et de l'administration diocésaine. Vous ne vous dépouillez pas à fond de vous-même et de vos intérêts. Vous ne pouvez pas dire comme Jésus : Non quœro gloriam meam. Et pourtant il est désirable, il est indispensable que vous soyez en mesure de le dire. Un des meilleurs éléments de la sainteté du
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prêtre, c'est précisément l'oubli de soi au profit des droits souverains de Dieu.
Sans aucun détriment de la dignité de sa vie, un maître laïque est autorisé à se préoccuper de lui et de son avenir. Sa fidélité à s'acquitter des obligations d'état, son intrépidité au travail, peuvent fort légitimement se mélanger du désir de se faire un nom, de se ménager de l'avancement, de s'élever à une situation plus marquante, qui lui permette de s'établir et de fonder une famille dans des conditions plus avantageuses. Ce rêve honorable fût-il écarté, n'eût- il que la seule et fîère ambition de devenir quelqu'un au sein de l'Université de France, personne ne songerait à lui reprocher de puiser dans cette ambition même le stimulant d'énergie dont il a besoin.
Mais vous, mon cher confrère, qui êtes prêtre, ne savez -vous pas, ne sentez -vous pas que ces retours sur vous-même ne vous sont point permis? Fils de Dieu comme Jésus par votre sacerdoce, ouvriers de Dieu comme Jésus, c'est dans le désintéressement absolu de votre personnalité qu'il faut mettre à son service tout ce que vous êtes et tout ce que vous faites. Il faut avoir de cette glorieuse obligation une intelligence plus vive chaque jour. Il la faut estimer, il la faut aimer, il faut virilement tendre à la remplir.
J'ai choisi, messieurs, comme exemple de vertu sacerdotale à cultiver, la pureté totale des
intentions, le complet, et généreux renoncement. Ce que je viens de dire de cette vertu, je pourrais le dire de la piété intérieure, de l'humilité sincère, de la courageuse acceptation des austérités de la vie d'enseignement, de la patience nécessaire avec les enfants , de la charité à l'égard des confrères, en un mot de tout ce qui constitue le détail et l'ensemble des progrès de l'âme éprise du but suprême de ses efforts : la sainteté. Ohsecro vos ut digne ambuletis vocatione qua vocati estis.
Il me reste à vous parler de vos devoirs spéciaux envers les enfants et les jeunes gens confiés à vos soins. Je souligne ici deux fois le mot « devoirs spéciaux », car il va de soi qu'il en existe un grand nombre qui vous sont communs à vous et aux maîtres laïques . et dans l'exposé minutieux desquels je ne saurais entrer, du moins aujourd'hui.
Que se sont proposé, messieurs, les vaillants initiateurs de la loi de 1830, dont nous avons rappelé sommairement hier les travaux et les luttes? Qu'ont -ils voulu obtenir? Une liberté? Une liberté à laquelle ils prétendaient avoir un droit sacré , et que le gouvernement ne pouvait , sans injustice, leur refuser, refuser aux familles, refuser à des milliers et des milliers de citoyens français? Sans doute. Ont -ils voulu, dans leur fierté légitime, montrer aux homm.es du siècle que, pour être prêtre, on n'était pas un Ilote, et qu'on avait de quoi mener à bien l'enseigne-
ment de la jeunesse? Oui encore; et l'événement a justifié le bien -fondé de leurs réclamations. Toutefois le but principal a été d'offrir à la jeunesse chrétienne du pays l'avantage inestimable d'une éducation vraiment religieuse, combinée avec toutes les exigences de l'instruction proprement dite. Les adversaires de la première heure ne s'y sont point mépris. Ils ont dénoncé violemment l'usurpation par l'Eglise de la mission et des fonctions de l'Etat. Ils s'y méprennent encore moins à cette heure, où la liberté d'enseignement secondaire a porté partout en France et dans les rangs des générations nouvelles des fruits indéniables. Par la voix de quelques-uns des sectaires des Chambres, ils réclament de temps à autre , tout récemment encore, la suppression des droits reconnus voilà cinquante ans, le rappel pur et simple de la loi Falloux en faveur du privilège exclusif et du monopole de l'Université.
Il serait étrange que, tandis que les adversaires de la religion se souviennent pertinemment du but qu'on a eu surtout à cœur d'atteindre par la loi de 1850, nous nous missions, nous, à l'oublier.
Messieurs et chers confrères, nous sommes des prêtres appliqués à l'enseignement avant tout, au-dessus de tout, pour aimer les âmes qui viennent à nous dans nos établissements ecclésiastiques, et pour exercer envers elles, sous le couvert de l'instruction que nous leur
promettons , que nous leur donnons aussi complète que possible, notre ministère sacerdotal, notre zèle d'apôtres.
