A TRAVERS LA FÊTE
Pénélope tremblait de tous ses membres, mais ces terreurs la consolaient un peu de son abandon. Elle n'avait encore vu personne qui ressemblât à Peter-Paulus. Quand les dominos du massif s'éloignèrent portant ailleurs leur sombre conjuration, elle atteignit son carnet et inscrivit quelques remarques judicieuses, fruit de ses récentes observations.
« Naples : (suite) grande taille des colonels. Ils viennent chercher les dames étrangères dans les hôtels pour les conduire au bal. — Un peu fous, parlant sans cesse du diamant. — Toilettes choquantes, toutes les femmes laides. — Pas assez de rhum dans les sorbets.
Pénélope avait dans le cristalUn je ne sais quel mal anglais qui l'empêchait de voir les femmes jolies; et pourtant elle resta tout à coup bouche béante à contempler une jeune fille qui passait, portant une robe de mousseline blanche, avec une guirlande de liserons bleus. Elle avait aussi dans les cheveux quelques-unes de ces douces fleurs des nuits, et c'était toute sa parure. Elle était si belle ainsi, cette jeune fille que Pénélope ferma ses tablettes.
La main de la jeune fille s'appuyait sur le bras d'un cavalier de grande mine, qui était beau comme elle était belle. Il y avait un air de famille entre eux. Pendant que Pénélope regardait, jalouse de cette perle de beauté, le couple tourna le berceau et s'enfonça dans ce même massif où naguère les dominos mystérieux causaient tout bas.
— ■ Angélia, dit le cavalier qui porta doucement la main de la jeune fille à ses lèvres, je suis ton frère, mais je suis aussi ton protecteur, laissemoi te parler comme te parlerait notre noble père, si Dieu ne lui avait pas donné place au paradis.
— Loredano, mon bon frère bien-aimé, répondit Angélia, je t'écoute comme si tu étais Giacomo Doria, notre vénéré père.
Ils s'assirent sur un banc de gazon. Lorédan se recueillit avant de reprendre la parole.
— Ma sœur, dit-il, tu es la plus belle, tu es la plus riche, tu es la plus noble parmi les jeunes filles de la cour. Tu es aussi la meilleure et j'ai longtemps cherché l'homme qui pourrait être ton égal. Je ne l'ai pas trouvé.
— Ceci est de l'orgueil, frère chéri.
. — C'est la vérité, ma sœur... Te souvient-il de ces belles comédies espagnoles que nous lisions ensemble? Les journées héroïques de Lope et
de Michel Cervantes? Notre grand'mère était une Medina-Celi, et il y a du sang de Castille dans nos veines.
— Pourquoi me dis-tu cela, frère?
— Parce que... mais tu étais émue comme moi au contact de cette cette fière poésie, t'en souviens-tu ?
— Je m'en souviens.
— L'âme de tout cela, c'est l'honneur, l'honneur ombrageux et armé, l'honneur qui se garde par l'épée.
AngéUa était pâle.
— Mais pourquoi me parles-tu de cela? répéta-t-elle en baissant involontairement la voix.
Lorédan poursuivit.
— Cette épée qui veille sur le miroir de famille, afin qu'aucun souffle ne le ternisse, as-tu remarqué, AngéUa, dans les comédies de Vega et de Cervantes, cette épée est toujours dans la main du frère?
La jeune fille ne répondit point.
— AngéUa., reprit Lorédan dont la voix se fit plus lente et plus grave, ne m'interroge pas, car je ne saurais point encore ro'expUquer, mais croismoi, mon cœur me le dit, il y a une menace suspendue au-dessus de la maison de Doria ! Et je n'ai jamais mesuré si bien qu'aujourd'hui la responsabilité que mon titre de chef de famiUe fait peser sur moi.
Dans les jardins, des voix se firent entendre :
— La comtesse ! disaient-elles ; Son Altesse Royale cherche la comtesse Doria !
AngeUa fit un mouvement pour répondre à cet appel. Lorédan la retint.
— Désires-tu vraiment être sa femme? demanda- t-il si bas que sa sœur eut peine à l'entendre.
