CHAPITRE IV
Les Prieurs : prospérité croissarte du monastère (1082 1162). — Ebrard, prieur de Chamalières et abbé du Monastier : il dirige le couvent des Bénédictines de Chamalières et annexe à son prieuré les églises de Saint-Julien de Solignac-sous- Roche, de Saint-Maurice-dC'Roche, de Saint-Pierre Duchamp, de Saint- Jean-de-Beauzac, ainsi que les chapolles de Sarralier (ou d'Aunas) et de Roche. — Jarenton : il unit à son prieuré les églises de Saint- Jean- de-Rosières et de Saint Georges-VAgricol ; il acquiert à la suite d'habiles négociations, la riche terre de Combres, près Chamalières; il préside à la construction de l'église. -. — Armand. — Jean Chauchat. — Sylvius de Faij . — Géraud.
VEG Ebrard, douzième prieur, et Jarenton, son successeur, le couvent de Chamalières prend une importance extraordinaire ; ses prieurs ne se contentent plus de s'annexer de simples mas, des cens minimes, il leur faut de multiples et considérables bénéfices, ce qui leur permet de construire leur magnifique église.
Le Cartulaire et les Archives nous fournissent aussi des renseignements plus circonstanciés sur les deux jnonaslères, d'hommes et de femmes.
Ebrard (1082-26 juillet 1096) est, après Dalmace, le principal personnage qui ait gouverné jusque-là le prieuré. Nous le voyons, déjà en possession de la charge de prieur en 1082, admettre peu de temps après sa nièce dans le couvent des religieuses qu'il dirige, obtenir ensuite l'annexion à son prieuré de plusieurs églises et chapelles, recevoir enfin, à diverses dates, une foule de dons et de legs stipulés en sa faveur.
En 1082, sous le règne de Philippe P% roi de France,
Gérald, chevalier et seigneur de Recours (paroisse de Beaulieu) déjà avancé en âge, et Brunicarde, son épouse, donnent à Saint-Gilles tout ce qu'ils possèdent à Sarralier, paroisse de Chamalières, y compris l'alleu et le fief, plus la chapelle dudit lieu et toutes ses dépendances, sauf la forêt qui appartient aux Accarion, à Guillaume et à Pierre Lenoir, chevaliers ; ces propriétés sont au cens de quatre seliers blé, deux avoine seize sous et trois gélines, les ouches au 'cens d'un setier avoine. En retour de ce don, les bienfaiteurs du couvent reçoivent mille sous podiens d'Ebrard, prieur. Enfin les hommes de Chamalières tenant à avoir aussi la forêt, le prieur réussit à en dessaisir les chevaliers en leur comptant une somme de soixante livres podienses, dont vingt lui sont remboursées par ses hommes (loi).
Ebrard avait un frère, Austorge, un neveu et une nièce, Blismodis et Pierre Beraud, enfants d' Austorge. Blismodis, mariée à Hugolin d'Espaly, devint percluse et fut, de ce chef, répudiée par son mari. Austorge et Pierre Beraud l'amènent à Chamalières, entre 1082 et io8c^, et donnent à Saint-Gilles leur mas de Sarralier, à condition que le prieur et les moines l'admettent au couvent des rehgieuses bénédictines. L'admission conclue, ils jurent sur l'autel et sur le texte sacré des saints Evangiles de ne jamais inquiéter le monastère au sujet de la donation qu'ils viennent de faire (2 3).
En même temps qu'il peuple le couvent des Religieuses, Ebrard enrichit son prieuré en lui unissant encore les églises de Saint-Julien de Solignac-sous-Roche, de Saint-Maurice-de- Roche, de Saint-Pierre-Duchamp, de Saint-Jean-de-Beauzac, ainsi que la chapelle Saint-Michel-de-Roche. ;
Par une donation, sur laquelle nous reviendrons en détail> Adhémar, évêque du Puy, insigne protecteur et bienfaiteur du couvent, lui cède, vers 1082, l'église de Saint-Julien-dcr Solignac et toutes les autres églises comprises dans un rayon de cinq lieues (200). C'est, sans doute, à cette époque, sinon plus tôt, que les églises de Chamalières, de Rosières, de SaintT Jean-d'Aubrigoux et de Saint- André-de-Chalencon, rattachées jadis immédiatement à Saint-Ghaffre, furent démembrées de
l'abbaye et unies directement à Chamalîères. Si nous ne pouvons pas, faute de preuves suffisantes, affirmer, catégorie qiiement l'annexion définitive de ces églises à cette époque, nous sommes à même de soutenir l'union de quelques autres avec preuves à l'appui, à commencer par celle de Saint- Maurice-de-Roche .