Voilà un devoir que des maîtres laïques, si honorables et si dévoués qu'on les suppose, même chrétiens , même fervents chrétiens , car il s'en rencontre de tels dans les établissements de l'Etat, ne sont point appelés à remplir ni au même degré ni de la même façon que nous. C'est le caractère propre, c'est la marque distinctive de notre prêtrise , d'en comprendre les beautés , d'en accepter les exigences , d'en accomplir les prescriptions.
Oui, nous devons aimer les âmes de nos enfants en prêtres qui ont charge d'âmes. Nous devons tous nous tenir pour investis de cette mission, encore que nous ne devions pas tous nous en acquitter de la même manière extérieurement. Dans nos maisons d'éducation secondaire , il n'y a pas vingt ecclésiastiques et un directeur spirituel. Il y a vingt et un prêtres. L'œuvre de dilection des âmes, l'œuvre sacerdotale, quoique officiellement confiée à l'un d'eux plus qu'aux autres, dans le vrai, est commune à tous. Nous reviendrons et nous insisterons, dans une autre conférence, sur ce point capital.
Nous devons aimer les âmes. Lisez Rollin, messieurs , le bon Rollin :
« Il faut, dit-il, poser en principe de l'éducation chrétienne que les enfants sont confiés aux
maîtres de la main de Jésus- Christ même pour veiller à la conservation du précieux trésor de l'innocence qu'il a rétablie en eux par le baptême ; pour les rendre dignes de l'adoption divine à laquelle il les a élevés ; pour les instruire dans les mystères de sa vie et de sa mort, de toutes les merveilles qu'il a opérées en leur faveur et de tous les préceptes à l'observation desquels il a attaché leur salut. Voilà de quoi Jésus- Christ nous demandera compte un jour '. »
Lisez Mgr Dupanloup , le champion de la cause de la liberté d'enseignement et de la loi de 1850, comme il fut le champion de toutes les causes les plus chères et les plus saintes. Ses trois volumes sur l'éducation restent un de ses meilleurs titres à la reconnaissance et à l'admiration des catholiques de France^.
Nous devons aimer les jeunes âmes, messieurs et chers confrères, parce que Dieu les aime et parce qu'il nous en confie le dépôt sacré : Tui erant, et mihi eos dedisti^ ;ipairce que Jésus-Christ qui a tant aimé les enfants, qui les a relevés à jamais de l'ignominie et de la barbarie où l'antiquité païenne les tenait enchaînés'^, nous les amène comme par la main , ainsi que RoUin vient de nous le dire et semble répéter, en les
1 RoUin, Traité des études, tome III, livre VIII, chap. i.—
2 Mgr Dupanloup, l'Éducation. Sur le sujet particulier qui nous occupe ici, lire de préférence le livre I du tome II. —
3 S. Joann. xvn, 6. — ^ Voir la Préface de la Vie de Jésus, par Mgr Dupanloup, § 9.
conduisant vers nous, sa douce parole : Qui susceperit unum parvulum talent in nomine meo, me suscipit *; parce que trop souvent leurs parents, même chrétiens, ne les aiment pas chrétiennement et n'ont pas à cœur de cultiver en eux et de protéger le don de Dieu.
Nous aimerons nos enfants quand ils sont tout petits , pour veiller comme d'autres anges gardiens sur leur innocence; quand ils touchent à l'adolescence et au seuil de la jeunesse et qu'ils sont à la veille de prendre leur place dans la vie , pour fortifier leur esprit contre les menaces de l'incrédulité et leur cœur contre Fassaut des passions, pour les tremper d'énergie sainte et les rendre capables de combattre les bons combats sous le drapeau de l'Evangile , futurs chrétiens dans le monde, futurs prêtres appelés à toutes les formes de l'apostolat. Nous les aimerons en les enveloppant de notre influence, de nos conseils, de nos exhortations, de nos prières, en offrant pour eux les souffrances que comporte notre ministère et notre dévouement au milieu d'eux.
Laissez- moi, messieurs, pour clore cet entretien, vous lire des vers supérieurement inspirés et d'une très belle facture, dus à un normalien de la section des lettres de troisième année , et qui ont obtenu, dans une circonstance solennelle, presque récente, le plus légitime succès. Le
1 S. Matth. xviii, 5.
jeune disciple de l'Université, la veille du jour où il devait quitter l'école, accoudé à la fenêtre de son étroite cellule, le soir, au moment où les bruits de la capitale commencent à tomber, croit entendre la voix touchante de Valma parens lui dicter son devoir de maître de la jeunesse française. Et voici ce que lui dit cette voix :
Mais, tout à coup, des murs s'éleva, maternelle
Et si douce , une voix de courage et d'espoir,
Dont le souffle en passant m'effleura comme une aile.
