AUBERT LE FLAMENC
Non, tout est dit, la nuit livide et sombre Comme un enfer, la nuit va s'éclairer.
L'homme trompe va travailler dans l'oiubre, Sun bras veng'eur fera peur et pleurer.
En ce temps-là, la France, lYaclionnée, comptait d'innombrales maîtres qui, sous les titres de prince, duc, comte et baron, étaient, quoique vassaux de la couronne, plus puissants que celui auquel ils rendaient hommage.
Un des plus importants de ces petits Etats était le duché d'Aquitaine, que possédait le roi d'Angleterre, depuis le mariage d'Henri II avec
■J-2() l.i: l'IlINCK KES SOTS
Eléonorc de Guyenne, répudiée })ar l'austère Louis le Jeune.
G'étaiten A({uitaincquc, sur l'ordre d'Isabcau de Bavière, se rendaient le sire de Cauny cl sa femme, au galop de deux vigoureux destriers. Ils ne franchirent pas, sans courir de dangers, la (lislancc qui séparait le château de Beauté de la petite ville de Coutras, où ils comptaient s'arrêter. Les hôtelleries étaient clairsemées et les routes étaient peu sûres.
Ils s'installèrent sous le nom de Carpalin, (juc portait la passe royale, et vécurent d'abord d'une vie aisée, grâce à l'aumonière, richement garnie de couronnes d'or, que Gonin avait, d'un coup de serpette, détachée de la ceinture de monseigneur d'Orléans, ou plutôt qu'il avait royalement saisies, pour la donner au mari trompé comme objet de première répartition, comme indemnité.
Au bout de quelques mois, l'aumonière lut épuisée et les ressources promises par le prince des sots n'arrivèrent pas.
Isabcau était délivrée de Maiieltc ; elle ne voulait plus en entendre parler.
\.r, l'I'.INCK DKS SOTS -2-21
De son ancienne posilion de clerc dans l'élude de son père, Aubert avait conservé une belle plume.
Il se fit copiste de manuscrils, et eut de l'ouvrage dans les couvents de la Guyenne et de la Gascogne.
Aubert Garpalin travaillait avec d'autant plus de courage qu'il se croyait alors l'auteur du fruit dont il comptait cliaque jour le mûrissement.
Il faisait peau neuve, en travaillant avec les moines; son instruction s'augmentait; Téloquence lui venait; tout lui portait bonheur; mais l'adoucissement des formes n'éteignait pas en lui la férocité du soldat.
Il croyait un peu plus en Dieu, un peu moins au diable ; mais il croyait furieusement à son droit d'être le père de ses enfants et, quand il lui vint, au bout de six mois de mariage, un fils confectionné et à point comme un enfant de neuf mois, il faillit éclater de rage et, éclatant de colère :
— Il mourra !
iii I. K l'HiNT, K ni: S sors
— (iracc ! sanglota Marietle, il n'csl pas coupable, lui !
— Il mourra, vous aussi et le traître...
— Au nom de votre mère, messire...
— Ma mère fut honnête femme.
— Je jure que je suis une femme sans reproche, si j'ai été une fille flétrie ! L'homme qui a abusé de ma jeunesse n'a rien obtenu de madame de Cauny. Si j'eusse consenti à vous leurrer, on ne m'eût point arrachée au manoir de Cauny pour me transporter au château de Beauté. Ce pauvre enfant serait né pendant une mission de quelques mois que vous eût donnée le prince ; les apparences auraient été sauvées... Je n'ai pas voulu me prêter à cette dernière infamie.
Aubert Le Flamenc réfléchissait; tout à coup, il jeta le poignard dont il s'était armé et dit à Mariette ;
— Vous vivrez !
— Merci pour mon enfant.
— Point n'est besoin de merci. Votre vie est utile au projet qui vient de me luire au cerveau, comme une flamme de l'enfer, comme un
LE l'RlNCK DKS SOTS 223
charbon ardent tVôlt' par un rnorcoau de glace. Dès ce jour, pas un mot ne fut écliangé sur ce sujet, entre les deux époux désormais étrangers l'un à l'autre, et le bâtard d'Orléans grandit en âge, en force, en santé.