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LA PRUDENCE

Messieurs et vénérés confrères,

Saint Basile définit la Prudence : rerum agendarum omittendarumque cognitio; saint Thomas formule cette proposition : Cum Prudentia sit universalium principiorum ad particulares operabilium conclusiones applicatio, spectat de his quœ ad finem sunt disponereK

Ce qui revient à dire que pour l'un et pour Tautre docteur la Prudence est un discernement très sûr, une sorte de tact intérieur très délicat , à l'aide duquel , dans la conduite accoutumée ou dans une circonstance particulière, nous nous rendons aisément compte du parti qu'il faut prendre entre les diverses déterminations qui sollicitent notre choix. Il suit de là qu'une raison droite, un jugement sain, le bon sens, pour l'appeler par son nom, sont indispensables à la

* 2* 2* . quaestio xlvii, art. vi.

Prudence et la constituent pour une large part. C'est saint Thomas encore qui l'enseigne : Utrum ratio débet poni pars Prudentiœ ? se demandet'il. Il répond : Cum Prude ntia sit esse bene consiliativum recte ipsa ratio per quam homo bene ratiocinatur, pars Prudentise poniturK Et un peu plus loin : Utrum circumspectio possit esse pars Prudentiae?... Circumspectio qua homo id quod Oî^dinatur in finem, cum his comparât quse circumstanty Prudentiœ pars est^.

Ne me reprochez pas , messieurs , de citer trop de textes. Il me plaît d'abriter derrière l'autorité de l'Ange de l'école cette assertion , qu'une des principales vertus du prêtre a pour élément foncier la rectitude du jugement. Acquérons le plus possible les qualités surnaturelles qui feront de nous des saints , rien de mieux ; mais comme point de départ et comme point d'appui de toute notre vie sacerdotale , pour l'accomplissement de tous les devoirs de notre ministère, ayons un jugement droit, ferme, j'allais dire impeccable. Il me semble, — pardonnez-moi cette confidence aussi improvisée qu'inoffensive , — il me semble que si j'avais eu l'honneur d'être préposé à la direction des vocations ecclésiastiques dans un grand séminaire , si la charge de l'appel aux saints Ordres m'eût été dévolue, je ne me serais jamais décidé à faire avancer un séminariste en qui se fût révélé le défaut de jugement, eût-il

1 2a 2 e , quaestio xlix , ai-t. v. — ^ oa 2* , qusestio xlix, art. vu.

fait preuve par ailleurs d'une correction et d'une piété exemplaires.

Procédons à l'énumération forcément rapide et incomplète des titres de la vertu de Prudence à notre plus sérieuse estime et à nos plus consciencieux efforts. Un certain nombre d'observations , que vous vous attendriez peut-être à rencontrer ici, trouveront leur place, soit dans la conférence de demain , soit dans la conférence sur les conversations.

De la Prudence d'abord, messieurs, en tout ce qui regarde l'exercice de vos fonctions de pasteurs, la dignité, l'autorité, le prestige dont vous avez besoin pour les bien remplir.

Quel devoir s'impose à vous, au milieu des populations confiées à vos soins?... réaliser, coûte que coûte , la devise de saint Paul : Omnia omnibus... Testis est mihi Deus quomodo cupiam vos omnes in viscerihus Christi ^. Quelque bonne volonté que vous y mettiez , quelles que soient les industries de votre charité et de votre zèle , vous ne pouvez pas prétendre conquérir tous les suffrages et n'avoir que des amis. Vous devez

1 I Gorinth. ix, 22. — -" Philip, i, S.

VOUS attendre à des oppositions, à des antipathies, à des luttes, à des partis pris de malveillance, tantôt dissimulée, tantôt affichée ouvertement. Plus que jamais, à cette heure, c'est là votre condition. Il faut que de notoriété publique on sache que si vous en éprouvez une grande tristesse vous n en concevez point d'amertume , que si vous avez des adversaires vous ne leur répondez par aucune inimitié, que du fond du cœur vous aimez tous vos paroissiens, vous appropriant ce mot de saint Paul encore : Licet plus diligens, minus diligar '. Oui, il le faut, sous peine de trahir le dessein de Dieu sur vous qui ne vous a point, au hasard, placés où vous êtes, sous peine de donner à ceux qui vous entourent et vous observent une idée fausse de la religion, de l'Eglise, du prêtre. Et dès lors que de surveillance sur vous-mêmes , sur vos paroles , sur vos attitudes, sur vos mouvements primo primi, devient nécessaire.

