‹ Le Prieure royal de Saint-Magloire de LehonChapitre 1 sur 44 · PLACE DU PALAIS, 2 M DCCC XCII · texte numérisé non relu

PLACE DU PALAIS, 2 M DCCC XCII

A Monsieur le Chanoine DANIEL,

Curé-Archiprêtre de Saint-Sauveur de (Dinan^ (Présiden t

de la Société Archéologique et Historique des Côtes-oAi-J^ord

est dédié

Lettre de Honseigneur l'Evèque de Saint-Brieuc et Tréguier, â l'auteur.

EVÊCHÉ Sciint-Brieuc, le 5 Avril 1891.

de

Saint-Brieuc et Tréguier

Cher Monsieur Je Reeteiir,

La restauration d'un antique sanctuaire na pas suffi à votre ^èle pieux pour votre chère paroisse de Lehon. Vous ave^^ compris que ces pierres, dont vous relevé^ les débris, ont une histoire ensevelie comme elles sous les décombres du passé. En remuant ces ruines, vous ave^ su la reconstituer sur des bases aussi solides que les assises de votre église, comme rattestent ces nombreuses Pièces Justificatives que vous ave^ ajoutées à votre histoire du Prieuré Royal de Saint-Magloire de Lehon. Les chercheurs vous seront reconnaissants de ce trésor patiemment accumulé dans les fondements de votre œuvre.

D'une main ferme et sûre vous nous conduise^ à travers les grâces naïves de la légende de saint Magloire jusquà la Révolution qui consomma la ruine du monastère, abandonné depuis plusieurs années déjà par les religieux. Il y a dans cette histoire des pages glorieuses ; il en est aussi de douloureuses : narrateur fidèle et impartial, vous nen ave^ négligé aucune. La tristesse de la décadence monastique fait mieux ressortir

la sainteié et la grandeur du P. Noël Mars, le Réformateur de l'ordre de Saint-Benoit en Bretagne.

Quand les fidèles se presseront en foule dans la chapelle restaurée du prieuré, devenue votre église paroissiale, ils aimeront à évoquer avec vous ce passé que vous avei fait revivre. Ils y puiseront avec le respect des traditions chrétiennes un plus grand attachement pour la paroisse dont ils seront fiers.

Recevei, cher Monsieur le Recteur, l'assurance de mes sentiments affectueux et dévoués.

y Pierre-Marie,

Evêque de Saint-Brieuc et Tréguier.

PRÉFACE

Quel est le Breton, quel est le touriste qui ne connaisse la belle vallée de la Rance, non seulement au-dessous de Dinan, où cette rivière, épanchée en d'immenses plaines d'eau, prend l'importance d'un bras de mer, mais encore au-dessus de cette ville, où son onde claire et vive, plus large à peine qu'un ruisseau, coule entre deux pentes profondes, chargées d'arbres et de rochers merveilleusement pittoresques ? La Rance qui se contente de passer pour une simple rivière est certes le plus ravissant cours d'eau qui soit au monde. Tantôt elle est un filet bleu resserré entre des rives rocheuses ; tantôt s'élargissant en lac, elle laisse mourir ses eaux limpides sur les dernières parties des collines herbeuses. Des chênes séculaires, des châtaigniers noueux, des noyers au feuillage luisant, laissent pendre leurs branches au-dessus de l'onde, formant de sombres oasis rafraîchies par les derniers souffles salins de l'Océan. Qui ne connaît pas les bords de la Rance ne peut dire que son regard s'est reposé sur les plus beaux paysages de Dieu.

A 1500 mètres environ en amont du Pont de Dinan, au fond d'un entonnoir de verdure

PRÉFACE

et tout au bord de la Rance, on voit se dresser les ruines d'une vieille église, puis auprès et tout en haut d'une montagne, celles d'un château de la primitive féodalité. C'est Lehon. Outre la beauté du site qui fait donner à Lehon, par les étrangers, le surnom de Petite Suisse de la France, l'église a forcé l'admiration des archéologues les plus exigeants, entre autres, de feu Mérimée, dédaigneux et difficile s'il en fut. Ce château très curieux aussi au point de vue archéologique, a joué dans l'histoire un rôle d'une grande importance.

