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LA FORCE

Messieurs et vénérés confrères,

Pour sujet de nos quatre conférences de cette semaine, je choisirai, si vous le voulez bien, les vertus cardinales. C'est là un cadre souple et large, où nous pourrons faire entrer un assez grand nombre d'observations et de recommandations très pratiques. Je souhaite que ces causeries familières soient de nature à vous intéresser et à vous prémunir contre la fatigue plus à craindre, en ce moment de la journée, que le matin ou le soir.

Vous savez que les vertus dites théologales sont ainsi appelées parce qu'elles se réfèrent directement à Dieu, but suprême de nos plus hautes facultés d'âme , et que les vertus dites cardinales reçoivent cette dénomination, dont l'étymologie indique le sens, parce qu'elles sont comme autant de bases et de points d'appui pour la mise en œuvre de la Foi, de l'Espérance et de la Charité, termes de toute perfection. Bien

loin qu'il y ait entre elles une opposition quelconque, elles se fondent dans une belle harmonie, les premières ayant pour siège surtout rintellect, les secondes surtout la volonté. C'est là du moins ce qu'enseignent et expliquent les auteurs les plus accrédités et les plus compétents.

Nous parlerons tout d'abord de la vertu de Force, bien que d'habitude la vertu de Prudence soit mise au premier rang. Je ne pense pas qu'il y ait une convenance , encore moins une exigence logique , qui impose de commencer par l'une plutôt que par l'autre. Je vous dirai dans un instant le motif de ma préférence.

La Force, messieurs ! Aucun de vous n'ignore de quel renom et de quel prestige cette qualité a joui toujours parmi les hommes soucieux de la dignité et de la sage direction de leur vie. Une école philosophique de l'antiquité païenne, pour en avoir fait sa devise, s'est acquis des droits à l'admiration de tous les siècles. Le Sastine et abstine du stoïcisme est demeuré fameux. Le Manuel d'Epictète, l'humble esclave; les Pensées de Marc-Aurèle, le puissant et belliqueux empereur, sont à jamais classés entre les beaux ouvrages qu'il faut connaître. Et cependant que de lacunes et quelles lacunes dans le système î Ce fier appel à l'énergie, en dernière analyse, n'était dicté que par l'orgueilleux désir d'égaler les dieux ou de tenir tète à la fatalité de la nature. Il ne visait ni toutes les épreuves ni

tous les devoirs. Il pouvait susciter chez quelques personnalités marquantes quelque grandeur. Il restait sans écho auprès des masses et n'avait rien de populaire. Je m'aperçois que je m'engage dans une dissertation de philosophie. Coupons court. La vertu de Force ne se recommande pas à nous au nom des souvenirs profanes et classiques, mais au nom des déclarations les plus formelles de la Révélation et des saintes Ecritures.

La Bible, les Évangiles, les Actes des Apôtres, les Epîtres, les Prières liturgiques ne cessent pas de faire l'éloge de la Force et d'en recommander la pratique. Permettez-moi quelques citations de textes dans la foule de ceux qui pourraient être produits en témoignage.

Dieu dit à Josué, successeur de Moïse : Confortare et esto robustus. Il répète son exhortation : Confortare igitur et esto robustus valde. Il insiste et réitère ce même conseil une troisième fois : Ecce prsecipio tibi, confortare et esto robustus ; noli metuere et noli timere^.

David mourant dit à Salomon : Ego ingredior viam universx terrœ, confortare et esto vir^. Dans les Psaumes il avait dit : Expecta Dominum, viriliter âge, et confortetur cor tuum, et sustine Dominum^.

L'Évangile : A diebus Joannis Baptistse regnum cœlorum vim patitur, et violenti rapiunt illud^.

1 Josue I, 6, 7, 9. — 2 III Reg. ii, 2. — 3 Psalm. xxvi, 14. — -i Matth. XI, 12.

Saint Paul : Vigilltate, state in fide, viriliter agitSy et confortamini^... De cetera, fratres, confortamini in Domino ^ accipite armaturam Dei ut possitis résister e in die malo ^.