Ainsi , vous vous abstiendrez de dénigrer d'une manière générale votre paroisse dans les occasions d'abandon et d'intimité que vos relations peuvent vous offrir ici ou là à travers le diocèse. On rencontre des curés de qui la mauvaise humeur, toujours prête à s'épancher, surprend , fatigue, scandalise. Il semble qu'ils aient besoin, partout où ils sont , de prendre une revanche ; que le pessimisme auquel ils se livrent leur soit

1 II Corinth. xii, 15.

un soulagement et une consolation. Pauvre soulagement! Consolation fausse et suspecte, répréhensible, très répréhensible par surcroît!

De même, et à plus forte raison, soit chez les autres , soit chez vous , vous vous abstiendrez de qualifier durement, sur le ton de l'irritation et du mépris, ceux-là mêmes dont vous auriez le plus à vous plaindre. Les épithètes que certains confrères se permettent contre le maire, l'adjoint, les conseillers municipaux, l'instituteur, le notaire , le médecin , le châtelain , l'industriel, bref, contre l'un ou l'autre de leurs paroissiens, dépassent souvent toute vraisemblance. Ils font le mal, dites -vous, ils exercent la plus fâcheuse influence : cela n'est que trop vrai ; mais persuadez-vous que ce n'est pas l'injure tombée de vos lèvres qui les arrêtera. Tout au contraire. Quand ils apprendront de quelle façon vous vous exprimez sur leur compte, de quels termes vous vous êtes servis, — et l'écho leur en arrivera toujours , — ils n'en seront que plus excités à vous poursuivre et à vous nuire. Ils auront, pour le faire, un prétexte, et cette fois réel, de plus. Ils le prendront avec vous sur le pied de la légitime défense. Ce qui n'était peut-être entre vous jusque-là qu'un malaise, se doublant d'une rancune, deviendra une hostilité déclarée et sans appel.

Cette réserve et cette prudence dans les conversations privées s'impose davantage encore en chaire, il est presque superflu de l'ajouter. Que

d^embarras créent à radministration diocésaine, que de torts se font à eux-mêmes, je veux dire à leur crédit et à leur autorité morale, des prêtres animés de bonnes intentions, je le veux, mais imprudents, en ne craignant pas de pratiquer dans leurs instructions du dimanche, dans les avis qui trop souvent tiennent lieu d'instruction, l'allusion soi-disant bien ménagée et habile. De l'indépendance, de la fermeté, de la vigueur apostolique contre l'erreur et le mal, c'est le devoir. Des insinuations intentionnellement transparentes contre les personnes, surtout dans un cercle restreint de population où la perspicacité de chacun mise en éveil devine aisément de qui il s'agit, c'est une fâcheuse satisfaction qu'on se donne, ce n'est point une obligation sainte et sacrée qu'on remplit.

Puisque je parle de la chaire et de la Prudence qu'il est nécessaire d'y garder envers les paroissiens, un mot en passant des récriminations politiques qu'un bon nombre de prêtres se croient autorisés à se permettre. Entendons-nous bien. Je ne méconnais certes pas la légitimité des malaises, voire des très dures souffrances, que telles ou telles tendances des hommes de gouvernement, telles ou telles lois votées par les Chambres, telles ou telles applications de ces lois, peuvent provoquer au plus intime de l'âme sacerdotale à cette heure. Cette juste sévérité d'appréciations ne va pas le moins du monde contre les avis réitérés, les recommandations

