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UN SAINT DANS UN POMMIER. UNE RUINE GALLO-ROMAINE

DESTRUCTION ET CONTRUCTION.

Le monastère de Lehon a eu pour fondateurs deux Bretons illustres : Nominoë, le plus grand héros de la Bretagne ; Magloire, l'un de ses plus grands saints.

C'était vers l'an 850. Après une lutte acharnée contre toutes les forces de la Gaule et de son roi Charles le Chauve, Nominoë venait de délivrer la Bretagne du joug des Franks et de réunir ses tribus, ses petits états si divisés, si émiettés jusque là, en une seule et forte monarchie, dont il avait été couronné roi dans la cathédrale de Dol, érigée par lui en métropole bretonne. Maintenant, la paix glorieusement conquise, il se reposait.

Son repos n'était pas un oisif sommeil. Ses jeux favoris sentaient la guerre : c'étaient des chasses héroïques à travers les vastes et impénétrables forêts de la Bretagne. A cette époque, l'admirable vallée de la Rance était couverte de bois ; le nom de Dinan désignait déjà sans doute cette montagne abrupte qui domine de si haut le cours de la rivière sur la rive gauche, mais il n'y avait là encore ni ville ni village ; sur tout ce pays régnaient des fourrés inextricables, des légions de chênes quatre ou cinq fois centenaires ; là s'ébattaient en toute liberté les fauves de tout poil et de toute marque, loups, renards, blaireaux, sangHers aux longues défenses et aux crins blanchis, troupeaux de cerfs et de chevreuils, etc. C'est pourquoi Nominoë, un beau jour, mena là en grand appareil sa chasse royale ; l'étroite et profonde vallée, envahie par une armée de chiens et de veneurs, vit son solennel silence violé par un fracas effroyable de voix, de cris, d'aboiements, de glapissements, de hurlements de toute sorte.

Au miHeu de ce vacarme dont les échos des rochers faisaient

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un tonnerre assourdissant, le roi qui se plaisait à suivre, à exciter l'ardeur de sa meute, vit tout à coup surgir devant lui, comme une apparition, six fantômes hâves, blêmes, émaciés, vêtus de peaux de chèvres. C'était six moines, six solitaires qui, suivant encore dans leur rigueur les vieilles règles du monachisme celto-breton, s'étaient retirés au fond de ce désert, sur la rive gauche de la Rance, au pied d'une montagne — celle de Lehon, — pour prier, jeûner, se macérer.

Des jeûnes, des macérations, des privations de toute sorte, ah ! ils en avaient là à satisfaction, ils commençaient même, ce semble, à en trouver un peu trop ; ni du sol, ni des hommes ils ne pouvaient rien tirer ; aussi tombèrent-ils aux pieds de Nominoë pour lui demander de venir à leur aide, de leur donner quelque canton de terre fertile, d'où ils pussent par leur travail tirer leur nourriture et le moyen de continuer les prières qu'ils faisaient continuellement à Dieu pour la prospérité du roi et de ses fidèles Bretons.

Le roi, laissant courir sa chasse, écouta les moines avec attention, et gravement répondit :

— Avez-vous quelques reliques de saints ? Car, si je vous donne de la terre, je voudrais pouvoir compter en tous mes périls, en toutes mes affaires, sur l'assistance de vos saints.

Les pauvres solitaires n'en avaient pas.

— Alors, dit le roi, je vous donnerai de l'argent et non de la

terre. Si plus tard, prenant pitié de vos épreuves et de votre misère. Dieu vient à vous accorder le corps de quelque saint dont la protection relèvera votre monastère et me couvrira moi-même en cas de besoin, alors venez vers moi avec confiance. Vous me trouverez prêt à combler d'honneurs, de biens et de terres l'église placée sous le patronage de ce bienheureux.

