CHAPITRE XVII
Saint Gilles, patron de l'église et du prieuré de Chamalières : sa vie, ses miracles, pèlerinages à son tombeau. — Rapide propagation de son culte, en Provence, dans toute la France et en divers pays d'Europe. — Vénération de ses reliques à Chamalières . ' — ■ Libéralités nombreuses en faveur du couvent, dont elles furent la cause. . : '
ONORÉ en Provence et dans une foule d'autres pays, saint Gilles devait l'être particulièrement à Chamalières où une partie notable de ses reliques avait reposé depuis le commencement du x" siècle. Palron de l'église et du prieuré élevés en ce lieu^ il a droit à une notice détaillée.
Né à Athènes au milieu du vii^ siècle, vers l'an 64o, il descendait des anciens rois de la Grèce. Dieu lui accorda, chose encore rare à cette époque et surtout dans une famille princière, le bienfait d'une éducation chrétienne. Il puisa dans tes leçons et les bons exemples du foyer domestique ces fortes et salutaires impressions qui devaient influer sur toute sa vie ; il renchérit même sur la pratique des vertus chrétiennes en honneur dans sa famille. 11 trouva dans ces paroles de l'évangéliste saint Mathieu (XIX, 21) : « Si vous voulez être parfait, vendez tout ce que vous avez, donnez-en le prix aux pauvres et vous aurez un trésor dans le ciel », un appel irrésistible au renoncement absolu ; il profita de la première occasion favorable pour embrasser la vie parfaite. Resté maître à vingt-cinq ans, par la mort de ses parents, d'une fortune considérable, il mit en pratique le conseil évangéïique. Ses historiens racontent que, un jour, en allant à l'église, il rencontra un pauvre couvert de haillons ; il se dépouilla aussitôt de sa tunique
pour en revêtir le membre souffrant de Jésus-Christ ; il fit plus, il distribua aux pauvres tout son patrimoine et se retira loin de sa patrie, dans une vallée solitaire près de la ville actuelle d'Arles, en Provence.
Cette démarche ne fut le fait ni d'un caprice ni d'un dépit ; elle fut très bien raisonnée, car Gilles était aussi distingué par sa sagesse et ses talents que par sa naissance. Il avait cultivé avec honneur dans sa patrie, dans cette ville fameuse d'Athènes, appelée avec raison le foyer des lumières, le centre des arts et de la civilisation, toutes les sciences divines et humaines. 11 avait remporté sur ses émules des succès remarquables. 11 aurait pu se faire au milieu de ses concitoyens, grâce à son intelligence, avec l'appui de sa fortune et de ses relations de famille, une position des plus lucratives et des plus honorables ; mais que lui importaient les richesses et les honneurs terrestres ? 11 n'aspirait qu'à une chose, à conquérir une place dans le ciel par la pratique des plus austères vertus.
L'humilité et la pénitence le retiennent de longues années dans sa chère retraite, sur les bords sauvages et escarpés du Gardon. Une caverne l'abrite contre la pluie et les intempéries des saisons ; l'eau du torrent apaise sa soif ; il se nourrit d'herbes et de racines. La Providence lui envoie cependant de temps en temps une biche qui lui donne son lait et lui apporte du pain. Ses journées se passent dans la prière et la méditation des vérités éternelles. Seules l'obéissance et la charité, deux vertus éminemment chrétiennes, sont capables de le tirer de son ermitage.
Découvert dans sa solitude par Flavius Wamba, roi des Wisigoths, il cède aux instances du monarque qui le presse de fonder un monastère dans ses Etats ; il en accepte le gouvernement en qualité d'abbé. C'est alors que ses vertus cachées éclatent au grand jour, sa mortification, son humilité, sa charité pour ses moines et pour les peuples environnants. Dieu les met en lumière en les accompagnant du don des miracles, de son vivant et après sa mort. Il n'entre pas dans notre plan de rappeler tous les prodiges qu'il a accomplis, il nous suffira de dire avec ses historiens que l'on n'invoqua jamais en vain
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sa protection contre les tempêtes, les orages, les incendies, les fièvres, la fausse honte au saint tribunal de la pénitence. Il mourut le i^" septembre 721. Depuis ce jour mémorable, pendant treize siècles, son tombeau a été un des plus célèbres lieux de pèlerinage ; il a été visité sans interruption par toutes les classes de la société, même par les papes et les rois. Sa fête se célèbre le I*' septembre et la translation de ses reliques le 4 des nones de mai (1).