formelles du Souverain Pontife , quand il nous engage à accepter loyalement la Constitution que le pays s'est choisie et qu'il maintient. Non seulement nous pouvons, mais nous devons souffrir des abus du pouvoir, de quelque part qu'ils viennent et sous quelque forme qu'ils se produisent. Nos protestations trop motivées n'ont rien à voir avec les institutions qui nous régissent, prises en soi, théoriquement considérées, comparées et préférées à d'autres autrefois en vigueur au milieu de nous, en vigueur encore aujourd'hui chez d'autres nations. Ce que je dis, c'est que du haut de sa chaire M. le curé doit surveiller ses paroles, tenir en bride ses impressions et ses émotions. Il ne paraît pas devant son peuple pour dresser un réquisitoire de la politique active du jour. Ses philippiques, forcément inoffensives, ne changeront rien aux choses qu'il dénonce. Elles fourniront un prétexte à l'irritation de quelques-uns de ses paroissiens. Elles accumuleront contre lui et contre son ministère toutes sortes de difficultés de plus. Qu'on sache pertinemment qu'il se plaint, et de quoi il se plaint en sa qualité de prêtre et de citoyen français, rien de mieux; mais qu'on ne l'apprenne pas à l'Eglise. Non erat his locus.

Autre chose. De la Prudence, messieurs , dans vos relations avec votre public. Ne soyez pas les habitués d'une maison, d'une famille, d'un groupe. Vous en viendriez bientôt à provoquer des susceptibilités et des froissements regret-

tables. Qu'on vous voie, dans vos visites, entrer chez le pauvre aussi souvent que chez le riche, chez le républicain de conviction aussi volontiers que chez le monarchiste de tradition. Il n*y a d'exception possible, et encore faut -il le maintenir toujours avec rigueur? que pour les adversaires déclarés de la religion ou ceux de qui la conduite serait ouvertement scandaleuse. Souvenez-vous que Jésus-Christ s'est quelquefois assis à la table des publicains et des pécheurs. Vous n'épouserez pas les querelles des uns de vos paroissiens contre les autres. Des divisions surgissent entre des familles, entre des particuliers. Le motif en est secret ou connu. Vous vous abstiendrez de vous immiscer aux griefs qui s'échangent, surtout de vous faire l'écho bienveillant des accusations de l'une ou de l'autre des parties intéressées. Il est clair que cette attitude vous aliénerait immédiatement, peutêtre pour toujours, les sympathies de ceux que vous auriez paru blâmer. Si l'on vous prend pour arbitre, à la bonne heure, intervenez, parlez, agissez au mieux de la paix dont vous êtes le représentant attitré. Mais il est probable qu'on ne le fera pas, et dès lors votre rôle sera de vous enfermer dans la discrétion et le silence.

Autre chose encore. De la Prudence quand vous croyez devoir, par intérêt pour vos paroissiens , vous occuper de leurs affaires privées les plus intimes. C'est l'association toute naturelle

des idées qui me dicte cette remarque et cette recommandation.

Quelquefois , avec les meilleures intentions du monde, M. le curé, même M. l'abbé, s'emploient à préparer et à favoriser les mariages. Il y a des prêtres qui ont un goût marqué pour ce genre de dévouement. Ad sobrietateni, messieurs, ad sobrietatem. Si des parents viennent vous consulter et solliciter votre entremise, rien n'est plus légitime de votre part que de vous prêter à leurs avances. Vous pouvez leur rendre un service signalé, et vous devez essayer de le leur rendre. Mais prendre vous-mêmes l'initiative, sauf les cas très rares où votre conscience vous le suggère, non, ne le faites pas. Il se cache trop d'inconnu et d'inconnaissable en cette sorte de problèmes. Si plus tard , par un motif ou par un autre , l'union que vous avez concouru à faire aboutir ne tient pas les promesses qu'elle paraissait assurer, si les époux sont réduits à regretter leurs engagements, si les familles déçues se plaignent, vous serez les premiers à porter le poids d'une responsabilité d'autant plus gênante, que le caractère et l'autorité de votre intervention auront influé davantage sur la décision prise.