C'était quelque chose ce bon vouloir du roi : mais comment le mettre à profit ? les moines y songèrent longtemps non sans

tristesse, ils jeûnèrent trois jours et ils tinrent un grand conseil. La fin de tout cela fut que l'un d'entre eux, le plus savant, le plus avisé se rendit sur la côte, fréta une barque et se fit conduire à l'une des îles de l'archipel de la Manche, que nous appelons aujourd'hui

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l'archipel anglo-normand et qui eût mérité alors le nom d'archipel breton, car, tout comme la péninsule Armorique, il était en grande partie peuplé de Bretons dont les pères s'étaient vus chassés de leur patrie, l'île de Bretagne — aujourd'hui Grande-Bretagne, — par l'invasion progressive des Anglo-Saxons aux V^' et VP siècles de notre ère.

L'île à laquelle aborda le solitaire des bords de la Rance n'était ni Jersey, ni Guernesey, mais une île plus petite, située entre ces deux là et appelée Serk — Sargia — qui gardait la dépouille mortelle de saint-Magloire.

Quelques mots seulement sur ce saint.

Après avoir, vers 570, succédé sur le siège épiscopal de Dol à son cousin saint-Samson, Magloire, au bout de quelques années, avait quitté son diocèse pour se retirer dans la solitude ; puis il s'était voué à l'évangéHsation de l'archipel de la Manche, il en avait visité toutes les îles, il y avait répandu sans compter ses prédicacations et ses sueurs apostohques ; dans l'une d'elles, Serk, il avait fondé un grand monastère où il avait été inhumé, et qui, trèsflorissant encore au IX^ siècle, conservait avec un respect filial, avec un culte jaloux, la tombe et le corps sacré de son fondateur, vénéré continuellement par maints pèlerins.

Le moine de la Rance ne put donc exciter aucune défiance quand il vint porter à ce tombeau son dévot hommage. Mais il ne s'en tint pas là. Les religieux de Serk avaient préposé à la garde de

la tombe et des restes de saint-Magloire un serviteur spécial, laïque — ce semble, — logé hors du monastère et qu'on appelait le gardien du saint corps, custos sacri corporis. Après quelques jours passés à explorer l'île, le moine de la Rance prit à part ce gardien, lui annonça qu'il avait un secret fort important à lui faire connaître de la part du roi de Bretagne, et avant de le lui révéler, il lui fit promettre par serment de garder sur ce secret le silence le plus absolu. Après ces préliminaires assez imposants :

— Notre roi, dit le moine au gardien, veut absolument avoir en Bretagne le corps de saint-Magloire, pour lui dédier une église et lui rendre mille honneurs. Il vous ordonne de lui procurer ce saint corps. Si vous exécutez cet ordre, il vous comblera de biens.

Les Bretons de l'archipel de la Manche reconnaissaient pour roi Nominoë ; aussi le gardien se décida-t-il, sans beaucoup de peine, à satisfaire aux ordres de ce prince. Après avoir reçu de lui à cet égard, une promesse solennelle, le moine de la Rance ainsi envoyé en éclaireur, jugeant sa mission remplie, repassa sur le continent pour en rendre compte à la pauvre communauté des six frères grelottants de faim et de misère, trouvés par Nominoë au pied de la montagne de Lehon.

Quelques mois après, partit de là pour l'île de Serk une nouvelle expédition ayant à sa téte un des moines appelé Condan, très austère, savant et beau parleur, accompagné de deux ou trois confrères et d'une petite équipe de marins solides, habiles k faire

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voler une barque sur les flots. Qiiand ils entrèrent dans l'église de Serk, les moines chantaient la messe, du haut de l'ambon le diacre (( selon la coutume )) lisait l'évangile et prononçait ces paroles : Gardez-vous des faux prophètes qui viennent à vous couverts de peaux de brebis et sont en réalité des loups ravisseurs En les entendant, Condan les crut dites avec intention à son adresse, il pensa que le gardien du corps de saint-Magloire avait trahi ses desseins et que les moines de Serk allaient tout à l'heure, s'emparant de sa personne, les lui faire cruellement expier. Agité par ces craintes, il demeura longtemps prosterné ainsi que ses compagnons, tous répandant devant l'autel leurs prières mêlées de larmes et de sanglots.

