‹ Le prince Adam CzartoryskiChapitre 7 sur 14 · XII PRÉFACE · texte numérisé non relu

XII PRÉFACE

plus, par la leçon de cette incomparable vie, le courage dans le malheur, la longanimité dans l'épreuve, et cette invincible patience , qui hâte plus par son attente l'heure de la résurrection nationale, que les violences de la force et les tentatives du crime !

LE

— c^-ûxiïNa-o-

Un des spectacles les plus attendrissants et les plus solennels qu'offre l'humanité sur la terre, c'est l'amour qui pleure dans les funérailles et la religion qui prie sur des tombeaux; ce sontles survivants del 'amitié, de la famille et de la patrie, versant sur de chères mémoires des larmes et des prières. Mais, il faut en convenir, ce spectacle a quelque chose de plus saintement solennel et déplus profondément attendrissant encore, lorsqu'il montre l'amour proscrit pleurant sur des frères morts eux-mêmes dans l'exil, et n'ayant pas eu même ce suprême héritage, un tombeau dans la

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patrie. Sous ce rapport, M, F., parmi les choses qui intéressent et émeuvept le cœur des hommes, rien ne me semble devoir offrir un intérêt plus touchant, et produire une plus profonde émotion, que cette cérémonie qui vous réunit chaque année à Montmorency, pour prier sur la tombe des frères qui n'ont pas revu la patrie. Aussi désormais cette église et ce cimetière seront deux fois sacrés pour la Pologne. Tous les Polonais qui viendront voir Paris et ses merveilles, tiendront à toucher de leurs pieds cette terre, qui sera encore pour eux une terre de la patrie, puisqu'ils y fouleront la cendre des pères et la cendre des frères. Montmorency, qui rappelle une grande famille et un grand nom de France, rappellera désormais à la postérité qui visitera ses tombeaux, d'autres familles et d'autres noms dont l'illustration jettera sur ce lieu une gloire et une célébrité de plus. Que de chers souvenirs, que de mémoires illustres vous rappelle déjà ce rendez-vous funèbre des exilés de la Pologne! Entre beaucoup

d'autres dont je voudrais pouvoir faire une mention méritée, ici déjà reposent, dans la eloire de lenr nom et l'honneur de leur vie, un capitaine célèbre % soldat de vos héroïques légions ; un grand citoyen ^, défenseur infatigable de la patrie sous toutes les armes et dans tous les champs clos du patriotisme ; le grand poëte^ de la nouvelle Pologne, régénératetir moral de la nation ; une princesse ^ aussi grande par ses malheurs que par sa naissance et par ses vertus. Que ne puis-je évoquer les unes après les autres toutes ces nobles âmes, qui semblent en ce moment planerau-dessusdecette assemblée, comme pour vous rappeler à la fois et la patrie de la terre et la patrie du ciel!...

Mais une figure plus grande encore que ces nobles figures se dresse en même temps devant nous pour commander nos

' Kniaziewicz.

- Niemcewicz.

* Miokiewicz.

* La princesse de Wurtemberg.

respects, émouvoir nos âmes et attendrir nos cœurs : un homme qui, après avoir marché trente ans sur la terre d'exil, s'est arrêté pour y dormir loin de ses pères , sous la garde de votre amour et la protection de vos souvenirs; un homme dont la longue et illustre vie n'a été qu'un perpétuel dévoûment à la Pologne, et dont la mort sera pour ceux qui l'ont vue un immortel souvenir et une impérissable leçon ; un homme dont la tombe est dans l'exil, mais dont l'image est présente à la patrie ; un homme qui laisse après lui plus exilée que jamais une noble épouse associée par la tendresse à toutes les douleurs de sa vie, et, pour continuer son œuvre et le perpétuer lui-même, des enfants pareils à sa grande âme et à son grand cœur, toute une famille si polonaise, si chrétienne, si digne de lui : Ah! déjà vos cœurs ont nommé le grand homme de la patrie en deuil, le patriarche de l'émigration, le très-bon, le très-illustre

prince Adam-Georges Czartoryski Oui,

c'est lui dont la tombe encore humide de

VOS larmes provoque surtout aujourd'hui la religieuse émotion de vos cœurs; et c'est sur sa mémoire que vous me demandez de répandre mes paroles avec vos prières.

Mais que puis-je dire de lui, que vous tous, ses frères de patrie et ses compagnons d'exil, vous ne sachiez mieux que moi? est-ce à un étranger de vous apprendre ce qu'il faut penser de cette gloire domestique? comment, si ignorant delà Pologne et de lui, oserai-je vous parler de votre histoire et de la sienne? Aussi n'attendez pas que je vous le montre dans un luxe d'érudition où ma mémoire aurait trop à craindre de se heurter à la vôtre et peut-être d'étonner l'histoire. Ce n'est pas un tableau que je prétends vous tracer, ce n'est qu'une ébauche, moins que cela, un trait de cette grande figure. Il y a dans toute grande vie une idée qui la traverse; il y a dans toute grande figure un trait qui la caractérise. Je veux vous montrer dans le prince Adam et cette idée dominante et ce trait distinctif; je veux

VOUS faire voir en lui la plus haute personnification du patriotisme religieux ; un grand patriote dans un grand homme, et un grand chrétien dans un grand patriote; la plus noble vie inspirée par le patriotisme; le plus généreux patriotisme inspiré par la religion.

Le patriotisme ou le dévoùment à la patrie, tel sera le point rayonnant de ce discours, comme il fut le point central de cette vie. Mais parce que le patriote tient à l'homme, et que le chrétien rehausse et consacre le patriote , nous montrerons notre grand prince sous ce triple rapport couronné d'une triple gloire ; nous verrons l'homme devant sa famille; le citoyen devant sa patrie; le chrétien devant Dieu.

Avant de suivre sur ses divers théâtres ce patriotisme qui fut l'âme du grand patriote et le trait saillant de sa physionomie historique, je dois dire en peu de mots ce que fut l'homme lui-même, et

dans quel milieu la Providence l'avait placé pour le montrer au monde et le vouera son pays. Pour bien connaître le citoyen, il faut connaître l'homme; et il faut voir l'un et l'autre dans la famille qui eut l'honneur de le donner à la patrie.

Né du général de Podolie Adam-Casimir Czartoryski, et de la comtesse Isabelle de Fleming, le prince Adam Georges Czartoryski était petit-fils du célèbre Auguste Czartoryski, palatin de Rutliénie. Fils d'un père et d'une mère noblement ambitieux de perpétuer en lui l'illustration de sa race, il reçut une éducation particulièrement soignée, qui fit de bonne heure de cet enfant choisi le plus instruit et le plus distingué des jeunes fils de la Pologne : rare et belle nature, alors dans la fraîche beauté de ses premiers jours^ et dont nous avons pu contempler au milieu de nous, dans le patriarche de quatre-vingt-onze ans, la vieillesse pleine de gloire et le déclin plein d'honneur» J'aime cette simple et noble figure du prince Adam ; elle m'attire par je ne sais quel charme parti-

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culier; sans doute, parce que j'y découvre sous un pur rayon les trois choses qui me séduisent le plus dans une nature humaine, l'intelligence, la droiture, la bonté. Ces trois reflets de son âme, entrevus à travers l'auréole de simplicité antique qui ne le quitta jamais, lui composaient cette physionomie attrayante qui ne permettait à personne d'apprendre à le connaître sans apprendre à l'aimer.

L'intelligence illuminait son doux visage ; elle rayonnait de toute sa physionomie; et sa parole, quand les circonstances l'exigaient, en faisait jaillir les éclairs; mais d'ordinaire il l'enveloppait de silence et la voilait de modestie. Il ignora l'art moderne par excellence, l'art de se montrer : non-seulement il ne posait pas, il s'effaçait. Ses écrits seuls à ce point de vue le révéleront tout entier, et laisseront mieux voir en lui ce qu'il dérobait trop aux hommes : une grande intelligence développée par un grand savoir, un beau talent orné d'une rare instruction. Doué d'un esprit délicat et d'un tact exquis des

choses littéraires, il est auteur d'un assez grand nombre d'ouvrages, où la beauté de la forme est égale à la supériorité du fond, et dont quelques-uns demeureront classiques. Il y révèle surtout, et dans un degré supérieur, une chose qui souvent vaut mieux que le génie, et qui en s'élevant touche au génie lui-même, le bon sens. Il avait ce regard limpide qui voit au fond du vrai, ce coup d'oeil sur qui distingue le réel de l'imaginaire, et le positif des choses des rêveries de l'idéal.

Homme d'intelligence et de bon sens, il fut encore plus homme de droiture et de vertu : Testimonium consecutus est esse justus. Sa vie a rendu à sa justice un témoignage plein d'une gloire immaculée.

C'était à la lettre un homme simple et droit, erat vir ille simplex et rectus^ ; simplicité achevée, qui n'est que la perfection dans la rectitude. Jetée par le courant de sa vie dans les situations les plus complexes et souvent les plus délicates,

son âme passionnée pour la justice et l'honneur ne dévia pas une minute de leur ligne éternelle. Même à travers les labyrinthes de la politique où le sort le força de marcher, il ne connut jamais qu'un chemin, la ligne droite; et tandis qu'autour de lui, d'un bout de l'Europe à l'autre, la diplomatie souvent n'était que le mensonge répondant au mensonge, il garda invariablement ce difficile et rare honneur dans un homme politique : il ne mentit jamais; non, jamais, ni aux autres, ni à lui-même. Il était convaincu que la grande habileté de l'homme d'Etat n'est que l'application de la vérité, de la justice et de l'honneur au gouvernement des peuples ; sa grande âme repoussait de toute sa force la politique d'expédients , de violence ou de mensonge ; et son ouvrage sur la diplomatie stimagtise avec une fière indignation cet art immoral de gouverner, qui fait de la politique non une balance de justice, mais un équilibre d'intérêts, non un triomphe du droit, mais une glorification du succès. Il avait

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compris, avec un poëte naticnuil, qu'on n'édifie rien avec la Loue, et que, même en politique, même en diplomatie, « la plus haute sagesse , c'est la vertu ' . w

Tel était, par ces deux faces de sa vie, Adam Czartoryski ; il voyait le vrai, il voulait le juste; il avait la pénétration de l'un et la passion de l'autre ; une vue claire de la vérité, un invincible amour de la justice. Eut-il dans un même degré cette force de volonté et cette promptitude de résolution qui achèvent l'homme, et lui donnent la puissance de dominer les événements ? Je laisse à d'autres de le décider. Mais ce qu'il faut dire, c'est que ces deux qualités même que je viens de montrer, expliquent en partie, si elles n'expliquent tout à fait, l'indécision que ses amis ont cru pouvoir regretter en certaines heures de sa vie. La rapidité et l'audace des résolutions attestent souvent, sans doute, l'énergie de la volonté et la virilité de l'âme ; mais elles tiennent aussi quelquefois, et

* Le poète anonyme.

plus qu'on ne pense, à une intelligence trop bornée pour mesurer l'obstacle, ou à une conscience trop perverse pour compter avec la justice. Une fougue aveugle et une audace immorale expliquent trop souvent ces résolutions décisives que le succès glorifie aux yeux des multitudes, mais qui attestent plus la fortune de l'événement que la supériorité de l'homme.

D'ailleurs s'il n'eut le don de vouloir vite et fort, il eut celui de vouloir longtemps; car il mit à poursuivre un grand et même but une volonté de plus de soixante-dix ans.

