‹ Le Prince de ByzanceChapitre 80 sur 124 · SCENE X · texte numérisé non relu

SCENE X

CAVALCANTI. — TONIO

CAVALCANTI

Tout a été propice. Entrer la nuit avec escorte dans une ville très gardée ; se faire reconnaître par ceux mêmes qu'on dépossède ; enlever le suffrage du peuple : tout cela en un coup, tout cela en deux heures; n'est-ce pas fantastique ou plutôt providentiel? Les anges, mon cher Prince, ont combattu pour vous.

TONIO

Leur aide c'est la vôtre ? Pénétrer ainsi sans coup férir. . .

CAVALCANTI

L'officier de garde dépêcha un page à la provéditrice. Elle gouverne ici : elle ordonna de nous laisser entrer.

TONIO Cette femme à qui je succède, Pavez-vous vue ?

CAVALCANTI

Tout à l'heure, j'ai parlé à son cœur, je lui ai peint votre jeunesse : elle promit de gagner son mari, elle a tenu parole.

S6 THÉÂTRE DE LA ROSE f CROIX

TOMO

Eh bien! au lieu de me sentir plein de reconnaissance, l'envie de l'embrasser — d'instinct, je la déteste.

CAVALCANTI

Gomme le cœur pressent ses ennemis !

(Hautj Demain sur un cheval au beau caparaçon vous parcourez la ville ; et bientôt le plus joli des Princes en deviendra le plus aimé.

TOMO (rêveur et s'appuyant à Cavalcanti).

Oui, c'est beau le pouvoir et quel gentil bonnet que la couronne? En quittant le moustier j'étais tout au bonheur de m'enfuir avec vous ; je n'imaginais pas d'autre joie. Mais en sentant le diadème sur mon front, en tenant ce drapeau, en parlant à ce peuple... Ah! laites de moi un prince véritable et dont l'histoire parlera.

CAVALCANTI

Le pouvoir vient de Dieu, ô prince mon élève ; vous qui êtes en haut à ceux qui sont en bas, donnez le grand exemple. Le destin vous met-il le pied haut sur les fronts? Marchez dans la lumière !

Un prince, ce n'est point un banal héritier, il se doit d'incarner l'abstrait royal ; sinon il s'avoue bâtard par l'âme. Cette foule qui acclamait, bénéficie de l'ombre ou elle grouille — , Voyez ce rayon de soleil et la poussière qui y danse. La poussière est Tarente, vous êtes le rayon, car vous êtes le prince.

TONIO

C'est vous, c'est vous le prince : je ne suis qu'un enfant.

CAVALGANTI

Vous êtes le vrai prince, Altesse de beauté, Gavalcanti n'est qu'un très noble atome parmi votre rayonnement. Le propre du monarque n'est pas d'être un génie, un héros, mais de les susciter, les mettant en leur place. Hier indifférent au sort de l'Apulie je deviens aujourd'hui un ministre rigide, car un rayon de vous m'a fécondé.

TONIO Cœur généreux et parole charmante !

GAVALCANTI

Tout capitaine eût tenté l'aventure, à son profit ; moi, je n'ai vu que vous. L'Egyptienne statue vibre des sons puissants, quand le soleil la frappe. Votre beauté m'a fait homme d'Etat. Je suis le maître de Tarente tant que vous vous m'écoutez : et vous m'écouterez toujours. Cependant,., vous si jeune... que la vie n'a pas encore déçu, vous ne comprendriez pas qu'on préfère être le roi d'un cœur que l'empereur d'un monde.

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