L'office fini, voici en effet que les moines de Serk s'approchent des pèlerins étrangers, mais c'est pour les inviter — suivant l'usage de l'hospitalité monastique — à partager leur table, où ils les traitent largement. Condan reste là six jours, tout occupé à prier et honorer saint-Magloire ; il annonce qu'il partira le septième de grand matin pour continuer son voyage c( vers les régions d'outremer )), par où il semblait évidemment désigner la Grande-Bretagne ; il demande et obtient la permission de passer cette dernière nuit en prières dans la basiHque devant le tombeau du saint, en compagnie et sous la surveillance des gardiens. Jusqu'cà minuit environ, tout le monde prie pieusement, dans une attitude irréprochable. Mais quand on s'est assuré que tout dort dans l'île, Condan s'appro-

(i) Evangile de Saint-Mathieu, vu, 15.

che du tombeau et, après avoir supplié le saint de montrer par un signe certain sa volonté soit de rester à Serk, soit de revenir sur cette terre d'Armorique où il avait longtemps vécu, le moine porte la main sur la lourde dalle qui ferme le sarcophage. Dans l'ordre naturel des choses il eût fallu — assure-t-on — plus de six

hommes pour le soulever ; Condan, seul, l'écarté sans grand effort. On crie au miracle : plus de doute sur la volonté de Magloire ! On s'empare de sa précieuse dépouille, on la met dans la barque, où se réunissent aussitôt Condan, ses compagnons, les gardiens du saint corps qui ne veulent pas s'en séparer et l'on fait force de rames vers l'Armorique.

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Le lendemain avant jour, les moines de Serk se rendent à l'église pour chanter matines. Ils voient avec étonnement les portes de l'église grand ouvertes, les gardiens du saint tombeau absents. Ils s'approchent du sarcophage... Oh horreur ! il est ouvert, il est vide !

Aussitôt ils se répandent dans tout le monastère, dans toute l'île, jetant des cris lamentables et des gémissements sinistres, hurlant partout la fatale nouvelle. Toute la population de l'île s'assemble devant l'égHse, tous pleurent, tous ont perdu leur père, leur patron, qui sur eux versait tous biens et d'eux écartait tous maux. Mais se laisseront-ils ainsi ravir leur vie, leur âme, leur plus cher trésor ? Non certes, les gens de Serk pratiquent la mer mieux que la terre, ils vivent sur l'eau et dans l'eau comme des poissons. Toute la jeunesse se jette dans des barques, une flotille entière couvre la mer et s'élance à la poursuite des larrons du saint corps.

Ils ne rament pas, ils volent sur la vague, les Serkains ; peutêtre aussi le vent les favorise.... Bientôt ils découvrent un point noir, c'est l'esquif ravisseur ; malgré toute son avance, ils le gagnent de vitesse, ils s'en rapprochent, ils l'entourent... quelques minutes encore et ils vont s'en emparer, reprendre leur bien, leur saint, faire justice des sacrilèges.

Ceux-ci tremblent dans leur barque et se croient à leur dernier moment. A qui demander secours dans leur angoisse ?.... à saint- Magloire !

— Grand Saint, lui disent-ils, pourquoi donc nous avez-vous trompés ? Pourquoi livrez-vous notre vie à nos persécuteurs ? Si vous ne vouliez pas venir avec nous, pourquoi avez-vous laissé sans résistance ouvrir votre sarcophage ? Mais si vous abandonnez nos corps à la fureur de nos ennemis, oh du moins sauvez nos âmes !