Quoi qu'il en soit de ce côté de sa vie, ce qu'il eut d'incomparable, ce qui fut le trait dominant de sa physionomie morale, c'est ce que nous aimons le plus dans l'homme, ce fut la bonté. C'est par là que nous ressemblons le plus à Dieu; et quand cette bonté, qu'il met en nous comme une image de lui, se rencontre dans le même homme avec une intelligence supérieure et une souveraine droiture, elle a pour nous séduire une puissance qu'on subit

malgré soi. Or, le prince Adam avait cette qualité éminentc entre toutes les autres, il était bon. La bonté n'était pas seulement le fond de sa nature ; on eût dit qu'elle était sa nature même; elle brillait dans son œil doux, et s'épanouissait dans un sourire où se mêlait la mélancolie de l'exilé; mélancolie longue comme son exil, mais toujours sereine et bonne comme lui-même. Et cette bonté n'était pas une bonté vulgaire, une bonté stérile ; c'était une bonté magnanime, c'était une bonté généreuse; généreuse pour donner, généreuse pour pardonner. Il avait éminemment ce don le plus rare peut-être dans les hommes politiques, le don d'oublier l'injure. Les traits de la malveillance semblaient ne pas arriver jusqu'à son cœur; ou, s'il se sentait blessé, sa bonté, comme un dictame sacré, se versait d'elle-même sur sa blessure pour l'adoucir et la cicatriser. Son âme, selon le mot de Bossuet, tournée tout entière à aimer, avait le besoin de se donner ; magnanime dans l'oubli du mal , elle était libérale dans

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l'accomplissement du bien ; et comme l'eau se verse, comme la fontaine jaillit, comme un parfum se répand, son cœur s'ouvrait, sa bonté se communiquait.

Mais le fruit le plus exquis de cette bonté, son parfum le plus doux, c'était le désintéressement ; désintéressement libéral qui le préparait merveilleusement à devenir ce que Dieu voulait faire de lui, un exemplaire de patriotisme , une belle et grande vie d'homme mise partout et toujours au service delà patrie. Ceux qui l'ont jugé autrement ne l'ont pas réellement connu. Non-seulement il eut la pureté du désintéressement, il en eut la pudeur, et, si je puis dire, la virginité. Comme une vierge craint une ombre sur son cœur, lui redoutait pour sa vie publique une apparence d'égoïsme.

Telle m'est apparue sous ses principaux traits la physionomie du prince Adam. Je n'insisterai pas davantage sur le caractère personnel de l'homme. Mais puis-je aller plus loin sans vous rappeler le milieu où la Providence avait placé le berceau du

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grand patriote? Entre l'homme et la patrie que l'homme doit servir, il y a la famille. Un grand homme n'est bien connu, un grand citoyen n'est bien compris que vu dans cette gloire de la vie domestique, où la patrie s'abrège et où le patriotisme a ses vraies sources. La vie du prince Adam Czartoryski ne peut s'isoler de sa famille; il est une belle fleur épanouie au bout d'une grande tige; il est le rejeton d'une souche avant lui déjà féconde en grandes et belles vies. Continuateur du passé, préparateur de l'avenir, héritier de ses pères et serviteur de son pays, il faut le rattacher à sa race, pour bien entendre ce qu'il dut être et ce qu'il fut en effet pour sa patrie.

Le plus bel encadrement d'une grande vie humaine, c'est une grande famille historique : et le signe le plus naturel d'une grande vocation patriotique, c'est l'illustration et le dévoùment des ancêtres. Cet encadrement n'a pas manqué à la vie du [)rince Adam; et il porta sur son front, avec le trait de famille et le reflet de sa

vieille gloire, le signe authentique de sa prédestination. Même parmi les privilégiés de la naissance, il eut le rare privilège de continuer une famille reliée par la gloire et le sang à une royauté qui a laissé dans l'histoire un vestige éclatant ; et il est difficile de décider si c'est le rejeton qui a le plus fait pour la gloire de son illustre famille, ou si c'est la famille qui a le plus fait pour la gloire de son illustre rejeton. La famille des Czartoryski, entre toutes les familles historiques de l'Europe , — selon la remarque de votre grand poëte, — a l'honneur réservé d'avoir, comme famille particulière, son histoire politique. Certes, il s'en faut bien que ce soit la seule famille illustrée par la gloire et le patriotisme. La Pologne est la terre féconde des grandes familles signalées dans son histoire par les services rendus à la patrie ; et il en est qui ont jeté surtout dans les champs de bataille un éclat qui demeure sur leur nom glorieux comme leurs armes. Mais dans la sphère politique, on ne le peut nier, la famille des Czartorysld a oc-

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cupé une place à part. Elle s'était fait en Pologne une position tellement exceptionnelle qu'on l'appelait, dans la nation, la Famille}, public et populaire hoiDiuage rendu à sa haute influence et à sa gloire séculaire. Issus des grands-ducs deLithuanie, et comme tels proches parents des Jagellons , les Czartoryski s'étaient dès longtemps signalés par leur dévoùment traditionnel à la grandeur de la patrie. Ce fut cet énergique dévoùment qui, au xv^et auxvi^ siècle, avec le puissant concours de plusieurs autres grandes familles vouées avec eux à la gloire du pays, contribua le plus à la fusion des deux nations lithuanienne et polonaise. Mais c'est surtout au xvin*^ siècle que la famille montre sur la scène politique ses plus grandes figures, et prend sur les destinées de la nation un rôle plus décisif. Des germes profonds de discordes civiles minaient depuis longtemps la i ologne, et l'avaient fait pencher vers une sorte de décadence. Pour arrêter la patrie au penchant de la ruine, il fallait des hommes forts, persévérants, opiniâ-

très. La Famille prit résolument, à travers mille obstacles, l'initiative de la régénération nationale. Ce mouvement réformateur tendait à l'anéantissement des deux principes qui rongeaient au cœur la vie et la force polonaises, à savoir : l'indépendance individuelle des seigneurs exagérée au détriment de la nation par le liberwn ueto;et l'admission de l'étranger au gouvernement de la Pologne par le principe électif.

Déjà l'impulsion aux tendances réformatrices avait été donnée par un royal exilé et par la jeune noblesse formée à son école; mais ce sont les Czartoryski qui ont provoqué, poursuivi et accéléré le plus ce mouvement réparateur. Sous une dynastie saxonne, étrangère, comme telle, à l'idée de la réforme nationale, les deux frères, Michel, chancelier de Lithuanie, et Auguste, palatin de Ruthénie, travaillèrent avec une persévérante énergie à populariser l'idée restauratrice de la grande vie polonaise; et, pour y parvenir, ils attaquèrent sans relâche cet individualisme

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aristocratique qui empêchait la nation de se mouvoir et de se déployer. Un gouvernement faible paralysa de généreux efforts et arrêta longtemps l'idée régénératrice ; mais l'idée demeura; elle grandit dans la lutte, où plusieurs hommes dévoués prirent avec les Czartoryslvi une part qui n'est pas sans gloire ; et, s'imposant enfin à la nation entière, elle se formula dans la célèbre constitution du 3 mai 1791.

Mais à l'heure même qui devait être pour les réformateurs et pour la Pologne régénérée par eux un suprême triomphe, une grande douleur attendait le patriotisme des Polonais. Cette constitution, qui mérita le suffrage de Joseph de Maistre et faisait l'admiration de Burke ; cette constitution, qui ne devait rien à la Révolution française , fruit mûr qu'elle était d'un travail qui l'avait dès longtemps précédée; cette constitution, qui devait rendre à la Pologne toute sa vie intime et toute sa force expansive ; cette constitution, qui aujourd'hui encore demeure pour les Polonais comme le testament politique de

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l'ancienne Pologne ; cette constitution fut dénoncée par des puissances voisines comme un attentat à la liberté et à l'indépendance polonaises. Cruelle et amère dérision, dont l'Europe fut alors le témoin indifférent : deux despotismes se donnant la main pour sauvegarder dans une nation une prétendue liberté qui n'était que la fail)lesse et la mort de la nation !

Quoi qu'il en soit, tel fut le patrimoine de dévoùment et l'héritage de gloire que le jeune Adam recevait à vingt ans de ses nobles ancêtres. Ce n'était pas seulement, vous le voyez, un patrimoine reçu de la famille, c'était un héritage légué par la patrie, et appelant pour le défendre ce qui l'avait créé, le patriotisme polonais, c'està-dire un dévoùment sans bornes à la patrie. Si je vous ai parlé de cette gloire de famille rejaillissant sur un homme, c'est parce que ces traditions de gloire domestique expliquent dans le prince Adam ce que je veux montrer surtout en lui ; c'est que ces antécédents de patriotisme et ces exemples de dévoùment lui traçaient d'à-

vance par un sillon glorieux la grande ligne de sa vie.

Aussi ce fut là, on peut le dire, le caractère généreux de l'éducation du jeune Adam : l'amour de la patrie puisé dans la famille. Cultivé à la fois par des maîtres étrangers et par des maîtres polonais, il reçut des uns ce prestige de la littérature et de la science occidentale, en ce temps-là trop enviée en Pologne : mais il reçut des autres le fond solide et fort des traditions polonaises et de l'éducation patriotique. Il garda surtout de son père et de sa mère cette profonde empreinte qui grava à tout jamais dans son âme la grande image de la patrie. L'un par ses exemples, l'autre par ses paroles, tous deux par des sympathies et des enthousiames pareils, faisaient vibrer à l'unisson au cœur d'Adam la corde patriotique et la fibre nationale. Il faut lire dans leur correspondance comment ce noble fils apprenait de l'une à aimer son père, de l'autre à aimer sa mère, et de tous les deux à aimer la patrie.

C'est sa mère, la princesse Isabelle, qui

lui écrivait de Strasbourg en 1787, à lui jeune homme de dix-sept ans :

« Cher monsieur Adam, en vous j'aime « un Polonais. Je suis Polonaise, et ne « voudrais pas être autre chose. » Elle lui disait cela, alors qu'un orage menaçait la patrie, l'invitant, comme eût fait à Sparte une mère héroïque, à faire son devoir : « Soyez bon citoyen ; il est si beau, « il est si doux de l'être 1 Tous mes vœux « sont pour ma pauvre patrie, pour ce « pays où j'ai tous 'les objets qui peuvent et m'attacher à la vie... Je ne sais pourc( quoi je vous dis cela; mais j'ai pour « mon pays des mouvements d'attendris- « sèment et d'enthousiasme que j'ai be- « soin de faire entendre et partager à « quelqu'un. »

Une autre fois, après lui avoir rapporté l'exemple d'un citoyen généreux (Suchorzewski), venant offrir au roi toute sa fortune pour donner l'exemple d'un dévoùment spontané à la patrie : « Mon cher, « après un exemple comme celui-là, « disons-nous l'un à l'autre : Il est beau

« d'être Polonais; il est beau d'èîre d'un « pays où Ton peut donner à la vie tout « l'essor d'une âme forte et d'un cœur « généreux '. »

Que pouvait être le fds d'une telle mère, si ce n'est un dévoué et, au besoin, un martyr de la patrie ?

La même pensée de dévoûment à la patrie lui était inculquée par son père, lors de son premier voyage en Angleterre : « L'objet principal que vous devez vous <f proposer est d'amasser dans votre (( voyage les matériaux que vous puissiez « mettre en oeuvre, quand viendra pour « vous l'heure de payer à votre patrie le « tribut que chacun lui doit^. »

Ainsi, le patriotisme se versait dans l'âme du jeune Adam, des sources les plus lointaines , par ces deux naturels affluents, par le cœur de son père et par

* Lettre de la princesse Isabelle au jeune Adam. AvriH788.

* Lettre du prince Adam, général de Podolie, au jeune Adam alors en Angleterre.

le cœur de sa mère; et l'amour de la patrie grandissait dans son cœur avec ses deux premiers et ses deux plus profonds amours, l'amour de la paternité et l'amour de la maternité. C'était le patriotisme à sa source la plus pure et la plus légitime. Tout patriotisme puisé à d'autres sources ment à la nature et trop souvent tourne au malheur de la patrie; patriotisme bâtard, né au souffle des passions révolutionnaires ou des doctrines humanitaires ; patriotisme presque toujours sauvage et quelquefois cruel , rêvant le massacre , prêchant l'assassinat , et organisant les complots pour régner dans des ruines.

Tel ne pouvait être le patriotisme du prince Adam. Il s'était enlacé autour de la patrie par les mêmes affections qui le rattachaient au cœur d'un père et au cœur d'une mère ; et bien que ces deux amours partout et toujours se tiennent par une même racine, on peut dire que dans aucune autre famille , ils ne se trouvèrent unis par des liens plus profonds et par des embrassements plus étroits. Adam,

plus qu'aucun autre de sa race, retint et }3erpétua ces douces traditions de tendresse domestique, où les grands citoyens et les vrais patriotes apprennent, dans les caresses de leur mère, à aimer cette patrie qu'ils serviront un jour. Aussi quand on a bien pénétré cette belle et heureuse nature toute faite de bonté, de tendresse et d'abnégation ; et quand on l'a vue se développer comme une plante généreuse en son lieu natal dans cette famille des Czartoryski, où les douleurs et les joies de la Pologne excitaient des tressaillements si profonds, et qui était pour lui comme une patrie dans la patrie ; on peut pressentir d'avance ce que sera cette vie, ce qu'il est temps enfin de vous y montrer : un perpétuel dévoùment à la patrie, un idéal de vrai patriotisme.

