Le Prince des sots
En 1866, j'achelai un manuscrit, parfaitement authentique, de Gérard de Nerval, le manuscrit d'un roman, Le Prince des Soh\
On sait qu'un drame, portant ce litre, avait été présenté à l'Odéon par Gérard, du temps d'Harel. Théophile Gautier, qui en avait écrit le prologue, croit que la pièce fut reyue. Mais une légende plus sûre raconte que la pièce fut ajournée, c'està-dire courtoisement refusée. Gérard de Nerval, et Théophile Gautier lui-même, étaient alors de bien petits personnages littéraires.
Le roman que je possède est-il fait d'après la nièce? Ou bien l'a-t-il précédée ? Je crois à la dernière hypothèse. L'ampleur des détails, les recher-
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elles liislûri<iucs, les docuiiieiits archéologiques mis en œuvre, tout prouve que le roman, écrit sous l'influence de Notre-Dame de Paris, a élé l'œuvre première dont Gérard de Nerval avait tiré ensuite un épisode, pour en faire un drame.
Cet épisode dont Théophile Gautier donne l'analyse, dans VHistoire du romantisme, se trouve tout au long, avec tous ses détails, dans le roman. Il en forme un des chapitres les plus amusants, les plus singuliers.
Voici ce qu'en dit Théophile Gautier :
« Le Prince des Sots, dont l'argument était une troupe de jongleurs, s'introduisant, sous prétexte de représentation dans un château féodal, pour enlever une beauté retenue par un père ou un mari tyrannique (1), contenait une autre pièce dans la grande, comme ces boules d'ivoire que la patience des Chinois sculpte les unes dans les autres. C'était un mystère à la façon gothique qui avait pour décoration une Gueule d'enfer, toute rouge, surmontée d'un paradis bleu, tout constellé d'or. Un ange, descendu des voûtes bleues, y
(1) La mémoire de Tliéopliile Gautier l'a trahi. Il s'agit d'une femme enlevée le jour de ses noces, par le duc Louis d'Orléans, et que son luari vient délivrer.
PRfiFACE VII
jouait avec le diable des âmes aux dés. Nous ne nous rappelons plus quel était l'enjeu de l'ange. Par excès de zèle, et pour ramener plus d'âmes au ciel, l'ange trichait. Le diable se fâchait et appelait l'ange « grand dadais, céleste volaille », et le menaçait, s'il récidivait, de lui plumer les ailes, ce qui l'empêcherait de remonter chez son patron. La querelle s'envenimait, et il en naissait un tumulte, dont l'amoureux profitait pour enlever sa maîtresse. »
Après avoir ainsi analysé le mystère qui n'est plus qu'un chapitre, vers la première moitié du roman, Théophile Gautier déplorait la perte du manuscrit de la pièce, orné par lui d'un dessin colorié, et conseillait âAsselineau, pour les i4«wrtles romantiques^ de rechercher cette insaisissable copie.
Je crois que le manuscrit du drame aura été déchiré, brûlé. Peut-être a-t-il échoué, comme celui que j'ai acheté, ou plus misérablement encore, sur un tas de vieux papiers ! Peut-être a-t-il été vendu dans un lot, pour retourner à la papeterie ! Peut-être Gérard l'a-t-il détruit luimême, le jugeant inutile, puisqu'il avait le manuscrit du roman !
Celui-ci est complet, sans omission. C'est une
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copie faite grossièrement pnr un copiste inhabile, ({ui ne sait pas imperturbablement l'orthographe. Elle est surchargée de corrections de l'écriture de Gérard de Nerval, qui creuse, fouille, évitle, comme un bois à sculpter, le texte épaissi de ce copiste.
J'ai gardé vingt ans ce manuscrit, parmi des -autographes, peu tenté de le lire, tant il avait un aspect impénétrable, à cause des broussailles plantées par les ratures. Il n'était pas non plus encourageant à manier, laid, sale, maculé, comme les papiers qu'on a recueillis dans la rue de la Vieille-Lanterne. Mais un jour, le chapitre de Théophile Gautier me donna à réfléchir et arma mon courage. J'évoquai le souvenir de ce pauvre Gérard, dont j'avais revu une des dernières étreintes, dont je revoyais les épreuves à la Rente de Paris, et à qui j'écrivais, pendant son agonie; je pénétrai dans ce fouillis. Le travail fut difficile mais attrayant après tout. Quelquefois les corrections sont interrompues; l'auteur se réservait d'y revenir; quelquefois les confusions de dates et de noms, dues au copiste, irritent la patience. Pourtant ma curiosité, bien vite éveillée, me donna la force d'aller jusqu'au bout, et j'eus l'ambition de servir la renommée littéraire de Gérard, en