Ainsi chantent les charmes du pays de Lehon et les souvenirs de son histoire, la plume poétique de Raoul de Navery, et l'âme si bretonne de Monsieur Arthur de la Borderie. Le bourg lui-même, malgré son air sombre, n'est pas sans mérite. Il est formé d'une seule rue, qui s'étend depuis le MouIiii-aii-Diic, jusqu'au pont de pierre jeté jadis par les moines sur la Rance. L'ensemble du bourg, au centre duquel on remarque à gauche, l'égUse paroissiale, le cimetière, l'église abbatiale et le monastère, offre un cachet vraiment pittoresque. Tout y respire les vieux âges et les souvenirs antiques ; la population seule, vive, gaie, laborieuse, aimant les oiseaux et les fleurs, forme un contraste vivant avec ces ruines amoncelées. Les artistes aiment à prendre le croquis de ce petit village d'un aspect si particulièrement original. De la porte du cimetière, les maisons à droite avec leur corniche à modillons en granit, leurs fenêtres à colonnes cannelées, le vieux clocher bleu qui se détache sur la colline boisée de Beauvais, cette rue profonde et sinueuse forment, on est forcé d'en convenir, un tableau curieux et fort coquet.

C'est donc là un des lieux les plus intéressants de la Bretagne. Aussi les étrangers viennentils en foule, chaque année, à l'époque de la saison d'été, visiter ces imposantes ruines et cette pittoresque vallée. La restauration de l'église abbatiale entreprise depuis sept ans passés, les amène aujourd'hui plus nombreux encore. Mais combien peu connaissent l'histoire du monastère et du château ! Témoin de cet intérêt porté à l'antique abbaye et au travail de restauration, nous avons pensé faire acte agréable au public et en même temps utile à notre œuvre, de réunir par écrit les faits principaux de l'histoire militaire et religieuse de Lehon. C'est sous cette inspiration que nous avons entrepris ce modeste travail.

Loin de nous toutefois la prétention vaniteuse d'avoir fait un livre nouveau. Semblable à celui qui voulant composer un riche bouquet, parcourt divers jardins pour y cueillir les plus belles fleurs, nous avons emprunté aux Histoires, aux Revues, aux Notices, aux Guides et à divers ouvrages particuhers sur la Bretagne, leurs bonnes pages sur Lehon. C'est ainsi que le récit charmant de la fondation du monastère est dû en entier à Monsieur de la Borderie. « Vous n'avez certainement nul besoin, nous écrivait notre illustre compatriote fi), de me demander la permission de mettre dans votre Notice sur Lehon, le petit récit des Origines de ce monastère que vient d'imprimer la Revue de Bretagne ; c'est pour vous absolument que je l'ai fait, il est entièrement à vous..., » Nous nous sommes donc permis d'user d'un bien qui nous était si

(i) Lettre du 3 Novembre 1888.

PRÉFACE

délicatement offert, et nous prions notre savant historien Breton de vouloir bien agréer ici, nos plus sympathiques remerciements du don gracieux qu'il a daigné nous faire.

A ce groupement de faits pubhés déjà, mais épars, nous avons eu la bonne fortune d'ajouter certains détails inédits, puisés aux meilleures sources. La Bibliothèque et les Archives Nationales, les Archives départementales des Côtes-dîi-Nord, d'IUe-et-Vilaine, d'Indre-et-Loire, de la Loire- Inférieure, mises à notre disposition de la manière la plus bienveillante, nous ont fourni de précieux documents. Les Archives municipales plus modestes, de Dinan, de Saint-Malo, de Lehon, les Registres paroissiaux et les papiers personnels des anciennes familles de Lehon ont été aussi pour nous une source léconde de documents intéressants et authentiques. Nous n'avons point négligé non plus le témoignage des vieillards ni la tradition orale des gens du pays, et plus d'une fois nous avons constaté l'utiHté des plus humbles renseignements.