Le saint entendit cette touchante prière. Evidemment, de la plainte éternelle des flots contre les grandes roches de l'île de Serk, il en avait assez ! il lui tardait de goûter le calme, l'embaumante

fraîcheur de la vallée de la Rance. En un instant le ciel se couvre de nuages ; de ces nuages, qui refont la nuit, la foudre jaillit, la pluie se précipite à torrents, des tourbillons de vent s'élancent, sifflent, et

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en un clin d'œil dispersent la flotte des Serkains, la repoussent sur son île, tandis qu'il jettent à la côte armoricaine Condan et ses compagnons trempés d'eau de mer jusqu'aux os, le cercueil du saint aussi un peu arrosé, mais le tout d'ailleurs en bon état et parfaitement intact. Il ne leur en coûte que de se sécher, et comme après cette tempête le soleil se remit à briller, ce ne fut pas long.

Une fois séchés, nos gens songèrent à se soutenir un peu. Ils avaient une faim affreuse. Au village le plus voisin ils trouvèrent moyen d'organiser un dîner plantureux ; mais où, pendant le dîner, déposer le saint corps? D'église, point. D'ailleurs ils n'entendaient pas — on le conçoit — le quitter d'une semelle. Un habitant du village avait un beau jardin, dans ce jardin un beau pommier dont le tronc, bifurqué à une certaine hauteur, formait deux branches séparées, si touffues, si vigoureuses, que chacune semblait un arbre entier. Avec l'agrément du maître du jardin, Condan fit dresser la table sous ce pommier, entre les branches duquel, au-dessus de la téte des convives, on déposa le saint corps, qui restait toujours ainsi sous leur vue en parfaite sûreté. L'arbre était chargé de pommes ; à la fin du repas il en tomba quelquesunes sur la table autour de laquelle les moines restaient à causer, un d'eux y voulut goûter :

— N'en faites rien, dit le maître du lieu, elles sont si réches que nous sommes réduits à les jeter au fumier.

Comme en effet on allait y mettre celles qui étaient tombées^ un des moines — qui n'était pas fils d'Eve pour rien — en prit une et y enfonça la dent :

— Hé, notre hôte, s'écria-til, pourquoi donc déprisez-vous vos pommes de la sorte? Jamais je n'en mangeai de plus délicieuses.

Tous les moines, tous les convives, l'hôte lui-même en prennent, et goûtent, et tous sont du même avis. Le maître du jardin se jette aux pieds de Condan :

— Ne croyez pas, cher pére, je vous en supphe, que ce que

'''' ' mV A' V j'en ai dit fût pour vous priver

de mes pommes. Jusqu'ici, je vous le jure, elles avaient toujours été d'une aigreur insupportable; si elles sont devenues douces, ce n'est que d'aujourd'hui et par la vertu de saint-Magloire.

Condan est ravi. Ses compagnons, sous prétexte d'honorer le

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saint, assiègent le pommier, lui prennent ses fruits, les croquent pieusement à belles dents. L'un d'entre eux fait tout-à-coup une affreuse grimace, et rejetant avec force le morceau de pomme qu'il avait en bouche :

— Qiael poison ! crie-t-il. Quelle aigreur insupportable ! D'où vient ce fruit ?

Le pommier, on l'a dit, était bifurqué, partagé en deux grandes branches formant chacune une tête, presque un arbre séparé. Vérification faite, cette horrible pomme provenait de la branche où ne reposait pas le corps de saint-Magloire.

Condan provoque une expérience décisive. Tous les gens du village sont invités à goûter successivement des pommes des deux branches ; celles de la branche où trône le bienheureux, on les déguste avec joie, on les matige avec délice, on s'en pourléche les lèvres ; les autres, après un coup de dent on les jette avec horreur. Il est ainsi constaté que tous les fruits de la branche sanctifiée par le contact des reliques sont doux comme miel et de la saveur la plus agréable, ceux de l'autre branche, aigres comme chicotin. Et tant que l'arbre vécut, assure la légende du X*^ Siècle, entre les fruits de chacune des deux branches cette opposition persista : chaque année, on vit en regard sur le même arbre pommes aigres et pommes douces.