Moins d'un siècle après la mort de l'illustre thaumaturge, en 8o3, Gharlemagne désigne Saint- Gilles d'Arles comme un des trois lieux où l'on percevra les offrandes du denier de Saint- Pierre. Par deux bulles datées de 878, le pape Jean VIII approuve le culte rendu au saint abbé et inscrit officiellement son nom au catalogue des bienheureux. Dès lors il se forme autour de l'abbaye où reposent ses restes vénérés une ville qui ne tarde pas à devenir une des cités les plus florissantes et les plus populeuses du Midi.
Mabillon déclare qu'au xi" siècle le tombeau de saint Gilles était un des trois grands pèlerinages d'Occident avec Saint- Pierre de Rome et Saint-Jacques de Gompos telle, en Espagne. Parmi les pèlerins les plus célèbres qui allèrent le visiter, nous pouvons citer le roi Robert, Raymond IV, comte de Toulouse, et Philippe, comte de Flandre, le roi saint Louis IX, Urbain II, le promoteur de la première croisade, et les papes d'Avignon.
Le culte de saint Gilles ne fut pas circonscrit dans la ville de ce nom, ni même dans la Provence : il se propagea rapidement dans toute la France, en Belgique, en Allemagne, en Angleterre, en Pologne, en Espagne. La France, pour ne parler que de notre pays, lui éleva des sanctuaires à Alais, à Abbeville, à Paris ; dans les diocèses de Saint-Brieuc, de Lu • çon, de Séez, de Rouen et du Puy.
. L'unique église de ce dernier diocèse placée sous le vocable de saint Gilles est celle de Ghamalières-sur-Loire. Nous allons relever ici minutieusement tous les faits qui témoignent du
(1) Cartulaire de Chamalîères, n''340é
culte rendu en ce lieu au vénérable patron de son église et de son couvent.
Entre 987 et 946, impossible de mieux préciser, Dalmace de Beaumont, prieur de Chamalières, apporta d'Arles des reliques de saint Gilles auxquelles il donna dans son couvent une place d'honneur, leur prodiguant ses hommages. Depuis lors, les pèlerins vinrent nombreux à Chamalières invoquer le saint provençal, devenu notre saint. Ce pèlerinage explique les dons, nombreux, riches quelquefois, enregistrés par ce manuscrit de premier ordre que l'on appelle le Cartulaîre de Chamalières conservé avec soin à l'évêché du Puy. Les bienfaiteurs spécifient qu'ils font leurs dons avant tout à saint Gilles en retour de telle faveur obtenue, pour telle grâce à obtenir. Ces dons, absolument spontanés et tout à fait libres, nous expliquent simplement et naturellement que les moines aient pu et dû élever au saint ce magnifique monument où nos pères ont prié et qui fait encore notre admiration.
Le Cartulaire parle encore une fois des reliques de saint Gilles, à propos de la donation à Chamalières par Adhémar de Monteil de l'église Saint-Jean-Baptiste de Beauzac.