Malgré tous ces documents, et aussi peut-être à cause d'eux, nous avons dû employer huit années pour réunir, au milieu d'un ministère chargé, les matériaux de cet ouvrage, et pour les mettre en ordre ; travail — on nous excusera de l'avouer — de patience et de veilles, souvent ingrat, pénible même, bien que fait avec cœur et de plein gré. Mais nous serions amplement dédommagé de nos fatigues, si nous avions pu, par notre récit, intéresser le public et exciter dans le cœur de ceux qui nous liront, un peu de pitié pour notre grande œuvre de restauration, en leur inspirant la pieuse charité de généreuses aumônes, pour nous permettre de mener à bonne fin le travail commencé, d'orner l'éghse de riches vitraux, de la meubler d'une chaire et d'un autel en pierre, comme il convient, et de la décorer enfin d'une manière digne de ses grands souvenirs et de son glorieux passé.

Nous ne nous dissimulons pas que malgré nos recherches minutieuses, il reste des lacunes considérables dans le récit que nous pubHons ; néanmoins le lecteur trouvera dans ces pages, un ensemble assez suivi de l'histoire du Trieurè Royal de Saint-Magloire de Lehon. Nous ne désespérons pas d'ailleurs, de voir d'autres pierres venir s'ajouter plus tard, à l'édifice historique encore incomplet, que nous construisons aujourd'hui.

Dans notre long voyage à travers les siècles, nous avons certes rencontré de nombreux et beaux exemples de vertu ; ils abondent dans notre récit. Mais aussi, plus d'une fois, nous avons fait des découvertes douloureuses, et, lorsque certaines pages à jamais gravées dans l'histoire, tombaient de notre plume, c'était comme malgré nous. Cependant nous avons dû à la vérité de ne rien cacher, estimant à bon droit, que l'impartialité est le premier devoir de l'historien ; les appréciations peuvent varier, les faits sont ineffaçables et chacun doit garder devant l'histoire qui est la photographie du passé, la responsabilité de ses actes : cuique suum. Nous avons donc écrit ce livre, comme nous le devions faire, avec une indépendance absolue, sans passion contre personne, mais aussi sans acception de personne, et mettant — non sans délicatesse — au-dessus des petites questions personnelles, l'intérêt supérieur de l'histoire et l'amour de la vérité. Nous nous disions aussi dans notre âme de prêtre, qu'au-dessus des faiblesses humaines et même des crimes, planera toujours la suave espérance des miséricordes infinies d'un Dieu qui

PRÉFACE

se plaît à pardonner aux pécheurs et devant qui, à l'heure de la mort, tous les repentirs sont amoureusement acceptés.

A l'histoire proprement dite du Prieuré nous avons ajouté un chapitre sur la Paroisse de Lehon pendant la Révolution française. Nous ne croyons pas être sorti de notre cadre, puisque c'est le monastère qui a fait la paroisse. Nous sommes même très heureux d'avoir accompli d'avance, par ce travail, en ce qui concerne du moins la paroisse de Lehon, la partie principale du programme de la conférence diocésaine pour le mois d'octobre 1892. Mais en outre de l'histoire du clergé, la 7® question « Quels sont les Jaits religieux de la période révolutionnaire ? » ne semble-t-elle pas inviter l'historien de la paroisse à se faire également l'historien des monastères situés à cette époque sur le territoire paroissial ? Qui donc oserait en effet prétendre que la fin lamentable du Prieuré de Saint-Magloire — pour ne citer qu'un exemple — n'est pas un fait d'une assez grave importance pour mériter une place dans l'histoire religieuse de Lehon durant la période révolutionnaire ? Le chapitre spécial où nous racontons l'intrusion impie de la Révolution dans les vieux murs du prieuré n'est donc en réalité lui aussi, que ta réponse à l'une des questions de la conférence. Il n'est personne, nous en sommes certain, qui ne reconnaisse avec nous que c'est une belle et utile pensée de notre vaillant évêque, d'arracher ainsi à l'oubli, l'histoire des héroïques dévouements du clergé de notre pa3'S pendant la tourmente révolutionnaire, pour les exposer à l'admiration et peut-être aussi un jour, à l'exemple de la jeune génération sacerdotale. Il est certes regrettable que cette moisson n'ait pas été faite plus tôt, il y a cinquante ou soixante ans. Depuis lors en effet, que de témoins oculaires disparus ! Que de papiers et d'actes inutilement brûlés ou perdus ! Recueillons du moins dans le présent, ce qui existe encore du passé, pour ne pas augmenter les regrets de l'avenir.