Sortons de la famille et du foyer, et suivons l'illustre patriote dans la carrière de sa vie publique : c'est ici que nous allons

levoirdans la grande fonction de sa belle et noble vie : hostie vivante de son pays, offerte sans cesse par lui-même sur l'autel de la patrie : OhtuUt hostiam. Ce patriotisme du grand Polonais se produisit sur les théâtres les plus différents et sous les formes les plus diverses. Mais sous toutes les formes et sur tous les théâtres il s'est retrouvé toujours le même. Cette unité dans la variété est la beauté originale de cette patriotique vie, dont je vous invite à parcourir avec moi d'un vol élevé et rapide les principales étapes.

Le patriotisme entré dans son âme avec l'amour de sa famille, comme une plante fécondée par l'orage, grandit vite, et se développa au bruit des tempêtes qui grondaient dans la patrie autour de son berceau. Né le i5 janvier 1770, lors de la fameuse confédération de Bar, encore dans les bras de sa mère, il put entendre les gémissements de la patrie victime d'un premier partage consommé en 1772, par des vainqueurs jaloux. Jeune homme de vingt ans, déjà il siégeait près de son père

à la diète où se discutait et se formulait la coustitulion du 3 mai, long travail de ses pères et le vrai palladium de la Pologne. Mais bientôt la patrie, menacée de nouveau avec cette constitution elle-même, appela son dévoùment sur les champs de bataille. Il y parut soldat héroïque, digne de la patrie et de son nom, et mérita l'honneur de la décoration virtuti militari. Je ne compterai pas les batailles où se signala le jeune soldat de 92 ; je ne dirai pas les phases douloureuses de cette guerre ni de celle qui la suivit, et qui l'une et l'autre devaient se terminer par la grande iniquité européenne de ce temps : la confiscation d'un noble peuple publiquement effacé de la liste des nations.

A|)rès le partage de 1793 et celui de 1795, qui consommait l'iniquité, il n'y avait plus de Pologne à vaincre , mais il restait encore des Polonais à punir. Les plus grands dévoùments à la patrie vaincue étaient devenus les plus grands crimes aux yeux du vainqueur. Sous ce rapport, les Czartoryski avaient droit aux premières

vengeances de la victoire. Cet honneur ne leur fut pas refusé. L'immense fortune de l'illustre famille fut, en grande partie, confisquée par cette femme despotique et cruelle qui personnifiait alors la haine de la Pologne. Sur les sollicitations d'une puissance voisine, Catherine retira sa main rapace, mais sans rien retirer de ses ressentiments; en échange de la confiscation elle demanda des otages. En relâchant la fortune elle exigea les héritiers de la famille. Adam, avec son frère Constantin, parut à Pétersbourg, comme la rançon des siens et comme otage de la patrie. Mais à peine arrivés, l'un et l'autre sont forcés contre toute attente de porter sous le drapeau de l'ennemi leur cœur de Polonais ; et Adam est donné comme aide de camp au grand-duc Alexandre. Une étroite amitié ne tarda pas à unir ces deux jeunes hommes placés dans des situations si diverses, mais rapprochés par les instincts qu'ils partageaient tous deux. La Providence attendait là son dévoùment pour lui faire, dans la position la plus étrange, un

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rôle qui devait avoir la portée la plus décisive sur sa propre vie, et la j)his grande influence sur les destinées de sa patrie.

Le jeune Alexandre avait respiré des rives de la Neva le vent qui soufflait de l'Occident ; sur les marches d'un trône où siégeait l'autocratie, il faisait des rêves d'affranchissement et de liberté. Son imagination ardente et quelque peu romanesque, conspirant avec les élans de son cœur, ouvrait devant lui de grandes et belles perspectives; et la Pologne libre, une , indépendante , passait devant lui comme l'un de ses rêves les plus chers. Le jeune Polonais ne manquait pas d'entretenir et de développer ces élans généreux ; et c'est un spectacle qui n'est pas dépourvu d'une certaine grandeur originale, que de se figurer ces deux amis parlant ensemble, dans les palais de l'autocrate russe, de nationalité et d'indépendance polonaises. Le czar Paul ne vit pas sans ombrage cette intimité d'Alexandre avec le Polonais; et Adam reçut de sa jalousie une mission dérisoire en Italie auprès

d'un roi sans couronne. Mais bientôt la mort de l'autocrate vint changer tous ces horizons. Alexandre élevé sur le trône (en 1801) rappelle son noble ami. Il connaissait de lui deux choses entre toutes, la droiture de son âme et son attachement à sa patrie. Pour vaincre les résistances qu'il rencontrait , il lui rappela les rêves communs de leur première amitié, et lui fit pressentir le dessein de profiter de son omnipotence autocratique et d'une occasion heureuse, pour refaire une Pologne grande et libre. Des promesses si brillantes , donnant de telles espérances , triomphèrent dans le jeune patriote de toutes les répugnances de son cœur polonais. Admis d'abord sans aucune fonction officielle à un simple rôle de confiance, il ne tarda pas à devenir l'adjoint du ministre des affaires étrangères, puis enfin, lui, Polonais, héritier des Czartorysld, ministre de son impérial ami.

C'est ici surtout qu'il importe , pour juger son patriotisme, de se reporter à i8o3, et de se placer au point de vue

LE PRINCE ADAM f.ZARTORYSKl. 43

précis où il dut se placer lui-même pour comprendre et chercher en vrai Polonais les intérêts de la patrie. Alors le grand nom de la Pologne n'était plus même prononcé par les souverains de l'Europe. Le silence semblait, comme un linceul, l'envelopper dans son sépulcre politique et dans sa mort nationale. Dans cet universel oubli et dans cet abandon égoïste de toutes les puissances qui pouvaient la ressusciter, le prince Adam se persuada que la Pologne ne pouvait revivre que par la puissance même qui l'avait fait mourir, c'est-à-dire par la Russie principal auteur de sa mort. On pouvait ne pas partager cette conviction où l'amitié avait peut-être sa part. Mais c'était sa conviction. La droiture de son âme ne lui permettait pas un doute sur celle de son tout-puissant ami. Rien ne prouve d'ailleurs qu'à cette époque Alexandre ne fût pas sincère ; et la sincérité de l'autocrate étant donnée, le patriotisme du jeune Polonais se trouvait avoir raison ; car il avait en perspective l'affranchissement de la patrie.

Lui-même, plus tard, a révélé dans une lettre devenue historique ce secret de son cœur patriotique. Expliquant à un ami sa ligne politique et sa position de patriote devant les malheurs de la patrie, il écrivait en 181Q : « J'ai cru voir la possibilité de « réunir la gloire de l'empereur Alexandre V auquel je devais attachement et reconcf naissance avec la résurrection et le bon- « heur de ma patrie. A cette époque tout « espoir semblait détruit pour le pays. Je « proposai à l'empereur de Russie de faire a du rétablissement de la Pologne un des « pivots de sa politique'. »

Ainsi, vous le voyez, être utile à sa patrie, dans les conditions qui s'imposaient à son patriotisme; servir Alexandre par dévoviment à la Pologne; travailler à Pétersbourg les yeux tournés vers Varsovie ; être sur les bords de la Neva à peu près comme Zorobabel sur les bords de l'Euphrate ; et dans les palais d'un grand

* Lettre du prince Adam Czartoryski à son ami Matuscwicz le père.

potentat méditer la r( stauration du temple de la patrie : tel fut le point de vue vraiment patriotique où se plaçait alors, pour ressusciter son pays, le patriote Polonais ministre en Russie. Et si Alexandre avait pu ou voulu tenir toutes ses promesses, qui oserait dire que cette situation et cette politique ne fût pas devenue le salut de la Pologne ? Du moins est-il certain qu'elle se trouva providentielle. Car elle fit alors de lui le seul Polonais pouvant servir encore efficacement son pays ; et elle lui prépara pour l'avenir les éléments de la plus puissante et de la plus féconde influence. Ministre des affaires étrangères, il mit la main sur les ressorts du gouvernement; il eut par surcroît le secret de tous les cabinets de l'Europe ; et il apprit à leur contact cette science de la diplomatie et cette pratique des choses publiques qui devaient être plus tard sa force dans l'émigration. Tandis que le sang généreux de ses frères les Polonais couvrait tous les champs de bataille de l'Europe dans l'espoir de ressusciter la patrie, lui préparait

en silence les ressorts qui devaient aider au travail plus lent mais plus sur de la résurrection .

Toutefois , devant la Pologne qui le voyait de loin, son patriotisme subissait la plus délicate épreuve. Il sentait son âme polonaise, et il pouvait défier la tentation des faveurs autocratiques. Mais ce patriotisme voilé en partie aux yeux des siens, et vu à travers les événements qui passaient sur l'Europe, pouvait n'être pas à l'abri de tout soupçon. Il chargea son abnégation d'en sauvegarder l'honneur. Il refusa fièrement tout émolument et toute décoration du gouvernement russe ; et ce qui est peut-être inouï dans l'histoire de l'Europe moderne, on le vit entretenir à ses frais sa propre chancellerie. Malgré tous ces efforts d'abnégation , il ne put ne pas ressentir l'injure d'une situation dont tous n'avaient pas comme lui le secret patriotique. Le progrès des événements ajoutait d'ailleurs à la crise. Napoléon marchait dans sa gloire ; il en faisait sur toute l'Europe rejaiUir les rayons; et la Pologne,

plus que tout autre peuple, en subissait la fascination. D'un côté, ne pouvant partager l'enthousiasme des siens pour le conquérant de l'Occident, et de l'autre, voyant Alexandre reculer devant le dessein de se faire de la Pologne ressuscitée une arme contre lui, il comprit l'impossibilité de perpétuer une situation qui menaçait de le compromettre devant la patrie, sans profit pour la patrie; et il quitta le ministère des affaires étrangères, emportant avec le regret de n'avoir pu y sauver la Pologne, la conscience de l'avoir voulu et la consolation de l'avoir tenté ( 1 806) . Toutefois, même après sa retraite du ministère, il garda une fonction qui lui laissait sur les destinées de sa patrie une action moins éclatante au dehors, mais au fond plus efficace et plus réellement féconde : il demeura curateur de l'instruction publique et directeur en chef de toutes les écoles dans les provinces polonaises soumises à la Russie.

Il y a une chose qui fait, plus que tout autre, la vie intime d'une nation, et pré-

48 LE rFxINCE ADAM CZARTORYSKI.

pare daus le présent les grandeurs de l'avenir : c'est l'instruction et l'éducation. Par elle, la sève de la vie morale circule dans la patrie comme le sang dans les veines; et quelle que soit la situation matérielle et politique que lui aient créée les événements, Tlieure vient, et elle vient vite, où cette sève sous un souffle heureux, fait au dehors sa naturelle explosion, et empêche par la manifestation de la vie la prescription de la mort. Sous ce rapport il est impossihle de calculer toute l'influence qu'exerça le prince Adam sur la restauration de la grandeur morale de la patrie, et, comme conséquence, sur la restauration future de sa vie nationale désormais inévitable. Pendant vingt ans , promoteur ardent de l'instruction et restaurateur plus ardent encore de l'éducation morale et religieuse, il retrempa dans ses vraies sources la vie polonaise altérée par le double contact des corruptions et des erreurs du xvni" siècle; et il raviva par cette trempe nouvelle le sentiment de l'indépendance et de la fierté nationales. Il fit si

bien que son successeur et son ennemi Novossiltzof lui rendit ce témoignage, le plus grand éloge assurément que put envier le patriotisme d'un Polonais : « Il a retardé pour un siècle la russification de la Pologne. » Il est permis de croire qu'il a fait encore mieux, et qu'il l'a rendue à tout jamais impossible. Qui pourrait dire que cette action de l'illustre curateur sur le cœur et l'âme de la jeunesse lettrée de ce temps-là, n'a pas eu sa part d'influence lointaine, mais puissante, sur ces manifestations de vie morale, religieuse et nationale, qui attirent aujourd'hui l'admiration et le suffrage du monde entier? qui sait si elles ne sont pas surtout le fruit de ces germes généreux, qui, après avoir fermenté dans le fond des âmes et mûri aux ardeurs de la persécution, éclatent aujourd'hui avec une spontanéité qui tient du prodige, dans le grand jour de la publicité ?