N'est-ce pas là un trait bien original et bien breton, saint- Magloire — à peine rentré sur la terre d'Armorique — consacrant

son premier miracle à l'arbre et au fruit si chers à la race bretonne, la pomme et le pommier ?

Aujourd'hui que la production de la pomme a pour nos agriculteurs une si grande importance, ne seraient-ils pas bien avisés de placer dans leurs pommiers l'effigie de saint-Magloire, ou tout au moins de les mettre sous la protection spéciale de ce vieux Breton, pour qu'il fasse tous les ans courber, sinon rompre, leurs branches sous le poids des fruits ?

Après ce beau miracle, Condan porta sans encombre le corps de Magloire à ses confrères qui n'avaient pour le loger qu'une petite éghse de bois, au bord de la Rance, au pied de la Montagne de Lehon ; mais l'exiguité de ce pauvre sanctuaire n'empêcha pas l'éclat du triomphe. Nominoë accourut, vénéra les rehques du saint et lui donna de riches domaines. Les Bretons suivirent l'exemple de leur roi, les pèlerins vinrent en bandes pressées, sans cesse renouvelées. Les moines virent affluer dans leur cloître les personnages les plus distingués par leur éloquence, leur science, leur piété.

Ils consacrèrent une partie de leurs ressources à embeUir le site où s'élevait leur monastère. Ils y laissèrent assez d'arbres pour parer les pentes rocheuses de leur vallée, mais ils éclaircirent beaucoup la forêt, ils percèrent des routes, ils endiguèrent la rivière qui se répandait en marécages, et couvrirent ses rives de belles prairies et d'herbes odorantes, firent pousser la vigne sur les coteaux les mieux exposés : si bien que ce Heu si sauvage, si stérile, si effrayant

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par sa solitude peu de temps auparavant, quand Nominoë y menait ses chasses, devint bientôt riant, fécond, fleuri comme un paradis. C'est le nom que lui donne un vieil auteur qui, au XIV^ Siècle traduisant la légende latine du X^, s'exprime ainsi :

(c Ce lieu estait à toux ceux qui le véoient aussi comme parace dis, et estait assis en costé d'une montaignc, sur la rive d'une (c yaue, en plaineté de terre, entre vignes plantureuses et herbes (( bien flairans, et entre arbres portans pins et pommes. Et, qui est (( merveille à dire, il avoit deflfense par la montaigne, poissons par (C Fyaue, et par la terre habondance de vin, de blez, de fruiz doux (C et soëves, et de herbes (de légumes) pour l'usage des frères. Et (C les frères qui là vivoient comme moines n'avoient défaute de (C rien par la vertu de saint-Magioire. Une chose seulement les ce grevoit (les affligeait) : c'est qu'ils n'avoient pas moustier (église) (C de pierre où ils fissent dévotement le service divin et où ils (( missent honorablement le corps d'un si grant homme )>

Le peuple qui commençait d'abonder en ce Heu, les troupes de pèlerins qui ne pouvaient tenir dans l'étroit oratoire, poussaient les moines — déjà bien tentés de le faire — à remplacer leur petite chapelle de bois par une spacieuse basiUque bâtie en pierre. Ils cédèrent donc à la tentation. Ce ne fut pas toutefois sans mûre délibération, sans promesse solennelle de l'aide et du concours de tous. Car en ce temps, entretenue par des guerres continuelles, la

(i) C'est-à-dire le corps de saint-Magloire. — Bibl. Nat. ms. p. 13508, p. 55.

l6 LE PRIEURÉ ROYAL DE SAINT-MAGLOIRE DE LEHON

barbarie était forte encore, l'industrie était faible, les bons ouvriers Tares, et dans un lieu perdu, isolé comme Lehon, la construction d'une basilique de pierre devenait une ardue entreprise.