Une nuance d'incsimat vint aux joues d' AngeUa, tandis qu'eUe répondait :
— Je le désire.
Lorédan abandonna sa main, et ses sourcils se froncèrent. En ce moment, il eût été curieux d'observer ces deux visages si parfaits dans leur diverse beauté. Le courroux de Lorédan était triste et comme paternel. Les yeux d' AngeUa venaient de se relever, exprimant une fierté inattendue et toute prête à la révolte. C'était une douce jeune fille; chacun disait que son nom peignait son âme. Jusqu'alors elle n'avait jamais résisté à l'autorité de son frère.
EUe continua de sa douce voix qui ne tremblait pas :
— Si vous aviez quelque chose à me dire contre lui, mon frère, je refuserais de l'entendre !
— Est-ce toi qui parles ainsi, ma sœur ! balbutia le Doria.
— C'est moi, mon frère, c'est la princesse Coriolani !
Lorédan baissa vivement les yeux pour cacher la flamme qu'il sentait s'aJlumer dans ses prunelles.
— Vous n'êtes pas encore princesse Coriolani, AngéUa ! dit-il.
— Celui qui m'empêcherait de l'être, prononça distinctement la jeune fille, se déclarerait mon plus mortel ennemi 1
IQ LE PRINCE CORIOLANI
Doria la regardait.
— Vous a-t-il donc jeté un sort? reprit-il d'un ton où la colère mettait quelque chose de provoquant.
Dans les sentiers voisins on riait et l'on causait. De tous côtés venait le joyeux bruit de la fête. Vis-à-vis du banc de gazon qui restait caché derrière les lauriers, deux allées se croisaient, formant un rond-point au centre duquel était la Vénus de Médicis. Un domino, dont la marche pesante annonçait un grand âge, s'arrêta au pied de la statue. Angéha et Lorédan reconnurent Massimo Dolci, le banquier de la cour, qui déchira une page de ses tablettes, où il avait tracé quelques mots à la hâte. Il frappa dans ses mains, un homme masqué parut au détour de l'allée, et reçut de ses mains le papier. Le vieillard dit :
— Il faut qu'ils aient cela tout de suite. Allez, je les attends ici ! Presque aussitôt après, Massimo Dolci fut entouré de trois personnages
parmi lesquels était le colonel San Severo. Lorédan nomma les deux autres : Andréa Visconti-Armellino, intendant second de la police royale et le cavalier Hercule Pisani
— Il ne manque là que Johann Spurzheim, directeur de la police, dit-il avec amertume; nous verrions réunis tous les amis du prince Coriolani !
Massimo Dolci et ses trois compagnons s'entretinrent un instant à voix basse. Ce qu'ils disaient on ne pouvait l'entendre.
— Tout a été prévu, dit cependant Armellino, en réponse à une question du vieux banquier; c'est Johann Spurzheim lui-même qui interrogera Felice.
Lorédan sourit en entendant prononcer le nom du directeur de la police royale. Massimo Dolci s'éloigna, appuyé au bras du cavaUer Hercule Pisani.
C'était une belle tête de financier, ce vieux Dolci. Sa fortune immense s'était faite, selon la croyance commune, en Angleterre, et par un louable sentiment patriotique, il en avait voulu faire profiter son pays natal. Depuis trois mois, chaque fois qu'il y avait une crise on parlait volontiers de lui pour diriger les finances de l'État. Hercule Pisani, son compagnon, homme de grandes relations et de belle compagnie, était un Vénitien, et tenait une position considérable à la cour, soutenu qu'il était par le prince Coriolani, par Massimo et par Johann Spurzheim. On avait parlé de lui récemment pour être secrétaire d'État aux relations extérieures. Armellino- Visconti, l'intendant second, jeune encore, plus élégant s'il est possible, et plus insinuant surtout que le cavalier Pisani, occupait une situation d'autant plus importante, que son supérieur immédiat, le seigneur Spurzheim, chancelait entre la vie et la mort. Quant au colonel San Severo, son chemin ne se faisait pas tout seul. L'intelligence ne brillait point par excès dans cette tête d'Alcide.