Ainsi, ministre et curateur, par ces deux fonctions qu'il animait d'un même souffle et qu'il dirigeait à un même but.

le prince Adam montrait en lui, sous deux formes diverses et dans des sphères distinctes , le même et invariable serviteur de la patrie. Dieu, quelques années plus tard, allait préparer à son patriotisme un théâtre plus éclatant et une action plus illustre encore. Depuis que le prince Adam avait quitté à Pétersbourg la haute position officielle qui le mettait en rapport direct avec les cabinets de l'Europe, la Providence avait remué le monde et précipité les événements d'une manière inouïe dans les annales de l'Europe chrétienne. Des coalitions s'étaient faites, de gigantesques combats s'étaient livrés; Dieu, dans une heure solennelle, avait déchaîné contre le vainqueur des peuples les énergies de la nature complices de ses desseins; 1812 avait vu un désastre sans précédents ; et la France et la Pologne avaient couvert des cadavres de leurs légions les neiges de la Russie. Pendant cette lutte fastique, le sort de la Pologne se jouait d'un jeu sanglant entre deux potentats jusqu'alors également habiles à multiplier

les promesses et à tromper les espérances. Répugnant à briser tout à fait avec l'autocrate russe, auquel l'enchaînait la reconnaissance, et répugnant encore plus à déserter la cause de la Pologne, que Napoléon entraînait par le prestige de ses victoires, le prince se renferma dans une neutralité d'action qui sauvegardait à la fois et son honneur et son patriotisme. C'est alors que. Polonais avant tout, il avait écrit à Alexandre, avant le choc des deux empereurs : « Une guerre sanglante « consolidera l'existence de ma patrie ou « mettra le comble à son malheur. Quel « que soit le sort qui lui est réservé, je rt veux le partager *. » Et à l'heure où un commun désastre avait frappé la grande armée française et les héroïques légions de la Pologne, il n'hésita pas à proposer à l'autocrate la réunion de toutes les anciennes provinces polonaises, dans une dépêche où le patriote osait écrire ces fières paroles : « Ce n'est pas quand les

' 14 juillet 1812.

« espérances de mon pays sont en péril « que j'irai renier une cause sacrée pour « tout Polonais, et qui restera juste et « belle, même si elle reste malheureuse. Si « vous nous tendez la main, je veux par- « tager la joie de mes compatriotes ; si « vous nous rejetez , je partagerai leur <c affliction et leur désespoir ' . »

Cette noble ambition du prince Adam ne devait pas être satisfaite; mais, jusque dans la ruine de ses plus chères espérances, son patriotisme put se consoler de pouvoir servir encore les intérêts de sa patrie, remis aux mains delà diplomatie. Le géant qui remuait la terre depuis quinze ans, et dont chaque pas donnait une secousse au monde, était tombé daffis une catastrophe suprême, laissant l'Europe stupéfaite, fatiguée, haletante. Le célèbre congrès de Vienne allait s'ouvrir pour essayer de rendre à cette Europe vacillante son équilibre rompu par la conquête. Dans cette nouvelle carte européenne qu'allait tracer sur

' Dépêche du 27 décembro 1812.

le tapis vert le doigt des diplomates, y aurait-il une place pour la Pologne ressuscitée? On pouvait l'espérer; elle avait à revivre un droit imprescriptible que proclamaient les diplomates eux-mêmes; car il n'était pas jusqu'à l'autocrate russe qui ne qualifiât du nom d'attentat le partage de la Pologne. Le noble ami du czar se crut un moment encore sur le point d'atteindre l'idéal poursuivi par son patriotisme. Alexandre ne paraissait pas avoir abandonné tout à fait le rêve de sa jeunesse, la restauration de la Pologne ; et lui-même n'avait rien perdu de ses droits à sa royale amitié. Le moment n'était-il pas venu de rendre à un grand peuple méconnu une tardive justice?...

Adam le crut, et il y travailla avec toute la force de son dévoûment et toute l'ardeur de ses espérances. Sans prendre aux délibérations une part officielle, il y pesa de tout le poids de son autorité morale et de toute l'énergie de son patriotisme. Mais ici encore la sagesse du grand homme d'État égala le dévoûment du grand pa-

triote. Ayant senti vite, au contact des instincts que trahissaient les débats, qu'il ne pourrait réaliser tout son rêve, il se retrancha dans les limites du possible.

N'ayant pu obtenir même la reconnaissance de toute l'ancienne Pologne sous la royauté nominale du czar, à force de travail et de persévérance il obtint au moins la reconstitution d'un petit royaume de Pologne composé des débris du duché de Varsovie, avec l'espoir plus ou moins explicitement garanti d'y rattacher plus tard les provinces séparées; de plus, une représentation polonaisepour les provinces demeurées sous le sceptre de TAutriche et de la Prusse ; une sorte d'individualité nationale fondée sur la comnumauté des relations commerciales ; enfin l'antique capitale de la Pologne, Cracovie, reconnue comme ville libre : Voilà tout ce que put arracher à l'égoïsme de la diplomatie le patriotisme de l'illustre Polonais. Ce n'était pas une régénération, mais c'était un germe puissant ; et selon toutes les naturelles prévisions , ce germe en se déve-

LE PRINCE ADAM CZARTORYSKl. 55

loppant devait redevenir un jour le grand arbre de la vie polonaise, avec la division de moins et l'unité de plus. Mais pour cela il fallait deux choses : la générosité de l'Europe et la sincérité d'Alexandre. Généreux et sincère lui-même, il crut à l'une et à l'autre ; il jugeait les cœurs par son cœur, et les consciences par sa conscience. Si celte confiance fut un tort, je le dirai avec un écrivain : Ce fut le tort d'un honnête homme ^ .

Après avoir servi la Pologne dans des sphères si diverses, avec un dévoûment toujours égal, l'heure n'allait-elle pas venir où le patriote se reposerait enfin luimême, heureux et récompensé du bonheur de la patrie?... Hélas! non; son patriotisme, toujours trempé dans la souffrance, devait boire plus largement encore aux amertumes qui allaient abreuver la patrie et lui-même. Ce petit royaume de Pologne, qu'avait obtenu sa persévérance comme un bienfait déjà grand et une espérance

' Elias Regnault, Odyssée polonaise.

plus grande encore, et derrière lequel il croyait entrevoir avec tous les Polonais la grande ombre de l'ancienne Pologne; ce petit royaume, bien loin de devenir le point de départ d'un agrandissement successif et d'une restauration définitive, devint au contraire le terme où parurent s'arrêter les ambitions restauratrices et l,es sympathies polonaises d'Alexandre. Ce lut là, il faut le dire, la grande douleur, la déception trois fois amère de ce patriotisme si actif, et si puissant au congrès de Vienne. Je ne veux pas parler ici de ce qui le concernait lui-même dans cette mystification cruelle. Je ne dirai pas que, lorsque tous les voeux des Polonais, tous les antécédents de sa vie, et l'empire moral des choses , le désignaient d'avance pour être le premier exécuteur de la constitution nouvelle élaborée par lui-même, Adam fut écarté par des ressentiments jaloux ; et que, comme pour ajouter la dérision à l'injure, on lui préféra un homme dont l'honnêteté morale et la valeur militaire ne pouvaient compenser l'inexpé-

rience diplomatique et l'incapacité politique. C'était une injustice faite à son clévt>iiment et une sorte d'outrage à sa dignité personnelle. Que lui importaient pour lui-même une injustice et une injure de plus? Comme homme d'honneur, il put, il dut être blessé. Le fut-il en effet? C'est le miracle étonnant de sa douceur qu'on n'ait pu même le savoir; et c'est le miracle encore plus étonnant de son abnégation qu'il ait trouvé dans ce cœur, qu'on pouvait croire blessé, la générosité de demander aux autres et de prêter luimême à celui qu'on lui préférait un concours désintéressé et une coopération efficace. Loin de bouder à l'écart ou d'entraver dans sa marche l'honnête homme qu'avait choisi le despotisme pour gouverner son pays, il supplia les siens de l'aider à faire le bien dans la patrie, et lui-même ne dédaigna pas de la servir encore comme membre du conseil. Ne pouvant plus faire mieux, il profita de cette situation secondaire pour faire arriver jusqu'au cœur d'Alexandre les gémissements qu'arra-

cliait à la patrie la double tyrannie d'un homme farouche et d'un homme pervers.

En effet, pour réaliser le bonheur promis à sa patrie, c'était tout ce qu'avait donné au petit royaume de Pologne la philanthropie d'Alexandre : d'un côté, pour gouverner toutes les forces militaires et défendre le corps de la patrie, un prince bizarre et farouche quelquefois jusqu'à la cruauté, faisant peser sur la Pologne les armes mêmes de la Pologne ; et de l'autre, pour sauvegarder les forces morales, pour toucher à l'âme de la patrie, un homme corrompu et corrupteur pesant sur cette âme de la Pologne de tout le poids de ses vices.

Dans une situation pareille que pouvait pour la patrie le patriotisme même le plus dévoué? Impuissant à triompher désormais d'un système d'oppression qu'encourageait la faiblesse d'Alexandre plus soucieux alors de ménager Constantin que de régénérer la Pologne, Adam se retira même du conseil, poin^ ne garder que son fauteuil de sénateur. Ainsi, il s'affranchis-

sait de plus en plus des entraves que lui créait l'amitié d'Alexandre. Un excès de despotisme acheva de lui rendre toute sa liberté. Une accusation sans motif sérieux ayant été portée par le gouvernement contre la jeunesse des écoles dirigée par lui-même, et spécialement contre la société des Philarètes^ le curateur essaya de les couvrir du bouclier de son autorité.

N'ayant pu les défendre, il donna sa démission et rompit ainsi le dernier lien qui le rattachait à l'empereur Alexandre (1823).

A partir de cette heure, l'àme du noble Polonais se sentit avec joie dans toute la liberté de ses mouvements. Rendu un moment aux loisirs de la vie privée, son dévoûment n'attendait qu'une occasion pour se produire avec plus d'éclat que jamais, et le porter au plus haut point de sa puissance morale au milieu de ses concitoyens. L'occasion ne se fit pas longtemps attendre; elle vint après quelques années seulement; et elle donna par sa solennité même à son courage civique et

à son patriotique dévoiiment une nouvelle auréole.

L'empereur Nicolas, en 1825, venait de monter sur le trône à travers les victimes d'une conspiration russe étouffée dans le sang des principaux conspirateurs. Il avait fait condamner à Saint-Pétersbourg par un sénat docile plus de cent cinquante de ses propres sujets. Une tentative de délivrance s'étant alors produite en Pologne, le czar crut à la complicité des deux mouvements ; et il apprêtait contre les efforts d'affranchissement tentés par des Polonais des vengeances pareilles. Il se flattait de trouver au sénat de Varsovie, pour condamner les accusés, la même faiblesse qu'il avait rencontrée au sénat de Saint-Pétersbourg : il se trompait. Nicolas n'avait pas compté avec la fierté polonaise. Le prince Adam, alors à l'étranger, au bruit du malheur qui menace les siens, quitte les nobles loisirs qu'il consacrait encore à la patrie; il arrive à Varsovie; et en sa qualité de prince sénateur, il prend sa place dans la haute cour investie du pouvoir de juger

les prévenus. Par une fermeté d'attitude, une intrépidité de cœur, et une grandeur d'àme, que rehaussait encore l'éclat de son grand nom, il soutient et fortifie dans les sénateurs le courage civique et la fierté nationale. Sous l'ascendant de sa parole et l'empire de son exemple, tous les sénateurs, moins un, votent l'acquittement des prévenus; et l'absolution est notifiée à l'empereur dans un rapport demeuré célèbre, chef-d'œuvre de courage, de modération et de dignité. Rédigé par Adam Czartoryski, ce rapport disait fièrement à Sa Majesté : que les Polonais n'étaient pas coupables de vouloir être Polonais, et que Nicolas ne pouvait leur faire un crime de réaliser les promesses d'Alexandre.