Quelquefois M. le curé se charge de gérer les fonds, les petites épargnes de ses pénitentes. Les gros capitalistes ne recourent ni à sa complaisance ni à ses lumières, et pour cause. Mais cette humble commerçante, mais cette ouvrière,

mais cette domestique , ne demandent pas mieux que d'être aidées à retirer, de leur modeste pécule, le plus possible et sous de bonnes garanties. Quoi de plus légitime, en principe, de la part de leur directeur, que de leur proposer son concours? Il fera pour elles ce qu'il fait pour lui-même. Oui ; mais si pour lui-même il se trompe, ce qui arrive souvent? Que de prêtres, ces dernières années surtout, croyant opérer à coup sûr dans les placements de leur choix, se sont ruinés, et, ce qui est mille fois pire, ont ruiné des personnes de condition besoigneuse, dont ils s'étaient institués les banquiers de circonstance! En face des mécomptes dont la misère va sortir, que de récriminations tantôt discrètes, tantôt bruyantes î et si, par respect pour le prêtre, au lieu de récriminations il n'y a que des larmes silencieuses, la souffrance, les regrets, j'oserai dire les remords de ce pauvre confrère en seront-ils, pour cela, amoindris?

Quelquefois enfin, — vous voyez, messieurs, que je ne vous épargne aucun détail, — M. le curé intervient dans la question, délicate entre toutes , des testaments. Là encore , si la confiance vient spontanément au-devant de lui, si on lui demande des conseils, il lui est certes bien permis de dire ce qu'il pense. C'est d'une ingérence propre et un peu forcée qu'il doit se méfier. Mais, direz- vous, les œuvres! Mais les besoins multiples de la paroisse! Ne suis -je donc pas autorisé à chercher des ressources? Et si je puis

me faire attribuer une petite ligne ou deux dans des dispositions testamentaires, me sera-t-il défendu d'offrir la plume et l'encrier? Tout cela est gentiment présenté. Je persiste à croire que, même en vue du bien , certaines sollicitations pécuniaires auprès des malades et des mourants peuvent devenir l'occasion d'un mal très réel. Les ayants droit à l'héritage ne manqueront pas d'apprendre qu'ils ont été frustrés d'une part de leurs espérances. Ils n'auront pas toujours assez de désintéressement pour ne pas se plaindre, et leurs plaintes retomberont en discrédit et en défiance sur le pasteur auteur de leur déconvenue. J'ai connu un vénérable prêtre, justement respecté et aimé de tous, après trente ans de ministère dans le même poste , humble poste à la campagne. Il lui fallait des vitraux. Il réussit à obtenir d'un excellent père de famille la donation nécessaire ajoutée aux charges déjà lourdes des enfants. Ceux-ci versèrent la somme indiquée ; mais ce fut un tel bruit de protestations et de réclamations de leur part , qu'il se fit un revirement de l'opinion publique à l'égard du pauvre curé. La décoration de son église était parfaite. Son influence avait baissé. Le vilain mot de captation empoisonna ses vieux jours.

Que tout ce qui peut nuire au prestige et au crédit dont vous avez besoin pour asseoir votre autorité de pasteur vous soit suspect, messieurs et vénérés confrères. La Prudence le veut.

II me reste à parler de la nécessité de la Prudence à un autre point de vue plus particulier,

— vous devinez lequel , — en tout ce qui serait de nature à porter atteinte au bon renom de votre vertu sacerdotale.

Vous n'ignorez point que les gens du monde,

— de notre temps surtout , — croient peu à la vertu du prêtre. L'engagement que nous avons pris d'être chastes les offusque . Ils sont hostiles à la chose, en principe. Ils nient qu'en fait elle soit réalisable et réalisée. De là cette malsaine avidité avec laquelle un si grand nombre d'entre eux s'emparent des moindres défaillances du clergé, pour en jeter et en grossir le scandale aux quatre vents du ciel. Quand la médisance ne suffit pas, ils y ajoutent la calomnie. Tout leur est bon pour ameuter contre nous Topinion populaire, pour nous déposséder devant les foules de l'estime, du respect, de la vénération dont nous avons besoin, et, par ce discrédit de nos personnes, atteindre la religion elle-même que nous représentons. Ce ne sont donc pas seulement nos intérêts privés qui sont en jeu, mais encore les intérêts , — et ceux-là cent fois supérieurs, — de l'Église, de l'Évangile, de Jésus-

Christ. Nous ne saurions, en conséquence, nous entourer de trop de vigilance et de trop de précautions.

Plus que jamais la recommandation de saint Paul s'adresse à nous : Ab omni specie mala abstinete vosK Nous préserver du mal, ce n'est point assez. Il en faut éloigner de nous même les apparences.