Aux diacres, au moment de l'Ordination, le Pontife consécrateur dit : Accipite Spiritum sanctuni ad robur^.

Nous chantons fréquemment au pied des autels, devant Postensoir où rayonne l'hostie eucharistique : Da robur, fer auxilium.

N'insistons pas davantage sur une vérité aisément admise de vous tous, messieurs, savoir, que si la philosophie et la raison toute seule ont porté très haut la valeur de l'énergie morale au service du bien , autrement dit de la Force , la Révélation et la Foi renchérissent encore sur l'estime qu'il en faut avoir et Tusage qu'il en faut faire.

Pour entrer dans le vif de la question, qu'est-ce que la Force?

Voici la réponse de saint Thomas : Fortitudo est virtus hominem intra rationis limites continenSy propellendo ea quœ usum rationis vel quœ secundum rationem sunt quoquo modo impedire possunt... Et un peu plus loin : Manifestum est quod Fortitudo est virtus in quantum facit hominem secundum rationem esse^.

La Force est donc l'ensemble des énergies déployées à la défense , au maintien et au déve-

1 I Gorinth. xvi, 13. — 2 Ephes. vi, m, 13. — - Pontifical romain. — ^ 2^2^, quaest. cxxiii, art. i.

loppement du bien dans la vie morale, sous l'inspiration de la raison sage et saine, en conformité avec les exigences de la raison prise pour guide pratique de la conduite accoutumée.

Facit hominem sccundum ratioiiem esse. La Force est un élément de fidélité au devoir..., au devoir naturel pour qui n'en connaît pas d'autre , au devoir chrétien et évangélique pour qui a la Foi. Etant donnée la Foi, il est rationnel, secundum rationerUy qu'on y adapte sa vie, qu'on en accepte dans l'existence quotidienne les prescriptions et les droits. Pour en être capable, il faut être fort.

Au cours de l'article II de la même question, saint Thomas se demande si la Force est une vertu particulière ou bien une vertu générale et, pour ainsi dire, d'ensemble.- Il répond : Fortitudo, ut quœdam animi firmitas, est virtus generalis, vel potius virtutis cujuslibet conditio est, se référant en cela à ce que dit excellemment saint Ambroise , qu'il cite du reste : Non mediocris animi est fortitudo^ quse sola défendit ornamenta virtutum omnium et justitiam custodit, et quœ inexpiabili prœlio adversus omnia vitia decertat^.

La vraie pensée de saint Thomas c'est que la Force, suivant l'aspect sous lequel on la considère, est vertu spéciale autant que vertu générale. Les distinctions dans lesquelles il entre avec sa pénétration habituelle nous entraîneraient

* De offic, lib. I, cap. xxxix.

trop loin. Il suffît que nous soyons autorisés à dire qu'elle est de soi, et de son propre fond, et dans le concours qu'elle prête, l'impulsion qu'elle donne à toute l'activité morale : « la condition de n'importe quelle vertu, d virtutis cujuslibet conditio , pour que nous lui accordions l'estime la plus motivée. Elle joue en résumé, dans la vie morale, le rôle de premier moteur. Si elle n'est pas à proprement parler l'élément des autres vertus, elle est du moins l'instrument dont elles ont besoin pour se produire, se développer, atteindre leurs proportions normales, donner la variété et l'abondance de leurs fruits. On peut la comparer, pour nous servir d'un exemple matériel, à cette énergie motrice de nos usines métallurgiques ou textiles, qui d'un centre et d'un réservoir caché se transmet à l'outillage entier, l'actionne, le met en branle, et lui fait produire l'admirable diversité des résultats voulus. Et c'est pourquoi j'ai cru légitime, dans l'étude à laquelle nous voulons nous appliquer ces jours -ci, de la mettre en première place.

Sortons des abstractions et de la théorie, entrons dans les observations pratiques.