Cet acte solennel, dont l'honneur revenait surtout à Czartoryski, ajouta à l'autorité de son nom un prestige incomparable. Mais loin d'arrêter la tyrannie qui pesait sur son pays, il en accrut les violences. Emprisonnement des sénateurs, disparition mystérieuse des prévenus acquittés par eux, redoublement des vexa-

tions de Novossiltzoff et des fureurs de Constantin ; tout continuait de creuser entre le gouvernement russe et les cœurs polonais un abîme infranchissable. En vain Nicolas essaya de reconquérir un semblant de popularité impossible en se faisant couronner à Varsovie comme roi de Pologne. Le repoussement des cœurs le saisissait au milieu des pompes de son couronnement. Le lendemain de la fête, la cité reprenait avec son deuil accoutumé sa sombre et morne attitude. Des symptômes universels trahissaient le secret des cœurs et révélaient des colères sourdes. On entendait dans le silence le murmure des âmes. Des ferments de vengeance bouillonnaient au cœur de la patrie; et comme il arrive aux entrailles des volcans, cette ébullition mettait en fusion et mêlait dans des ardeurs pareilles les éléments les plus divers et les plus opposés. Un immense frisson semblait faire tressaillir la nation ; de vagues pressentiments pesaient sur le présent, et assombrissaient l'avenir : on était dans l'attente ! . . . lorsque tout à

LE PRINCE ADAM CZARTORYSKl. 63

coup la révolution de juillet éclata comme un coup de tonnerre qui ébranla toute l'Europe; son souffle plein d'orage passa sur la Pologne déjà si profondément émue ; c'était le vent qui passait sur la flamme : il précipita les résolutions; et la nuit du 29 novembre i83o ouvrit à Varsovie le drame que vous savez, et dont plusieurs parmi vous ont vu de près les péripéties émouvantes. Je n'ai pas ici à vous en refaire riiistoire. Disons seulement que ce grand drame mit dans tout son jour ce qu'il y avait de vraiment exceptionnel, et pourquoi ne le dirais-je pas, de vraiment héroïque, dans le patriotisme de notre grand citoyen ; je veux dire l'abnégation poussée pour la patrie jusqu'au total oubli de soi-même. Ce mouvement qui le surprit avec beaucoup d'autres, non-seulement il ne l'avait pas appelé, il ne l'approuvait pas; il le croyait prématuré. Mais une fois la lutte engagée, une fois la nation entraînée dans ce mouvement comme dans un tourbillon irrésistible, il l'y suivit et s'y livra tout entier. Entré dans

le courant populaire, il y jeta avec luimême au hasard d'une catastrophe la plus haute position et la plus grande existence de la patrie. Dans une heure si solennelle, et dans une crise si grave que pouvait-il, que devait-il faire ? quel rôle lui créaient son autorité et son nom? quel devoir lui imposait son patriotisme?...

Question délicate qu'il serait peut-être téméraire de vouloir résoudre. Plusieurs ont cru qu'il devait prendre une dictature, que réclamait le danger de la patrie. Sa position hors ligne dans la nation et le cours des événements semblaient l'inviter à cet acte de patriotique audace , nécessaire peut-être pour réunir en un faisceau puissant toutes les forces nationales. Pourquoi la dictature ne lui fut-elle pas offerte dans cette heure décisive ? Je laisse à d'autres d'éclairer ce mystère encore voilé de la situation. Qui l'empêchait de la prendre lui-même? Je le dirai d'un seul mot : sa conscience. Il s'abstint non par défaut de résolution, mais par excès d'abnégation. L'ombre seule de l'ambition

LE PRINCE ADAM CZARTORYSKI, fiS

effraya sa modestie ; et c'est sa vertu qui eucliaîua sa volonté. Il se résigna à entrer comme président dans l'organisation d'un gouvernement qu'il trouvait vicieux, et dont le vice radical était l'impuissance, parce qu'il manquait à la fois d'unité et d'autorité. Bientôt ce fantôme de gouvernement disparut dans un orage; et le prince, désespérant de servir autrement la patrie, reporta après quarante ans son patriotisme sur son premier théâtre; le soldat de 1792 redevint le soldat de i83i, et il chercha dans la guerre une suprême espérance. Mais ce dernier champ de bataille ne devait être pour lui que le chemin de l'exil. Varsovie vaincue, la patrie retombée dans les fers, et lui-même dépouillé de tous ses biens et condamné à mort par le vainqueur, il ne restait au grand patriote que l'honneur d'un noble exil, il s'exila en effet, gardant avec la gloire d'une condamnation qui était un hommage à son patriotisme, la gloire d'une pauvreté qui le grandissait plus que sa fortune.

66 LE PRINCE ADAM CZARTORYSKl.

Jamais peut-être un citoyen prenant la route de l'exil n'avait emporté avec lui une plus grande part de la patrie ; jamais on ne put mieux dire d'un homme ce mot célèbre : egregius exsul. C'était au sens le plus vrai un illustre exilé ; illustre par la grandeur de sa race et par le reflet de son nom ; illustre sur les champs de bataille ; illustre par ses hautes fonctions de ministre en Russie et de curateur de la Lithuanie; illustre dans la diplomatie et par son ascendant au congrès de Yienne ; illustre comme sénateur et juge dans une circonstance solennelle ; illustre par sa haute position et par son héroïque abnégation dans la révolution du 29 novembre; illustre enfin par un patriotisme que signalaient déjà quarante ans de service, et qui, pendant près d'un demi-siècle si prodigieusement tourmenté, ne s'était pas démenti même un jour. A toutes ces illustrations qui suffiraient à la gloire de plusieurs belles vies, il lui restait d'ajouter une illustration plus rare encore, l'illustration d'une grande infortune noblement

LE rrxINCE ADAM CZARTORYSKI. 67

supportée, l'illustration d'un exil dont son patriotisme allait faire la plus grande force et le plus grand service de la patrie.

En effet, la gloire incomparable de ce noble exilé et le plus beau couronnement de son patriotisme, si vous voulez le savoir, c'est d'avoir refait dans l'émigration comme une autre patrie ; une patrie errante, méconnue, insultée quelquefois; mais une patrie vivante, pleine de force, de dévoùment et de fierté ; patrie du dehors tendant la main à travers l'espace à la patrie du dedans, et réunissant loin du pays au sein d'un exil fécond tous les éléments de la vie nationale, en attendant, pour la nation entière, le jour de l'affranchissement et de la résurrection.

Ah ! ce qu'il fit dans cet exil pour l'avenir de la Pologne et pour la restauration de sa gloire, vous seuls pourriez bien le dire, Polonais, qui m'écoutez; parce que vous êtes seuls à le bien savoir! Je laisse toutes ces œuvres créées par lui, partout où son zèle a pu porter la flamme de son coeur, si plein d'amour pour les

siens et de dévoûuivnt pour la Pologne. Je passe, même sans les nommer, toutes celles qu'il a jetées au milieu de nous, sur cette terre de France si bonne aux exilés , et si heureuse de multiplier les semences confiées à son sein généreux.

Ces œuvres, qui sont aussi les vôtres, longtemps encore raconteront la gloire du grand exilé de la Pologne; elles diront à tous ceux qui comprennent, comment, même loin du soleil de la patrie, le sacrifice rend le malheur fécond ; et comment la souffrance et l'amour, même aux rives étrangères, multiplient les fruits de la vérité et les moissons du bien.

Mais ce qui doit demeurer surtout comme le plus glorieux vestige de son passage dans l'exil , et comme le monument le plus vraiment original de son patriotisme, il faut le dire, parce que telle est la vérité de l'histoire : c'est son action politique organisée dans l'émigration pour le service public de la patrie; c'est cette diplomatie non officielle, mais active, dont il avait dès longtemps les secrets et con-

naissait les ressorts , et dont il fut en France, en Angleterre, et dans toute l'Europe, le premier moteur, l'agent le plus infatigable et le ministre le plus dévoué. Chose, en effet, bonne à méditer : tandis que le vice radical de la politique de l'ancienne Pologne fut de se tenir en dehors de toutes les relations diplomatiques de l'Europe , et do s'isoler dans son individuaUté nationale, nous avons pu voir au milieu de nous ce diplomate et ce ministre de l'exil constituer, au sein de l'émigration polonaise, une politique et une diplomatie en dehors de tout principe révolutionnaire, en dehors même de l'action intérieure du pays agissant sur lui-même et par lui-même : honneur vraiment unique dans l'histoire des émigrations. A Paris, à Londres, à Constantinople, partout où le nom de la Pologne éveillait des sympathies, son patriotisme créait des foyers de dévoùment national, et étendait son action multiple mais toujours une, rebutée quelquefois mais toujours persévérante. Stimulant par son

ardeur patriotique la lenteur de la diplomatie et l'inertie des gouvernements, il frappait, frappait encore à la porte des cabinets de l'Europe pour demander justice, implorer secours, et éclairer sur la Pologne la politique trop peu renseignée de l'Occident. Pour empêcher au moins l'usurpation de prescrire, on le vit, partout où le gémissement de sa patrie rencontrait un écho , provoquer dans les grandes assemblées parlementaires des protestations solennelles, et faire entendre, par la voix des orateurs les plus autorisés, les accents d'un patriotisme qui ne se taisait ni jour ni nuit. Et pour faire arriver plus loin et retentir plus haut la voix du droit méconnu et de la patrie outragée, on le vit par lui-même ou par les siens descendre dans l'arène de la presse, et saisir la grande arme du journalisme, surtout du journalisme français, le plus actif et le plus puissant de l'Europe.

Et dans ce travail de chaque jour qui dura trente ans, que de fatigues à soutenir! que de souffrances à endurer! que

d'obstacles à vaincre! que d'injustices eut à supporter son âme douce et forte, et du côté de l'étranger, et, ce qui dut lui être plus douloureux, du côté même de ses frères de patrie, trop prévenus quelquefois contre un système d'action dont tous n'avaient pas le secret, ou dont tous ne comprenaient pas assez la sagesse politique et le patriotisme désintéressé ! Et cependant à travers tous les obstacles, il allait toujours ; toujours doux pour les hommes, toujours patient dans la douleur, toujours tranquille dans le revers, toujours serein dans l'épreuve, toujours fort dans le combat; tel, en un mot, à la fin qu'il avait paru au commencement, depuis l'heure lointaine de ses premiers exploits jusqu'aux derniers jours de son exil, c'est-à-dire toujours dévoué par un invincible patriotisme à sa chère et à sa bien-aimée patrie.

Quelle vie, M. F., et dans cette vie quel exemple pour des enfants de la Pologne 1 Ah ! si tous vous n'avez pas toujours approuvé la ligne suivie par son patriotisme.

tous vous avez admiré ce patriotisme luimême avec ses soixante-dix ans d'infatigables efforts; et aujourd'hui, autour de sa tombe récente, il n'y a plus, il ne peut plus y avoir qu'une chose : une admiration fraternelle de toutes les âmes polonaises pour le grand patriote de la Pologne, et une résolution unanime d'imiter dans son patriotisme l'illustre chef de l'émigration. Ah ! oui, ce que vous devez imiter surtout en lui, c'est ce qui fut 1 âme de sa vie, la tradition de sa famille, ce qui est le besoin de tout vrai Polonais, c'est son indomptable dévoùment à la patrie. Gardez-le bien, votre patriotisme, gardez-le toujours; tant qu'il vivra dans vos cœurs, la patrie ne peut mourir ; et vous pourrez, vous aussi, vous en aller, par tous les chemins du monde, redire en soulevant de vos pas la poussière de l'exil : Non, la Pologne na point encore péri.

Mais si le patriotisme fut l'âme de cette grande vie du prince Adam ; s'il est l'âme de toute vie vraiment polonaise; quelle est l'âme de ce patriotisme lui-même? Ici un

LE rrxlNCE ADAM CZARTORYSKI. 73

mot résume tout : la religion, le christianisme. C'est ce que vous crie la nature des choses, la vie de la Pologne, et en particulier la vie de ce grand homme, qui fut un si grand citoyen parce qu'il fut un grand chrétien.