Après avoir gémi sur le malheur des temps actuels et fait remarquer que l'injustice s'est transmise des pères aux enfants, le rédacteur du Cartulaivè constate cependant qu'il y a des roses parmi les épines, c'est-à-dire des seigneurs qui respectent les droits ,et les immunités ecclésiastiques. Au nombre^e ces seigneurs irréprochables, il place Durand de Roche. « Après avoir convoqué son conseil, dit le moinerédacteur, Durand se décide, pour l'amour de Dieu et par esprit de charité, du consentement de ses frères Ildebert'et Jarenton, et de son épouse Ausihe, à donner à Dieu, à Saint- Théofrède et à Saint-Gilles, l'église de Saint-Maurice, de telle façon qu'elle soit sous la direction du prieur et des Frères de Chamalières. Cette donation, stipulée le mardi 27 avril 1087 ou le 18 janvier 1088 (n. st.J, est revêtue de l'approbation d'Adhémar de Monteil, évêque du Puy, et de tout son clergé (195). ))
A la même date, Durand de Roche et son épouse Ausilie donnent à saint Maurice, patron de l'église de ce lieu, le mas qui s'étend tout autour avec toutes ses dépendances, sans aucune retenue ; ils reçoivent, en compensation, cent trente sous dii prielir. Pierre de Loudes donne à l'église même le fief du mas environnant ; Pierre Saramand et ses frères Girin et Régnier lui cèdent gratuitement le breuil contigu (196).
Le samedi 8 septembre 1096, Durand, seigneur de Rocheen-Régnier, de concert avec ses frères, donne au couvent de Saint-Gilles la chapelle de son château et les revenus qui y sont attachés (197). Nous reviendrons plus tard sur cette donation.
Moins d'une année plus tard, le samedi 26 juillet 1096, le prieur Ebrard annexe à son prieuré l'église de Saint-Pierrc- Duchamp,
Le rédacteur du Cartiilalre fait d'abord remarquer que Dieu a établi les prêtres pour rappeler aux laïques la nécessité d'observer ses lois. En conséquence, les laïques ont été amenés par les pasteurs vigilants à restituer les églises qu'ils détenaient injustement. C'est pourquoi Bertrand d'Arzon, ainsi que ses frères Guillaume et Auslorge, cèdent la moitié de l'église de Saint-Pierre-Duchamp, qu'ils ont usurpée, à Adhémar, évêque du Puy, à condition qu'il la donne à Chamalières. Girbert Guillaume et son frère Eblon abandonnent l'autre moitié, à la même condition. En conséquence, Adhémar rétrocède l'église de Saint-Pierre, à Ghamalières, oii se trouve un monastère bâti en l'honneur du Sauveur du monde, de la Sainte Vierge, de saint ïhéofrède et de saint Gilles. L'acte de donation est passé au temps d'Ebrard, prieur, en présence entre autres de Jarenton, sacristain. Le cens de l'église est de trente sous à la Saint-Martin ; de cinq sous à la Noël et de trente sous à la Pentecôte (210).
Le rédacteur du Cartulaire fait remarquer qu'Ebrard se donna beaucoup de peine pour obtenir l'annexion de l'église de Saint-Pierre-Duchamp à son prieuré, maltum ut hoc fieret laboravii •; il ne dut pas moins travailler à l'union de celle de Saint-Jean-de-Beauzac.
La donation de cette dernière église faite au com'^ent de Ghamalières par Adhémar de Monteil, évêque du Puy, vers la fin de l'année 1096, se place aux derniers jours du priorat d'Ebrard, ou au commencement de celui de Jarenton, son successeur, ou plutôt entre les deux, car, ni l'un ni l'autre n'est nommé dans l'acte (102). Nous reviendrons plus tard, en écrivant l'histoire de la paroisse de Beauzac, sur cette importante libéralité du légat apostolique de la première croisade.
Telles sont les principales donations faites au prieuré de Saint-Gilles sous l'inteUigente administration d'Ebrard ; il nous reste à relever rapidement celles qui n'offrent qu'un intérêt secondaire.
1" Entre 1082 et 1088, sous le règne de Philippe l", roi de France, Ilumbert donne, avec son fils Arbert comme moine,
deux setiers de blé chaque année dans ses domaines de Pravel, la dîme d'une appenderle à Drossanges et aux Villettes, paroisse^ de Tiranges, la moitié des dîmes de Chaumont, paroisse de Boisset, au nombre des témoins figurent Ebrard, prieur (2o5), Girbert, son épouse Aïa et leurs fils Etienne, Austorge et Roirave, donnent un moulin, dans la paroisse de Retournac, qu'ils tenaient en fief d'Adhémar et d' Austorge de la Veysseyre (3oi).
