‹ Le Prince de ByzanceChapitre 89 sur 124 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

LE PROVÉDITEUR et LA MARQUISE

LE PROVÉDITEUR

Ils vont à la salle d'armes, et ce que j'ai à dire ne souffre ni retard, ni témoin. Madame vous m'avez trahi d'une trahison double ! Le condottiere se cachait derrière la poupée byzantine qu'on acclame à tout propos, en un réveil du parti national. Puis, vous passez pour une virago ! Pages et lansquenets se gaussent, racontant qu'après de longs éclats de voix , on vous a relevée évanouie à côté d'un poignard, tandis que Gavalcanti dédaigneux s'en

allait !

LA MARQUISE

Je ne suis pas aimée ; c'est un tant mieux pour vous !

78 THÉÂTRE DE LA ROSE f CROIX

LE PROVÉDITEUR

Vous n'êtes pas aimée et je suis ridicule ; on ne rompt pas les bienséances, Madame ! Je ne me flattais pas d'éviter l'aventure, je l'espérais discrète, voilà tout. 0 misérable jour où mon mauvais génie vous poussa sur mes pas.

LA MARQUISE

0 misérable jour où naît la beauté pauvre et mauvais le génie qui destine les marquis vieux et laids à réparer les torts de la fortune, auprès des jolies filles. Oui, Messire mais l'un s'enchaîne a l'autre et vous le mauvais riche n'existez qu'en intendants, des belles femmes. De quels accords se fait l'éternelle harmonie ? On dit qu'il faut pour que le monde tourne, qu'il porte des penseurs en nombre égal aux jours qu'il met a se virer. La beauté c'est la pensée du corps : il faut à cette terre des êtres qui soient les astres de la forme !

En Grèce seulement, la Norme fut suivie : ailleurs la beauté méconnue s'affronte à deux horreurs : le mariage obscur ou la galanterie : et la galanterie vaut mieux pour elle. Elle luit, dans la boue mais elle luit, obéissant aux lois de son essence. Les modernes ont construit des couvents a la foi, des collèges a. l'étude ; tous les dieux ont leur temple, leurs prêtres honorés : le beau seul est proscrit ! Que demain s'abatte, en votre parc, un oiseau rare, il aura son perchoir, un perron, et on s'informera près des naturalistes de la pâtée qui lui convient !

Qu'une vierge demain s'égare en ce palais, elle sera ou sa-

lie ou chassée ; la beauté, ô grossiers est faite de lumière, fixée ; sertissez le diamant et ne le rayez pas de luxure !

LE PROVÉDITEUR

Le Ficin vous embrasserait, mais un mari dupé...

LA MARQUISE

Dupé! vous étiez vieux et j'étais vierge ; belle, vous étiez laid. Vous m'avez acheté au prix d'un nom sali et d'une fortune volée. Vous m'avez prise pour ma beauté et ma beauté ne mentait pas, tandis que votre nom sert de surnom aux ministres improbes, comme on dit Ganelon de tous les traîtres.

LE PROVÉDITEUR

Parlons de ce qui nous unit, non de ce qui sépare marquise Buodelmonte marquise Ganelon.

LA MARQUISE

Soit ! Gavalcanti ne m'aimera jamais, je l'adore ; il faut qu'il meurre.

LE PROVÉDITEUR Dire que c'est sincère !

UN PAGE (survenant).

Votre grâce, le sergent à Naples envoyé revient avec

une réponse. (La Marquise fait signe d'introduire. Entre Giacomo, qui présente le pli) .

LA MARQUISE (au Provéditeur).

J'ai promis cent ducats à cet homme {lisant) « J'arrive Frédéric ».

LE PROVÉDITEUR

Cent ducats pour deux mots ; le coût est trop royal (à Giacomo) Voilà ma bourse, tu t'en contenteras.

GIACOMO (qui a soupesé la bourse).

Traîtrise à qui paye mal ! J'ai lu, j'avertirai le capitaine.

LE PROVÉDITEUR

Voilà qui est agir [il lui baise la main). On s'entend toujours mieux et plus longtemps en calculs d'intérêt qu'en tendresses.

LA MARQUISE

Laissons la place !

(Exeunt).

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