Permettez-moi, M. F., d'oublier un moment et votre chère Pologne et votre illustre Polonais, pour établir sur le fond même des choses cette union harmonieuse du patriotisme et du christianisme, qui renferme pour vous tout le secret du présent et tout le secret de l'avenir. Le patriotisme, assurément, est une belle et grande chose; son nom seul a pour l'âme qui l'écoute un charme intarissable. Mais, comme toutes les choses grandes et belles, c'est sa destinée de provoquer, par son prestige même, des contrefaçons désastreuses. Il n'y a rien au monde qui s'ins-

pire de souffles plus ennemis ; il n'y a pas de mot qui s'inscrive sur des bannières plus rivales. Le patriotisme, tous plus ou moins se plaisent à l'exalter ; tous en déploient le drapeau ; tous en revendiquent la gloire; tous en ambitionnent l'honneur. Mais il s'en faut bien que tous le comprennent dans sa vérité et le pratiquent dans sa sincérité. Il importe donc souverainement de ne pas se tromper sur un point où toute erreur menace d'une tempête et où toute méprise est un danger de mort. Or, une seule chose garantit contre toute perversion le vrai patriotisme : c'est son indestructible union avec la religion. Si la famille est la racine qui le rattache à la terre , la religion est la racine qui le rattache au ciel et le rend incorruptible. Dieu, qui fait bien toutes choses, a divinement uni dans le cœur humain tous les purs amours qu'il y a mis avec l'amour de soi, pour en faire le fond généreux : amour de la famille , amour de la patrie, amour de la religion ; et il unit en lui-même tous ces légitimes

amours par une chaîne mystérieuse qui part du cœur de l'homme, et passant par la famille et la patrie rattache tout à son cœur, centre éternel de tout amour et de toute harmonie. Des hommes estiment que ces amours se repoussent mutuellement : tantôt ils disent que l'amour de soi exclut l'amour de la famille; tantôt que l'amour de la famille exclut l'amour de la patrie; tantôt enfin que l'amour de la patrie exclut l'amour de la religion. Le christianisme particulièrement est dénoncé par eux comme incompatible avec le vrai patriotisme. A les entendre, le christianisme détache l'homme de la terre et l'empêche de tenir par son cœur à la patrie qui porta son berceau; et le catholicisme, en proclamant la souveraineté universelle du pontife romain, qu'ils nomment étrangère, fait particuHèrement injure à la patrie et tue le patriotisme.

Je ne suis pas étonné de cette stratégie du mensonge et de cette manœuvre de l'impiété. Le patriotisme demeure dans riiumanité une chose éternellement popu-

laire; et le mensonge et l'impiété éprouvent le satanique besoin d'arracher du front de l'Église toute auréole de popularité. Voilà pourquoi ils disent que le christianisme étouffe le patriotisme, et qu'un chrétien, parce qu'il est chrétien, un catholique, parce qu'il est catholique, est convaincu de ne pouvoir être un patriote, c'est-à-dire un dévoué de la patrie.

La contradiction ne peut être plus flagrante, et l'impiété ne peut se donner à elle-même un plus éclatant démenti. Il est bien remarquable, en effet, que les hommes qui travaillent à déraciner des cœurs l'amour de la religion et de Dieu, y déracinent en même temps et l'amour de la famille et l'amour de la patrie. Un homme a dit : « Tous ces vieux mots que prononçaient nos pères : Famille, Religion, Patrief ce sont des masques. » Qui a dit cette froide et insolente parole ? L'homme même qui a dit : Dieu, cest le mal. Et tous les hommes qui, avec lui, ont perdu la notion et l'amour de la religion, perdent aussi plus ou moins, avec la notion

de la famille et de la patrie, l'amour de l'une et de l'autre. Ah ! c'est pour eux vraiment que la famille et la patrie , comme la religion elle-même, sont des masques. A la place de ces trois choses si pures, si saintes, si divinement unies par la sagesse de Dieu au cœur de toute humanité qui veut grandir et s'élever, ils mettent un individualisme monstrueux, c'est-à-dire l'homme se posant lui seul devant lui seul comme le centre de tout; l'individualisme disant devant la famille et devant la patrie qu'il subordonne à luimême, ce mot éternel de l'homme séparé de Dieu : « Je suis, et il ny a que moi. » Ou bien ils font de la patrie une abstraction vide et froide, ayant nom ï Humanité; être impalpable, qui ne dit rien à mon cœur ; qui n'est pas mon père, et qui n'est pas ma mère; qui n'est ni la terre où ma vie a poussé ses premières racines, ni le foyer où elle a connu ses premiers bonheurs; ni le Dieu que j'adore et que ma prière invoque; V Humanité., seul Dieu de ceux qui n'adorent pas Dieu , seule

religion de ceux qui n'ont plus de religion ; divinité sans entrailles et sans cœur, dont les adorateurs, renouvelant les sacrifices humains, ne craindraient pas d'arroser les autels avec le sang des frères.

Aussi, M. F., regardez-les ces hommes, et connaissez-les bien : ils n'aiment pas la patrie ; ils font passer avant son nom , avant sa gloire, avant son bonheur, leur idée, leur système, leur parti; et on les sent avec effroi prêts à arroser du sang fraternel le sol de la patrie. Et ce qui est vrai d'un homme, ou de quelques hommes, est plus vrai encore de la multitude et de la nation entière. Est-ce que vous n'avez pas vu ce qui se produit partout dans nos sociétés modernes , quand le souffle de l'impiété vient à passer sur un peuple avec celui des révolutions ? Des spectacles atroces presque toujours y étonnent la nature et consternent la conscience. Une divergence de pensée, une nuance de couleur, une ombre d'opposition est signalée comme un crime par un patriotisme impie, intolérant, sauvage ;

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et de fratricides vengeances tiennent lieu pour ces faux patriotes de dévoùment à la patrie. Aussi , je ne crains j)as de le dire : un peuple sans religion , s'il était possible de l'imaginer, serait un peuple égoïste et, comme tel, sans amour de la famille et sans dévoùment sincère à la patrie. Au contraire, cherchez dans l'histoire un peuple religieux, chrétien, catholique, qui ne fût pas un peuple de vrais patriotes ; vous ne le trouverez pas. Toutes les nations illustrées par la religion , et surtout par le catholicisme, l'ont été par le patriotisme ; le sentiment patriotique s'y est produit en proportion du sentiment religieux ; l'un et l'autre vibraient à l'unisson et semblaient remuer la même fibre au fond du cœur humain.

En vain on voudrait faire de notre catholicité même, c'est-à-dire de notre universalité, un argument contre notre patriotisme; c'est méconnaître l'essence des choses et les vrais instincts de la catholicité. Le catholicisme, il est vrai, embrasse dans son vaste sein toutes les patries de la terre,

parce qu'il a pour patrie le monde tout entier : mais lui-même se rattache au ciel, et il s'incorpore toute nation sans la déraciner de son sol. Comme le soleil fait germer toutes les plantes dans le lieu où les a semées la Providence, et les attire à lui en les enracinant dans leur terre natale ; ainsi le Christ, vrai soleil des âmes, embrasse et attire toutes les nations, mais sans les arracher à la terre qui a porté leur ' berceau et a produit toutes leurs gloires. Et comme Dieu commande à la fleur d'aimer à la fois et le soleil qui la mûrit et le sol qui l'a fait germer : ainsi le catholicisme nous fait aimer enseaible et la terre qui nous a vus naître et le Christ qui nous a sacrés.

Que ne puis-je évoquer tous les grands souvenirs de. notre histoire catholique : vous y verriez partout et toujours le patriotisme puisant dans la sève chrétienne le même héroïsme de courage et la même vigueur de patriotisme. Mais qu'ai-je besoin d'interroger l'histoire catholique tout entière? Quand il s'agit de montrer avec

éclat l'union intinic de la patrie et de la religion , du patriotisme et du cadiolicisine, i! me suffit d'évoquer une histoire, une seule, catholique et patriotique par excellence, l'héroïque histoire de la Pologne, l'histoire de son passé, et l'histoire de son présent, prophétie infaillible de son histoire future.

A quoi tient, pensez-vous, cette opiniâtreté d'attachement à une patrie malheureuse , et qui semble par ses malheurs même multiplier les dévoùments des siens? pourquoi le patriotisme polonais, malgré l'injure des temps et l'injure des hommes, apparaît-il si fort, si persévérant, si indéracinable? pourquoi semble-t-il avoir pris de nos jours surtout je ne sais quel caractère d'immortalité ? pourquoi est-il sorti si vivant de cette tombe où l'on croyait avoir enseveli la patrie et scellé d'un sceau éternel la mort de la nation? Pourquoi? ah! vous me demandez pourquoi? Parce que vous êtes catholiques. Oui, RI. F,, si vous avez la gloire de pouvoir être nommés le plus patriotique des peuples, c'est

que, malgré des exceptions qui ne comptent pas dans la nation, vous êtes au fond de votre âme le plus catholique des peuples. Aussi, voulez -vous savoir ce qui constitue surtout votre vie intime et impérissable, ce qu'un de vos poètes a si bien nommé votre âme, ïâine polonaise? Eh bien! l'âme polonaise, c'est cela même; c'est, dans votre nature et dans le fond de votre vie, ce que je viens de montrer dans le fond et la nature des choses : l'union indissoluble du patriotisme et du catho- Hcisme ; l'amour de la religion fortifié par l'amour de la patrie , et l'amour de la patrie sacré dans vos cœurs par l'amour de la religion. Tels sont les deux éléments dont la combinaison profonde, accomplie par des siècles de vie catholique et de vie chevaleresque , compose cette âme qui renferme des millions d'âmes, \âme polonaise. Aussi, croyez-le bien, il n'y a qu'un patriotisme qui soit vraiment polonais: c'est le patriotisme religieux; ce n'est pas assez dire : c'est le patriotisme chrétien, c'est le patriotisme catholique. Tout

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autre patriotisme ment à votre histoire, à votre nature, à votre âme; c'est un souffle de l'étranger, non un souffle de vous ; c'est une plante exotique, ce n'est pas un fruit de la terre natale.

On a essayé quelquefois pour la Pologne du patriotisme antipathique à la Pologne, le patriotisme impie, révolutionnaire, cosmopoUte. Un vent venu d'autres rivages avait essayé de soulever cette âme polonaise, et de la pousser à des tentatives que la religion et l'humanité réprouvent ensemble. Rien de pareil n'a réussi et ne réussira jamais dans ce peuple naturellement religieux et bon. Ce génie étranger pourra égarer quelques générosités trompées ; il n'entraînera pas la nation ellemême. Le cœur de la Pologne ne répond bien qu'aux appels religieux ; il ne s'exalte tout à fait que sous un souffle du ciel ; et au fond de ses enthousiasmes il lui faut du divin. Alors, et alors seulement, ce peuple a toute sa puissance et s'élève à toute sa hauteur. Mais n'essayez pas de le rendre irréligieux, vous le dégraderiez,

VOUS le précipiteriez, vous le feriez tomber sans caractère, sans honneur et sans force, au-dessous de lui-même. Un Polonais impie est quelque chose d'étrange et de méconnaissable ; c'est quelque chose de monstrueux; plus impie que tout autre impie, parce que l'impiété est en opposition plus flagrante avec ses natifs instincts. Aussi, chose remarquable, un moment égaré par des doctrines folles, entraîné par des passions factices, à l'heure venue, sous le souffle de la nature et de Dieu, il laisse éclater son âme; il prie la Vierge Marie; il invoque saint Casimir et tous les saints de la Pologne, si ce n'est tous les saints du paradis. Et alors seulement il se retrouve lui-même devant lui-même : un dévoué de la Pologne et de Dieu, un soldat de la religion et de la patrie.