Vous ne sauriez disconvenir , messieurs et chers confrères, que la Force, c'est-à-dire la virilité de volonté et de caractère nécessaire à tout homme qui se respecte, qui entend conduire sagement sa vie, soit très particulièrement nécessaire au prêtre.

Eh bien ! la main sur la conscience , pouvezvous vous rendre le témoignage d'être forts, de comprendre qu'il le faut être, de travailler à le devenir? Cherchons ensemble à quels signes, à quels symptômes, se révèle chez un prêtre l'insuffisance de la Force. En voici quelques-uns d'importance diverse, à partir de ceux qui, étant plus extérieurs, tombent pour ainsi dire sous le sens, jusqu'aux plus cachés et aux plus intimes.

M. le curé n'a pas de tenue. Chez lui, quand il est seul, sous prétexte d'économie, de simplicité et de cette désinvolture que l'habitation de la campagne soi-disant autorise, il se déshabitue peu à peu des convenances les plus élémentaires. Ses vêtements sont malpropres au delà de toute vraisemblance; je dis malpropres, non usés et raccommodés ou d'étoffe pauvre, ce qui n'est pas la même chose et ne comporte aucun inconvénient. Il en prend à l'aise avec la décence obligée du costume ecclésiastique. Il ajoute ou retranche selon sa fantaisie du moment beaucoup plus que ne le permettent le bon ton et le bon goût. Il se néglige outre mesure dans son maintien. Ni à l'église, ni dans sa chambre, ni au jardin, ni à table, il ne garde une pose qui dénote le souci de sa dignité. C'est l'abandon poussé aux dernières limites. Quand il reçoit des visites, ou quand il visite lui-même ses paroissiens, malgré l'effort de circonstance qu'il s'impose pour se montrer correct, Faccoutumance prise se trahit tout de suite. Il laisse à

iO LE PRÊTPxE

ceux qui viennent le voir ou qu'il va voir je ne sais quelle impression désagréable. Même les plus humbles gens veulent d'instinct que le prêtre, soit dans l'exercice de ses fonctions saintes, soit dans son presbytère, soit dans leur maison, ne leur apparaisse jamais sous un aspect de familiarité mal comprise et de vulgarité. S'agit-il donc pour lui de prendre des airs compassés et de singer les prétendues belles manières? Non certes, mais de conserver un juste milieu, et pour cela de se surveiller, ou plutôt d'en arriver à n'avoir pas même besoin de se surveiller, le pli ordinaire des habitudes créant une aisance simple, naturelle et de bon aloi. Observez bien. Regardez -y de près. Au fond de la façon d'être regrettable que je signale, il y a de la mollesse, de la paresse, un parti pris de ne se gêner en rien ; en d'autres termes, le contraire de la Force. M. le curé n'observe plus aucun règlement. Il prend sa revanche des années de séminaire. Sa journée, sauf peut-être les heures du repas, est tout entière livrée aux caprices du moment, dubise spe pendulus horx, comme disait Horace. Ni pour se lever, ni pour se coucher, ni pour le travail, ni pour la récitation du bréviaire et les exercices de piété, ni pour les visites qu'il doit à ses paroissiens ou à ses confrères, ni pour quoi que ce soit de sa vie quotidienne, il ne s'impose des habitudes ordonnées et régulières. Encore une fois, il se dédommage des exigences de l'éducation cléricale. C'est une sorte de satis-

faction qu'il éprouve et qu'il se donne à se sentir indépendant de toute contrainte. Ce que peut devenir, ce que devient une existence sacerdotale ainsi désemparée de tout frein qui la contienne et la dirige, on ne le sait que trop. Il faudrait une résolution énergique de se commander à soi-même, puisqu'il n'y a plus d'injonctions imposées du dehors. Oui... Mais se commander à soi-même suppose la Force , et c'est précisément la Force qui fait défaut.

