‹ Le Prince de ByzanceChapitre 108 sur 124 · SCÈNE XII · texte numérisé non relu

SCÈNE XII

Silence bientôt absolu, après une sonnerie de trompettes. La nuit se lève, la lune éclaire le champ de bataille ; à gauche le cadavre de Cavalcanti, à droite Tonio presque englouti sous la tente : cadavres et armes épars.

TOMO (râlant)

A moi,.. George! à moi... Cavalcanti... Mort? non car je vis... j'étouffe... Oh!... si d'un effort je rejettais ce qui m'opresse (elle parvient à s'accouder). Mon paradis pour le revoir, mort ou vivant, je le donne... Vivant, il chercherait, il trouverait son petit prince. . . George. . . ma voix est comme un instrument brisé... Ah ! ce cor qui pendait à ma ceinture... mon dernier souffle suffira, Dieu m'aidant, à le sonner (elle sonne par trois lents appels, chaque Jois le corps de Cavalcanti tressaille ; après le troisième appel elle retombe évanouie.)

CAVALCANTI

Le cor a vibré... mon oreille a reconnu le son. Evacuée par les idées, ma tête s'engourdit et mon corps immobile n'obéit plus a ma vacillante pensée.

Je suis seul... et la brise du soir passe... Je n'ose un mouvement... semblable à ces statues aux membres rapportés, si j'allais me disjoindre en remuant... La fade odeur du sang obsède ma narine... Blessé? oui, mais de quelle blessure... La lune poudroie... depuis quand, fait-il nuit? Pourquoi cette torpeur, qui malgré mon effort, éteint la conscience... chasse le souvenir...

Un désir de sommeil me presse, impérieux irrésistible 1 Je souhaite un repos sans réveil... Tandis qu'une voix lointaine, sourde, monotone, répète : « lève-toi, dressetoi : jamais il ne fut plus urgent de penser et d'agir... » Epouvante ! le voile se déchire que la mort étendait ; je me souviens... de tout, je suis blessé à mort,.. C'est le champ de bataille... ïonio!... Tonio. c'est toi qui m'appelais... et si impérieux que je suis revenu vers la vie... où es-tu? où est-il ! (cl se soulève) h chaque effort, je me sens expirer.

Injuste ciel ! destin aveugle ! Antonio mon ange, on me l'aura tué. . . et plus assez de sang pour la vengeance. . . ni de souffle pour l'appeler (cl se traîne). Qu'importe ma douleur a cette nature sereine ?

La nuit bleue, indifférente, de toutes ses étoiles aux regards curieux, contemple mon désespoir... mon impuissance...

Mourir! dans ses bras, c'eût été une extase.

0 la bénie, voluptueuse mort, mais non ! non ! . . . M'entends-tu, Providence, œil de Dieu et son bras, éternelle invoquée, vois ton œuvre, et rie et raille, brocarde et ironise le mortel idiot, qui meurt désespéré pour avoir cru en toi.

J'ai tout sacrifié pour un scrupule, selon la loi chrétienne et ce moment d'enfer, voilà ma récompense ! 0 Justice d'en haut, quel homme t'a jamais vu présente en sa vie ; les anciens ont raison, l'ananké implacable ! Saint George que je souffre!... Mes mains s'épeurent à tâter ces cadavres... Si je touchais le sien ! Horreur !

(Il arrive se trainanl où gît Tonio, la Innique déchirée) .

Un sein... un sein de femme... Ici... Serais-je hallu-

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ciné... La fièvre fausse mes sens... Attendons un rayon de lune. . . (L« rayon bientôt tombe sur Tonio) .

C'est lui. . . et lui c'est elle ! . . . Dieu juste ! et c'est ici que cela se révèle sur ce champ de carnage, de l'enfant adorable jaillit la femme bien aimée !

0 mon Antonia ! ma princesse es-tu vive? Elle respire encore : d'affreux rubis perlent son jeune sein. 0 sanglante rosée, sur cette fleur pas éclose. Un ruisseau ici près (effort) 0 rage! Mes yeux devraient donner leur eau. Ah.. .

TONIO

Oh!... George... qui me caresse?... Qui me baise?... C'est toi, mon aimé... Oh ! vite, écoute ce secret... Je suis femme et tienne toute entière.

J'aurai vécu sans revêtir la robe de la vierge ; notre premier baiser aura le goût de mort et pour lit, le champ de bataille.

N'importe. . . je me donne toute, blessée, mourante, mais vierge et princesse. Que l'air indifférent ne se mêle pas à nos souffles, maintenant comptés et précieux. . .

Tes lèvres pour mourir, tes lèvres pour guérir, tes lèvres et qu'un baiser commence notre éternité...

(Long baiser, étreinte que disjoint Tonio) .

CAVALCANTI Pourquoi as-tu cessé l'extase ?

TONIO

Pour la seule parole qui vaille le baiser : j'ai péché, j'ai tué la marquise je t'accompagne en purgatoire,

CAVALCANTI

Délire!... Voici la mort... Qu'Antonia se confonde avec George ; qu'au delà, de ce double trépas un seul être jaillisse.

(Etreinte et immobilité).

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