CONCLUSION
M. F., après dételles paroles, oserai-je vous parler encore, et vous dire, avant de descendre, un mot de mon âme convaincue et de mon cœur dévoué? Au nom du grand prince que nous pleurons, au nom de la patrie qui vous regarde, au nom de
l'Église qui vous encourage et vous applaudit, ah! je vous crie du fond de mon âme, ou plutôt non, ce n'est pas moi, c'est lui qui par ma voix vous crie du fond de son tombeau : « Polonais, une nouvelle Pologne se révèle plus belle et plus grande encore que l'ancienne : c'est la Pologne de la puissance morale et de la force catholique. Suivez les nouveaux sentiers qu'elle ouvre à votre ardeur ; prenez les nouvelles armes qu'elle met dans vos mains ; « cherchez avant tout, avec elle, le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné : Quœrite primum regnum Dei, et liœc oinnia acljicientnr i>obis\ Cherchez la vérité, non le succès; la vertu, non le triomphe. Mieux vaut la défaite par la vérité que le succès par la force. La force passe, la vérité demeure ; la force se brise, et souvent dans la main de celui qui l'emploie ; la vérité ne se rompt pas, et elle garde pour faire triompher la justice une énergie toujours
' Malth., VI, 33.
jeune et une puissance toujours nouvelle. Succomber en défendant le vrai, succomber en défendant le bien , ce n'est pas réellement la défaite, c'est l'ajournement de la victoire; la servitude elle-même soufferte pour la justice annonce l'affranchissement et prophétise la liberté. Sachezle bien, il y a pour une nation, comme pour un homme, un malheur plus grand que celui de perdre sa liberté, c'est le malheur de perdre sa vertu ; et il y a pour l'un et l'autre une décisive victoire, le triomphe par la dignité humaine et la supériorité morale. Cette victoire sera la vôtre, et elle sera pour vous le salut; elle ouvrira la grande ère de votre liberté, et elle élèvera la Pologne à l'apogée de sa gloire. Oui, la victoire par la vertu, la délivrance par la vérité, voilà l'idéal de là nouvelle Pologne; et dans votre vie politique comme dans votre vie individuelle vous verrez l'accomplissement c^e cette parole du divin Libérateur : « Si c'est moi qui vous délivre, moi la vérité, moi la justice, moi la sainteté, moi le Fils de Dieu ;
alors vous serez vraiment libres : Si Filius liberaverit vos, tune vere llberl eritis ^ . »
Mais pour garder avec la vérité, la justice et la sainteté, cette puissance irrésistible d'affranchissement , savez-vous ce qu'il faut? Il vous faut la foi, l'espérance et l'amour, et comme leur fruit généreux, le sacrifice et au besoin le martyre.
Oui, la foi, une foi ardente, opiniâtre, invincible ; j'entends non-seulement la foi surnaturelle à la parole de votre Dieu ; j'entends la foi nationale à la justice de votre cause ; une foi entière, une foi absolue, qui vous fasse dire aujourd'hui, demain et toujours au fond d'une incorruptible conscience, cette parole que laissait naguère échapper un cœur polonais amant passionné de sa patrie : <( Pour nous, le juste est le juste, le droit est le droit, le bien est le bien, le vrai est le vrai. » Vous, Polonais, ah ! je le sais, vous croyez; vous croyez tous, et, comme on l'a dit : vous croyez en plein. Vous avez la foi patrio-
* Joa7ï., VIII, 36.
tique, comme vous avez la foi catholique ; vous avez foi à la vérité, foi à la vertu, foi à la justice, foi à la résurrection de votre nationalité et à l'immortalité de votre droit. Gardez-la tous, cette inaltérable foi : et, avec la foi, gardez l'espérance.
Oui, l'espérance, une indomptable espérance. Regarder d'un œil fixe le but qu'il faut atteindre, point central de toutes vos aspirations patriotiques, brillant au bout de la carrière dans une auréole de justice ; le regarder toujours, même à travers les orages comme l'étoile de la Pologne; et puis l'attendre; quedis-je?le poursuivre avec une persévérance que rien ne déconcerte, et s'il le faut, comme le prince Adam lui-même, avec une espérance longue comme sa vie, et avec cette ferme volonté qui en fut le miracle et l'honneur.