Et j'eus moins peur, et j'eus moins froid sous le ciel noir.
(' Tous ceux que j'ai nourris du pain de ma sagesse, Tes aînés , tes aïeux ont forgé ton blason ; En t'adoptant, je t'ai conféré leur noblesse; Va vivre, et porte haut l'honneur de ta maison,
« Des livres noirs t'ont dit que la vie est mauvaise ; Que le bien , le devoir, ne sont que de vieux mots ; Que le Dieu de jadis n'est plus qu'une hypothèse; Que le ciel, étant vide, est sourd à nos sanglots.
« Ils te l'ont dit, et leur prudence te convie
Au lugubre bonheur de vivre dans la mort.
Je sais mieux. Souviens -toi que l'homme fait sa vie,
Et que, pesante au lâche, elle est légère au fort.
(( Pour monter et grandir, ne crois pas qu'il te faille Courber ton col, salir tes mains et tes genoux ; Ose marcher tout droit, en redressant la taille. Et les hommes diront : « Il est plus grand que nous. »
« Sois bon sans en rougir. Garde ton âme neuve : On ne peut s'élever qu'en montant vers l'azur ; C'est la neige du Ciel qui fait large le fleuve. Et l'on n'est vraiment fort que si l'on reste pur.
« Passe fier. Que pourtant ta fierté soit modeste ; Le véritable orgueil craint peu d'être oublié, Et c'est la vanité mesquine qui proteste. Sois humble, ô mon enfant, sans être humilié.
(( Tu sais ce que tu peux. Si la foule Tignore, Qu'importe ! Plus obscur, l'héroïsme est plus beau. Travaille dans la nuit , toi qui fais de l'aurore ; Ne montre pas la main qui porte le flambeau.
« Je t'ai chargé le sac de bon grain sur l'épaule ; C'est toi qui vas semer la prochaine moisson. Souviens -toi que ta tâche est sainte, et que ton rôle N'est pas de répéter une vaine leçon.
« Ton verbe formera les âmes qui vont naître ; Ne trouble pas la paix du matin qui sourit. L'esprit fait le savant, mais le cœur fait le maître : Enseigne avec ton cœur plus qu'avec ton esprit.
« Dis aux petits enfants que l'heure est grave et sombre, Qu'on est las de marcher par des chemins obscurs , Mais qu'un premier rayon déjà dissipe l'ombre. Et qu'ils verront fleurir l'aube des temps futurs.
'( Car voici que le flanc de la terre féconde , Dans la douleur enfante une autre humanité , Et qu'un frisson d'amour a secoué le monde. Et que vers l'Orient l'alouette a chanté. »
Un Angélus tinta, le jour venait d'éclore, L'aube s'épanouit sur l'horizon vermeil, Et je restai longtemps, le front baigné d'aurore, A voir monter, majestueux, le grand soleil^
Que pensez-vous, messieurs et chers confrères,
1 Extrait d'une pièce de vers de M. G. Téry, élève de rÉcole normale des lettres, intitulée : A ceux qui vont partir, et lue par M. Mounet- Sully dans la matinée littéraire des fêtes du centenaire de Técole , avril 1895.
de ce langage d'un jeune homme de vingt ou vingt -deux ans? Pour ma part, je ne cache point que j'en suis ému. Je ne connais pas l'auteur de cette poésie pénétrante. Je ne le connaîtrai vraisemblablement jamais. Je le félicite, je le remercie, je le bénis.
Et toutefois, me retournant vers vous, chargés de l'éducation dans nos maisons chrétiennes, je sens que vous pouvez sinon mieux dire , du moins mieux penser encore. Votre sacerdoce vous en donne le droit. Vous n'êtes pas seulement, vous, les serviteurs d'une grande institution publique, mais les ouvriers de Dieu; vous ne visez pas seulement à des vertus humaines, mais à la sainteté ; vous n'aimez pas seulement les enfants au nom de leur dignité et des services qu'ils rendent à la Patrie , mais au nom de leur vocation à la foi de l'Evangile et des services qu'attend d'eux l'Eglise , cette patrie universelle que le Christ a fondée en ce monde pour le salut des âmes et la transformation progressive de l'humanité ! Ohsecro vos ut digne ambuletis vocatione qua vocati estis.
