SCÈNE V LA DUCHESSE, M. SORBIER
LA DUCHESSE, très abattue.
C'est désolant! Il n'y a rien à en tirer, rien! Qu'est-ce que vous feriez, vous, mon ami, si vous étiez à ma place?
SORBIER
J'essaierais de la douceur, je lui lèverais peut-être son conseil...
LA DUCHESSE
Oh! non!
SORBIER
Maintenant que l'effet moral a été produit et que vous avez fait acte d'autorité...
LA DUCHESSE
Ne me demandez pas cela. Tant que je vivrai... je maintiendrai le conseil de Dominique.
SORBIER
Mais cependant...
LA DUCHESSE
Non, non. Là-dessus je suis inflexible. J'ai trop de raisons, hélas! pour letre.
SORBIER
Lesquelles? voyons?
Lesquelles! c'est vous qui me posez cette question? Vous, l'ami fidèle des mauvais jours, à qui aucune des angoisses de ma vie n'est restée étrangère! Mais rappelez-vous donc ce qu'elle a été, ma vie, depuis l'âge de dix-huit ans quand j'habitais toute seule avec papa notre maison de Bellevue où vous veniez tous les dimanches.
SORBIER
Vous sortiez alors du Sacré-Cœur.
LA DUCHESSE
Et déjà mon seul amour, ma seule passion...
SORBIER
Je me souviens : c'était la noblesse!
LA DUCHESSE
Quand on prononçait devant moi, quand je voyais imprimé dans un livre, dans un journal, un de ces noms magnifiques de la vieille histoire de France, j'éprouvais unéblouissement et le cœur me battait. Les nobles ! A mes yeux, ils représentaient quelque chose de spécialement élevé sous les rapports de l'esprit, du cœur, du caractère; ils constituaient l'élite sans cesse perfectionnée de la nation; c'étaient des personnages supérieurs, ayant conscience de la gloire reçue et qu'ils avaient à transmettre intacte, pénétrés qu'ils ne relevaient pas seulement que d'eux-mêmes, mais des ancêtres auxquels, avant tout, ils se devaient, corps et âme, dont ils parlaient sans doute entre eux, et souvent, pour en rappeler la splendeur, les vertus et les exploits ! Et je me disais : Oh ! cette caste fermée, si jamais il m'arrivait d'en être, à moi, Virginie Piédoux, d'en faire partie, quel rêve! quel honneur, quel... je ne sais pas, moi! J'en ai été, j'en
suis, j'ai vu ce que c'était. C'est moins que nous autres. Ah! je suis punie, oui !
SORBIER
Remettez-vous.
LA DUCHESSE
M'a-t-elle assez fait souffrir, cette noblesse! Je lui ai apporté mon argent et mes vertus bourgeoises, elle m'a apporté ses vices héréditaires et son blason ruiné. Je n'ai eu d'elle que des douleurs : d'abord avec le père, ensuite avec le fils. Aussi par moments, je me console de n'être pas grand'mère, les petits-enfants auraient trop de qui tenir, tandis que comme ça c'est une désillusion de moins pour ma vieillesse. Et elle est déjà assez triste, ma vieillesse!
SORBIER
Mais non !
LA DUCHESSE
Oh! si. Et alors, quand je songe à l'existence toute différente que j'aurais pu avoir si je n'avais pas suivi mon aveuglement ridicule... et les mariages que j'ai refusés...
SORBIER, pensif.
Oui...
LA DUCHESSE
Mon pauvre ami, croyez que pas une, mais cent fois... j'ai regretté amèrement...
SORBIER, gêné.
Je vous en prie.
LA DUCHESSE
Pourquoi n'en pas parler? Cela me fait du bien, au