CHAPITRE XVIII
La Saint Clou. — Il est apporté de Saint-Gilles d'Arles à Chamalières par Dalmace de Beaumont. — Reliquaire qui le renfermait. — Miracles qui lui furent attribues . — Il est vénéré par Doms Jacques Branche, Claude Estiennot et Jacques Boijer, écrivains bénédictins, et par Hugues Âulanier, curé du Brignon.
N même temps que la précieuse relique de saint Gilles, son patron, dont nous venons de parler, l'église de Chamalières possédait encore, depuis le x° siècle, un des clous de la vraie croix de Notre-Seigneur, celui-là même que sainte Hélène, mère de Constantin, avait fait convertir en mors de cheval. Le Saint Clou était venu à Chamalières en passant d'un empereur de Constantinople à Charlemagne, de ' Charlemagne à l'abbaye de Saint-Gilles d'Arles en Provence ; Dalmace, prieur de Chamalières, devenu abbé du Monastier, l'avait enlevé au monastère provençal pour en doter notre prieuré. Il guérissait des incommodités de la vue tous ceux (jui en approchaient les yeux avec une foi vive.
Dom Jacques Branche, le pieux prieur de Pébrac, à qui nous devons la Vie des Saincts et Sainctes d'Auvergne et de Velay, avait visité et vénéré le Saint Clou de Chamalières en 16^17. A la suite de celte visite il inséra dans son ouvrage (0, sur cette relique, un récit que nous transcrirons en entier dans ce chapitre.
« On croit, dit-il, que sainte Hélène fit la bride du cheval « de Constantin, d'un des clous par lesquels Notre-Seigneur
(i)Tomel, liv. n,p. 277.
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« fut pendu à la Croix, mit le second à son casque par dévo- (( tipn, garda le troisième ; et, voyant que les gouffres de la (( mer Adriatique estaient l'ordinaire sépulchre des mattelots (( qui estaient emportés d'un coup de mer, elle y jeta cette « relique, espérant qu'elle arrêterait la furie de leurs vagues, « ainsi qu'il arriva de là en avant.
« Quant à la translation de celui qui fut converti en mors a de bride, la recherche en est un peu obscure. Les anciens (( écrits à la main que j'ay veus (en 1647), ^^^^ l'église de « Saint-Gilles-de-Chamalières, en Velay, asseurent qu'il fût (( donné à Gharlemagne par l'empereur de Gonstantinoplè.
« Gharlemagne, prince aussi saint que puissant et qui (( n'avait pas de plus grands soins que d'enrichir lés lieux « dédiez au service de Dieu, des reliques dont on lui faisait « présent en abondance, de tous les quartiers de la chres- {( tienté, donna ce sainct clou, ainsy forgé non à sainct Gilles, « comme semblent signifier quelques tableaux de l'église de (( Ghamalières, représentant un empereur qui offre cette reli- (( que à un ecclésiastique, mais il la laissa à son abbaye qui « estait un des lieux . saincts que ce prince honorait le plus : (( ouy, jusques à venir des AUemagnes en Provence avec une c( grosse armée, Fan de nostre salut 798, pour le retirer de la (( main des Sarrazins. Et longtemps après, environ l'an 946, « Dalmas, abbé de Monestier, comirae je pense, l'enleva de ce « lieu, assisté de quelques autres et l'emporta à Ghamalières, (( avecque le bras de sainct Gilles.
Nous savons déjà et nous avons dit, d'après le Cartulaire, que pour accomplir ce pieux larcin, Dalmace de Beaumont s'était adjoint deux religieux du couvent de Saint-Gilles, le sacristaia et le cellerier à qui étaient confiés les trésors de la maison, et que par une belle nuit ils prirent le chemin de Ghamalières portant le Saint Glou, une relique insigne de saint Gilles, plusieurs ornements et tissus de soie et quelques livres.
Leur course fut heureuse et leur voyage s'accomplit sans fâcheux accident. Leur arrivée fut saluée à Ghamalières par des transports de joie qui éclatèrent surtout lorsqu'ils place-
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rent en lieu sûr et honorable le précieux fardeau qu'ils avaient porté durant tout le voyage sans le quitter un instant.