Messieurs et vénérés confrères,
Je ne reviens pas sur ce que nous avons dit hier. Vous vous serez, à nouveau, persuadé que le prêtre chargé de l'enseignement dans nos maisons ecclésiastiques tient de sa vocation une supériorité réelle sur les maîtres laïques des établissements de l'Etat. Non point certes que son sacerdoce lui confère plus de valeur intellectuelle, plus de goût littéraire ou plus de savoir. Ce sont là des qualités humaines qu'il dépend de lui d'acquérir par le travail, et qu'il acquiert, Dieu merci, de jour en jour davantage, témoins les succès du clergé pour l'obtention des diplômes à Paris, en Sorbonne, et devant les Facultés des diverses régions de la France. La supériorité dont nous avons parlé consiste en ceci, que le prêtre, au nom de sa prêtrise même , se sait et se sent investi directement par
Dieu du ministère qu'il doit remplir, obligé par état à une culture assidue des vertus évangéliques, guidé enfin et soutenu dans son dévouement par le surnaturel amour des âmes. Ce que d'autres que lui possèdent, il j peut prétendre. Il faut qu'il se mette de plus en plus en mesure de le posséder à armes égales et de droit commun. Il aura toujours, par surcroît, — c'est le privilège de son élection et de sa consécration sainte , — de plus hautes inspirations du devoir et de meilleures ressources pour le remplir.
Je voudrais aujourd'hui et demain, messieurs, examiner avec vous précisément l'application et l'usage que, dans le détail de son ministère de l'enseignement , le prêtre est appelé à faire sans cesse de sa foi. Justus meus ex fîde vivit. Je lui propose très spécialement pour devise journalière ce mot de saint Paul. Nous dirons quelque chose d'abord du prêtre professeur, puis du prêtre éducateur.
Qu'il s'agisse de l'un ou de l'autre de ces deux rôles , une considération préalable me paraît avoir ici sa place. Tous ceux qui ont écrit sur le haut ministère de l'enseignement et de l'éducation s'accordent à dire que le but auquel le maître doit viser avant tout, c'est de soustraire l'enfant à je ne sais quel instinct de passivité qui le fait se résigner pour l'esprit aux leçons, pour l'âme aux influences dont il est l'objet, au lieu de s'y prêter volontiers et de bon cœur. Il ne doit pas être ainsi entre les mains de celui
qui le façonne une matière inerte et morte. Il faut que quelque chose en lui et de lui s'éveille, s'anime , corresponde de plein gré aux avances qu'on lui prodigue. La vraie formation de son intelligence et de son être moral est à ce prix. Nulle méthode, nul dévouement ne peut suppléer à cette quote-part d'action du disciple en retour de l'action du maître. L'œuvre, entre eux, est nécessairement commune.
Mg^ Dupanloup insiste beaucoup sur ce point.
<r L'enfant, dit-il, doit travailler lui-même à la grande œuvre de son éducation par un concours personnel, par une action libre, spontanée, généreuse; c'est la loi de la nature et de la Providence.
(( Ce concours de l'enfant est si nécessaire, qu'aucune éducation ne peut s'en passer et que nul secours , nulle puissance étrangère , nul instituteur, si habile et si dévoué qu'il soit, n'y suppléera jamais.
(( Quoi qu'on fasse, on n'élèvera jamais un enfant sans lui ou malgré lui. Il faut lui faire vouloir son éducation. Il faut la lui faire faire à lui-même et par lui-même.
« Ce que fait l'instituteur est peu de chose, ce qu'il fait faire est tout. J'entends : ce qu'il fait faire librement ^ . »
1 M^r Dupanloup, De l'éducation, tome le"", livre IV. Rapprocher de cette déclaration de principe de Tévêque d'Orléans le jugement qu'il porte sur l'éducation du dauphin par Bossuet. « Bossuet fît de grandes choses, des choses admirables pour l'éducation du dauphin; il ne lui en lit faire aucune, pas même de médiocres. L'éducation fut nulle. Le
Un des directeurs les plus distingués d'une de nos maisons ecclésiastiques, qui me permettra bien ici de m'honorer de son amitié, traitant ce même sujet dans un discours de distribution de prix . disait aux élèves :
(( Vous donnez assez d'obéissance, vous produisez bon an mal an une somme de travail considérable, et cependant vos maîtres et tous ceux qui vous aiment , pesant ce résultat , sont parfois tentés de le trouver trop léger. Ils pensent que si tout cela était vivifié par une spontanéité plus active , le profit et le plaisir en seraient bien multipliés. A le bien prendre, l'homme intellectuel et moral ne s'exerce, ne se forme, n'acquiert un développement de valeur appréciable qu'autant qu'il le veut. Qu'il le sache ou non, qu'il s'en rende un compte précis ou qu'il laisse la chose dans le vague d'une certaine inconscience, c'est lui, le principal agent comme le principal intéressé, lui l'indispensable volonté; lui qui a les clefs du royaume et peut seul dire le magique : ce Sésame, ouvre-toi... » En quoi consiste donc cette spontanéité à laquelle nous faisons la part si belle? Jeunes gens, entendez bien. Les mots sont ordinaires; la chose est d'importance. Cette spontanéité dont nous parlons, que nous vous demandons, consiste à se donner soi-même à l'œuvre entreprise de manière
fils de Louis XIV avait une nature vulgaire; il fut trop magnifiquement cultivé. Des soins si élevés et une culture si haute rétouffèrent. Bossuet était trop grand pour lui. »
à mettre la personne humaine en contact immédiat d'activité avec les éléments, principes, instruments , formes , méthodes destinés à l'alimenter et à l'aider, pour qu'elle les assujettisse à sa forme propre et les détermine à produire un effet qui soit sien, plutôt que leur ^ d
Cette digression, messieurs, au début de notre entretien vous aura paru peut-être un peu longue.