Les Notes et les Pièces Justificatives que nous publions en grand nombre dans la dernière partie de l'ouvrage, montreront que nous avons fouillé consciencieusement notre intéressant petit coin et fourniront des preuves irrécusables de la véracité de notre histoire. Enfin, un plan, quoique limité, du monastère, complétera heureusement cet ensemble de preuves et donnera l'idée exacte du Prieuré royal de Saint-Magloire de Lehon, durant la dernière période de son existence.

De nombreux dessins intercalés dans le texte, viennent agréablement animer et réjouir notre récit. Ils portent pour la plupart, la signature d'un artiste hors ligne, justement apprécié et aimé des Bretons, Monsieur Théophile Busnel ; ils seront, nous n'en doutons pas, accueillis avec plaisir par les amateurs de fins croquis. Quelques autres dessins, ainsi que certains documents d'illustration, sont dûs à la plume complaisante et habile de quelques amis ; nous prions ces Messieurs de vouloir bien agréer de notre part, un respectueux et reconnaissant merci. Ces dessins conserveront à la postérité l'image des ruines de l'antique abbaye, et feront connaître au loin les vues pittoresques du gracieux pays de Lehon.

Le Frontispice que nous devons à la bienveillance de Monsieur Paul Chardin, nous fait assister dans la vieille basilique de Saint-Magloire, au touchant miracle de la guérison de

PRÉFACE

l'infirme de Tours. Cette scène n'est pas seulement un dessin d'une exécution parfaite, c'est une belle composition chrétienne d'oîi l'on sent admirablement jaillir la prière et la foi.

Nous adressons aussi avec plaisir nos sincères félicitations à Monsieur Hyacinthe Caillière, l'éditeur intelligent et dévoué de ce beau volume.

Nous dédions ce livre à Monsieur le chanoine Daniel. C'est un hommage que nous rendons de grand cœur à Monsieur le Président de la Société archéologique et historique des Côtes-du-Nord, pour sa profonde connaissance des antiquités de la Bretagne et pour l'intérêt spécial qu'il daigne porter à la restauration de l'église abbatiale de Lehon, en même temps qu'un témoignage de respectueuse affection à Monsieur le Curé Archiprêtre de Saint-Sauveur de Dinan.

M. Fouéré-Macé,

Recteur de Lehon.

INTRODUCTION

Le livre que nous avons l'honneur de présenter au public s'adresse particulièrement aux amis de notre Bretagne et de ses chers souvenirs. Il est œuvre de science, de travail, de foi.

Voici la pensée qui lui a donné naissance.

Il y a quelque huit ou neuf ans, le prêtre érudit et distingué dont le frontispice de ce volume porte le nom, devenait recteur de Lehon et prenait possession de son église paroissiale : pauvre petite église, toute vieille, qui avait peine à se tenir encore debout, humble ruine accolée à une autre ruine.

INTRODUCTION

Celle-ci était grandiose et illustre : nous avons nommé l'antique église du prieuré royal de Saint-Magloire de Lehon, qui se dressait dans la masse imposante de ses fortes assises et de ses massives murailles. Veuve, depuis tantôt un siècle, de son Dieu et de ses moines, le temps et les hommes s'étaient acharnés sur elle pour faire leur œuvre de destruction. Plus d'autels, plus de vitraux, plus d'images saintes, plus de toiture ; à terre gisaient pêlemêle les débris des voûtes, des arceaux gothiques, des élégantes rosaces, des meneaux élancés ; çà et là, dans les enfeux, les tombes éventrées ; les restes même de la race héroïque des Beaumanoir n'avaient pas trouvé grâce devant les sacrilèges profanations, et de ce pêle-mêle des débris jailhssait toute une vigoureuse végétation qui faisait à ces ruines toute une parure et comme un étrange linceul.