2» Entre 1082 et 1089, sous le règne de Philippe P% roi dé France, etlepriorat d'Ebrard, donnent à Ghamalières, savoir:
Armand Blanc, une appenderie à Vàunac, paroisse d'Yssingeaux, eTune autre à Pieyres, paroisse de Ghamalières (44) ; Dalmace Asteriolus, chevalier, deux mas, l'un aux Faugères et l'autre à Meissignac, paroisse d'Yssingeaux, alleu et fief compris, au cens de huit deniers en mai et à la moisson ; huit sous huit deniers, deux setiers blé, un d'avoine et une géline à la Noël et un dlsnar meissonenc (52) ; Ponce Naute, les dîmes, les cens et toutes les redevances qu'il prélevait à La Varenne, paroisse de Beauzac, et sur les vignes de Mirabel, paroisse de Retournac : le prieur Ebrard lui cède en retour un mas et deux champs à Vousse, paroisse de Retournac, et une appenderie à Entremont, paroisse de Beauzac (ii3).
S'' Entre 1082 et 1097, Ponce Aimaric donne à Ghamalières, avec son fils P..., comme moine, deux setiers de seigle à prendre siir le lieu de Chazelles, paroisse de Saint-André- de- Ghalencon (207).
Ainsi l'administration d'Ebrard fut glorieuse et féconde pour le prieuré Saint-Gilles de Ghamalières. Gelle de son successeur ne le fut guère moins.
Jarenton, treizième prieur (1096- 1098), Advait sous le règne de Philippe ?', roi de France. Trois faits importants marquèrent son administration, l'annexion à Ghamalières des églises de Saint-Jean de-Rosières et de Saint-Georges-l'Agricol et l'acquisition de la riche terre de Gombres, voisine du couvent.
L'église Saint- Jean appartenait à la famille de Polignac. Vers la fin de l'année (1096), le vicomte. Hérail, porte-étendard de
l'évêque du Puy, Adhémar de Monteil, lëgat du pape à la première croisade, voulaht, dit le Cartulaire, réparer le tort qu'il a fait au monastère dé Ghamalières, lui donne-, du consentement de Richarde de Montboissier, son épouse, l'église Saint-Jean-de-Rosières, réduite par le temps à l'état de désert, ainsi que toutes ses dépendances. L'acte est passé en présence, entre autres, dé Régnier et Ponce Chauchat, moines du couvent, et de Jarenton, prieur de Langogne. Cette dona- , tion est approuvée par l'évêque du Puy et par son Chapitre cathédral. Le vicomte reçoit du prieur, en retour de sa libéralité, une somme de cent douze sous et son épouse une somme de trente sous (3 1). .
L'année suivante (1097), Jarenton acquiert la terre de Combres. Le récit que le Cartulaire fait de cette acquisition ne manque pas d'intérêt. « En cette année,. dit le rédacteur, le couvent de Ghamalières comptait vingt-sept moines, gouvernés d'une façon irréprochable par Jarenton, prieur. A trois cents pas à l'ouest, sur les bords de la Loire, se trouvait un beau domaine, appelé Gôrabres, qui, au dire des anciens, se distinguait de tous les autres par ses belles prairies, ses riches moissons, ses vignes très fertiles. Mais, comme il appartenait à vingt maîtres différents et que tout royaume divisé périra, il ne fut bientôt plus cultivé, et il y poussa une épaisse forêt : c'est pourquoi il passa facilement en possession du prieur, qui d'ailleurs dans ses négociations, réussit là où d'autres avaient échoué. D'habiles pourparlers avec les propriétaires, à qui il persuadait de céder leurs biens pour s'attirer les bénédictions du bon Dieu et pour éteindre en quelque sorte leurs péchés, comme l'eau éteint le feu, finirent par aboutir malgré quelques résistances chez plusieurs. Ils se décidèrent donc à donner leurs possessions à Dieu, à saint Gilles et au couvent, après avoir reçu dû prieur certaines rémunérations (5).
Le Cartulaire nous fait connaître à quelles conditions les différents cessionnaires abandonnent leurs propriétés.