J'espère toutefois que vous ne me le reprocherez pas. J'ai cru qu'elle devait précéder, comme l'énoncé d'une règle générale , le détail des choses où nous entrons immédiatement.
Le prêtre professeur. — A juger de votre situation par ce qu'elle a de plus extérieur, de plus apparent, vous êtes, chers confrères, des professeurs au même titre que vos collègues d'enseignement des lycées et des établissements de l'Etat. Je dis qu'en chacun des domaines de l'instruction que vous êtes appelés à donner à la jeunesse, votre inaliénable qualité de prêtres doit vous suggérer des inspirations, des vues, des idées, des accents qui n'ont pas leur équivalent ailleurs. Est-ce donc que dans votre chaire de littérature, d'histoire, de sciences exactes, de philosophie, vous vous transformerez en prédicateurs? Non point. Vous resterez ce que vous êtes : des professeurs très préoccupés d'instruire , de beaucoup et de bien instruire ;
* De la spontanéité dans l'éducation. Discours prononcé à la distribution des prix de l'institution des Chartreux, le 18 juillet 1895, par M. l'abbé Penel, directeur des études.
mais à chaque occasion qui se présentera, et il s'en présentera fréquemment, votre foi, comme un feu caché dont on sent le voisinage, se trahira par une remarque, un aperçu, un simple mot, je ne sais quel rayonnement discret de lumière et de chaleur.
Vous enseignez l'histoire. Sans refaire le Discours de Bossuet, que de facilités vous sont offertes de mettre au sommet des événements humains la préparation, l'avènement, les conséquences du christianisme dans le monde ! Que de vues vous pouvez ouvrir, en vous inspirant du Père Gratry, par exemple, sur les transformations passées et futures de la société par l'Evangile ! Que de noms illustres , parmi les représentants de la Foi depuis vingt siècles, vous pouvez saluer au passage et fixer dans la mémoire et l'admiration de vos jeunes auditeurs !
Vous enseignez la littérature. Avec quelle énergie vous avez le droit de protester contre les tendances du jour à déprimer l'idée et le sentiment au seul profit de la perfection du bien dire ! Toute une école contemporaine affirme que pourvu que le style soit attrayant, le reste compte peu, ne compte pas du tout. Renan, Théophile Gautier, Leconte de l'Isle, Guy de Maupassant, Flaubert, pour ne parler que des disparus, stylistes brillants et impeccables, ont accrédité ce sophisme et déprécié la véritable esthétique. C'est à vous de la venger en proclamant bien haut, en répétant sans cesse qu'une
œuvre ne saurait être belle, au sens absolu du mot, dont l'inspiration est malsaine.
Vous enseignez les sciences , les merveilleuses découvertes des lois de la nature et leurs applications à l'industrie, aux besoins ou à l'agrément de la vie privée et publique. Derrière les lois qui régissent tout dans Tunivers, depuis l'atome jusqu'aux soleils, pourquoi vous abstiendriez-vous de découvrir et de faire honorer et adorer le suprême Législateur? On prétend aujourd'hui que la constatation des faits est l'unique domaine où puisse s'exercer l'intelligence de riiomme, que la recherche des causes lui demeure interdite. Vous combattrez cette prétendue sagesse de l'agnosticisme à la mode. Vous affirmerez les droits imprescriptibles de la notion classique de causalité. Devant le spectacle plus largement ouvert du monde et des mondes , vous conclurez Dieu ! On prétend semblablement que la science et la foi ne sauraient coexister dans un même esprit. Vous ne laisserez pas sans réponse ce mensonge; car c'en est un. Vous direz et redirez à vos élèves comment de très grands savants de notre époque, sans parler des époques antérieures, ont été et sont des croyants.
Vous enseignez la philosophie. Tandis que la plupart des professeurs laïques dans les établissements de l'Etat, faute d'une doctrine ferme, nettement spiritualiste, et pour ne point paraître dogmatiser, se contentent d'exposer savamment
rhistoire des systèmes, substituant ainsi Férudition à la métaphysique la plus élémentaire, en disciples des plus fiers génies, vous ferez œuvre de métaphysiciens très décidés à ne pas laisser la pensée reployer ses ailes et retomber lourdement sur le sol.
