ACTE TROISIÈME
LE PRINCE, bondissant.
Vous voulez aussi que je sois de l'Académie? Ah! ça?...
LA DUCHESSE
Pourquoi pas?
MONTREJEAD.
L'habit vous irait.
Non... Comme la campagne : trop vert.
LA PRINCESSE
Mais à quel titre en serait-il?
LA DUCHESSE
A titre de grand seigneur. L'Académie est un salon, tu as de belles manières, tu y ferais très bonne figure.
LA PRINCESSE
Mais il faut au moins avoir écrit, si peu que e soit.
LA DUCHESSE
Et la correspondance de nos ancêtres! pourquoi est-elle faite? La bibliothèque du château est encombrée de papiers merveilleux! où jamais personne n'a mis le nez. Don inique n'a qu'à puiser dans le tas et qu'à copier, et il écrira n très beau livre, tout comme un autre.
LE PRINCE, ironique.
Le maréchal de Talais, d'après des documents inédits.
MONTREJEAU
Avec un portrait en taille-douce.
LA PRINCESSE
Et un fac-similé d'autographe!
Ça n'est pas plus difficile que ça!
LA DUCHESSE
Quand t'y mets-tu?
Alors, c'est sérieux?
LA DUCHESSE
Dame! puisque tu ne veux pas de la politique.
Certainement non! Ni la politique, ni...
LA DUCHESSE
Alors décide-toi pour une profession quelconque : architecte, médecin...
LA PRINCESSE
Le prince d'Aurec docteur ! mon mari me répugnerait.
LA DUCHESSE
Vous êtes bien dégoûtée!... Croirait-on pas que j'ai dit une chose énorme! On y viendra, et avant peu!
SORBIER
Mais oui. Nos enfants verront des comtes notaires, des marquis magistrats, des vicomtes chimistes, et des ducs... médecins. Il faudra que l'aristocratie se mette à travailler, comme le commun des mortels, si elle ne veut pas disparaître.
C'est le bon sens.
LA DUCHESSE
Nous n'en sommes pas encore là ! Laissez-moi donc tous tranquille, avec vos professions. Je n'en ai que faire, j'en exerce déjà une.
LA DUCHESSE
Celle d'oisif 1
Vous l'avez dit comme lui. Mais d'oisif gentilhomme,
LA DUCHESSE
C'est peu.
Moi j'estime que c'est beaucoup.
LA PRINCESSE
Comment! être en pleine jeunesse, ainsi que Dominique, parmi les premiers de la première classe de son pays, avoir un nom tellement surmené de gloire dans le passé qu'il y aurait vraiment présomption puérile de sa part à vouloir essayer de faire mieux, ou même aussi bien, et alors n'employer l'activité de son esprit et l'ingéniosité de ses ressources qu'à parer ce nom de toutes les grâces et de toutes les séductions, à l'entretenir journellement dans un synonymat de perfection artistique et mondaine, à lui donner ses grandes entrées dans le Gotha du dandysme, comme il les a déjà de droit dans les plus fameux clubs d'Europe, s'astreindre à le porter avec des recherches d'élégance telles que tous les autres soient découragés de l'égaler; bref, en faire un rare échantillon de hauteur, d'insolence et de hardiesse
frivole! Tout cela, ma mère, vous trouvez que c'est peu? Vraiment, vous êtes difficile, et je ne sais pas ce qu'il vous faut!
LA DUCHESSE
Des actions plus grandes!
Maman, il lui faut Bouvines.
LA DUCHESSE, lisant sur les murs.
Jamais en arrière! D'Aurec le premier!
MONTREJEAU, même jeu.
Montre j eau plus haut!
LA PRINCESSE
Tenez, ma mère, vous étiez faite pour épouser Don Quichotte!
LA DUCHESSE, à son fils.
Et en quoi consiste-t-il, ce fameux rôle d'oisif? Parle, toi. Je serais curieuse de l'apprendre.
Elle vous l'a dit. A maintenir le goût, à créer la mode, à inventer un mot nouveau, une nuance, un parfum, à lancer dans la circulation une cravate, un chapeau, ou une écuyère, à rendre un vice bien porté aussi aisément qu'on ridiculise une vertu, à réagir contre le gros diamant du Juif, le bronze d'art du bourgeois et la quincaillerie du Péruvien ! Voilà les seuls devoirs dignes d'un gentilhomme, à notre époque!