Le docte Dom Estiennot, dans ses Antiquités bénédictines du, diocèse du Puy, écrites en 1676, atteste aussi l'existence d'un saint Clou à Çhamalières et le culte dont il était l'objet. Gomme Dom Jacques Branche il l'avait vu et vénéré ; il savait lui aussi son histoire pour l'avoir lue dans les livres et manus^ crits hagiologiques du couvent. Au récit du savant prieur de Pébrac il ajoute ces intéressants détails : « On voit encore aujourd'hui ce clou qui a été transformé en mors de cheval. Il est presque entièrement recouvert d'or. On l'a enfermé dans une châsse d'argent autour de laquelle on lit : Ce présent reli~ quiaire a esté donné au sainct Cloul de Çhamalières par hault et puissant seigneur Claude- Armand, visconte dePoliniac, Van M.cccc.Lxxx.vii, le premier jour de juing. La fête delà translation de cette sainte relique-se célèbre aux calendes de septembre (i**^ septembre), mais elle n'a rien de propre; il n'y est pas même fait mention de l'événement qui en est l'objet (1). ))
Dom Jacques Branche nous a laissé le récit de plusieurs cures merveilleuses opérées par le Saint Clou sur les pèlerins qui venaient le vénérer, à commencer par lui-même. « J'ai souffert avec contentement, écrit-il, qu'on m'ait passé et repassé plusieurs fois dans les yeux ce sainct Clou à moins que d'en ressentir la moindre incommodité, quoyque ces parties soient les plus tendres et les plus sensibles de tout le corps humain. Et la mésme merveille arrive à tous ceux qui visitent par dévotion cette relique divine, de qui plusieurs reçoivent des soulagements miraculeux à la veuë, par un tel attouchement, ainsi qu'en font foy les histoires qu'on en a écrites depuis peu. »•
Là-dessus Dom->Çranche rapporte plusieurs guérisons surT naturelles, ayant toutes les yeux pour objet, que la vertu du Saint Clou de Çhamalières a opérées. De ces guérisons il en
(1) Dom Estiennot, Antiq. Bened, in diçec. Podiensi, pp. 211-?,
est une de plus remarquable et de plus singulière que les autres. Elle nous expliquera pourquoi le vicomte de Polignac fit don au Saint Clou de Chamalières du reliquaire sur lequel était gravé son nom.
C'était le i" juin i48i. Le vicomte de Polignac, ayant nom Claude- Armand, chevauchait aux abords de Chamalières, porté par une mule superbe mais aveugle. Comme la conversation qu'il entretenait avec les gens de sa suite roulait sur le pouvoir miraculeux du Saint Clou, conservé dans le couvent dont les constructions émergeaient des saulées du rivage de la Loire, le vicomte fut surpris par une tentation d'incrédulité ; il s'écria avec un accent de raillerie qui frappa vivement ses auditeurs : a Si cette relique a tant de vertu, qu'elle M rende la vue à ma mule et j'y aurai foi. »
Celte dernière parole était à peine sortie de sa bouche que la mule montrait par son altitude plus fîère et sa démarche plus assurée qu'elle avait recouvré la vue. Mais le vicomte baisse la tête, balbutie..., il a été frappé subitement de cécité. Humilié, vaincu, il reconnaît publiquement son impiété. On le conduit sur-le-champ à l'église du couvent ; il s'y prosterne devant la sainte relique, confessant sa faute avec larmes et paroles de grande repentance, et promettant, s'il guérissait, un beau reliquaire qui conserverait le Saint Clou et attesterait le miracle opéré en sa personne. Le miracle se fît et le vicomte tint parole, comme nous l'avons vu... La mule était retombée dans son aveuglement.
Ce fait est rapporté sur un ton sceptique par M. Truchard du Molin dans son étude Les Polignac dans la Ligue du Bien public (l).
Dom Jacques Branche a inséré dans la Vie des Saincts et Salnctes d'Auvergne le récit d'autres guérisons opérées par l'application du Saint Clou sur les yeux malades; nous lui laissons la parole :
« Le 6 mars 1699, Philippe Barthélémy, fille à sire Jacques,
(1) Annales de la Société Académique du Puy, xxii, pages 241 et 242.
marchand du Puy, eut un œil couvert de maille, qui lui ravit la veuë sans espérance de la recouvrer. Son père la fît conduire à Ghamalières, où elle séjourna quelque temps, visitant tous les jours l'église de Saint-Gilles, où l'on luy appliquait le sainct clou, presque toujours dans son œil. Merveille 1 on ne l'eut pas continué quatre ou cinq fois, que cette tache se fondit, et l'œil devint aussi clair-voyant qu'il eut jamais esté, au grand contentement de tous les religieux et de tous ceux qui virent le miracle.
« L'an 1644, Catherine Beaume, fille d'Anthoine, avoit presque perdu la veuë, quand elle s'en alla faire sa dévotion au sainct clou de Ghamalières, où cette relique divine lui ayant esté appliquée quelques jours dans les yeux, ils furent bien-tost remis en leur premier bon estât. Et en action de grâce, la bonne fille donna un tableau de Nostre-Dame à cette église.