Une des parties les plus importantes de la philosophie est la psychologie. Vous enseignez la psychologie. Sans méconnaître les mystérieuses et puissantes et incessantes influences de l'organisme sur l'âme , dont l'analyse est poussée si loin de nos jours, vous revendiquerez invinciblement la différence substantielle de l'esprit et de la matière, celle-ci servant d'instrument d'une complexité infinie à celui-là , mais ne pouvant jamais le produire.
Une autre partie considérable aussi de la philosophie , d'autant plus importante qu'elle influe sur la direction de la vie entière, c'est la morale. Vous enseignez la morale. Vous ne faites pas dans votre classe œuvre d'apôtre de la morale révélée; vous vous tenez à la morale rationnelle, celle qui s'appuie à l'inébranlable notion de liberté que toutes les théories du déterminisme ne sauraient atteindre ni éteindre. Et cela vous suffit pour poser en principe au milieu de vos jeunes gens, à l'encontre des dilettanti de l'heure présente, ces pires ennemis de la jeunesse, que ce n'est point une supériorité d'ignorer d'où l'on vient, où l'on va, ce qu'il faut faire de l'existence ; point une sagesse de se prévaloir de cette
ignorance soi-disant inéluctable pour s'abandonner, le sourire aux lèvres, à l'attrait des faciles plaisirs. Ces faux docteurs de la destinée humaine, ces profanateurs criminels du don de Dieu, vous les combattrez sans repos ni trêve. Vos élèves, ne dussent-ils garder de votre enseignement que la haine de ces dégradantes doctrines, vous seraient redevables d'un service et d'un bienfait de premier ordre ^
En tout cela, chers messieurs, sur chacun de ces objets de votre enseignement, vos convictions bien arrêtées de spiritualistes et de chrétiens pourraient suffire à vous dicter le langage que je viens de me permettre de vous indiquer, suffire à vous faire exercer l'influence que je réclame. Mais n'est -il pas aisé de comprendre qu'étant prêtres, vous devez trouver dans les inspirations de la foi et du zèle de votre sacerdoce un stimulant particulier, et comme une ardeur de choix, où vous saurez introduire avec tact les tempéraments nécessaires?
* Nous ne saurions trop recommander ici le livre récent de M. Ollé-Laprune, qui a pour titre : le Prix de la vie. Ce philosophe chrétien, comme on l'a si justement appelé, de qui la notoriété et Tautorité grandissent chaque jour, membre de l'Institut, maître de conférences à l'École normale, auteur d'ouvrages remarquables et remarques, presque à la veille de retourner à Dieu pai' une fin soudaine, a écrit ce volume où le dilettantisme est ^agoureusement combattu, où il est démontré qu'il y a pour tous, ici -bas. un devoir strict de prendre la vie au sérieux. Il l'a écrit surtout pour les jeunes, et c'est parmi les jeunes que nous souhaiterions de le voir se répandre de plus en plus.
Et nous , me diront sans doute les professeurs des classes élémentaires, comment donneronsnous à notre humble enseignement le caractère et la valeur dont vous venez de parler? Expliquer la grammaire , faire traduire VEpitome ou le De inris, apprendre un peu d'histoire grecque ou romaine, un peu d'histoire de France, ne comporte guère l'influence qui vous est à cœur et dont vous vous faites si chaudement l'avocat.
Je conviens que le professeur de huitième ou de sixième n'est point dans les conditions voulues pour exercer le même rôle que le professeur de rhétorique ou de philosophie. Mais je lui ferai remarquer d'abord qu'il ne professera vraisemblablement point toujours les basses classes, et que des conseils moins opportuns pour lui à cette heure pourront lui devenir utiles prochainement ou plus tard. J'ajoute que dès maintenant , dans une certaine mesure , il a des occasions fréquentes de tirer des choses qui passent et repassent sous les yeux des enfants d'excellentes leçons. Une sentence morale, un trait de vertu, un nom de patriote illustre, un grand souvenir de notre histoire nationale ou de l'histoire sainte, tout autant de sujets à une petite digression attrayante et bienfaisante au milieu des aridités du que retranché.
S'il insiste, je tomberai d'accord avec lui que sa tâche modeste de professeur des débutants , tâche très importante au fond, puisque les bons
débuts assurent le succès ultérieur, s'efface pour lui devant sa mission d'éducateur. Sur ce terrain, il marche de pair avec ses confrères mieux partagés en apparence. Les impressions marquées sur Fâme du petit enfant de huit ou dix ans , décident souvent de la formation et de l'orientation de la vie entière.