Lorédan Doria garda un instant ce sourire triste qui était autour de ses lèvres.
— Il faut que le prince royal et Sa Majesté soient ensorcelés I murmura-t-il enfin ; voilà quatre aventuriers qui sont les maîtres de Naples !
— Je ne les connais ni ne les défends réphqua Angéha, je défends Fulvio Coriolani parce que je le connais.
— Vous le connaissez !... répéta Lorédan.
Mais il retint la parole irritée qui était sur ses lèvres et reprit d'un ton plus tendre :
— Pauvre enfant chérie, je n'ai point de rancune contre toi. Moi-même n'ai-je pas été son ami?
— Pourquoi ne l'êtes-vous plus, mon frère? demanda Angélia.
— Parce que tu le veux pour époux répondit le Doria sans hésiter. Puis il poursuivit, expliquant sa pensée d'un ton affectueux et noble :
— Ma sœur, nous avions la richesse, nous avions la puissance, mais Dieu qui ne donne jamais tout à la fois, avait fait le vide autour de nous. Notre père était mort, notre sainte mère l'avait précédé dans la tombe. Sais-tu combien de fois, jeune homme que j'étais, je me suis assis auprès de ton berceau pour regarder, les larmes aux yeux, ton souriant sommeil? Je te le dis, Angélia, je t'ai aimée au-dessus de tout ici-bas; au-dessus même de la jeune fille si chère et si malheureuse que je nommai un jour ma fiancée.
Une larme furtive vint aux yeux d' Angélia. Elle attira jusqu'à ses lèvres la main de son frère et la baisa silencieusement. Lorédan se pencha au-dessus de son front qu'il effleura.
— Non, s'écria-t-il, sur ma foi de chrétien, ce ne fut point jalousie. Les pères sont jaloux parfois de leurs filles, et je suis ton père, enfant chérie, mais ce n'est pas cela, j'ai eu pour toi la clair\'oyance qui m'aurait manqué pour moi-même : j'ai regardé en face cet homme à qui j'avais donné mon amitié les yeux bandés. J'ai vu je ne sais quel nuage sur son présent : j'ai frémi; j'ai porté mes investigations sur son passé... Ici, de tous côtés la nuit !
— Je réponds de son passé, mon frère, prononça tout bas Angélia :
— Tu es femme, tu es jeune.
— Le roi est un vieillard ! Le prince royal est un homme ! Lorédan passa le revers de sa main sur son front.
— T'appuierais-tu donc sur l'autorité de nos princes pour me résister, ma sœur? murmura- t-il.
— Je m'appuierai sur vous, mon frère. Je m'adresserai à votre cœur.
— Et si je te disais : Je ne veux pas !
Angéha était en proie à une agitation extraordinaire. Lorédan sentit qu'elle se serrait contre lui, comme si une angoisse lui eût traversé le cœur. Il vit qu'elle avait les yeux pleins de larmes. Elle dit :
— Je mourrai jeune.
Elle dit cela comme avait fait la fillette de Sicile, la petite Céleste, la sœur de l'écolier Julien.
Lorédan resta stupéfait à la regarder. Elle se leva. Il n'essaya point de la retenir. Elle disparut, à travers les arbustes, et tout au fond du massif, un rire étouffé se fit entendre. Une autre robe blanche courait derrière les orangers.
— C'est ce démon de Nina ! murmura Lorédan, qui se laissa retomber sur le banc de gazon.
— Comte, dit une voix près de lui, je suis content de vous trouver seul.
Le nouveau venu était un des dominos que nous avons vu tenir ce mystérieux conseil derrière le berceau où Pénélope Brown se reposait. C'était le domino à qui ses compagnons avaient donné le titre de marquis : celuilà même qui avait juré qu'au prix de son propre honneur ou de sa propre vie, il déshonorerait un homme cette nuit ou le tuerait. Lorédan se retourna vers lui et lui dit :
— Que veux-tu, cousin Malatesta?