Les ruines répandent un singulier charme sur un paysage, nous en convenons ; elles ont leur beauté appréciée des artistes et des poètes en quête de pittoresque. A ce titre, où trouver des ruines plus belles que celles du prieuré de Lehon, émergeant d'un paysage unique que frangent les eaux de la Rance, avec un cadre incomparable de collines et de rochers, de grands arbres et de verdure, et, dominant le tableau, les tours pantelantes du vieux castel assis sur un monticule escarpé ? Maintes fois elles inspirèrent le pinceau des artistes ; la prose les a décrites à plaisir, et la poésie les a chantées sur tous les modes de l'enthousiasme.

Mais enfin les ruines sont... des ruines ; elles ne laissent pas de mettre à l'âme les pensers tristes. Devant les ruines de Lehon, le visiteur invoquait ces longs siècles qui avaient vu sous les voûtes de l'église et sous le cloître du moutier tant de générations monastiques. Ces murailles déchirées, envahies par les lierres, ces pierres éparses, gardaient leur souvenir, et semblaient renvoyer comme une plainte l'écho des chants sacrés et le parfum des prières dont elles restaient imprégnées.

Cette description n'est plus déjà que de l'histoire ancienne.

La nécessité s'imposait de remplacer la petite église paroissiale de Lehon. On eût pu bâtir de toutes pièces, selon plan et devis dûment dressés, estampillés.

INTRODUCTION

approuvés, une église romane ou à peu près romane, gothique ou soi-disant gothique, suivant les goûts ; elle n'eût pas manqué de faire la fière avec le vieux temple qui eût pleuré tout à l'aise sa ruine désormais irrémédiable. Un homme d'intelligence et de cœur. Monsieur Louis Chupin, alors maire de Lehon, prend une initiative hardie, heureuse et trois fois heureuse : restaurer l'église prieurale. Monseigneur Augustin David, cet inoubliable évêque à l'âme élevée et artistique, encourage le projet ; les propriétaires font un abandon généreux, les paroissiens offrent l'obole de leur pauvreté ; bref, aux applaudissements de toute la Bretagne, avec une intrépide confiance, le nouveau recteur se met à l'œuvre saintement patriotique de la restauration.

La commune de Lehon a le bonheur de posséder, depuis plus d'un demi-siècle, un hospice des Frères de saint Jean de Dieu ; ils ne marchandent à cette restauration ni leur dévouement ni leur générosité. Aujourd'hui les ruines disparaissent : le temple monastique a commencé de revivre. Bientôt il refleurira tout entier dans un renouveau de jeunesse et dans une splendeur qui rappellera ses plus beaux jours et même les surpassera.

Avez-vous vu, ami lecteur, dans les histoires du temps passé, le portrait de ces vieux moines, bâtisseurs d'églises, qui modestement s'intitulaient « tailleurs de pierres ? » Sublimes artistes, aux noms inconnus, qui ciselaient le granit, qui l'animaient, sculptant à l'entablement de nos cathédrales les frises et les gargouilles symboliques, à leur façade les merveilleuses « ymaiges » de la benoiste vierge Marie, de l'archange Michel pesant les âmes, des saints du paradis ? De ces moines artistes la race n'est pas morte. Venez à Lehon ; vous y trouverez, sous le froc de saint Jean de Dieu, frère Vincent de Paul ; il vous apparaîtra comme une vivante résurrection du moyen-âge. Avec cœur, avec foi, il s'est identifié avec le travail de restauration, pierre par pierre ; il en a fait sa vie, lui donnant ses journées, son talent, sa patience, son âme entière.

En même temps que la restauration lapidaire, se faisait dans le silence et l'étude une autre reconstitution du prieuré de Lehon. Devant ces pierres, témoins muets d'un long passé à peu près ignoré, l'âme du recteur de Lehon se sentit éprise d'amour, d'un amour pieux, passionné pour leur histoire ; car

INTRODUCTION

ces pierres sont toute une histoire qui se plonge presque jusqu'au cœur des origines de notre nationalité bretonne. Il s'est donc mis à cette nouvelle besogne, furetant partout, interrogeant les traditions, recueillant les documents qui peuvent jeter du jour sur tout ce passé. Hélas ! combien de documents ont disparu ! Le temps les a dispersés, comme il a dispersé les pierres du sanctuaire... L'auteur a travaillé à son livre pendant près de neuf années, nonumque prematur m annum (Horace) : grand mérite, assurément, d'être capable de tant de persévérance, d'un effort si vigoureux, si prolongé.

