‹ Le Prince de ByzanceChapitre 62 sur 124 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

CA VALCANTI (costume de guerre, en face LE PRIEUR parait).

LE PRIEUR Dieu vous garde, mon fils.

CAVALCANTI

Mon père, Dieu nous garde. Votre robe de bure, pas plus que mon épée, ne nous défend du mal.

LE PRIEUR

Nos anges gardiens seuls y peuvent, toujours présents.

CAVALCANTI

Toujours? même aux côtés d'un condottiere de Frédéric. Ces célestes esprits escortent donc le crime?

Que m'apportez-vous de funeste, pour tenir ce ton-là ?

CAVALCANTI

0 ! le moine prudent qui pense, pis que moi, du Prince que je sers,

LE PRIEUR Vous raillez ; le roi de Sicile «..

CAVALCANTI Et vos traits anxieux raillent aussi, Prieur ?

LE PRIEUR Il serait d'un chrétien de parler vite...

CAVALCANTI

Parler! Je ne sais rien, sinon que vous devez me remettre un dépôt. . . . précieux ; j'ai amené toute ma compagnie, deux cents lances arrêtées dans le val. —

Voici :

(Il sort de sa botte un pli qu'il présente).

LE PRIEUR Messire, seyez-vous 1

LE PRIEUR (lisant).

« Paix et salut au Prieur de San Georgio, a Lecce.

« Il nous plaît, qu'es mains de notre capitaine, porteur de ces présentes, tu remettes sur l'heure le frère Tonio. En foi de quoi signé, après avoir écrit de notre propre main « Frédéric ». — Je suis trop exaucé (à Cavalcanti). Quand vous aurez reçu ce dépôt, capitaine...

CAVALCANTI

Je dois le porter à Tarente ; mes instructions sont là, dedans ma botte gauche?

LE PRIEUR

Vous n'êtes pas curieux...

16 THÉÂTRE DE LA ROSE f CROIX

CAVALCAMI J ai juré de ne pas lire avant minuit.

LE PRIEUR S il devait le tuer, Dieu juste ! Résister impossible, je

veux sonder cette âme (lljrappe sur un timbre etaujrèrequi paraîtj,

du vin et le meilleur ! (à Cavaicantij Vous boirez, n'est-ce pas, capitaine ?

CAVALCANTI

Je parlerai surtout, n'est-ce pas, bon Prieur? Vous me trouvez en humeur, pour vous, satisfaisante : parfois, je ne répondrais pas aux sphinx, à Salomon me posant des énigmes ; d'autres jours, je dirais mes pensées au vent qui joue avec ma plume.

LE PRIEUR La Sicile subjuguant l'Italie deviendrait...

CAVALCANTI {l'arrête dix geste).

Oh ! je suis un condottiere comme vous êtes moine ! Vous ne pensez qu à Dieu; je ne crains que l'ennui. Vous trouvez Dieu en vous et vous restez en place. Je fuis l'ennui partout et je le porte en moi.

(Le toarierpose une buire et une coupe, le Prieur tend la coupe et verse à Cavalcanti qui se lève).

Au patron du couvent qui est aussi le mien !

Pourquoi porter l'épée, sans l'aimer...

LE PRINCK DU BYZANCK 17

CAVALCANTI

Pourquoi des mille graines qu'essème un coup de vent les unes tombent-elles inutiles k la mer, d'autres stériles au rocher? Pourquoi, ce soir, au moustier de San Giorgio, j'étais hier sur une route? Pourquoi parlé-je tant aujourd'hui et demain me tairai-je? Pourquoi?

LE PRIEUR

Vos parents ')

CAVALCANTI

Je suis fils de l'amour et je viens d'Orient.

La Providence ou le hasard me jeta tout enfant, sur le bord d'une route de Syracuse, presque nu, ayant faim. Recueilli par un prêtre et choyé pour ma voix, je fus expédié comme un oiseau chanteur k Cosme Médicis. Béni soit jamais ce nom des Médicis ! Dans leur palais, le petit \agabond fut heureux, j'étudiai avec Masaccio, je peignis à San Marco une prédelle : écuyer aussi bien que chanteur, le gypsy s'appela Gavalcanti.