Longe a mulieribus salus. Voilà qui est catégorique autant que bref. Oui..., mais comment, dans la pratique quotidienne du ministère, faire de ces quatre mots la règle de toute notre conduite? Nous ne sommes ni des trappistes ni des chartreux, encore moins des moines du mont Athos. Notre vocation nous retient au milieu du monde. Nos supérieurs nous y ont fixé notre place en nous répétant la parole de Jésus : Non rogo ut tollas eos de mundo, sed ut serves a malo. Il nous est donc absolument impossible de nous tenir à distance a des personnes du sexe D. J'use de la formule usitée... J'avoue que je la goûte peu et que le mot : femmes, tout court, me paraît plus simple et plus décent. Si vous le permettez, je l'emploierai de préférence. Puisque l'éloignement radical des femmes ne rentre pas dans notre genre de vie, puisque nous leur devons notre zèle, notre dévouement, nos conseils, notre direction, convenons du moins, — et cela en toute sincérité et droiture, — des

1 1 Thess. V, 22.

LFS VERTUS CARDINALES 33

précautions auxquelles il est urgent de nous astreindre.

Commencerons-nous par dire quelque chose du confessionnal? Oui, puisque c'est le lieu des rencontres les plus habituelles. Le temps nous presse ; je me bornerai à des indications sommaires.

Avant tout, quand nous nous rendons au tribunal de la pénitence, que ce soit sous l'inspiration de notre foi renouvelée , retrempée par un peu de recueillement préparatoire. Ce que nulle puissance humaine n'a le droit de faire, nous allons le faire ; nous allons remettre les péchés. Jésus-Christ, de sa pleine autorité, parce qu'il était plus qu'un homme, les a remis. Il nous a délégués, dans les termes les plus formels, Texercice de son divin pouvoir. Une part de notre sacerdoce consiste à redire en son nom : Remittuntur peccata tua. Que ce soit aussi avec une pureté absolue d'intention, que cette prière du Psalmiste nous devienne familière en chaque nouvelle occurrence : Eripe me de luto, ut non infigar.

Munis de ce double réconfort d'âme : une foi vive, un loyal appel à l'assistance d'en haut, acquittons -nous sans crainte de notre mission. Nous sommes dans de bonnes conditions pour la bien remplir. Un jour, un avocat fort distingué, avec qui je causais du ministère de la con fession, me disait ceci :

« Je m'explique , par ma propre expérience , qu'un prêtre ne se sente ni gêné ni troublé des m 3

confidences qu'il reçoit. Je l'ai remarqué pour mon compte ; toutes les fois que je donne des consultations dans mon cabinet, fût-ce sur des points très délicats et à des personnes capables d'inspirer une prompte sympathie, je me sens en quelque sorte protégé par la conscience du devoir que j'accomplis et le sentiment de la dignité professionnelle. Les mêmes rencontres, en d'autres circonstances, en un autre lieu, pourraient n'être pas exemptes d'inconvénients. Là, elles n'en ont point. ))

Cette observation et cette analyse sont justes. Même naturellement parlant, le devoir, la fonction , la profession, préservent. A plus forte raison en sera-t-il ainsi lorsque des motifs supérieurs et des grâces de choix , comme il en va du prêtre, s'ajouteront à cette simple efficacité naturelle pour le surélever et l'affermir.

Au confessionnal , nous nous imposerons rigoureusement la discrétion des regards. Sous aucun prétexte , messieurs , ne prenons la liberté de regarder une pénitente qui s'accuse. Jésus est en face de la femme adultère. L'Evangile nous dit qu'il traçait sur la poussière du parvis des signes mystérieux, incliné vers le sol. Pourquoi ne nous inspirerions-nous pas de cette attitude, qui très probablement n'avait pas la portée intentionnelle d'un exemple, mais enfin dont nous pouvons tirer profit ? Nec ego te condemnabo, ce sont là des mots que nous surtout nous devons dire les yeux baissés.

