PRÉFACE
Mon cher monsieur du Bled,
Vous vous plaisez à écrire une histoire dont le sujet est inépuisable, l'histoire des gens d esprit, de la conversation et de la société en France. C'est l'histoire de la France elle-même vue dans sa vérité et son intimité, — non l'histoire des événements, des révolutions, des guerres et des catastrophes, — l'histoire des mœurs polies, des réunions de choix, des raffinements du goût, de l'urbanité mondaine, de tout ce qui a fait la sociabilité française. Vous avez fait passer devant nos yeux toute une galerie de portraits, une série de personnages, grands seigneurs, politiques ou lettrés, qui diffèrent certes par le génie, le caractère ou la position, et ont cependant un cectaixv
fonds d'original i lé commune : ils représentent tous plus ou moins la fleur de la culture sociale et littéraire.
Vos études variées avec art, en faisant revivre des figures si diverses de tous les mondes, sont aussi attrayantes qu'instructives. Elles ont le mérite de montrer que, quels que soient les événements publics, les révolutions, les changements de régimes, il y a une chose qui, jusqu'ici, n"a jamais péri en France : c'est l'esprit ! Il Taut en prendre son parti, dussent de pesants et pédants étrangers nous en faire un crime et prendre en compassion notre éternelle légèreté : c'est le don de la race 1 II a survécu à tout, il a défié les catastrophes. Il a, de plus, cela de rare (ju'il n'exclut pas les dons les plus sérieux de l'action, du courage, de la fermeté dans les épreuves, du dévouement,
Sans méconnaître les qualités d'autres grandes nations, on pourrait peut-éire dire qu'il n'y a guère que notre pays où l'on ait su passer à travers les crises, aller au feu et à la mort avec l'entrain léger et souriant de cœurs bien trempés. Vous avez vu, au temps de la Révolution, des femmes, la veille encore reines des frivolités dans leurs salons, étonner le lendemain leurs
bourreaux eux-mêmes par la vaillance de leup^ attitude et la fierté piquanle de leurs réparties. Vous avez vu, dans un autre genre, pendant la-1 sombre retraite de Russie, des Français de l'an-, cienne cour donner l'exemple d'une parfaite sérénité et ramasser le matin, autour de leur bivouac^ J un peu de neige pour se faire la barbe avant de j reprendre la marche funèbre. L'esprit françaiscl prend toutes les formes : un bon mot a été soui vent la spirituelle représaille de l'humanité, de j la liberté, du bon sens contre les excès, les oppressions ou la mauvaise fortune.
Qu'est-ce que cet esprit? On ne peut pas, je | croîs, le définir aisément. 11 se compose de ■! promptitude, de souplesse, d'imagination, de grâce 1 hardie, de gaieté, de raison. Vous en montrez | l'image dans une variété singulière de person-j nages, peut-Être bien étonnés quelquefois de s trouver ensemble : les Narbonne, les Talleyrand, les Ségur, les Tilly, même les La Fayette, auxquels vous ajoutez d'autres gens d'esprit, - Beugnot, les Fiévée, les Michaud, les Rœderer, , les Suard, les Morellet, les La Harpe. Le déûlé ' est complet, c'est une mêlée. Vous faites entre tous une place d'honneur à celui qui, sous d I cosmopolites, ftit un des plus Français c
Français d'autrefois, le prinœ de Ligne, Au moment du congrès île Vîcune, le prince de Ligne, qui avait presque quatre-vingts ans, voyant arriver Talleyrand, se tiâtait de l'inviter et écrivait aussitôt au prince d'Arcnberg : « Jugez do sun plaisir d'être reçu par moi, car il n'y a plus de Français au monde que lui, — et vous et 'moi gui ?ie le itomims pas. » C'était vrai : il n'était pas Français par la naissance, par les dignités ; il l'était par l'esprit, par le caractère, par sa nature légère et hardie. Et remarquez combien il y a souvent sous cette apparence de légèreté, d'éclairs ■ de raison, quelquefois presque de génie. Tout œla est passé, j'en conviens, et n'a pas moins d'intérêt.
On dit que maintenant tout est cliangé, que nous sommes entrés dans une ère nouvelle, quo nous sommes destinés à vivre dans une sociéte démocratique et réaliste, où les mœurs, les rapports mondains, l'esprit, le goût, ne sont plus ce qu'ils ont été jadis. C'est possible. Nous ne demandons pas qu'on nous ramène à l'ancien régime, il faut toujours se plaire avec son temps. Ce u'est pas une raison pour que le monde nouveau renonce à quelques-unes des choses qui ont , fait l'éclat et le charme de l'ancienne société.