M. le curé change incessamment de caractère et d'humeur. Tantôt il est sombre et morose, tantôt il déploie une gaieté surprenante. Il se montre aujourd'hui très pessimiste, il affectera demain un optimisme exagéré. Il se laisse visiblement conduire par ses impressions. Bien loin que la raison calme et la volonté ferme tiennent les rênes de sa vie , ce sont les flux et reflux d'une sensibilité féminine qui l'agitent. Et c'est une pitié de voir combien il en faut peu pour le ballotter ainsi d'un extrême à l'autre , en sens contraire. Le plus minime incident suffît. Une visite agréable ou pénible, une lettre reçue ou qui se fait attendre, un sermon bien ou mal donné, une rumeur fâcheuse ou des propos flatteurs dont l'écho lui arrive, il n'est besoin de rien de plus pour le jeter dans la tristesse ou lui inspirer de la joie. Quel est le secret de ces brusques et bizarres alternances dont l'entourage ne manque pas de s'apercevoir, peut-être de se plaindre , peut-être de se scandaliser ? l'in-

suffisance de Force. Rien de viril dans cette nature. On a affaire à un enfant, point à un homme.

M. le curé s'occupe consciencieusement de son ministère. Il fait le catéchisme , il visite les malades, il se rend à son confessionnal, il préside les réunions d'œuvres et de congrégations. Il prêche. Tout cela est excellent. Mais il est de notoriété publique que son ardeur à remplir ces diverses fonctions , comme le plus susceptible des thermomètres, monte ou baisse suivant que le succès couronne ou non ses efforts. De s'acquitter de sa tâche avec la même assiduité, le même bon vouloir, quels que soient les résultats apparents, parce que c'est sa tâche, parce que le devoir le demande , ne lui est pas possible. Il a besoin de se sentir soutenu par les éloges et les encouragements. Dans l'exercice de la prédication surtout, les félicitations lui sont nécessaires. De quelque provenance qu'elles soient, pourvu qu'il en recueille , le voilà satisfait. Les lui refuse-t-on , ou bien ne les lui accorde-t-on qu'avec parcimonie, le voilà désespéré. Il se croyait volontiers hier un orateur de marque; il n'est pas loin de penser aujourd'hui qu'il ne remontera plus en chaire. Combien moins de préoccupation de lui vaudrait mieux! Oui... Mais, pour ne point se préoccuper de soi, il faut être fort; il ne l'est pas.

M. le curé a du zèle. 11 met la main à beaucoup de choses, il multiplie les entreprises. Il

n'en conduit à bout presque aucune. Sitôt qu'une difficulté surgit, qu'un mécompte traverse ses espérances, au lieu de se durcir et de se raidir contre l'obstacle, il abdique. Je ne dis pas que l'obstination soit toujours désirable, j'affirme que la persévérance est toujours nécessaire. Or c'est de persévérer en dépit des premières lassitudes qu'il est incapable. S'imaginant qu'il aura plus de facilités sur un autre point, il abandonne ce qu'il avait commencé pour essayer d'une nouvelle tentative, avant d'avoir épuisé toutes les ressources de patience et de courage au prix desquelles peut-être eût -il fini par réussir. Et le nouvel essai, se heurtant à son tour à des empêchements ou des lenteurs, une fois de plus il l'interrompt pour se porter à quelque autre chose, jusqu'à ce que, humilié et exténué de ces déconvenues successives , il déclare qu'il n'y a rien à faire. Manifeste insuffisance de Force.

M. le curé... Mais vous souriez, messieurs et chers confrères, je devine pourquoi. Vous vous demandez si décidément j'ai résolu de prendre à partie parmi vous les seuls curés. Il va de soi que je m'adresse à tous, aux curés, aux vicaires , aux aumôniers , aux professeurs , et qu'à la diversité près des nuances d'applications, les tableaux que je me permets de faire valent pour tous. Au lieu de continuer à parler au singulier, parlons, si vous le préférez, au pluriel.