— Je veux te demander deux choses, cousin Doria : D'abord, as-tu plaidé ma cause auprès d'Angélia ta sœur?
— Je l'ai plaidée.
— Et le résultat?
— Angélia ne sera jamais ta femme.
Malatesta eut un sourire à la fois orgueilleux et haineux.
— Passons donc à ma seconde question, dit-il; le roi est maître partout; mais tu es maître chez toi. Te déplairait- il qu'on fît au nom du roi, cette nuit, une arrestation dans ton palais?
— C'est selon, répliqua Lorédan ; si c'est pour le propre service du roi, je consens, sous condition, si c'est une afiaire ministérielle, je refuse.
— C'est pour le propre service du roi : ta condition ?
— Que la personne menacée ne soit pas mon ami...
— C'est ton ennemi !
— J'allais ajouter, cousin Malatesta, ni mon ennemi.
— Quand tu sauras son nom...
— Je le devine. Tu n'auras pas ma sœur, marquis Malatesta. Nous autres Doria, nous n'aimons point ceux qui combattent ainsi.
— J'ai combattu Fulvio Coriolani avec l'épée ! dit le Malatesta en se redressant.
— Bien cela! et tu as été vaincu. Peut-être aurai-je le même sort; si Fulvio Coriolani est attaqué sous mon toit, je le défendrai avec l'épée !
LA GROTTE D'eNDYMIOR
Tout ce qu'on peut reprocher à ces merveilles de l'opulence italienne, c'est une couleur mythologique trop uniforme. Il y avait à mi-côte, non loin du belvédère , éclairé de mille feux colorés comme des pierres précieuses, une grotte dont l'ouverture, formée de grandes roches arrachées aux flancs du Pausilippe, promettait la solitude et la fraîcheur. Deux jeunes filles étaient là, toutes seules, et toutes deux si belles qu'un maître du pinceau se fût inspiré à leur vue. Le contraste, ce mystérieux enchanteur, les faisait valoir l'une par l'autre, et ajoutait au charme de chacune. L'une était grande, noble, généreuse de race et de sang; l'autre, petite et robuste dans sa souplesse comme la panthère africaine, prenait son charme dans je ne sais quelle hardiesse bizarre de dessin et de contours. Il y avait en elle de l'Espagnole un peu, mais l'or bruni de cette carnation allait plus loin que l'Espagne. Ceux-là seulement qui ont visité les gourbis arabes ou soulevé la toile bariolée de la tente des gitanes, auraient su dire à quelle race appartenait celle-là.
La grande, la noble était Angéha Doria. L'autre était Nina que Lorédan appelait un démon.
Sous ce nom, nous ne la connaissons pas encore; mais elle avait beaucoup d'autres noms. Nous l'avons vue, à bord du Pausilippe, jouant le rôle de dame de compagnie auprès de cette mystérieuse inconnue, la comtesse : là elle s'appelait Paola. Nous l'avons revue, dans la Strada di Porto, sous le costume d'une marchande d'oranges. Nous l'avons retrouvée rue de Mantoue, en face de la maison des Folquieri, déguisée qu'elle était en ragazzo, pour éteindre les réverbères au nez et à la barbe du malheureux conscrit du régiment Bufïalo.
Et, je ne sais à quelle occasion, nous avons entendu le chevaUer d'Athol, dont les exploits ont occupé tant de pages dans ce récit, l'appeler Fiamma. Mais comment croire que le génie familier du bandit Porporato, Fiamma, eût ses entrées dans le palais des Doria-Doria?...
De l'endroit où étaient les deux jeunes filles, on ne voyait point le dehors. Il n'y faisait pas nuit, pourtant, parce que la clarté des jardins où brûlaient des myriades de bougies, se répercutait le long des parois et faisait au fond de la grotte une sorte de clair-obscur. Ce demi- jour laissait voir la statue couchée d'Endymion.
Angéha et Nina étaient assises sur un banc de mousse; les mains de Nina jouaient avec la chevelure d'Angélia, dont la tête s'appuyait sur son épaule.