De ces recherches, de ce patient labeur d'érudition, est née la monographie du prieuré royal de Saint-Magloire de Lehon. Elle fait revivre ce coin pittoresque et intéressant de la terre bretonne, dès le premier jour de son histoire. Même ce sont les débuts du récit qui se trouvent être le plus richement documentés, grâce à monsieur Arthur de la Borderie, membre de l'Listitut : n'est-on pas sûr de le trouver, partout où il y a à exhumer nos vieux souvenirs ?

Charmante apparition que celle de ces six ermites rencontrés fortuitement par Nominoë ! Ils vivent là, dans la clairière, entre la rive gauche de la Rance et les roches abruptes ; des huttes de branchages entrelacés leur servent de cellules ; une hutte un peu plus spacieuse, recouverte de ramée, est leur oratoire ; pour nourriture, les petits poissons de la Rance et des racines bouillies ; tout à la ronde, la solitude que trouble seul le cri des fauves. Car il semble vraiment, à en croire la description du vieux chroniqueur de Saint Magloire, qu'il y avait là le désert, rien que le désert, avec des taillis impénétrables, avec des hailliers de ronces et d'épines.

Pourtant passait par Lehon une voie romaine, celle qui menait de Corseul à Rennes. Mais depuis un long temps déjà, depuis plus de quatre siècles, les derniers soldats de Rome ont disparu ; la végétation envahit les routes dont ces puissants maîtres avaient étendu le réseau sur notre péninsule, et le désert a reconquis plus d'un point. Corseul lui-même n'était plus qu'une ruine, une réserve de matériaux où les premiers moines de Lehon ont puisé à pleines mains pour bâtir le premier couvent.

Sur cette rive de la Rance voici que la vie reparaît, le jour où devant le roi

INTRODUCTION

Nominoë et sa chasse menant les bêtes fauves, surgit cette apparition de six pauvres religieux. Le monastère construit avec les libéralités royales pour abriter les reliques de saint Magloire, devient un foyer fécond d'où rayonne la civilisation sur tout ce qui est aujourd'hui notre beau pays de Dinan ; la cité elle-même lui doit son existence. Au génie de Nominoë, cà ses victoires, à son amour indomptable de sa Bretagne, la Bretagne a dû son indépendance nationale, A coup sûr, la fondation du monastère de Saint-Sauveur de Redon et du monastère de Saint-Magloire de Lehon est un des plus beaux titres de Nominoë à la reconnaissance de quiconque a un cœur breton.

Le premier âge du monastère de Lehon est un âge de rude travail, A l'exemple de nos premiers apôtres du cinquième et du sixième siècle, les nouveaux moines défrichent vaillamment le sol ; ils défrichent les âmes. Cette dernière besogne n'est ni la moins ardue ni la moins méritoire.

N'allons pas nous imaginer que, même à cette époque, au lendemain de Charlemagne, en plein neuvième siècle, la population de la Bretagne fût complètement chrétienne. Peut-être est-ce vrai pour les villes avec leurs alentours et pour le voisinage des côtes. Que si nous nous enfonçons dans le centre du pays, dans nos vallées armoricaines couvertes de forêts, nous y trouvons une population déjà évangélisée sans doute, ayant certainement une teinture du christianisme, mais restée fidèle aux traditions druidiques, rendant encore un culte dans le secret, aux forces de la nature divinisées, écoutant religieusement tout ce peuple de fées, de korigans, de farfadets, de lutins, qui parlent dans le murmure de l'onde et le bruissement des forêts. Les conciles du neuvième siècle en font foi ; ils ont fort à faire pour venir à bout dans notre pays de cette persistance entêtée des derniers rites idolâtriques.

Les moines de Lehon eurent donc à reprendre sous œuvre, ci compléter l'évangélisation qu'avait si bien commencée l'apostolat de saint Malo, de saint Méen, de saint Suliac, de saint Vallay ; ils furent vraiment les pionniers de la civilisation : toute vraie civilisation n'est-elle pas fondée sur l'Evangile ?