Nous avons , messieurs , nos peines , nos cha-

grins, nos épreuves de tout degré et de toute nature. Quelle est le plus habituellement notre conduite dans ces dures occurrences? Nous aimons à nous plaindre et à nous faire plaindre. Nous cherchons au plus vite le soulagement tout humain d'une compassion visible et sensible. Mon Dieu ! cela n'est pas défendu. Il ne faut pas méconnaître le prix des pitiés affectueuses :

A raconter ses maux, souvent on les soulage.

Il y a mieux que ce mot charmant du poète. L'Écriture sainte fait Téloge du secours précieux que l'amitié nous peut offrir dans les moments difficiles. Amicus fîdelis, protectio fortls^... medicamentum vitœK Quoi de plus? Jésus -Christ lui-même à Gethsémani comptait sur l'assistance de Pierre, Jacques et Jean. Sustinete hicy et vigilate mecum^. Cette invitation à partager sa douleur, bien qu'elle ne dût pas être suivie de son effet, attestait la légitimité du recours aux consolations d'un attachement intelligent et dévoué. Tout cela dit et tenu pour certain, il n'en reste pas moins que savoir souffrir seul est la marque d'une grande âme, Jésus trouve ses disciples, ses trois préférés, endormis. Il ne les réveille pas. Il retourne à son poste d'agonie sous les arbres séculaires et dans le silence de la nuit noire, ne voulant plus avoir

1 Eccles. VI, 14-lG. — 2 Matth. xxvi, 3S.

affaire qu'à son Père des cieux. Oh! qu'il nous serait souvent, le plus souvent, avantageux de nous passer des créatures! Ce qu'elles nous peuvent offrir n'est que le simulacre de la consolation et non point l'arôme de choix ni la vraie substance. Et puis quels mérites n'acquiert pas, à quel degré de vertu ne s'élève pas celui qui, donnant congé aux réclamations instinctives, prend peu à peu l'habitude de se taire quand il pleure, de ne chercher d'autre confident de sa détresse que Dieu, d'autre témoin de ses larmes que le Christ, le premier oublié et délaissé par les hommes? Fili, veniad me, cum tibi non fuerit bene^. Cette dignité et cette virilité ne vont pas sans la Force.

Autre chose encore. Les temps troublés et troublants où nous sommes, tempora periculosa^, nous exposent tous à des doléances et à des récriminations journalières. Nos conversations, dès les premiers mots, tombent sur ce sujet. Et ce qu'il y a de particulièrement fâcheux, c'est que, dans l'expression de nos regrets et de nos plaintes, très souvent nous trahissons plus le souci intéressé de notre situation personnelle que la préoccupation de l'erreur envahissante et du mal triomphant. Nous semblons dire que la vocation sacerdotale, à ce compte, n'est pas tenable. Nous paraissons nourrir je ne sais quelle incurable tristesse de

^ De Imit. Christi, lib. III, cap. xxx. — 2 n Timoth. m, 1.

vivre à Tépoque où nous vivons, plutôt qu'à telle autre dans le passé ou dans l'avenir. Nous oublions cette vérité élémentaire , vérité non seulement de foi, mais de raison, que Dieu ne s'est pas trompé en nous faisant la destinée qu'il nous a faite; que, somme toute, c'est pour nous un honneur d'avoir été appelés à combattre plus vaillamment le bon combat ; que si , par impossible , il nous eût été donné de choisir notre place d'ouvriers et de soldats de l'Evangile , nous nous serions grandis en choisissant une heure plus laborieuse , une mission plus exposée et plus austère. La belle et noble devise: Calicem potestis bibere^? nous ne nous en souvenons plus. Nous ne la comprenons plus. Nous ne la goûtons plus. La preuve est faite, nous ne sommes pas forts.

