CHOEUR
Cric ! croc...
Chez le grand havre On vit ch'numeut Pivois chenàtre Et Turton blanc.
CHCEUR.
Cric, croc...
Les gens du prince avaient à peine répété le refrain -du troisième couplet qu'ils s'étaient affaissés sur la table et endormis.
Le prince luttait contre le sommeil, et répétait après coup :
Cric ! croc ! marpeaux et mions.
— Je vais, dit Gonin, vous expliquer en langue vulgaire ce que signifie la chanson : Les larrons sont les seigneurs des grands chemins. Ceux qu'on pend meurent plus près du ciel,^ une fois chez le bon Dieu ils ont bon vin et pain blanc à discrétion. Peut-on trouver morale plus douce?
D'Orléans ne répliqua pas; il s'endormait à son tour, en répétant :
Truc, truc... ariïotichons!
"ill \.i: l'Itl.NCK DKS SOTS
— Bonnn nuit, monseigneur! s'écria gaiement le prince des sols.
S'étant assuré que les archers et les varlcts dormaient sérieusement, il se hâta de se déharrasscr de son casque, de sa cuirasse et de sa cotte de mailles.
— Il est temps de plier bagage, dit-il à ses hommes. En route ! mais, auparavant, un avis : que ceux qui ne veulent pas être pendus se gardent de jouer de la langue.
Toute la bande, qui s'était massée, s'inclina et but le coup de l'étrier, en chantant :
Buvons d'autant, cassons les pots, Jusqu'à cent sols... oli ! oh ! et oh ! A notre hôtess' ne payons point d'écots, Hors un credo et ho ! et ho !
^ En quelques minutes, la Gueule d'enfer fut démontée et emportée sur le chariot, déjà chargé de tout le butin dérobé.
Cela fait, on se mit en marche, au tour de la roue, à cause de la charge et des fondrières du chemin, surtout à travers le bois de Yincennes.
Comme ils entraient à Paris^ par la porte de
LE IMUMGE DES SOTS 2in
la rue Darbctte, un cavalier en soilait, lançant son cheval, à fond de train, sur la route qui conduit au bois de Vincennes. Dans le bois, le cavalier se croisa avec deux moines montés sur des mules paisibles ; les moines se rangèrent sur les accotements du sentier, et quand le cavalier fut passé comme l'éclair, l'un des moines dit à l'autre :
— L'homme court encore plus vite au malheur qu'au bonheur. Celui-ci n'atteindra le but qu'il vise que pour glisser dans le sang.
Il le savait bien, ce moine mystérieux, dont la vengeance avait préparé la catastrophe, lui qui avait soulevé le voile de la duchesse, et rendu Mariette à Aubert Le Flamenc.
Son compagnon ne répondit rien, il n'était pas d'humeur si tragique, la Gueule d'enfer en toile peinte lui suffisait.
Les deux moines, parvenus dans la première cour de l'hôtel Saint-Pol, y avaient pénétré, en montrant une passe royale. Là, se débarrassant de leur froc, l'un regagna les appartements royaux, et l'autre, passant sous la petite porte en ogive donnant sur la rue des Tournelles, se
tili; LK l'HI.NCE DKS SOTS
rendit à son liiéàtre situé .siir le carreau des Halles.
Que s'élait-il passé entre ces deux personnages dans le château de Beauté, avant le dépari des Enfants sans soucyf []ne scène terrible et courte.
La duchesse de Neveis avait feint de dormir pour échapper à la vigilance des démons maîtres du château. Ouand ceux-ci se lurent mis en route sous la conduite d'Etienne Mustau, elle ouvrit les yeux; mais elle vit debout devant elle, la contemplant à travers les deux trous du masque do pénitent, cachant entièrement le visage, le moine du cabinet, en compagnie d'un confrère de la Passion.
Le moine n'avait pas ganté sa main, et la grâce potelée de celle-ci pouvait trahir, si le poignard dont elle s'était subitement armée, et les mots de sa bouche, n'eussent trahi un rival implacable.
Marguerite se jeta à genoux, implorant la vie ; elle eût vainement imploré, si le confrère de la Passion n'eût retenu le bras levé, et avec l'autorité d'un complice n'eût désarmé ce moine
LE l'IlLNCE DES SOTS :>17
venu pour punir. La duchesse s'était évanouie de peur etd'liorreur.
Quand elle revint à elle, le moine l'uricux el maître (Jonin avaient disparu ; il ne restait que cette salle muette, les convives endormis, ce chaleau abandonné el ouvert. Elle n'osait quitter d'Orléans qui rêvait, quand le bruit d'un cheval au galop la fit tressaillir, se dresser et regarder, à la lueur d'une lune splendide, à travers le vitrail, ce qui se passait au dehors.
Un cavalier, qu'elle reconnut aussitôt, arrivait à fond de train. Elle donna bien vite un baiser à son amant endormi, puis courant à la porte cachée par le tableau, elle l'ouvrit et disparut dans le labyrinthe du souterrain.
Il était temps. Comme cette porte se refermait, celle de la salle s'ouvrait et Jean de Nevers faisait irruption.
Il eut un coup d'œil rapide qui ne trouva rien de suspect. Avec une torche de résine il alla à chaque convive, les dévisageant. Quand il fut devant Louis d'Orléans, il fut tenté de lui écraser la torche sur le visage.
Il se contenta de dire avec mépris :
i\H Li: l'Il I.NCK l)i;S SOTS
— Voilà riiomme (|ui prétend goiiveniei' le royaume! Pauvre pays! On m'a trompé, ajoiilat-il, avec un soupir gros de menace. Malheur à celui qui a calomnié Marguerite !
Il remonta à cheval, s'en alla d'un pas moins rapide au retrait de Saint-Saturnin où il trouva son épouse en prière, donna une accolade conjugale à celle qui le recommandait à Dieu et s'en retourna à Paris veiller à l'organisation du corps d'armée qu'il allait conduire en Hongrie.
Cependant, en route, il pensa au château de Beauté, ouvert à tout venant, au désordre qui y régnait et qu'il ne s'expliquait pas, et il envoya Raoulet d'Aclonville, un de ses officiers, à la tête d'une compagnie de lansquenets pour protéger une résidence jirincicrc qu'il appelait un antre d'abomination.