Nina était la nièce du vieux Massimo Dolci, banquier de la cour de Naples. Elle avait rang de dame d'honneur auprès de Son Altesse Royale la princesse de Salerne, femme du second fils du roi.
— M'aimes-tu moitié autant que je t'aime, fille orgueilleuse? disait Nina.
Et comme Angélia la regardait avec étonnement :
— Écoute ! reprit-elle; as-tu confiance en moi et veux-tu qu'il soit ton mari?
— Je n'ai pas de meilleure amie que toi, Nina, répliqua Angélia. J'ai quelque chose à te confier.
— Des secrets ! dit Nina ! J'en sais trop, je n'en veux plus !
Elle se releva et jeta ses deux bras autour du cou d' Angélia dont elle se mit à balancer doucement la tête, comme si elle eût bercé un enfant Et elle chantait, de sa voix pénétrante le chant des jeunes mères siciliennes.
« Dors petite fleur de son cœur,
Parfum du jardin de l'âme :
De notre jardin à nous deux !
Portrait du père,
Joie de la mère,
Ange sans ailes, par la honte de Dieu,
Car tu f envolerais là-haut
Si Dieu t'avait donné des ailes.
Dors, petite âme,
Ma vie est en toi;
Quand tu souris, je pleure :■
Il semble que tu souris au ciel,
Parce que la terre est bien triste.
Petite fille I bouton de lis l
Joie de la mère,
Portrait du père... »
Sa voix s'en alla mourant. Elle se rassit et sa physionomie devmt sérieuse.
— Je suis la sœur de Fulvio, dit-elle; et je suis ta soeur. Quand nous étions petits, lui et moi, il lutta un jour pour me défendre contre un chien sauvage de l'Apennin. Le chien le terrassa sous lui. Je pris son couteau qui lui avait échappé, je le mis tout entier dans la gueule béante du chien dont l'haleine me brûlait... Le chien écuma rouge et roula jusqu'au bas de la montagne. Fulvio combattait pour moi, mais ce fut moi qui le sauvai. Je suis comme sa mère, quoi qu'il ait plus d'années que moi. Tant qu'il est heureux, il n'a pas besoin de moi, mais quand il sera pour souffrir ou pour mourir, je serai là.
— Veux-tu écouter mes secrets ? dit Angélia qui baissa les yeux. Nina éclata de rire et répondit :
— A quoi bon? je les savais avant toi.
Pendant que la Doria la regardait étonnée une ombre large et gran-
LE PALAIS DORL\ I5
dissante se fit sur le paroi de la grotte, à l'entrée de laquelle un homme se montra vêtu de noir et portant un masque. Il marchait avec précaution. La zingara mit sa main sur la bouche de sa compagne.
Le nouveau venu essaya de voir ce qu'il y avait au fond de la grotte, mais il était dans le jour, l'ombre le trompa; il ne découvrit point les deux jeunes filles et s'arrêta à une vingtaine de pas d'elles, vers l'endroit où la courbe du chemin souterrain permettait encore de voir le jardin, tout en cachant à demi celui qui se postait là en sentinelle.
Il ôta son masque pour respirer; la Nina put le voir et un cri s'étouffa dans sa poitrine. Le profil perdu du nouveau venu se trouvait en pleine lumière. C'était un homme jeune encore, mais dont les cheveux déjà rares semblaient s'étioler sur son crâne. Il avait une pâleur de marbre. Sa pose disait clairement qu'il ne soupçonnait point ces regards fixés sur lui par derrière, et qu'il s'était mis là en embuscade.
— Tu connais cet homme? murmura Angélia.
Nina fit un signe de tête af&rmatif. Un grand bruit s'élevait en ce moment au dehors. Tout à coup, l'homme remit son masque, parce qu'une main venait de se poser par derrière sur son épaule. Angélia entendit ces distinctes paroles :
— Le fer est fort et le charbon est noir...
L'autre répondit tout bas, et ils s'éloignèrent ensemble précipitamment. A l'instant où le second de ces deux mystérieux personnages entrait en lumière au détour du chemin, Angélia avait reconnu le seigneur intendant second de la poUce royale, Visconti-Armellino.