Mentionnerai-je maintenant, pour ne parler que très discrètement du for le plus intime de la conscience, les circonstances trop nombreuses où il est avéré que nous manquons de Force? Nous avons constaté nous-mêmes que cette occasion ou cette autre est pour nous pleine de périls. Nous avons fait Taveu, en confession, des commencements de fautes où nous nous sommes déjà laissés entraîner. Notre confesseur et nous, nous sommes tombés d'accord qu'il fallait opposer le remède au mal, c'est-à-dire rompre , rompre immédiatement , rompre abso-

1 Matth. XX, 22.

lument ; qu'il y avait lieu de prendre à la lettre les sévères injonctions de l'Evangile : Quod si oculus tuus dexter scandalizat te, erue eum et projice abs te.,. Si dextra manus tua scandalizat te, abscide eam et projice abs te*. Malgré quoi, nous entreprenons de chercher des accommodements, d'inventer des demi-mesures soi-disant plus sages, de nous faire, sous le bénéfice de nos intentions soi-disant redressées et sincères, un modus vivendi moins extrême. Il faudrait un coup de vigueur. Le salut pour nous et pour d'autres serait à ce prix. Les coups de vigueur supposent la Force, et nous n'en avons pas ou nous n'en avons plus.

Concluons, messieurs et vénérés confrères. Saint Thomas a parfaitement raison de dire, — les quelques détails où nous venons d'entrer le prouvent, — que la Force est en quelque sorte le moteur premier de toutes les autres vertus: virtutis cujuslibet conditio est. Donc nous devons avoir à cœur de l'acquérir.

Nous l'acquerrons d'abord en la demandant sincèrement à Dieu : Panera nostrum quotidianum da nobis hodie. Mon Père des cieux, j'attends de vous le pain de froment dont j'ai besoin pour sustenter ma vie matérielle, mais bien plus encore j'attends la Force qui m'est nécessaire pour me maintenir toujours à la hauteur de tous mes devoirs et de tous vos desseins

1 Matth. V, 29, 30.

sur moi. 0 Jésus-Christ, je la sollicite aussi de votre grâce, cette énergie morale sans laquelle je ne puis vous imiter et vous suivre. Votre Apôtre a dit en parlant de vous : Omnia possum in eo qui me confortât \ Bienfaisante déclaration ! Délicieuse assurance ! Si j'en venais donc à mériter de me l'approprier à mon tour? En vous, par vous, avec vous, Maître et Modèle adoré, je puis tout. Omnia possum. De la plus humble à la plus relevée des exigences de mon sacerdoce, des combats et des triomphes cachés dans les profondeurs de ma conscience, aux vertus professionnelles de mon ministère, je suis rendu capable de tout! A deux genoux j'implore de votre bonté, de votre amitié, ce don de Force qui me fera vivre en vrai prêtre , qui me ferait, s'il le fallait, accepter, comme saint Paul, les vaillants martyres.

Nous deviendrons forts ensuite, messieurs, en nous exerçant sans repos ni trêve à le devenir, et cela de bonne heure le plus possible, à l'âge où les habitudes se prennent pour la vie entière, au sortir du grand séminaire, quand du jour au lendemain une liberté à peu près complète succède aux exigences forcément respectées du règlement. Rien n'est petit, rien n'est à dédaigner de ce qui peut accroître en nous l'énergie de la volonté. Gomme on façonne le corps, les nerfs, les muscles, par une gymnastique ininterrompue

1 Philip. IV, 13.

LES VEKTUS CARDINALES 10

depuis Tenfance et l'adolescence jusqu'à l'âge mûr, on exerce la volonté et on la trempe par les moindres applications qu'on en fait à un but précis. Ce qu'il faut vaincre à tout prix, c'est cette inertie et cette mollesse native que l'auteur de l'Imitation appelle : horror difficultatis. Encore une fois, tout peut concourir à nous dresser au courage de nous commandera nous-mêmes, de nous obéir à nous-mêmes, les plus modestes détails de notre vie quotidienne , et pour aboutir à une résolution immédiatement pratique, la fidélité généreuse pendant la Retraite aux prescriptions réglementaires, l'observation soutenue du silence. Qui fidelis est in minimo et in majori fidelis estK Tantum proficies, quantum tibi ipsi vim intuleris^.

1 Luc. XVI, 10. — 2 Imitai. Christi^ lib. I, cap. xxv.

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