Ah ! cet élan religieux qui éclate dans les choses nationales , ce patriotisme catho» lique qui est l'àme de la Pologne, est-ce que ce n'est pas toute son histoire? est-ce que ce n'est pas le caractère original de ses agitations civiles et de ses exploits

guerriers ? où avez-vous trouvé plus qu'en Pologne le prèfre à coté du soldat, et le prédicateur de la foi marchant plus aimé et plus respecté avec le défenseur de la patrie? quelle nation plus que la polonaise a montré toujours au monde son clergé associé d'un accord unanime aux démonstrations nationales et aux enthousiasmes populaires ? où a-t-on vu plus qu'en Pologne la religion suivre au combat la marche des héros? où a-t-on entendu plus qu'en Pologne et mieux qu'en Pologne les guerriers entonner sur les champs de bataille les chants sacrés, et demander tout ensemble à la Reine du ciel le triomphe de la religion et le salut de la patrie ? qui n'entend les échos lointains de votre histoire redire encore les hymnes composés par vos saints et chantés par vos soldats : Regiiia Poloniœ aiigustissima Maria; et le célèbre Boga Rodzlca animer au combat ces pieux chevaliers de l'auguste reine de la Pologne?

Et certes, les faits l'ont bien prouvé, ces hymnes et ces chants n'étaient pas un vain

bruit, un son impuissant ; ils électrisaient d'héroïsme, ils enlevaient d'enthousiasme la Pologne tout entière. Et à ces heures périlleuses où la barbarie et l'impiété menaçaient à la fois la civilisation, l'Église et la patrie, ah ! vous savez ce qui arrivait : la Pologne comme un seul homme marchait à la frontière ; elle frappait de sa forte épée le Turc, le Tartare, le Musulman -, et son patriotisme religieux devenait le rempart qui protégeait l'Europe ; c'était le bouclier qui couvrait en même temps la religion et la patrie.

Tel apparaissait ce patriotisme religieux que le peuple polonais portait dans son cœur si plein de la patrie et de Dieu. Et si, trop souvent déchirée elle-même par ses discordes intestines, la Pologne n'a pas donné , dans son propre sein , ces spectacles de cruauté sauvage qui souillent plus ou moins l'histoire de tous les peuples civilisés, à quoi le doit-elle, je vous prie, si ce n'est à ce que le sentiment religieux a toujours fait le fond de sa nature, et que son patriotisme même le plus

égaré n'a jamais tout à fait dépouillé son caractère national : le signe de la Vierge gravé sur son armure, et le nom de Jésus- Christ imprimé dans son âme?

Ah! si ce patriotisme polonais si trempé de foi, de piété.^ de catholicisme, pouvait un moment se méconnaître et oublier sa propre histoire, il n'aurait qu'à se regarder lui-même aujourd'hui tel qu'il se produit au grand jour dans tout l'essor de sa spontanéité propre, et dans toute la pureté de son caractère national. Écoutez : entendez-vous ces chants qu'apportent de loin à vos oreilles d'exilés les brises embaumées de la patrie ? « Seigneur Dieu., rends-nous la liberté, rends-nous la patrie ! » Qui chante en chœur et comme une seule voix cette invocation patriotique? La Pologne; la Pologne qui veut revivre et qui revivra. Mais cette prière, où la chante-t-elle ? Dans l'église, dans la maison de Dieu, dans le temple catholique. Ainsi fait la Pologne, la vraie, la catholique Pologne. Elle ne se déchire plus de ses mains dans des discordes fratri-

cides pour garder un fantôme d'indépendance; elle ne couvre plus de son sang la poussière de l'Europe pour retrouver sur des champs de bataille le chemin de la patrie ; elle no prend plus même les armes pour briser son joug et ressaisir sa liberté. Que fait-elle donc? Une seule chose, elle prie!... La voyez-vous d'ici, la Pologne en deuil, agenouillée, suppliante, pleine de force, de résignation et d'espérance? elle prie; et dans cette attitude, elle apparaît à ses ennemis mille fois plus redoutable que dans la gloire de ses combats ; elle est comme l'auguste Reine invoquée par sa prière, plus teirible qu'une armée qui se range en bataille.

Ainsi le patriotisme éclate, dans une même et universelle manifestation, avec l'enthousiasme religieux. Au milieu de cet unanime élan de la grande âme polonaise reparaissant dans toute sa majesté, voyez, il n'y a plus de divisions; il n'y a plus de parti; il n'v a qu'un peuple; il n'y a plus que des Polonais. Toutes les nuances se sont évanouies ; toutes les couleurs se sont

effacées : il n'y a plus que cette couleur où disparaissent toutes les couleurs, la couleur noire; il n'y a plus que des âmes qui prient la même prière, qui souffrent la même douleur, qui pleurent les mêmes larmes, et portant le même deuil appellent de la même espérance la même résurrection et la même délivrance. Oui! voilà la Pologne vivante, actuelle; la Pologne que je salue avec amour de toute mon àme française, patriotique, chrétienne et apostolique. Or, je me demande quel est le vrai ressort de ce mouvement prodigieux, la vie intime de ce patriotisme, et, si je puis le dire, l'âme de cette âme? Et je me réponds, et vous êtes forcés tous de répondre avec moi : La religion, le catholicisme coulant à pleins bords au cœur de la patrie polonaise.

Mais j'ai hâte de revenir à notre patriarche trop longtemps oublié ; laissezmoi vous montrer comment dans sa grande âme, comme dans l'âme même de la Pologne, ces deux choses se sont trouvées harmonieusement unies : religion et patrie,

catholicisme et patriotisme ; laissez-moi vous dire comment cette féconde union, qui fut la conviction et la pratique de sa vie, fut aussi la leçon de sa mort, et le testament laissé par l'héritier de l'ancienne Pologne aux héritiers de la Pologne nouvelle.

Possédé qu'il était de l'ambition de restaurer la grandeur et de préparer l'avenir de la Pologne, et, comme tel, jeté dans le mouvement des choses politiques et nationales, on eût pu croire que cette continuelle préoccupation de sa vie lui faisait subordonner tout aux intérêts directs de la patrie, même la religion. Ce n'était pas ainsi que l'entendait ce grand patriote, qui fut aussi un grand chrétien. Lui-même a révélé sur ce point ce secret de son âme, dans une lettre où son patriotisme chrétien se traduit par ces remarquables paroles :

« Je suis parfaitement d'avis que le « catholicisme ne doit pas dépendre et « émaner de l'amour de la patrie, mais « bien le patiiotisme avoir sa source dans

« r amour de Dieu; entre ces deux dece voirs pris séparément, nous trouverons « le même rapport que celui qui existe '(. entre le temps et l'éternité. Mais ces « deux obligations ne doivent, grâce à « Dieu, et ne peuvent être prises séparé- « ment ; j'ai la ferme conviction qu'elles « sont inséparables. Et pourquoi donc, « en vérité, admettre la possibilité d'une <c séparation ? Qu'elles nous guident à « jamais réunies dans nos cœurs ; en em- « brassant toute la sublimité du but de « la religion, suivons toutes ses tendances « et usons de son appui, tout en consa- « crant nos efforts et nos moyens humains « à l'amour de la patrie terrestre. Par ce « contact et cette union si noble et si rt légitime, l'amour de la patrie se puri- « fiera et se sanctifiera toujours davan- 'c tage\ »

Ce témoignage peut tenir lieu de beaucoup d'autres, que le temps me force de supprimer ; il démontre la conviction per-

• Lettre à M. l'abbé Jelowicki.

sonnelle de notre patriote chrétien sur l'inséparable union de ces deux choses qu'il rapprochait souvent dans ses discours : Religion et Patrie; l'Église et la Nationalité; Dieu et la Pologne. Ces deux idées ne le quittaient jamais : elles se répondaient dans son âme, comme deux voix de Dieu ; elles faisaient le concert de sa pensée politique et de sa pensée religieuse. Cette belle harmonie qu'il entendait dans son âme, il la faisait passer dans sa parole ; et il était rare qu'il fît dans un discours une glorification de la Pologne, ou qu'd donnât à ses amis un conseil patriotique, sans y joindre un hommage à la religion, et sans y mêler, avec le nom de Dieu, le souvenir de cette Providence, dont le nom revenait si souvent sur ses lèvres, parce que l'image en était si profondément empreinte dans son âme. Et sa religion, remarquez-le bien, n'était pas ce sentimentalisme religieux qui, chez beaucoup de chrétiens de ce temps, est toute la religion et tout le christianisme; il aimait l'Église, il aimait la papauté, et il aimait la Vierge

LE PRINCE ADAM CZARTORYSKl. 93

Marie : trois signes authentiques d'un vrai christianisme. «Nous autres Polonais, di- « sait-il souvent, nous autres Polonais, « nous sommes par tradition et par con- « viction les fds inséparables et fidèles de « l'Église. » H avait, comme fils de la Pologne et de l'Église, un dévoûment sans bornes pour l'auguste chef de la catholicité. Et tout récemment encore son filial amour adressant au Saint-Père une lettre de condoléance, lui demandait trois bénédictions : une pour sa patrie , une pour sa famille, une pour lui-même.

Son àme, aussi religieuse qu'elle était patriotique, ne se limitait jamais aux horizons du temps; elle ouvrait devant elle les éternelles perspectives; elle s'élevait toujours de la patrie de la terre à la patrie du ciel, de la Pologne à Dieu. Il invoquait des prières et encore des prières, attendant de ces prières deux choses qu'il demandait sans cesse : la soumission à la volonté de son Dieu, et le salut de sa chère Pologne. Oui, toujours Dieu et toujours la Pologne ! Écoutant de loin les bruits qui, dans ces

derniers temps, lui venaient de Varsovie, son âme y répondait par des éclios profonds. Ces chants et ces gémissements de la patrie en deuil semblaient grandir avec la distance en retentissant au cœur de l'exilé; ils remuaient jusqu'au plus intime de sa vie ces deux fibres qui n'avaient pas cessé de vibrer en lui, depuis que son âme jeune encore avait entendu pour la première fois ces deux mots harmonieux :

Religion et Patrie. Ces émotions, toutes pleines d'une patriotique et religieuse ivresse, le pénétraient si profondément, qu'on peut croire que sa santé déjà chancelante en reçut des ébranlements qui ont avancé sa mort. Ces deux sentiments qui éclataient en Pologne avec une si prodigieuse puissance, débordaient dans son âme, et semblaient trop véhéments pour la frêle organisation du vieillard au déclin. C'est alors que, ramassant toutes les forces qu'il puisait encore dans son patriotisme et sa foi, il essaya de répondre du fond de l'exil aux démonstrations de la patrie, dans un discours qui demeurera

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comme l'un des plus beaux monuments de son cœur de patriote et de son âme de chrétien. Dans ce discours qui devait être pour lui un suprême discours, il disait en parlant de la nouvelle attitude de la Pologne : « C'est en lui-même, c'est dans sa « foi que le pays puise aujourd'hui sa « force. Les manifestations de la vie natio- « naîe dont nous avons été témoins, por- « tent en elles quelque chose de suruatu- « rel... J'ai prononcé le mot surnaturel^ a et je le maintiens. Quand un peuple ence tier se levant comme un seul homme a « assez de lumière et de force pour attein- « dre à une telle hauteur, on doit recon- « naître dans un tel fait le doigt de Dieu « et l'action de la Providence... » Puis vers la fin de son discours, ravi d'admiration et entrant dans une sorte de patriotique extase, comme si tout à coup la patrie lui eût apparu dans la majesté de son malheur et dans l'auréole de sa foi, le noble vieillard saluait de loin la Pologne sur la hauteur où il la contemplait comme une surnaturelle vision, et son cœur lais-

sait échapper ces paroles qu'il adressait à la fois, et à sa patrie comme un dernier hommage , et à l'émigration comme un dernier conseil : « Ne descends pas, ô ma tc nation ! de cette hauteur sur laquelle « les peuples et les puissants sont forcés et de te respecter. En y restant tu ne « perdras jamais de vue le but de tes « espérances, et tu pourras t'en appro- « cher plus sûrement. Au miheu de tes « cruelles douleurs, rejette les tentations « de la colère ; ne t'abaisse pas à des « combats indignes de toi, et qui ne fe- « raient qu'accroître tes maux, si même « ils ne consommaient pas entièrement « ta ruine. Souviens -toi qu'il faut plus a d'héroïsme pour aller à la mort en dé- < couvrant sa poitrine que pour défendre « sa vie, le glaive à la main. La plus « grande force, sur cette terre, consiste « à ne pas tenir à la vie. Avoir cette force, « et en même temps être doux et géné- « reux, étranger à toute idée de ven- « geance, à tout projet de nuire même à « son ennemi, c'est la vertu par excellence

LE l'RINCE ADAM CZARTOUYSKI. 97

« et la véritable raison politique. Ferme (f surtout ton cœur à l'orgueil ; car il « abaisse et avilit les mouvements les plus « nobles; mais sache, 6 peuple polonais ! « que c'est dans l'élévation de tes sentice ments, dans la grandeur de tes vertus, « que résident et ta force actuelle et tes « espérances pour l'avenir. Le martyre « pour la foi et la patrie annonce toujours « la victoire; car il élève la victime égalece ment devant Dieu et devant les hommes, (c et couvre de honte son bourreau. Il (c n'est pas donné aux hommes de prévoir « les événements, surtout quand les faits ce dont nous sommes témoins sont d'un ce ordre aussi élevé. C'est la Providence ee qui a aujourd'hui éclairé et inspiré la ec nation , c'est d'elle que nous devons ce attendre le secours, et ce secours ne ce nous manquera pas'. »

Ces solennelles paroles semblaient le dernier chant du cygne, tant elles avaient

' Disrours du prince Adam à la réunion polonaise du 3 mai 1861, quelques mois avant sa mort.

de suave harmonie, tant elles étaient pleines de cette majesté sereine et de cette mélancolique espérance qui étaient devenues comme le fond de son âme d'exilé. Que ce fût le dernier cri public de son cœur patriotique , il en avait sans doute le pressentiment, quand il disait dans ce même discours : « Je ne sais s'il me sera « donné encore de vous entretenir en ce « lieu. » On eût dit que Dieu lui avait révélé son heure. Ces paroles laissèrent dans le cœur de tous une impression de vague tristesse et d'inexprimable vénération . Le patriarche avait paru cette fois plus émouvant et plus vénérable que jamais.