Nous nous imposerons la discrétion des interrogations. Je sais bien, messieurs, que l'intégrité des aveux est nécessaire ; que le confesseur, puisqu'il est juge , en a besoin pour former son jugement, et que, par conséquent, il est de son droit et de son devoir de l'obtenir. Mais je sais de même que parfois, soit inconscience de l'abus, soit... autre chose, les limites sont dépassées. Il se fait des questions excessives, minutieuses, troublantes , qui surprennent et qui créent contre la pratique de la confession des préjugés et des révoltes irrémédiables. Un très pieux prêtre et très expérimenté, un vétéran du ministère paroissial , ne craignait pas d'exprimer ainsi son avis : a L'intégrité : loi positive... L'honnêteté : loi naturelle. » S'il y a conflit entre les deux dans un cas donné, ce sont les exigences de la seconde qui l'emportent.

Nous nous imposerons la discrétion du temps consacré à entendre nos pénitentes. Il n'est pas possible , évidemment, de formuler de règle précise sur ce point. Ce qu'on peut dire , c'est qu'il est tout à fait déplacé et regrettable pour un confesseur de retenir telles ou telles personnes beaucoup plus que d'autres. L'entourage, ordinairement susceptible, ne se gêne pas pour le remarquer et s'en plaindre. Fût -il le mieux disposé du monde , il se demande à quel titre se produisent ces préférences et s'il les faut expliquer par l'unique recherche du bien. Des bruits fâcheux, des interprétations méchantes circulent

dans la paroisse. Gela peut suffire à voiler le prestige de M. le curé et à paralyser son ministère. Jésus- Christ rencontre la Samaritaine. Il la confesse. Il la convertit. Il l'établit pour jamais dans la vérité et la vertu. Que lui a-t-il fallu pour cette œuvre de réparation merveilleuse ? Lisez r Evangile ; comptez : en tout vingt et une phrases! Permettez- vous-en, messieurs et chers confrères, le double, le triple, le décuple; mais, de grâce, sachez couper court... aux superfluités. Ne permettez pas, à l'occasion de la confession, qu'on vous parle de votre santé, de vos œuvres, de vos prédications, de vos projets, de vos ennuis, de vos joies... Vade in pace. Et fermez la grille. Après le confessionnal, les visites. Il ne s'agit pas, bien entendu, des visites de bienséance et de convenance que l'exigence des relations accoutumées impose et qui se font, pour ainsi dire, au grand jour. Il s'agit de celles qu'un prêtre fait ou reçoit dans l'intimité, solus cum sola. Elles sont quelquefois motivées , et on ne peut plus légitimes. Souvent elles ne le sont pas. ou, après l'avoir été au début, pendant un certain temps, elles cessent de l'être. An liceat? An deceat? An expédiât? Il y faut regarder de près, en toute droiture et loyauté de conscience. Que d'illusions tomberaient, que de périls et de chutes seraient évités, si cette règle de prudence unanimement posée par les auteurs de spiritualité et de morale ecclésiastique était toujours acceptée et respectée I

Sous prétexte de porter des consolations ou d'en chercher pour son propre compte, — je choisis l'hypothèse la plus bénigne, — un prêtre multiplie auprès d'une de ses pénitentes ses assiduités. Tout d'abord, tout reste dans les limites d'une correction irréprochable. Peu à peu certaines démonstrations de sympathie, que la seule compassion soi-disant inspire, commencent de se produire. Certaines libertés se prennent. L'inévitable crescendo de ces familiarités qu'on tient , de part et d'autre, pour inoffensives suit son cours. Et puis... et puis... Mais trêve à des tableaux qui seraient déplacés ici, et qu'il n'est que trop facile de compléter tout bas. Saint Augustin a dit : Crede mihi, episcopus sum, veritatem loquor, non mentior. Cedros Libani et gregum arieteSy suh specie amicitise spiritalis corruisse vidi, de quorum casu non magis suspicahar quant de Hieronymi vel Ambrosii. Vous entendez: Cedros Libani ^ gregum arietes;... non pas les premiers venus, les jeunes, les novices, les inexpérimentés , même les anciens , les vétérans, ceux que leur âge et leur situation semblaient mieux devoir retenir et préserver.