Oui, l'amour, l'amour patient et doux ; l'amour dans son inaltérable douceur mille fois plus fort que toutes les colères. Nous croyons être forts quand nous armons notre cœur de vengeance, de colère et de haine : nous nous trompons. Ah !
ne l'oublions jamais ; la vengeance n'est pas une force, c'est une faiblesse; la colère ne sauve pas, elle détruit ; la haine ne produit pas, elle est stérile; l'amour seul est fécond ; alors surtout que trempé dans la souffrance, il produit ce qui est dans l'âme humaine le germe de toute fécondité et le ressort de toute puissance, le sacrifice. Oui, le sacrifice, sans lequel sur la terre rien ne vit, rien ne produit, rien ne se sauve; le sacrifice, ah! voilà, voilà pour vous la parole fatidique; voilà le mot de la délivrance et de la résurrection ; voilà la souveraine puissance de la Pologne : la puissance du sacrifice, suprême expression de la foi, de l'espérance et de l'amour; et à l'heure venue, le martyre !... Gloire, honneur, salut, et délivrance à votre noble patrie ! Elle-même a pris dans sa main héroïque cette arme céleste trempée dans le sang du Christ; et armée de cette force elle ne peut plus périr. Car, dit un de vos grands poêles : « Celui qui meurt dans a Tamour et le sacrifice, à l'heure du « martyre, transmet son âme à ses frères ;
« à chaque jour, à chaque heure, ense- « veH vivant, il grandit dans sa tombe ' . » Voilà l'avenir, parce que voilà le triomphe ; et voilà le triomphe parce que voilà la puissance. Mais pour conserver en vous cette puissance qui assure le triomphe et garantit l'avenir, que faut-il faire? Une seule chose : garder votre âme chrétienne et votre cœur catholique ; toucher de cette âme l'âme de l'Église, et de ce coeur le cœur vivant de la catholicité ; et puis, rompre tout pacte avec ï iniquité^ fût-ce l'iniquité couronnée par la victoire, fut-ce l'iniquité glorifiée par le succès. Oui, repousser sans faiblesse et sans peur tous les pactes sacrilèges et toutes les alliances impossibles : voilà ce qu'il faut, vous dis-je; hors de là, pour la Pologne^, il n'y a pas de salut ; il ne peut pas y en avoir. Prenez garde, le moment peut venir, et il n'est peut-être pas loin, où les Polonais de l'émigration auraient à choisir entre l'un de ces deux partis : marcher avec la religion
* Poète anonyme.
et l'Église, ou marcher avec l'impiété et la révolution. Entre ces deux partis pouvez - vous hésiter ? Non , mille fois non; l'hésitation serait absurde, antinationale ; elle serait votre abdication même.
Ah! sur cette grande question qui prime pour vous toutes les questions, non, il n'est plus possible d'hésiter. Le chef de l'émigration s'est prononcé. J'en atteste les dernières paroles qu'il vous a léguées comme le secret de sa grande âme, et comme la lumière de votre avenir : et qui parmi vous pourrait désavouer son chef et refuser ce mot d'ordre de vos futurs combats? Que dis-je ? la patrie elle-même s'est prononcée ; elle a inauguré la lutte régénératrice ; elle a commencé le grand combat de l'avenir ; le combat de la patience victorieuse et de la douceur triomphante : non le combat où l'on donne la mort, mais celui où on la reçoit; non le combat où l'on tue, mais le combat où l'on meurt : elle a renié le meurtre, elle a embrassé le martyre. Suivez-la sur cette
lie LE PRINCE ADAM CZARTORYSKI.
route tracée tout ensemble , et par les dernières gouttes de son sang et par les dernières paroles de votre chef; c'est la route du salut, c'est le chemin de la résurrection : à cette condition, Czartoryski vous crie du fond de son tombeau, comme le patriarche aux enfants d'Israël : Après ma mort, Dieu vous visitera : Post moi^tem mearn Deus visisitabit vos; vous reverrez la patrie, et vous remporterez avec vous mes ossements de cette terre de mon exil : Aspoj'tate ossa mea vohiscuin de loco isto ' .