Cette action essentiellement civilisatrice des monastères a été souvent mise en lumière par l'histoire : inutile de nous étendre. Elle est trop méconnue

INTRODUCTION

aujourd'hui, du moins elle est trop oubliée, pour que le lecteur ne nous excuse pas de la rappeler, et de saluer en passant ces vieux moines, vaillants apôtres, vaillants ouvriers. Pour nous en tenir à notre Bretagne — sauf deux ou trois cités, peut-être — où est la ville qui ne rattache son origine à un saint et à un monastère ?

Pardon, cher lecteur, de nous être attardé dans ces réflexions et dans ces souvenirs reculés : trahit sua quemque voluptas. Dieu nous 2:arde de mettre le pied sur le terrain du docte auteur. Nous nous en voudrions de déflorer en rien son œuvre et de rien vous enlever à vous même du charme de la lecture.

Dès les premières pages se présente un vrai poëme d''une saveur toute primitive et bien bretonne : le pieux enlèvement du corps de saint Magloire, qui fait une traversée merveilleuse de l'île de Serk à Lehon, la construction de l'église « abbatiale », cet épisode vraiment curieux du cul-de-jatte que saint Martin de Tours envoie lui-même guérir à l'évêque breton. Pèlerins, malades, infirmes, affluent au tombeau où éclatent les prodiges et les miracles. C'est l'âge « héroïque » de Lehon ; nous sommes tenté de dire, l'âge le plus beau de toute son histoire.

Cette période dure trop peu : à peine trois quarts de siècle. Viennent les Normands, ravageurs impitoyables des églises, des monastères, des châsses saintes. Nous suivons l'exode douloureux de ces pauvres moines, escortant au chant des psaumes la châsse de saint Magloire sur la route de l'exil. Le saint ne devait pas revenir : Paris l'a gardé. Les moines reviennent après la tourmente; Lehon n'était plus qu'une ruine: les Normands s'entendaient à faire les ruines.

Dès la fin du onzième siècle — peut-être auparavant — le sanctuaire monastique est ressuscité. Nous en avons la preuve dans une portion précieuse de cette reconstruction : la porte de l'église actuelle. A notre avis, celle-ci présente les caractères architectoniques de cette époque à laquelle on donne le nom d' « ère romane secondaire » : l'arc semi-circulaire, avec les têtes plates, les frettes brisées, tout le système de moulures et de décoration alors en usage.

Cette époque a d'ailleurs laissé de précieux restes à la ville de Dinan ; d'abord l'abside de l'église prieurale de Saint-Malo, extra muros, et surtout.

INTRODUCTION

inira muros, le mur roman de Saint-Sauveur et la partie inférieure de la fliçade.

Déjà se préparait toute une transformation de l'architecture ; après une période mixte ou de transition, le style ogival allait s'épanouir dans toute sa pureté et couvrir la France de ses œuvres incomparables.

L'église de Lehon appartient ci cette époque de transition, à l'ère ogivale primitive. Malgré des remaniements dont il est facile de retrouver la trace, elle a gardé les lignes caractéristiques de cette époque : pas d'abside, pas de chapelles latérales ; pour chevet, une muraille droite dans laquelle fut ouverte une fenêtre unique, admirable de dimensions et de hardiesse.

Quelle date précise assigner à la construction ? Il nous serait téméraire de nous prononcer. Qu'on nous permette toutefois de rappeler une observation tant de fois répétée. Alors que déjcà le pur style ogival, dit du treizième siècle, régnait ailleurs, sans partage, notre Bretagne en était encore au style de transition ; notre pays avait un retard d'un demi-siècle. Aussi, quoique l'église de Lehon revête les caractères généraux de la seconde moitié du douzième siècle, sommes-nous tenté d'y voir une œuvre de la première moitié du treizième.