LE PRIEUR

Quel grave événement bifurqua votre route?

CAVALCANTI

Je découvris qu il existait un inconnu plus attrayant que

la métaphysique : des chefs-d'œuvre vivants plus beaux

que ceux de l'art ; et. . . des ivresses dont le seul souvenir

m'enfièvre comme un ange tombé celui du ciel ! Ma vie

ne fut qu'un long baiser !

18 THÉÂTRE DE LA ROSE f CROIX

Baiser, descente de 1 âme, ascension du corps !

Fibule du cœur et des reins, ô signe du bonheur !

Redite bienheureuse et la seule éternelle : Baiser !

Geste des Anges !

O lèvres, territoire contesté entre l'esprit et la matière, lèvres qui ouvrez sur le ciel, diseuses de beauté, donneuses de bonheur ; ô rebord rougoieant de l'être, margelle au puits d'où sort la voix tendre ou sublime !

Bouche, ô lieu de vérité ; ta turgescence, des nerls illuminatrice, nous purifie en moments magnifiques ; avec l'illusion de grandes ailes tu nous donnes la sensation d'être complet, en un nouveau et demi-Dieu!

LE PRIEUR

Un jour, les lèvres ont menti !..

CAVALCANTI

Les lèvres ne mentent pas aux lèvres, mais la femme ne garde pas longtemps le cœur aux lèvres... Mes nerfs s'étaient croisés avec des nerfs lubriques et l'âme était absente de cela. J'appelai un grand cœur, en fou qui ignorais, que l'on ne trouve pas un grand cœur ; on le crée dedans une poitrine aimée. Il m'a manqué le courage patient, par lequel on devient le cénobite de son œuvre. Au lieu de replier ma jeune et vive force, sur l'Aventin de l'art, je cherchai l'émotion à tout prix, à toute heure. Sous ce costumelà, je la cherche toujours, la décevante et la fugace !

Je suis las du réel, du coutumier ; je vis, dans l'espoir d'un destin si secoué et si tragique, que j'y sombre exaucé, selon mon dernier vœu; une mort de lumière.

Jeune, beau et vaillant, un poète serait moins lyrique !

CAVALCANTI

Je suis jeune, en effet, si vous jugez ma tête; vaillant quand on m'attaque ; poète quand je souffre ; mais je reste stérile malgré ces dons puissants. En vain, je tends mon épée vers le ciel : il ne la pointe pas vers un but idéal.

LE PRIEUR

Le ciel nous éprouve en tardant. Ses décrets peut-être vous allouent un très noble destin. Aventurier, doutezvous de demain, sinon meilleur, toujours autre ? Soyez prêt a l'occasion bénie : votre âme religieuse est comme ouverte au repentir , profitez de l'instant ; pour marcher plus à l'aise, allégez-vous mon fils ; mon fils, confessezvous !

CAVALCANTI

Ce n'est pas mon salut, Prieur, qui vous inquiète : un intérêt puissant vous pousse à feuilleter le livre de mon âme : je ne le ferme pas ce livre aux sombres pages*.

LE PRIEUR Vous dévoueriez-vous, . . . pour une femme ?

CAVALCANTI Je ne crois plus aux femmes : ce sont des êtres vains.

20 THÉÂTRE DE LA ROSE f CROIX

LE PRIEUR

Mais si vous rencontriez, un vrai cœur, vierge et haut sous des traits de princesse, un cœur qui n'eût jamais battu, un androgyne, un ange et pour qui il faudrait accomplir des prodiges.

Ah! croire en être et se dévouer tout, fanatique devant l'idole, se faire le démon d'un ange; combattre, saigner, mourir, pourvu que le doute jamais ne vienne ! . . . Si je trouvais cela, Prieur, je bénirais la vie !

LE PRIEUR (à part).

Seigneur, soyez béni, Tonio est sauvé.

CAVALGANTI

Êtes-vous informé, enfin?

LE PRIEUR

Oui, Messire, et je vais vous chercher ce dépôt précieux.

[Exit).

Page 1