A propos des visites , toujours au nom de la Prudence , et parce que cette pensée me traverse l'esprit, je signalerai l'inconvénient, pour un prêtre de paroisse , de recevoir les chanteuses de son église au presbytère. M. le curé, M. l'abbé, ont organisé un chœur de chants qui contribue à rehausser l'intérêt et l'attrait du culte. Rien

de mieux. Ils sont musiciens, ils tiennent l'harmonium; ils exercent les jeunes filles dont le chœur se compose. Il le faut bien; mais, le plus possible , que ce soit ailleurs qu'à la cure : chez les religieuses, par exemple, s'il y en a . dans une salle commune et ouverte de l'école. Et si décidément le seul lieu de réunion convenable est la cure , que la plus vigilante circonspection ne cesse pas d'être observée. Voilà quelquefois ce qui se passe : quand la répétition générale est finie, M. le curé, M. l'abbé, gardent trois ou quatre de celles des chanteuses qui, douées d'une voix plus agréable et plus sûre, doivent entraîner leurs compagnes. Ils les exercent à part, celles-là. Et s'ils n'en gardent que deux ? Et s'ils n'en gardent qu'une ? Les solistes , la soliste ! Et si , non point en une circonstance ou l'autre , en passant , mais d'habitude, ils se donnent ce luxe de dévouement, combien faudra- 1- il de temps dans le public pour qu'on s'avise de penser et de dire que le dévouement se mélange peut-être bien... d'autre chose 1 Ah omne specie mala abstinete vos.

Je signalerai de même l'abus des rencontres à la sacristie. Que les linges et les ornements sacrés soient l'objet de soins intelligents , tout le réclame, tout l'impose. Mais la présence fréquente, assidue, de M. le curé quand vient la sacristine, religieuse ou laïque, est -elle nécessaire ? A deux pas de l'autel et du tabernacle, est- il admissible qu'on paraisse se donner des

rendez -VOUS ? Ne s'en apercevra -t- on pas très vite? Ne se permettra-t-on pas très aisément d'en parler ? Et lors même que cette éventualité pénible serait écartée , ne resterait-il pas toujours ce qui est surtout à craindre, là comme ailleurs, là comme partout, en dépit de la proximité sainte de l'Eucharistie, la suite et la progression des abandons trop libres ? Que de tristes histoires ont commencé de naître, sous le regard des anges de ce paradis qu'est la présence réelle dans la plus humble église !

Un mot, en finissant, des correspondances;... un mot seulement, car je constate que notre entretien se prolonge outre mesure. Continuer et compléter, la plume à la main, notre ministère auprès des âmes, n'est assurément point répréhensible en soi. Mais, une fois de plus, l'usage légitime et l'abus se touchent. Ce que quelques-uns de nous, messieurs, sous prétexte de direction, perdent de temps, chose à elle toute seule déjà plus que regrettable; ce qu'ils se permettent d'invraisemblables libertés dans le ton, l'allure, la mièvrerie du langage, les artifices choisis pour faire chercher et deviner ce qui n'est pas formulé expressément; ce qu'ils mêlent ou plutôt substituent d'humain à l'inspiration surnaturelle , est vraiment étrange. Blanclas et dulces litterulas, hœc oninia non novit sanctus anior, disait saint Ambroise. Que de prêtres à qui s'adresse, aujourd'hui comme dans le passé, cette admonestation du saint

évêque ! Inconvenance d'abord , imprudence ensuite. Où sont les garanties de discrétion de la part de l'entourage ? Qui peut répondre , à distance , de la réserve de la personne favorisée de ce genre de familiarité? Sommes -nous assurés que d'autres qu'elle ne liront pas la lettre que nous n'adressions qu'à elle seule, et comme sous le sceau inviolable du secret ? Je me rappelle avoir entendu le vénéré Père Pététot raconter que , pour en finir avec les exigences d'une de ses pénitentes avide d'être consolée, il s'était contenté un jour de lui répondre :

(c C'est triste , madame ; mais qu'y faire ? "Votre tout dévoué... »

^Messieurs, je ne vous demande pas ce degré de laconisme humoristique. Je vous demande instamment le souci de votre dignité et de votre caractère sacerdotal sur ce point comme sur les autres. Ah omni specie mala ahstinete vos. Il s'agit de votre âme , il s'agit des âmes. Il s'agit de l'honneur de l'Eglise et de la religion. Il s'agit des droits imprescriptibles de Jésus-Christ et de Dieu !

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