Hugues Guillaume, son époiise Etiennette et leurs enfants gpnt les premiers à se désister, Leur fils Guillaume est admis
à se faii'e moine, le père reçoit dés tnairis du prieur quatre cents sous et son épouse, trente. Cette cession est jurée sur l'autel de Saint-Màrtin-de-R6sières, eii présence entre autres de Poncé Chauchat et de Régnier, moines, de Galbert et Girbert, clercs, qui reçoivent chacun cinq- sous du prieur (6).
Jarentori Barge, son épouse, et Ponce, frère de Jarénton, abandonnent aussi leurs droits sur la terre dé Gombres. Ils reçoivent du prieur, savoir ; Jarénton soixante sous, son épouse vingt et Ponce trente (7).
Aichard, son épouse Agathe, Pierre et Beraud, leurs fds, signent à leur tour la cession de leurs droits* Aichàrd reçoit du prieur trente sous, son épouse quinze, leur oncle Godefroy, qui approuve là cession, dix (8).
Gaucerand dé Murs, Guillemette, son épouse, et leurs enfants renoncent à leurs droits en présence dé Jarénton, prieur, de Ponce Chauchat et de Régnier, moines, et d'un nommé Pierre Guigon. Les cessionnaires reçoivent cent sous et Pierre Guigon cinq sous seulement (9).
Gotescalc de Saint- Agrève, son épouse Aicelène et leurs fils Jarénton et Guillaume cèdent leurs droits au prix de cent sous qu'ils reçoivent du prieur ; Pierre de Rigmanda, Mainfroy de Châteauneuf, Jarénton Amidon et Armand de la Porte approuvent la susdite cession et touchent en conséquence dix sous chacun (loj.
Pierre. Paganus, Raimodis, son épouse, et leurs fils Géraud et Jarénton cèdent leurs droits en présence d'Adhémar de Seneuil et de Godefroy de Recours. Ils reçoivent en retour, Pierre Paganus dix ^sous, son épouse vingt-cinq, Adhémar quinze et Godefroy cinq (11)^
Adrald d'Espaly, Lucie son épouse, Guillaume et ïïugolin, leurs enfants, cèdent leurs droits en présence de Jarénton, prieur, de Ponce Chauchat, etc. Le prieur donne soixante sous à Adrald, quinze sous à son épouse et dix sous à leurs enfants (12).
Charles d'Espaly et Guillaume Ebraud cèdent leurs droits au prix chacun de soixante sous, et cela en présence de Jarénton
de Langogne, d'Ebrard de Roche et de Ponce Chauchat, moines (i3).
Enfin, Avit d'Espaly, son épouse Guillemette et Pierre Beraud, leur fils, font cession de leurs droits en présence des susdits témoins. Ils reçoivent en retour du prieur une partie des dîmes du mas de Mars (aujourd'hui de Bernard), que Gérald de Mercuret avait détenues injustement, à condition qu'à la mort d'Avit elles feront retour au monastère (lA),
Jarenton est encore prieur en 1098. En cette année, Roirave de Beaumont donne à Ghamalières. du consentement du Chapitre duPuy, et avec l'approbation de l'évêque Adhémar, l'église dédiée aux saints Agricol et Vital, aujourd'hui Saint- Georges-l'Agricol, avec tous ses cens, sauf vingt sous qui reviennent au Chapitre (36).
Nos lecteurs pourront lire, plus loin, au chapitre où nous parlerons de Saint-Georges-l' Agricol, la charte qui garantit au couvent cette insigne libéralité de la puissante famille de Beaumont.
Ainsi donc nous avons relevé de nombreuses et importantes donations faites au couvent de Ghamalières pendant tout le cours du xr siècle, et en particulier sous les priorats d'Ebrard et de Jarenton. Les moines en employèrent le produit à la construction de leur remarquable église romane. C'est, en eff'et, au xi° siècle, sous le règne de Philippe I""^ (1060-1108), que les architectes et les archéologues font remonter la nef principale, les bas-côtés et les transepts de ce superbe édifice (Fig. 2).
Les prieurs de Ghamalières,' Ebrard, Jarenton et d'autres, leurs prédécesseurs, déployèrent le plus grand zèle à recueillir les sommes nécessaires ; les évêques du Puy, Adhémar de Mon te il en particulier, avant son départ pour la première Croisade, voulurent y contribuer par de riches ofiTrande s. Les seigneurs de Beaumont, de Roche, d'Artias et de Ghalencon se distinguèrent entre tous les seigneurs du voisinage par d'importantes libéralités. Riches et pauvres, tout le monde obéit à l'impulsion qui porta l'Europe entière, après les terreurs de l'an Mille, à construire de magnifiques églises.