Pour en faciliter l'exécution, on recourait alors sans scrupule — si la chose était possible — à un moyen qui fera frémir les archéologues, mais que la dureté des temps et que sa nécessité excusait. Quand on était assez heureux pour découvrir dans le voisinage les ruines de quelque monument de l'époque gallo-romaine,

bâti en bel appareil, beaux blocs bien taillés, colonnes, pilastres, etc., on l'exploitait comme une carrière véritable, on le démolissait pierre à pierre, on en transportait les matériaux, avec eux on bâtissait le nouvel édifice. C'est ainsi que vers le miheu du VHP Siècle l'abbaye de Fontenelle — en Normandie — fut construite aux dépens de la ville romaine de Jiiliobona — Lillebonne. — Les moines de Lehon se mirent donc en quête de quelque ruine de ce genre, et après avoir battu le pays assez longtemps, guidés par les souvenirs de quelques vieillards, ils trouvèrent ce qu'ils cherchaient; la légende du Siècle ne nomme point le lieu de cette découverte, mais

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il est aisé de le deviner : c'était Corseul, cette vieille cité, à trois lieues de Lehon, qui gardé encore aujourd'hui des vestiges si nombreux et si notables de son antique importance.

D'après la légende latine, presque contemporaine, la ruine que l'on découvrit était un « admirable édifice » — miraUlis maceria, — presque intact, présentant l'aspect d'un temple trés-ancien, et situé sur une hauteur. Cette construction reposait sur des pilastres — postes — , les uns en marbre blanc tacheté de rouge, les autres en marbre rouge tacheté de blanc. Les blocs carrés supportés par ces pilastres et formant l'entablement sur lequel venait s'appuyer la voûte, étaient des pierres de choix, des matériaux tels que les architectes n'eussent pu désirer mieux. Au centre de la salle principale, un pilastre plus haut que les autres recevait les retombées de cette voûte. En examinant l'ensemble, on était surtout frappé de la dureté du ciment, qui donnait à la haison des matériaux une solidité inébranlable ; de sorte qu'on en venait à se demander si, malgré sa construction si parfaite, cet édifice n'avait pas coûté moins de peine à élever qu'il n'en faudrait pour le démolir.

Quant à sa destination primitive, les avis étaient assez partagés : beaucoup de gens venaient le visiter, non seulement les moines et leurs ouvriers, mais même des prélats — prœsules, dit la légende — , sans doute l'évêque d'Aleth, les abbés des monastères voisins. Les uns y voyaient un temple païen, les autres une salle ou chambre — auJaui vel thaJaimim — qu'un roi très-puissant, mais

dont on ne nous dit pas le nom, avait jadis fait construire tout exprès pour les noces de sa fille.

Après avoir à loisir examiné, admiré ce noble édifice, disserté et discuté sur son origine, il fallut venir au but et se mettre à dépecer cette belle ruine, pour en transporter à trois lieues de là, au bord de la Rance, les membres disloqués, — c'est-à-dire les blocs bien équarris, les marbres diaprés — dont on devait faire les tympans, les linteaux, les colonnes, les plus beaux ornements de la basilique de Lehon.

Mais la ruine se défendit vaillamment. Il y avait là une armée de maîtres d'oeuvre, d'ouvriers de toute sorte. A coups redoublés de pics et de barres de fer, on attaqua ce dur ciment. Beaucoup grimpèrent sur la corniche de l'entablement pour desceller les beaux blocs dont il était formé. Impossible, leurs outils se brisèrent ou s'émoussèrent : le tout sans autre résultat que quelques éclats de pierre arrachés çà et là. Après trois jours de cet ingrat labeur, découragés, désespérés, convaincus qu'ils n'arriveraient à rien les maîtres d'œuvre — artifices — avaient déjà décidé de renoncer à l'entreprise et de partir avec leurs hommes ; mais l'un d'eux, les larmes dans la voix, s'écria :

— Quel malheur de renoncer, pour la basihque de saint

(i) « Isti lapides — disaient-ils — tenacissimo bitumine conjuncii separari a se nequeunt, licet minutatim sine utilitate incidi possint. » (Bibl. de l'Arsenal, ms. 1032, p. 58 v°).