Le prêtre éducateur. — Parallèlement au rôle de professeur, dans nos maisons ecclésiastiques, le prêtre a le très grand avantage de pouvoir remplir le rôle d'éducateur. Il doit ardemment désirer de le remplir. Une part de sa mission, et la meilleure , consiste à le remplir. Incessamment mêlé à la vie des élèves , c'est à chaque instant qu'il a la facilité d'exercer sur eux une action heureuse, d'autant plus pénétrante qu'elle est moins réglementaire et moins officielle.
Que de fois j'ai entendu des professeurs des établissements de l'État gémir sur l'insuffisance de leurs relations avec leurs écoliers! Dans un lycée, le professeur est exclusivement professeur. Il vient en classe, il enseigne ce qu'il doit enseigner, il corrige les devoirs, il réussit à inspirer à une élite le goût du travail et l'attrait des choses où se porte son application de chaque jour, et c'est tout ou presque tout. La classe terminée, le professeur quitte la maison et ne retrouve que le lendemain, dans des conditions analogues à celles de la veille, son groupe de jeunes auditeurs. Il façonne de la sorte l'esprit, l'intelligence, la mémoire; il fait acquérir un
savoir littéraire, historique ou scientifique, très précieux; il n'a pas de prise sur le caractère, sur la volonté, sur la conscience, sur ce qu'il y a chez son élève de plus intéressant, en somme, et de plus important : l'homme de demain dans l'enfant d'aujourd'hui.
Le doyen fort distingué d'une Faculté des lettres me disait, il n'y a pas très longtemps : (c Nous autres, universitaires, malgré ce que vous avez introduit d'amélioration considérable , depuis une trentaine d'années, dans la préparation de votre enseignement, nous sommes, en ce qui regarde l'instruction proprement dite, mieux façonnés, mieux outillés que vous. Nous savons plus de latin que vous, plus de grec que vous, plus de langues vivantes que vous; plus de mathématiques, de physique et de chimie que vous. Ce qui vous manque encore vous pouvez l'acquérir, et de fait vous l'acquérez journellement. Vos succès dans l'obtention des diplômes supérieurs en font foi. Et ce que vous avez d'incomparablement précieux : Téducation par le contact ininterrompu avec l'élève , nous manquera toujours. »
A cet aveu significatif, on répondra sans doute que le système de l'externat, si largement pratiqué dans les lycées et les collèges universitaires , concilie toutes les exigences , prévient tous les inconvénients. L'enfant prend au lycée l'instruction qui est forte, et reçoit dans la famille l'éducation qui est bonne. Oui, à la con-
dition que la famille et ses influences seront bonnes elles-mêmes. Et malheureusement il y a bien des réserves à faire.
Dans nos maisons ecclésiastiques, c'est presque partout l'internat qui demeure en vigueur. Et dès lors l'action du prêtre éducateur s'y exerce de plein droit.
Educateurs , vous le serez , messieurs et chers confrères, en redressant tout d'abord les appréciations inexactes, fausses, vaniteuses, que l'enfant, sur le dire de ceux qui l'entourent, se fait le plus souvent de la vie. Nous revenons là à cette estime du prix de la vie dont nous parlions il n'y a qu'un instant, et de nous répéter un peu pour insister sur notre recommandation n'est pas de trop. Un grand nombre des enfants qui nous sont confiés n'ont de l'existence et de la destinée qu'une idée étroitement utilitaire. Arriver à la fortune pour se ménager le plus de jouissances possible, c'est là leur rêve le plus accoutumé. Il faut y substituer l'idéal de remploi de leurs forces et de leur temps à servir quelque noble cause. La chose ne va pas toute seule. Elle a besoin d'être souvent reprise pour aboutir. Il ne s'agit de rien moins que de remplacer un jugement erroné par un jugement raisonnable, droit et saint. Ecoutez Rollin :
« Cette pente naturelle est fortifiée ordinairement chez les jeunes gens pour tout ce qui les environne... Tout ne retentit-il pas, autour d'eux, des louanges qu'on donne à ceux qui amassent
de gros biens, qui ont un grand équipage, qui font bonne chère, qui sont logés et meublés magnifiquement?.., A toutes ces voix enchanteresses il est nécessaire d'en opposer une qui se fasse entendre au milieu du bruit confus des opinions dangereuses et qui dissipe tous les faux préjugés. Les jeunes gens ont besoin d'un moniteur assidu , d'un avocat qui plaide auprès d'eux la cause du vrai, de l'honnête, de la droite raison; qui leur fasse remarquer le faux qui règne dans presque tous les discours et toutes les conversations des hommes et qui leur donne des règles sûres pour faire ce discernements »
Rapprochez de ce langage ce que disait un ancien, Sénèque, presque dans les mêmes termes : Sit ergo aliquis custos et aurem subinde pervellat, abigatque rumores et reclamet.., Necessarium est (juvenem) admoneri et habere aliquem advocatum bonœ mentis, e que tanto fremitu falsorum, unam denique audire vocem quœ tantis clamoribus ambitiosis esurdatOy salutaria insusurret^. »
Les bons conseillers que l'enfant doit entendre, pour redresser ses jugements trop mondains et trop frivoles, messieurs et chers confrères, c'est vous. Ceux qui doivent mêler aux fausses opinions sur la vie qui l'assourdissent de toutes parts, esurdato, comme un murmure d'idées saines et bienfaisantes, c'est vous. Salutaria
^ RoUin, Traité des études. Discours préliminaire. 2 Sénèque, Epist. xxxiv.