« Au mois de septembre de la mesme année, un enfant de sire Glaude Maurin, marchand du Puy, aagé d'environ deux ans, qui avait demeuré dans l'aveuglement six sepmaines, et n'avait-on pas grande espérance que sa veuë se remit, fut conduit à Ghamalières, où il n'eust pas été touché du sainct Glou, que ses yeux s'ouvrirent, et ayant accompli son vœu, la veuë luy fut parfaitement rendue, et en récompense, il donna un tableau de sainct Gilles à l'église. »
« Le mesme est arrivé l'an i645, à Catherine du Glost du bourg d'Apinat ; à André Joannès, paroisse de Saint- Vincent ; à Glaude Maurin, de la paroisse de Larderol ; à Vidal Le Pras, de Peyre, paroisse de Retournât, aveugle. Et à une pauvre femme appelée Glaude Bombard, du Breul, du costé de la Ghaise-Dieu. Ainsi que M. Gombret, prieur, et G. Lagier, et Christophe du Febvre, sacristain et religieux du couvent de Ghamalières me l'ont attesté et signé le i4* octobre 1647, dans hs^ mesme couvent, n
Aux deux très graves témoignages de Dom Estiennot et de Dom Jacques Branche, nous pouvons ajouter celui de M. Hugues Aulanier, curé du Brignon,. que la dévotion conduisit au Saint Glou de Ghamalières pendant le mois de mai de
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l'année 1666. Nous publions, d'après M. l'abbé Payrardd), le récit dé son pèlerinage.
« Le sâmedy 22 may, le matin, seul, je partis du Piiy dé chez M* Brun sive Môntvert, mon hoste, pour aller en pèlerinage à Notre-Dame de Beauliçu et à Chamalières, au sainct Clou, où j'avais faict vœu, il y a quelque temps. Passant Villenefve, le Monteil, Peyredeyres, Sainct-Quintin et Beaulieu, où je ne trouva point M. le curé, ni personne qui eust la clef de l'esglise, que fust cause que je ne pus dire messe, et ayant disné chez M. Aurelle, hoste, prins mon chemin de Chamalières, après ma prière faicte à la porte de Notre-Dame de Beaulieu, passant aux Chapons, AUemance, Pieyrês, Ghoumel, les Meuniers, Vérots, Roulher, fus coucher assez bonne heure audict Chamalières, maison de M* DeS" champs, à la Croix-blanche, hoste. Pour ma couchée, collation du soir et disner du matin avec un salmon, despence vingtsept sols six deniers.
« Le dimanche 28 mai, je dis messe au grand autel de l'esglise Sainct-Gilles de Chamalières de fort bon matin, et après avoir faict ma dévotion et prins congé de M. le sacristain qui me récent fort honorablement et à qui j'ay obligation, et après avoir desjeuné comme dessus, partis dudit Chamalières, repassant par Roulher, Vérots, Mouniers, Choumel, Pieyres, AUemance, les Chapons, fus disner à Beaulieu, dans le prieuré, ayant fait apporter mon disner de chez M. Aurelle, notaire; despensé avec M. le curé dudit lieu et ledict M. Aurelle la somme de vingt-deux sols.
« Ce faict et payé ma despence audict Aurelle, partis entour l'heure de vespres dûdict Beaulieu, passant audict Sainct- Quintin, Peyredeyres, le Monteil et Villenefve, vins coucher chez Môntvert, hoste du Puy, où je soupa. Despensé puis mercredi jusqu'à présent en tour cinquante trois sous et payé. Aulanier, curé. ))
Le 29 octobre 17 10, Dom Jacques Boyer, religieux bénédic-
'({) Nouveaux Mélanges historiques, U, i^sges HO h 143, et Semaine religieuse du Puy, IX, 1^.13%
tin, se trouve à Ghamalières. « De Lagrevol, sous-prieur, et les autres religieux me firent, dit-il dans son Journal (U, beaucoup d'amitié. Je baisai Iç saint Clou donné par Gharlemagne : il est fait en forme de mors de cheval, et conservé dans un reliquaire donné par le vicomte de Polignac. »
Au commencement du xix° siècle, sous M. le curé Valour, Mgr de Donald, évêque du Puy, en cours de tournée pastorale, enleva le Saint Clou à l'église de Ghamalières et le remplaça par plusieurs reliques, entre autres un petit fragment de la vraie Croix. Le Saint Clou se trouve maintenant au musée religieux de Notre-E>ame du Puy.
(1) Page 31.