‹ Le prince d'Aurec; comédie en trois actesChapitre 23 sur 85 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

DE HORN

Moins. C'est l'exception. Nous avons trop l'habitude de

généraliser l'exception. Une courtisane peut être estimable

à part, pourtant toutes les dames que nous avons connues

n'étaient pas aux Camélias. Ceux des gentilshommes actifs

dont le talent a fait un peu de bruit dans les diverses routes

du passé, dites-vous bien qu'ils n'en sont pas redevables au

poids de leur nom ou à l'ancienneté de leurs quartiers ; ils

furent tout bonnement des hommes, sur le cerveau desquels

une étincelle est un jour tombée. Et puis, pour un duc,

brillant homme d'État, et un vicomte, somptueux penseur,

passez-moi en revue tous les imbéciles titrés! Prise dans son

/ ensemble, allez, cette aristocratie moderne est bien en train

/ de s'eflondrer. C'est indiscutable. Ils ne sont plus rien et il

Vne leur reste plus rien.

Si ce n'est la satisfaction arrogante à laquelle je trouve une certaine excuse, de remonter à cinq, six et sept cents ans.

DE HORN

Et à quoi aboutissent-ils avec leurs sept cents ans? A ça.

MONTADE.

Ils n'ont pas besoin d'aboutir, ils ne tiennent qu'à durer. Ils ont sept cents ans, voilà leur mérite.

DE HORN

Le seul. Mais moi aussi, nous aussi, à ce compte-là, nous avons peut-être sept cents ans, et davantage. Nos ancêtres ont peut-être aussi été tués à Crécy. Seulement on l'ignore. Les nobles, on l'a mis sur un morceau de papier, nous pas.

MONTADE.

Tout est là. Mais ce que je sais, par exemple, et ce qui

me donne alors beaucoup d'orgueil, c'est qu'il y a sept cent ans — à supposer que j'aie eu des aïeux aussi reculés — ils étaient vêtus de chausses trouées et qu'ils grattaient, pieds nus, la terre aride du moyen âge, et qu'aujourd'hui, moi, le petit-fils de ces parias, j'entre partout tête haute, et je peux dire, écrire et imprimer ce que je pense.

DE HORN

Et les miens, il y a sept cents ans, ah! c'était encore pire! Ils vivaient dans l'ordure, les crachats et l'opprobre; on les chassait des villes à coups de fourche, comme des pestiférés, et pour passer un pont, une femme juive enceinte était taxée du même péage qu'un pourceau. Les temps sont révolus, et aujourd'hui nous sommes les rois du monde. C'est nous, à présent, les vrais aristocrates. Eux? Ils sont bien nommés! les descendants! A mesure que tout monte, ils dégringolent. Des preuves? Partout. Là sur cette table, (n prend un livre au hasard.) « Règles du jeu de poker. »

MONTADE, en prenant un autre.

« Trente sonneries de trompe, recueillies par le baron de X... ».

DE HORN, en prenant un autre.

« Le mail-coach à Paris ». Sans sortir de cette maison, que voyons-nous? Un prince de trente-quatre ans, bon à rien...

MONTADE.

Capable de tout...

DE HORN

L'esprit faux, et le cœur sec comme un cigare. La princesse, une jolie poupée, à laquelle on peut tout dire, mais que je courtise et que j'aime, oui, je l'avoue, avec la certi-

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