« Il y a dans notre diocèse, dit l'illustre prélat, un lieu appelé Chamalières, où reposent le corps de saint Gilles et des reliques de beaucoup d'autres saints ; les moines qui vivent en ce lieu répandent chaque jour de ferventes prières pour obtenir leur intercession permanente, le pardon de nos péchés et de ceux de notre peuple (102). Voulant donc pourvoir largement à l'habillement et à la nourriture des serviteurs de Dieu qui le prient sans relâche et obtenir la rémission de mes péchés, je leur donne l'église Saint-Jean-Baptiste de Beauzac. »
Dalmace de* Beaumont apporta-t-il de Saint-Gilles d'Arles à Chamalières le corps du saint, corpus sancti Mgidii, comme l'affirme deux fois le Cartulaire (n"" 2 et 102) ? Certainement non, puisque son corps a été retrouvé presque en son entier le 29 août i865, dans la crypte de l'église de Saint-Gilles en Provence. Sur une pierre du tombeau on peut lire : IN. H. TVML. Q. C. B. ^GD. {in hoc tumulo quiescit corpus Beati
Mgidii, dans ce tombeau repose le corps du bienheureux Gilles. )) Il faut évidemment prendre dans le Cartulaire le mot {( corpus, corps )), dans le sens de reliques. Nous savons, en effet, par l'ouvrage de M. Branche, Les Saincts et Sainctes d'Auvergne et de Velay (l), que Dalmace emporta à Chamalières le hras de saint Gilles, abbé d'Arles, enchâssé dans un beau reliquaire d'argent. »
Qu'est devenue cette insigne et précieuse relique ? « On ne l'a jamais su, dit l'auteur de la Notice sur saint Gilles, abbé, patron de V église de Chamalières (^).... Il est probable que les moines l'ont emportée et lui ont épargné ainsi de sacrilèges profanations. M. d'Everlange nous apprend que Bruges, une des villes les plus importantes de la Belgique, est célèbre aux yeux des amis de saint Gilles. Là s'élève une paroisse dédiée à cet illustre saint. Combien fut grande notre émotion, dit-il, à la vue d'une relique insigne de notre saint Gilles, conservée dans cette église I C'est un bras enchâssé dans le cristal, surmonté d'une main en argent ; il est de la p«irt des fidèles, l'objet de la plus grande vénération. Ne serait-ce pas là la relique et le reliquaire dont parle M. Branche ? «
Il nous est impossible actuellement de donner une réponse décisive à cette question. Saint Gilles, comme tout homme, avait deux bras ; celui que l'on vénérait à Chamalières pourrait se trouver ailleurs qu'à Bruges. Ce qu'il y a de certain, c'est que les grâces obtenues par son intercession étaient innombrables. Aussi le jour de sa fête, le i'"" septembre, voyait-on les pèlerins se rendre en foules nombreuses à Chamalières pour implorer sa protection. « On ne savait, dit l'auteur de la Notice sur saint Gilles, abbé, patron de l'église de Chamalières (3); où loger lant de pèlerins et on était obligé de laisser ouvertes les "portes de l'église où ils passaient la nuit. »
C'est en l'honneur de l'illustre thaumaturge que les moines de Chamalières, de concert avec les pieux fidèles tributaires du
(1) Page 56.
(2) Saint-Gilles et son pèlerinage.
(3) Page 36.
couvent, élevèrent la magnifique église de ce lieu qui après tant de siècles écoulés excite encore notre admiration et celle des touristes de plus en plus nombreux qui viennent la visiter.
L'auteur que nous citions tout à l'heure nous montre avec raison « les nobles seigneurs et chevaliers heureux de se placer sous la protection de saint Gilles, en lui faisant hommage de leurs propriétés, en lui offrant leurs enfants et en prêtant serment sur les reliques du saint abbé. »
« D'autres desiraient encore, continue-t-il, que leurs cendres reposassent près des reliques du sanctuaire de Saint- Gilles et achetaient le droit de sépulture à Ghamalières.
« Aussi, de g^o jusqu'en 1226, dans l'espace de trois siècles, voyons-nous deux cent quatre-vingts donation s. faites à Dieu et à saint Gilles : cent quatre-vingt-quatre pour obtenir les faveurs de Dieu par son intercession et par les prières des bons moines ; quarante pour restitution de biens ecclésiastiques ; trente-deux pour dots ou pensions monacales ; vingt-quatre enfin pour obtenir le droit de sépulture à l'ombre du sanctuaire du saint, n
Les principales de ces donations, nous devons le rappeler ici pour la gloire de saint Gilles, furent celles des paroisses de Ghamalières, Rosières, Saint-Maurice-de-Roche, Saint-Pierre- Duchamp, Saint-Georges-l'Agricol, Saint-Jean-d'Aubrigoux, Médeyrolles, Saint- André-de-Chalencon, Solignac-sous-Roche et Beauzac.
Nous ne pouvons mieux terminer ce chapitre consacré à la mémoire du glorieux patron de l'église de Ghamalières qu'en lui adressant cette prière que la liturgie a insérée dans le Missel et le Bréviaire.
Puisse, Seigneur, l'intercession de saint Gilles, abbé, nous rendre agréables à vos yeux, afin que nous obtenions par ses suffrages, ce que nous ne pouvons espérer obtenir par nos mérites.
Ainsi-soit-il.