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Magloire, à ces beaux matériaux, quand on a eu tant de peine à les trouver ! quand on les a sous la main !

Et montrant le grand pilier du milieu de la salle qui soutenait toute la voûte, il ajouta :

— Il y aurait un moyen de réussir : ce serait de couper le pilier par la base ; alors toute la voûte tomberait, entraînant avec elle dans sa chûte les blocs que nous désirons, qui alors se détacheraient d'eux-mêmes et seraient à notre disposition.

Et comme nul des ouvriers ni des maîtres d'œuvre ne répondait :

— Je vois ce qui vous tient, reprit-il. Celui qui sapera le pilier y restera, il sera évidemment écrasé par la chûte de la voûte ; nul ne se soucie d'y risquer sa peau... Hé bien, ajouta-t-il après un silence, c'est donc moi qui le ferai ! Pour la gloire de Dieu et de saint Magloire, avec l'espoir, si je péris, d'avoir en l'autre monde ma récompense, je vais tâcher de couper le pilier.

Armé d'une forte barre de fer, il attaque la base du pilastre, l'entame, la mine peu à peu. Avec admiration, avec émotion et larmes, les assistants suivent le progrés de son travail.

Enfin sapé transversalement dans toute sa largeur, le pilastre, cède, la voûte s'effondre avec un bruit effroyable, tout l'édifice croule. Le vaillant maître d'œuvre, enseveH sous l'avalanche, disparaît.

Un énorme cri de terreur emplit l'air, puis avec des gémisse-

ments, avec une activité fébrile, les assistants fouillent les ruines pour y retrouver le cadavre en lambeaux et lui donner les honneurs de la sépulture.

O prodige !... ils croient entendre la voix du mort. Bientôt

perçant cette montagne de roches croulantes, ils le trouvent couché, mais vivant, sans blessure grave, dans une sorte de boyau ou petite cellule que les pierres de la voûte et celles du pilastre avaient formée dans leur chute par leur rencontre, en se soutenant mutuellement.

Pour lui, il déclarait avoir vu, au moment de la catastrophe, la main de saint Magloire s'étendre sur sa téte retenant l'é-

Toute l'assistance revint à Lehon en grand triomphe, rendant grâce à Dieu et chantant les louanges de saint Magloire. Et dés le lendemain le maître d'oeuvre si merveilleusement sauvé entamait la construction de la nouvelle basiUque

(i) Voir la note i, à la fin du volume.

LEHON DEPUIS LA FONDATION DE L'ABBAYE JUSQU'A L'ORIGINE DE LA SOCIÉTÉ DE BRETAGNE

Lehon depuis la fondation de l'Abbaye jusqu'à l'origine de la Société de Bretagne.

LES RELIGIEUX aUITTENT LEHON ET EMPORTENT LES RELIQUES DE SAINT MAGLOIRE. — PILLAGE DE L'ABBAYE PAR LES NORMANDS. RETOUR DES RELIGIEUX. — DÉMÊLÉS AVEC SAINT-MAGLOIRE DE PARIS. LEHON SOUMIS A MARMOUTIER. — GEOFFROI DE CORSEUL ; CONSTRUCTION DE L'ÉGLISE. — EGLISES APPARTENANT A LEHON. GERVAISE DE DINAN ; SES LIBÉRALITÉS ENVERS LE MONASTÈRE.

CHAPELLE DU SAINT-ESPRIT. — PUISSANCE TEMPORELLE DE LEHON. DROIT DE QUINTAINE. — LES PRIEURS COMMENDATAIRES. LE CARDINAL D'ESTOUTEVILLE.

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