On l'eût volontiers comparé au vieillard Siméon murmurant son Nunc dimittis.

Mais il n'avait pas vu le jour du salut, il n'en avait salué que l'espérance. On pouvait plutôt voir en lui ce qu'un assistant croyait y voir en effet, ce jour-là, un autre patriarche plus grand encore. Moïse montrant de loin la terre promise, et près de mourir avant d'y entrer lui-même.

Il allait bientôt mourir en effet ; et à

mesure qu'il approchait du terme , son âme religieuse et chrétienne sentait croître en elle les attractions divines. Jaloux de défendre contre le regard des hommes le mystère de Dieu, il gardait sa piété dans son cœur comme en un sanctuaire. Toujours profondément attaché à sa religion et à sa foi, il ne la laissait éclater au dehors que dans des heures plus solennelles.

Aussi, quand vint pour lui la plus solennelle des heures, toute la religion et toute la piété de sa vie semblèrent se recueillir et faire explosion devant sa mort. Le prince, à cette grande heure, ne parut pas, comme tant d'autres chrétiens, un baptisé se souvenant de son baptême , quelques jours avant son jugement. L'esprit de son siècle avait passé sur sa jeunesse sans y éteindre son christianisme; et sa foi n'était pas une tardive lueur venant éclairer les ombres de la vieillesse ; ce n'était pas non plus une fleur poussée dans les ruines de l'âge mùr pour embaumer les derniers jours; non : c'était une foi longue, fortifiée par le malheur, grandie avec les jours, et

qui se manifestait tout entière au déclin pour embellir sa mort et lui donner à l'heure suprême une suprême beauté. Il ne revenait pas au bien, il se sanctifiait de plus en plus ; il ne se changeait pas, il se transfigurait. Quand il assistait à la messe, et, dans ses derniers temps, il y assistait tous les jours, c'était toujours avec des larmes : douces et pieuses larmes, qu'il semblait timidement rougir de répandre; heureux pourtant qu'il était de les mêler avec ses prières, pour le salut de la Pologne etle bonheur des siens, au sang du sacrifice. Averti par ces pressentiments qui sont comme des éclairs de Dieu entr'ouvrant l'avenir, il n'attendit pas les défaillances de son corps pour mettre un ordre achevé dans les affaires de son âme. Il n'eut pas même besoin d'être prévenu par la maladie, cette messagère de la mort. Lui-même fit appeler un saint et savant prêtre, digne par son âme et son coeur de toucher à cette grande âme et à ce noble cœur'.

* Le R. P. Gratrv.

LE PRINCE AD\M CZARTOrxYSKI. 101

Sous le coup des premières atteintes du mal, on l'entendait dire et redire souvent : « Seigneur, que votre volonté soit laite! » Cette parole est sortie de son cœur et a remué ses lèvres à toutes les phases de sa maladie; elle lui donna ce qu'il y a de plus beau après le dévoùment et la vertu dans la vie, la placidité et le calme devant la mort. Il avait une préoccupation pourtant, il désirait satisfaire à la justice; il lui paraissait qu'il ne souffrait pas assez, et, en même temps, il se plaignait de ne pas savoir souffrir. Même après soixante- dix ans de services, il ne trouvait pas ses jours assez pleins, ni ses travaux assez méritoires; car il lui semblait qu'ils ne lui avaient rien coûté. Simple dans toute sa vie, il le fut jusqu'au bout. Quand on lui annonça l'heure pour les derniers sacrements et les dernières prières de l'Eglise, il ne dit que ce mot si grand de simplicité chrétienne : « Je suis prêt; » et il suivit le mystère du sacrement et le sens des prières avec une foi sereine et un respect attendri. Sentant la mort venir, il signa

de sa propre main ses volontés dernières ; et, comme Jacob mourant sur la terre étrangère, il bénit tous ses enfants et avec eux la famille entière inclinée sous sa main de patriarche. Après toutes ces bénédictions descendues sur les siens, au milieu des prières, des larmes et de la douleur résignée de tous, le vieillard parut faire un suprême effort ; il se souleva sur sa couche, et, étendant autant qu'il put sa main défaillante, et semblant chercher du regard la patrie absente, il dit : « Je bénis la Pologne. » Son visage, quand il prononça ces mots, prit une expression céleste et une sorte de majesté plus qu'humaine. Ce fut un spectacle et un moment sublimes. « Prions pour la Pologne , )) dit l'un des assistants ; et tous prosternés disaient avec le grand patriote -mourant, pour la patrie en deuil : Pâte;noster..,. «Amen, Amen, dit le vieillard. Saint Casimir, priez pour nous ; Vierge Marie, auguste reine de la Pologne, priez pour nous. » Jusqu'à la dernière heure et jusqu'au dernier souffle, il priait; et son

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âme, dans un dernier soupir, s'envola sur les ailes de cette prière qui portait à Dieu le nom, le souvenir et les malheurs de la patrie.

Ainsi ces trois choses que nous avons unies dans notre discours, parce qu'elles le furent dans la vie du prince, se retrouvaient ensemble autour de son dernier soupir, pour l'environner de consolation, de grandeur et d'espérance : la Famille , la Religion, la Patrie!...

Il est mort le grand homme, héritier et continuateur de son illustre famille. Il est mort le grand citoyen , serviteur infatigable de sa noble et chère patrie. Il est mort le grand chrétien laissant dans sa vie et dans sa mort un exemple de foi, de religion et de piété catholique plus cher encore aux siens que son illustration de grand homme et de grand patriote. Il est mort le patriarche de l'émigration , l'ange conducteur de vos pérégrinations sur la terre étrangère ; et, je le puis dire aujourd'hui sur sa tombe , il est mort votre roi de l'exil ! Et vos pleurs que je

vois couler sur vos visages, et la pieuse émotion qui saisit tous vos cœurs, semblent me dire : Arrêtez ; nous n'avons plus qu'à verser sur sa mémoire nos prières aveé nos larmes : c'est assez de paroles!...

Oui, M. F., c'est assez; c'est trop peutêtre; et pourtant il ne se peut que je ne vous fasse entendre, avant de finir, quelques échos de sa voix d'outre-tombe : car quoique déjà mort, je le puis dire, il vous parle encore : Defunctus adhuc loquitur.

Tout mort illustre laisse d'ordinaire, après lui, un testament digne de lui. Donc devant cette grande mémoire , tout près encore de son dernier soupir, écoutons ce que le prince Adam, héritier de sa famille et de sa patrie, lègue à sa famille et à sa patrie, pour les continuer l'une et l'autre, et leur assurer leur patrimoine de l'avenir. Je ne parle pas du testament intime qu'il a légué en particulier dans une parole d'amour à chacun de ceux qu'il aimait.

Tous ceux qui ont eu le bonheur de vivre près de son cœur et d'en hériter à ses derniers jours un mot suprême, gardent

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scellé dans le fond de leur âme par le respect et la reconnaissance ce legs de sa tendresse. En dehors de ces testaments tout personnels, il en a laissé deux autres, un testament domestique et un testament public ; l'un à la famille, l'autre à la patrie; l'un et l'autre, fidèle reflet de lui-même, et unissant encore ces trois choses saintes et pures si unies dans sa vie et jusque dans sa mort, la Famille, la Religion et la Patrie.

Ecoutez, M. F., prêtez l'oreille, pour entendre ces paroles d'intimité domestique que je fais sortir pour votre édification du sanctuaire réservé de la famille :

« En état de santé et d'entière liberté « d'esprit, je mets par écrit mes dernières a pensées et dispositions.

« I. — Je mourrai comme j'ai vécu « dans la foi chrétienne de l'Édise uni- « verselle , apostolique et romaine. Je « quitterai cette vie mortelle , soumis à la « volonté et confiant dans la miséricorde « de mon Créateur. Avant tout, je recom- « mande à mes enfants de rester fidèles à « la sainte foi de nos pères ; d'être tou-

<c jours bons catholiques et bons Poloce nais, dévoués de cœur et d'action à « leur religion et à leur patrie, et d'in- « culquer les mêmes principes et les « mêmes sentiments à leurs descendants.

« 11. — Depuis bien des générations, « notre famille a été citée pour la concorde « qui régnait parmi ses membres. Jamais « dissentiment marquant ne troubla leur « union. Je confie cette tradition de famille « à mes enfants, afin qu'ils la transmettent « intacte à ceux qui viendront après eux. w

Je m'arrête Je ne veux pas soulever

davantage le rideau discret qui doit voiler les choses de la famille ; et je n'ose produire au dehors, de crainte d'en altérer le parfum, ces mots de religieuse tendresse qu'il lègue dans ce testament domestique à chacun des siens, et surtout à la noble compagne à qui son amour et sa vertu firent dans sa vie ce bonheur rare, même parmi les heureux, un bonheur de plus de quarante ans -, heureuse encore de garder de lui, même après sa mort, un héritage de souvenirs qui est aussi une félicité.

Mais ce que je dois rappeler ici, comme la plus haute expression de lui-même, comme la plus solennelle manifestation de sa pensée, et comme le plus grand héritage que laisse à la patrie polonaise le patriarche de l'émigration, c'est son testament politique : monument immortel qui demeurera dans l'histoire marqué au caractère d'une religieuse grandeur : chefd'œuvre de sa vertu, de sa sagesse, de son patriotisme et de sa foi, où, traçant à ses deux dignes fils * et à son digne neveu ", avec une force si douce, leur poste respectif dans le grand œuvre de l'émigration, et laissant à tous la pensée constante qui en doit être l'âme, la lumière et la force , il termine par ces paroles déjà connues de vous, mais que je ne me refuse pas la consolation de vous redire encore ;

« Avec un profond sentiment d'humi- « lité et d'attendrissement, je remercie « Dieu de m'avoir permis de vivre jusqu'à

* Le prince Ladislas et le prince Witold. ^ Le comte Zamoyski.

■108 LE PRINCE ADAM CZARTORYSKl.

« un moment où l'avenir de ma nation (( commence à s'éclaircu^ après un siècle « d'incertitudes. J'ai , dans ma longue « existence , acquis la conviction que « toutes les fois que la main de Dieu « s'est appesantie sur nous, ce n'était pas « pour nous perdre, mais pour nous « rendre meilleurs. Espérons donc dans « sa miséricorde; espérons dans l'inter- « cession de notre Reine céleste; et dans « chacun de nos actes, ayons plutôt en a vue le triomphe éternel que ce qui sem- « ble promettre un succès passager.

« Que votre volonté soit faite, Seigneur « Dieu tout-puissant! »

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