— Que veut dire tout ceci? demanda-t-elle.
— Tu verras, cette nuit, contessina, répondit sa compagne, bien des choses qui te paraîtront inexplicables,
— Ne me suis-je pas trompée? est-ce bien le seigneur intendant qui était là?
— C'était lui.
— Et l'autre?
— L'autre, c'est un homme qui se venge.
— De qui?
— De toi, de moi, de tous ceux qui aiment Fulvio Coriolani. • — Je t'en prie, s'écria la jeune comtesse, explique-toi, Nina !
— Et, t'ai-je donc rien caché jamais, fille ingrate? répartit la zingara, qui bouclait d'un air distrait les cheveux de sa compagne; sais-je pourquoi je t'aime, toi qui es vis-à-vis de moi comme ces fils aînés qui prennent l'héritage entier de la famille? toi qui m'écrases de ta beauté, de ta noblesse, de ton bonheur? Ne devrais- je pas te haïr et te combattre, au lieu de te chérir et de te servir? Laisse aller les choses et ne crains rien. Il ne m'est pas donné de percer pour toi, dès maintenant, le mystère qui t'entoure; tu es dans cette maison, ton palais orgueilleux, esclave et prisonnière; ton destin et bien d'autres vont s'y décider cette nuit mais tu ne peux rien ni pour attaquer, ni pour te défendre. Dans cette tragédie, dont le prologue s'est joué loin d'ici, et dont les dernières péripéties vont éclater sous nos yeux comme la foudre, tu n'as point de rôle. Tu es comme ces
l6 LE PRINCE CORIOLANI
princesses des contes féeriques toujours exposées, mais toujours défendues par les bons génies qui veillent autour d'elles.
— Entends-tu I entends-tu 1 s'écria Angélia, qui s'était redressée pour écouter.
La rumeur du dehors grossissait. Nina aussi prêta l'oreille.
— Ce n'est pas encore le prince, dit-elle; ce sont des nouvelles qui viennent du Caatel-Vecchio.
— Quelles nouvelles? les sais-tu?
Nina reprit sa posture nonchalante.
— La noble foule qui encombre tes salons et tes jardins, contessina, dit-elle, ressemble bien plus qu'elle ne pense à cette autre cohue déguenillée et pauvre, que j'ai traversée cette nuit.
— Quelle autre loule?
— J'ai fait promenade, après souper, sur la plage de la Marinella, répondit négligemment la zingara; c'était tumulte comme ici, autour du pont de la Madeleine, où l'on avait trouvé un cadavre.
— Oui, dit Angéha, j'ai entendu parler de cela. On croirait que Naples est au pouvoir d'une armée de malfaiteurs !
— On croirait bien.
— Que dis-tu?
— Ce que tout le monde répète, réphqua la zingara; et sais-tu la rumeur qui courait là-bas? On disait que le mort était le prince Coriolani.
AngéUa devint pâle comme une morte. Nina eut un rire méprisant.
— Ce sera un bras de géant qui tiendra le poignard quand mon bienaimé frère Coriolani tombera! prononça-t-elle en relevant la tête. Combien faudra-t-il de ces nains qui nous entourent pour combattre celui-là que les païens eussent adoré comme un Dieu? J'ai ouvert le store de ma voiture en passant, j'ai lancé ma bourse parmi la cohue et j'ai crié : « Voici ce que Fulvio Coriolani donne à ses bons amis de Naples pour leur prouver qu'il n'est pas mort. » Et le cri de joie de ces pauvres gens a monté jusqu'au ciel. Où est-il? demandait-on; où est la grande Altesse? — Au palais Doria, ai-je répondu, pour ses fiançailles avec la contessina Angélia.
La jeune comtesse lui saisit le bras.
— Tu as fait cela ! dit-elle.
— De sorte que. poursuivit paisiblement Nina, à cette heure, Naples entier croit qu'il se fait ici des fiançailles sous les auspices du roi et du prince royal. Oh ! ton majestueux frère aura de la peine à nous vaincre. Le peuple est pour nous, la cour est pour nous, et je ne sais quels noirs jaloux qui conspirent dans l'ombre nous donneront bien, tôt ou tard, l'occasion d'engager la bataille qui d'avance est gagnée;
— Mais c'est la guerre que vous déclarez à Lorédan, mon frère, murmura Angélia.