iiisusurret. Encore une fois, le résultat ne s'obtiendra point en un jour et par enchantement. Votre influence ne portera que lentement ses fruits ; mais si vous ne vous lassez pas de l'exercer, en toute rencontre elle finira par les porter.
Agir sur la raison et le jugement de l'enfant; agir aussi sur son cœur. Le déshabituer de cet égoïsme fâcheux, presque fatal, que les faiblesses de la mère, les tendresses exagérées de la famille, au premier âge, ont trop souvent développé. Lui faire honte d'être surpris à ne se préoccuper que de lui seul. Le mettre en garde contre les vilenies et la tyrannie du moi partout, du moi toujours. Lui inspirer le goût de la générosité et du dévouement pour les malheureux. L'initier à quelqu'une des œuvres de charité compatibles avec la vie d'écolier, comme la visite des pauvres des conférences de Saint -Vincent de Paul. Lui représenter qu'il pourra beaucoup pour les gens égarés du peuple, s'il se rend capable de leur parler plus tard, de dissiper leurs préjugés et leur haine, de calmer leur jalousie et leurs passions, s'il se fait aimer d'eux en leur montrant qu'il les aime. Le féliciter des progrès réalisés; l'encourager à en réaliser de meilleurs encore.
Agir sur la volonté de l'enfant, cette volonté le plus souvent molle, que le moindre obstacle rebute , qui fléchit devant l'ennui du moindre effort. C'est là, messieurs les professeurs des classes élémentaires, que votre attention et vos
soins sont du plus haut prix. J'ai transcrit à votre adresse et je vous demande la permission de vous lire quelques lignes de Bossuet où le grand éducateur explique à son royal élève comment les moindres détails du travail quotidien ont pour but, doivent avoir pour résultat, de façonner son jugement et de tremper sa volonté.
Serenissimo Delphino,
Noli putare, Princeps, te liheralihus studiis operantem , adeo graviter increpari, eo tantum quod iiomine prœter grammaticse leges, verha sententiasque colloces. Id guidera turpe Principi, in guo composita omnia esse decet. Verum altius inspicimuSy quum his erratis offendimus j neque enim tam rtobis erratum ipsum, quam errati causa, incogitantia, displicet. Ea namque efficit ut vcrba confundas : quœ si consuetudo invalesccre atque inveterascere sinitur, quum res ipsas, nonjam verba tractabis, perturbabis rerum ordinem. Nunc contra grammaticse leges loqueris; tum rationis prœscripta non audies. Nunc verba, tum res ipsas alieno pones loco; mercedem pro supplicio, pro prsemio supplicium usurpabis. Denique perturbata omnia faciès, nisi a puero assuescas attendere animum, motus ejus vagos atque incompositos cohibere, rerumque agendarum sedulo tecum ipse inire raiionem^.
* Bossuet au dauphin. Exhortation à l'amour de la vertu.
Agir enfin sur la conscience de l'enfant. Lui révéler les droits de la conscience. L'habituer à se conduire partout et toujours d'après ses inspirations et ses droits bien plus que par crainte des regards des maîtres, non ad oculum servientesK Pour cela, le persuader qu'elle est l'écho de la voix de Dieu même; qu'il lui faut obéir quand elle commande ou qu'elle défend; qu'on ne doit jamais ruser avec elle et se dérober sous de vains prétextes , ni perdre , comme dit Bossuet , c( parmi d'infinis détours la trace toute droite de la vérité; » jamais essayer de la fausser et de se faire d'elle une complice, ce qui est l'erreur et le mal suprême.
Vous le voyez, messieurs et chers confrères, la tâche de l'éducateur est grande. Elle est de tous les instants. Elle prime pour nous les fonctions du professeur. L'esprit de foi sans cesse avivé nous est nécessaire pour la bien remplir. Justus meus ex fîde vivit.
Je n'ai pas eu la prétention de vous rapprendre. J'ai voulu simplement vous exhorter à vous en souvenir.
Eph. VI, 6.