Le prince Coriolani
Il y avait du monde partout au palais Doria cette nuit : dans les salons et dans les galeries, sur les terrasses embaumées de fleurs, sous les bosquets, au fond des grottes où régnait un suave demi-jour. La cour était là au complet, brillants seigneurs et belles dames. Vous y eussiez entendu parler tous les dialectes de l'Italie : la grave langue de Rome, le pur florentin, le piémontais déjà tudesque et le vénitien qui a pris des mots à tous les idiomes de la terre. Il y avait des costumes et des masques, bien qu'on ne fût point en carnaval. La fête était splendide.
La première personne que nous y rencontrons n'était pas une princesse, mais une simple gentlewoman : Pénélope Brown (de Cheapside) au bras de son colossal chevalier, le colonel San Severo de la garde royale.
Voici comment l'épouse austère de Peter-Paulus, la fille de Marjorara et Watergruel, se trouvait ici en pareille compagnie :
Après le dîner, Pénélope avait appris par le groom Jack, que son mari était parti incognito pour braver dans la nuit de Naples le danger des aventures. Elle jeta les hauts cris et au plus fort de sa colère, un domestique de l'hôtel fit entrer un militaire de six pieds de haut, portant le riche costume de la garde royale. Pénélope prit cet air effarouché de l'Anglaise qui connaît ses caonveniences et demanda; Que vôlé-vos?
Car elle parlait français à tout le monde pour perfécheuner son languédge. Le colonel ne comprenait ni l'anglais, ni le français. Il salua milady et
prenant sa main il lui fit une double croix sous la paume. Pénélope, indignée, s'écria en prenant sa suivante à témoin :
— Shochmg, very schocking indeed !
— Ce sont les habitudes du pays, répartit Mel. Un beau brin d'homme 1
— Ah ! dit le colonel en italien, est-ce qu'il y a quiproquo? Je croyais que vous connaissiez l'affaire, mais du moment que je vous gêne...
Il chercha des yeux autour de la chambre et vit un écrin sur la table de nuit. Il le montra du doigt.
■ — Diamant?... dit-il.
• — Je comprené bienne, répliqua Pénélope.
— L'avez-vous? demanda le colonel.
— Yes, yes, fit milady, pôr aller lé soar au bal !
— Justement ! s'écria le colonel; au bal !
— Et milord y est? demanda Pénélope.
— Le pendjaub ! fit San Severo; diamant... bal... ce soir !
— Je comprené bienne. Je volé seurprender M. Brown et vendger moâ 1
— M. Brown! s'écria San Severo; c'est cela!
Ils ne savaient absolument pas ce qu'ils avaient dit l'un ni l'autre, mais chacun d'eux avait son idée fixe. San Severo, qui était, comme le lecteur le sait déjà le terrible capitaine Luca Tristany, ayant appris qu'un Anglais nommé Brown. était arrivé par le Pausilippe, venait s'aboucher pour la fameuse affaire du pendjaub. Pénélope comprenait vaguement qu'on qu'on voulait la conduire à un bal où Peter-Paulus était déjà sans elle.
— Milord, dit-elle, mister Brown été a une traitor !
— C'est cela ! s'écria Luca Tristany, M. Brown... pour traiter!
On était d'accord. Mel ouvrit les malles pour atteindre cette prestigieuse toilette que nous avons déjà décrite, et le colonel passa dans la chambre de Peter-Paulus où il mit dans sa poche divers petits objets qui traînaient sur les meubles. Ce n'était pas pourtant un homme minutieux; mais il y a de vieilles habitudes.
La toilette de Pénélope fut faite vivement. Le mariage de ces vives couleurs rose, bleu, orange, amarante, eut lieu selon les règles les plus sévères du goût de Cheapside. Quand on alla chercher le colonel et qu'il vit cette longue femme vêtue en arc-en-ciel, il offrit son bras. Un équipage stationnait à la porte. Pendant la route, le colonel tâta un peu les-poches de sa compagne, pour voir s'il sentirait l'écrin du /'eti^/aïf 6." le brave géant n'en voulait qu'au pendjaub.
Pénélope n'eut qu'une occupation au palais Doria : chercher Peter- Paulus, afin de le piounir. Elle ne réussit point, car nous savons si le malheureux sendjet anglais était sur un lit de roses ! Quant au colonel, qui était là pour le diamant, le baragouin de Pénélope ne tarda pas à l'exaspérer. Il l'avait traînée de salon en salon, disant à tout le monde qu'elle était la femme du plus riche joaillier de Londres, mais tous ses efforts pour obtenir le moindre renseignement sur le fameux pendjaub étaient restés absolument infructueux. Pénélope, au bout d'une heure, pesait cent livres à son bras.
Vers minuit, elle put voir un certain mouvement insolite dans les
salons et dans les jardins. Son colonel fut accosté successivement par plusieurs personnes qui lui glissèrent quelques mots à l'oreille. A dater de ce moment, il devint encore plus taciturne et plus froid. Il aborda brusquement un cavalier et lui fit tout bas une question. Le cavalier dit en anglais à Pénélope :
— Le seigneur colonel désire savoir si vous avez le diamant sur vous.
— Oh ! s'écria en français la fiUe de Majoram, il été bienne doux dé entender, si loin de le Anguelterre le languèdge de le pays natal !
— Qu'a-t-elle répondu ? demanda San Severo.
— Rien, fit lé cavalier inconnu.
Le colonel fronça ses gros sourcils et prononça durement :
— Dites-lui de répondre sur le champ !
— Le seigneur colonel prie milady de répondre, dit le cavalier; est-ce milady qui a le diamant?
— Quel diamant? demanda Pénélope,
Le cavalier ayant traduit ceci, le colonel lâcha le bras de milady, la fit asseoir sous une tonnelle et dit :
— Bonsoir !
Après quoi, il disparut avec son compagnon. A peine avait-il tourné l'angle de la charmille, laissant Pénélope désolée, qu'elle vit revenir à elle le cavaUer inconnu. Celui-ci s'assit auprès d'elle.
— Ne me répondez pas, dit-il en anglais, et prêtez bien attention à mes paroles ; si c'est votre mari qui a le diamant, qu'il se garde de le montrer. Repartez pour Marseille cette nuit même, si cela vous est possible. Il y va de la vie !
Le cavalier se leva et s'esquiva. Pénélope était pétrifiée. Une voix se fit entendre derrière elle dans l'intérieur du massif.
— Parlons itahen le moins possible, disait cette voix en français, on nous surveille. Le prince royal et le roi sont ensorcelés.
Pénélope était fille d'Eve. Sa curiosité l'emporta sur sa crainte. Elle écarta quelques branches de jasmin qui fermaient le fond du berceau, et ghssa un regard à l'intérieur du massif. Il y avait là six dominos noirs, six masques à barbes. Impossible de voir leurs visages. A leurs voix, seulement, Pénélope devina que c'étaient des jeunes gens.
— S'il ne vient pas... disait l'un d'eux exprimant une crainte.
— Il viendra ! interrompit-on.
— Alors, s'écria l'un de ceux qui n'avaient pas encore parlé, il est à nous !
— Si tu as du courage, marquis, ! lui fut-il répondu.
— Le marquis étendit la main.
— Je jure, prononça-t-il avec toute l'énergie de la haine italienne, que si cela dépend de moi, cet homme ne sortira d'ici que déshonoré ou mort !
— Quand même il faudrait donner ton honneur ou ta vie? dit-on encore.
Celui qu'on avait entendu appeler marquis se dressa de son haut d'abord, puis il baissa la tête en répétant d'une voix sourde, mais ferme :
— Quand même !