— Écoute ! dit Nina au heu de répondre, on prononce de tous côtés le nom du baron d'Altamonte. Il y a longtemps que nos dames n'ont vu une exécution de gentilhomme ! Voir mourir un seigneur qui dansait si bien, c'est curieux !... Un peu plus loin que le pont de la Madeleine, j'ai traversé une autre foule encore : la Strada di Porto. Sauf l'accent et l'odeur du
macaroni qui remplace là-bas les parfums exquis de tes jardins, comtesse, c'était tout semblable ; deux noms comme ici : Coriolani, Altamonte I Le condamné à mort et le victorieux ! Et, chose singulière, on se demandait là-bas comme ici pourquoi Coriolani avait quitté le palais Doria au beau milieu de la fête, ce jour- là même où Sa Majesté Ferdinand 1^', roi des Deux-Siciles, devait solliciter en son nom la main de la belle comtesse.
— On savait donc déjà cela?
— On sait tout, dans la Strada di Porto ! Naples est comme une immense maison de grand seigneur. Nous sommes ici au salon ; dans la Strada di Porto, on est à l'office. Et depuis quand les marauds peuvent-ils être accusés d'en savoir moins long que les maîtres? Seulement dans la Strada di Porto, on disait que nos jolies dames ne verraient point l'exécution du baron d' Altamonte.
— Altamonte ! Altamonte ! répondirent les voix du dehors comme un lointain écho; le baron d' Altamonte !
Nina eut un sourire amer.
— Je commence à trouver que Fulvio tarde bien murmura-t-elle.
— Jusqu'à présent, dit Angélia tu m'as gardée contre l'inquiétude, mais si tu te mets à avoir peur...
— Oh ! je n'ai pas peur ! S'il y a bataille, tant mieux, il vaincra !
— Bataille? répéta Angélia.
Mais la zingara capricieuse n'était plus en humeur de s'expUquer; elle mit à son tour sa tête brune sur les genoux de son amie, et fredonna pour la seconde fois son doux chant de berceuse en se balançant comme un enfant qu'on veut endormir.
Dors petite -fleur de mon cœur,
Parfum du jardin de l'âme
De noire jardin à nous deux...
— Mais ai-je rêvé cela, s'écria-t-elle en se redressant.
— Cela quoi? demanda Angélia.
— Que tu as rencontré un jeune garçon qui ressemble à Fulvio?
Ses grands yeux étaient fixés sur ceux d' Angélia curieusement. Les paupières de ceUe-ci abaissèrent leurs longues franges sur ses joues, Nina reprit :
— A l'auberge du Corpo Santo, en arrivant de Païenne? On raconte une histoire où le noble Lorédan est mêlé, lui qui redoute si fort les mésalliances ! J'allais t'interroger là-dessus quand le docteur s'est montré là tout à coup là-bas...
— Quel docteur?
— Celui qui a juré de tuer Fulvio.
La belle Doria était déjà toute frémissante.
— Ils sont vingt qui ont fait ce serment, répliqua la zingara d'un ton dédaigneux ; vingt qui mourront à la peine... Mais raconte-moirhistoire... Tu ne veux pas ? Faut-il t'aider?
Angéha garda le silence pendant un moment, puis elle dit :
l8 LE PRINCE CORIOLANI
— Je l'ai revu, ce jeune homme.
— Où et quand?
— Un soir de salut à l'hospice de Saint-Janvier-des-Pauvres. J'y avais remarqué une jeune fille singulièrement joÛe et belle. On me dit : « C'est celle qui demeure en la maison des Folquieri, la sœur du jeune saint..
• — Ah I fit la zingara, et tu voulus voir le jeune saint?...