Pareille œuvre suppose des ressources considérables. De fait on verra avec quelle munificence ducs de Bretagne, comtes de Dinan, seigneurs du pays, s'empressent ci doter l'antique abbaye, devenue prieuré ; de cette liste de donateurs un nom se détache que nous trouvons mêlé à tant de fondations pieuses du treizième siècle, la riche héritière, Gervaise de Dinan, qui de son chcîteau de Lehon couvre d'aumônes et de largesses poussées jusqu'au scrupule les religieux, ses voisins, heureux de vivre ci l'ombre d'une telle protection. Certes la vie temporelle du monastère se trouvait amplement pourvue, mais ses bienfaiteurs avaient su pourvoir aux besoins de leurs âmes, à l'expiation de leurs fautes, au soulagement de leurs défunts. Comme elles sont touchantes, dans leur humilité, dans la simplicité de leur foi, les formules qui se lisent en tête de tous les actes de ces libéralités pieuses !

La richesse monastique du moyen-âge a fourni ample matière aux déclamations hostiles et aux réflexions de l'historien ; elle fut un dissolvant inévitable, nous en convenons, et plus d'une abbaye, plus d'un ordre religieux.

INTRODUCTION

dont les premiers âges avaient été héroïques de ferveur et de sainteté, s'affaissèrent dans la honte et le mépris. Est-ce le cas pour notre prieuré de Lehon ? Nous avons étudié, pièces en main, l'histoire de Lehon pendant toute cette durée du moyen-âge ; pour y trouver des traces de décadence, il faut arriver ci cette triste époque de la commende.

La commende est inaugurée à Lehon par un personnage illustre, Guillaume cardinal d'Estouteville. Les opulents bénéfices s'accumulaient à plaisir sur son heureuse personne ; du moins savait-il en faire un noble emploi : il suffit de citer cette merveille qui porte son nom, l'abside de l'abbaye du Mont-Saint- Michel. Mais à Lehon, comme partout, le jour où sur son monastère se posa cette lèpre de la commende, c'en fut déjà fait de l'antique ferveur : la décadence commençait. Livré en proie à des dignitaires étrangers à la vie monastique, à des prélats mondains, la meilleure portion de ses revenus s'en alla grossir souvent de scandaleuses opulences, pendant que les pauvres moines restaient livrés à eux-mêmes, sans direction suffisante. Les commotions religieuses du seizième siècle et les troubles de la Ligue portèrent aussi un rude coup à l'observance monacale.

Alors paraît le bénédictin Noël Mars et avec lui reviennent la régularité, le travail, l'austérité de la vie. Le récit de la réforme qu'il établit au prix de tant de souffrances est une page belle entre toutes : c'est l'histoire d'un saint ; et cette histoire fait bonne figure au commencement de ce dix-septième siècle qui vit un épanouissement admirable de la vie religieuse et de la charité chrétienne dans la personne des François de Sales, des Bérulle, des Vincent dePauL

Noël Mars est la gloire la plus pure de Lehon .

C'est avec tristesse que nous assistons ensuite aux derniers jours du prieuré de St-Magloire : longue agonie qui se traîne jusqu'cà la veille de la Révolution.

Nous savons gré à l'auteur d'avoir recueilli d'intéressantes anecdotes de la Révolution, et surtout de nous narrer, en une page émue, le martyre du père Tournois.

Monsieur le recteur de Lehon peut se rendre le témoignage d'avoir élevé un monument à sa chère paroisse : Exegi îuonumentum , et en même temps

INTRODUCTION

d'avoir apporté sa pierre à l'édifice de notre histoire. Tous ceux qui s'intéressent à la vieille patrie bretonne, ceux à qui ses souvenirs et ses gloires sont chères par dessus tout, s'uniront h nous pour le remercier. Un des charmes précieux de son livre, ce sont les belles illustrations qui en ornent les pages : toutes nos félicitations aux artistes qui savent si bien interpréter notre pays.

Et maintenant, qu'on me permette, pour finir, l'expression d'un vœu. Çà et Là, sur la terre armoricaine^ dorment les restes de nombreuses abbayes et de nombreux monastères. Nous espérons que la belle initiative de Monsieur Fouéré-Macé ne restera pas sans imitateurs ; ce qu'il a fait à Lehon — et si bien fait — d'autres le feront ailleurs. Ils ressusciteront ainsi des pages encore, ignorées de nos annales, et ils auront bien mérité de la vieille Armorique, de la Bretagne toujours aimée.

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