— C'est la vérité. On me le montra. Il était agenouillé près de la balustrade; ses longs cheveux tombaient en mèches sur sa pauvre soutanelle. Il ne doit pas avoir beaucoup plus que mon âge... Et je faisais en moimême une comparaison de cet humble enfant, prosterné dans sa foi avec le cavaher brillant qui doit être mon époux. Je me disais : il y en a qui ont leur paradis dès ce monde...
— Lequel des deux a le paradis ? demanda la zingara.
Angélia resta étonnée. Evidemment, dans sa pensée première, ce mot s'appliquait à la belle existence de Fulvio Coriolani.
— Tu as raison, réphqua-t-elle, c'est une question cela ! et maintenant que j'y songe, je vais plus loin, ce n'est pas même une question. L'autre a manifestement l'avantage ici-bas comme là-haut.
La zingara se mordit la lèvre.
— Mais laisse-moi dire, reprit AngéHa; sais-tu pourquoi on lui a donné ce nom : le jeune saint? Comme il n'a rien sur la terre, l'enfant pieux, c'est sa vie qu'il donne en aumône aux souffrants. Il a dévoué ses nuits aux malades indigents ; son repos leur appartient. Chaque soir, on le voit quitter son humble chambrette pour courir à l'hôpital où sa place est marquée au chevet des agonisants et des désespérés; à son approche, le mauvais ange s'enfuit; le bon ange est là, et quand la mort ne veut pas céder sa proie à ses ardentes prières ce sont des âmes consolées et réconciliées qui s'envolent au ciel...
— C'est beau, dit la zingara.
— Il me tournait le dos, sa tête s'inclinait sur ses mains jointes et sa pose entière parlait des ferveurs qui empHssaient son âme. A le voir, je me souvenais de ma mère dont le front se penchait ainsi quand sa pensée s'élevait vers Dieu; j'enviais cette foi, cette ardeur, ces déhces de la piété... Tout à coup l'heure sonna; il s'éveilla de son extase; il se retourna,
— Est-il-beau? demanda Nina.
AngéUa répondit :
— ■ Il me semble que je faisais un rêve... Comment était Fulvio Coriolani aux jours de l'adolescence? Tu sais cela, toi, Nina; eh bien! regarde le jeune saint, si tu le trouves sur ton passage, regarde Julien...
— Ah? fit Nina, tu sais son nom !
— Oui, répondit simplement Angélia; regarde Julien, et tu verras ce que j'ai vu; les traits de Fuhio, non pas embellis, mais rajeunis et couronnés d'une auréole...
Nina ne riait plus.
— Est-ce tout? dit-elle.
— Non, ce n'est pas tout, répondit Angélia; lui aussi m'aperçut, placée que j'étais sous la lampe de la Vierge; quand nos regards se croisèrent, il
chauxcela comme si un coup l'eût frappé et il se retint à une colonne; puis, baissant les yeux et plus pâle que le marbre des statues, il s'enfuit,
— C'est tout, cette fois?
— Pas encore. Un souvenir était éveiUé en moi : l'année dernière, lors de notre passage à l'auberge du Corpo-Santo...
— Alors c'était bien lui qui avait fait feu sur les assassins?
— Non pas lui, mais sa sœur.
Nina resta étonnée, et retrouvant la formule orientale, familière à son enfance, elle pensa :
— C'était écrit ! Il y a une destinée !
Elles tressaiUirent toutes deux parce que la grotte s'emplissait d'un fracas soudain. Des centaines de détonations venaient d'éclater à la fois au dehors, répercutées et enflées par les parois souterraines,
— Déjà le feu d'artifice, s'écria Nina en se levant; on ne devait le tirer qu'à l'entrée du roi : le roi est là !
— Et Fulvio?
— Fulvio te cherche sans doute; viens, hâtons-nous.
Elles se prirent toutes deux par la main et se dirigèrent vers l'entrée de la grotte. Tout près de l'entrée, un homme était debout. AngéUa le reconnut pour cet individu masqué qui s'était introduit naguère dans la grotte où le seigneur intendant Visconti-Armelhno l'avait rejoint. En passant près de lui, la zingara dit d'un ton sarcastique :
— Salut au savant docteur Pietro Falcone !