‹ Le Prince des sotsChapitre 5 sur 37 · I. !•: PIMNC K DES SOTS il · texte numérisé non relu

I. !•: PIMNC K DES SOTS il

guerre où il s'est acquis déjà tant de renommée? Croit-il avoir accompli assez de travaux, pour se reposer dans le conseil d'Etat?

— Votre présence ici, beau cousin...

Jean de Nevers traîna sur le mot becm. Il fut interrompu par Louis d'Orléans qui, riant d'un rire superbe et se redressant, lui dit :

— Allez ! allez ! j'accepte l'épithète de beau, qui est une grâce de sang royal. Assez d'autres ornent le revers de la médaille.

Nevers se mordit les lèvres, et tous les membres du conseil plissèrent le coin de la bouche, ne pouvant faire ni plus ni moins. De fait, le duc d'Orléans était très beau, très bien fait, très gracieux, très aimable. C'était le type d'un noble et galant chevalier, d'une mise irréprochable et d'un grand luxe.

Le duc de Nevers reprit :

— Votre présence ici, beau cousin, ne peut guère me donnera penser que les travaux militaires soient le prélude obligé de la vie politique?

Le roi intervint et coupa court à ce persiflage hargneux.

— Çà, messieurs, sommes-nous réunis céans

22 l.i: l'KINC, K DES SOTS

pour vous entendre conlester par aigreur et raanvaisiîs railleries, comme il vous arrive toujours? Revenons à la remontrance qui nous est adressée par notre cousin de Bourgogne, au sujet du retard que nous apportons à secourir Sigismond de Hongrie.

— Cette remontrance, Sire, puisqu'il vous plaît de l'appeler ainsi, n'est point le fait du duc de Nevers; elle émane de Philippe de Bourgogne. Les paroles du fils sont l'écho des sentiments du père.

— Eh bien ! riposta d'Orléans, comme un trait d'arbalète, que le même écho lui rapporte fidèlement ceci. Nous sommes bons chrétiens et craignant Dieu : mais le temps des croisades est passé et ne saurait renaître. Voici la France en paix pour la première fois, depuis que la régence de nos trois oncles a fait place au gouvernement du roi notre frère...

Ce disant, Louis de France désigna des yeux les trois ducs d'Anjou, de Berry et de Bourbon qui ne bronchèrent pas.

D'Orléans poursuivit :

— Or, deux blessures par où la patrie per-

LK l'KINGt: DES SOTS i23

dait tout son sang, Tune vers l'Angleterre, l'autre vers l'itali , sont à peine fermées; le moindre mouvement peut les rouvrir et les rendre plus douloureuses... Nous avons tout fait pour la paix et nous espérons la conserver; elle remettra la France en état prospère. Les lis, emblèmes de notre monarchie, ne peuvent fleurir au milieu des tempêtes.

— Cet emblème est menteur et dégénéré, répliqua Jean de Nevers. Les vieux rois de France portaient dans leurs armoiries, non pas des Heurs de lis, mais des fers de lance; c'était pour enseigner que la monarchie ne peut se maintenir et croître en force que par la guerre. Certes ils l'avaient bien compris, les rois vos aïeux, Sire, en organisant, en Palestine, une guerre perpétuelle qui entretenait la valeur des seigneurs français, faisait trêve à leurs discordes et purgeait le pays de cet excédent de population turbulente qui a tant de fois depuis inquiété le trône... Et regardez où nous en sommes! Nous avons la paix, en effet, mais la prospérité, où la voyez-vous? Les ennemis ne ravagent plus nos provinces; mais ce sont vos

M LK l'KlNCK l)i;s SOTS

nobles qui insultenL et pillent le peuple, et, après eux, leurs valets, et après leurs valets, leur meute, tant qu'il ne reste rien. Ce ne sont plus les frais de guerre qui épuisent les coffres de l'État, ce sont les frais de luxe, de fêtes! Ajoutez à cela que cette conduite détruit de plus en plus Taffection du populaire pour la monarchie et son respect de la noblesse. Combien de rébellions ne vous ont-elles pas déjà donné cet avis? Vous avez vu les impôts refusés : de grandes villes comme Paris et Rouen se soustraire à l'autorité royale; les Jacques, les Maillotins ont prouvé que les vilains ne craignent plus vos grands chevaux bardés de fer et les armures blasonnées de vos chevaliers. Maintes fois vous les avez mis à même d'essayer vos harnais et de voir qu'ils étaient de taille à les remplir, et que, la visière baissée, rien ne distinguait plus le vassal du seigneur. A tout cela, quel remède? La guerre, ai-je dit, une guerre généreuse et sainte, où la noblesse ravivera dans le sang des infidèles ses armoiries presque effacées et reprendra aux yeux du populaire

sa considération perdue, mais toujours due!

Ce discours produisit une grande sensation, mais d'Orléans rétablit l'équilibre :

— La considération du populaire? Que voilà bien parler ! Ces sottes gens osent-ils juger les seigneurs et maîtres que Dieu leur a donnés? Mais à quoi sont-ils bons, sinon qu'à travailler comme bêtes de somme et sans autres loyers? Sont-ils faits pour nous ou nous pour eux? Oh ! le vilain peuple, laid et sale, qui aboie et qui mord, comme un chien, sans plus de discernement. Vrai Dieu! depuis notre guerre de Flandre, je le hais; et surtout celui de Paris, à l'égal des animaux méchants. Les principales villes de France ne faisaient-elles pas alors des vœux publics contre nous et en faveur des révoltés que nous allions combattre? Et, à notre retour, qu'avons-nous trouvé? La canaille parisienne s'était emparée du gouvernement, et si les bourgeois effarés ne nous avaient ouvert les portes, il eût fallu assiéger Paris; et c'est dans un pareil état de choses que la noblesse irait se faire tuer à quatre cents Heues d'ici, laissant ses biens et la puissance aux Maillotins, aux

l'O Ll, l'Hl.NCi; l>KS SOTS

Jacques, ou à louL autre parti populaire? En honneur, j'aimerais mieux voir la France au pouvoir...

— Frère! s'écria Charles VI en se mettant debout, rentrez dans la question, ne blasphémez pas, et qui donc clamerait « Vive la France! » si ce n'est Louis de France?

Le roi s'étant assis, un murmure approbateur l'apaisa. Jean de Nevers sourit; le duc d'Orléans s'excusa et ajouta :

— Quant à notre luxe, nos fêtes, nos profusions que vous blâmez, tils de Philippe, ils servent notre politique plus que nos plaisirs. Il faut bien tenir dans sa pauvreté ce peuple qui lève la tête, dès qu'il n'est plus misérable, et qui profite de nos embarras d'argent dans nos temps de guerre, pour se racheter de servitude, de sorte que bientôt la moitié du pays va se trouver libre, condition qui en de telles gens est monstrueuse, contre nature.

Au signe de dénégation que fit Bourgogne, sire Hugues de Guisay, approuvant la politique du frère du roi, l'appuya.

— Outre les villes, dit-il, qui la plupart sont

franches maintenant, ne voit-on pas, même dans les campagnes, des manants qui ont des maisons à eux, des terres à eux, des fermes à eux... ?

— Ne le disais-je pas? c'est monstrueux! s'écria d'Orléans en regardant son cousin avec ironie, tandis que tant de nobles croient avoir leur femme à soi seul !

Jean de Nevers ne parut point ému de ce coup en pleine poitrine; il murmura seulement, si Las que personne ne l'entendit :

— Pauvre Marguerite !

— 11 en est encore, reprit sire Hugues, qui se font porter sur des chevaux, ainsi que les gentilshommes et qui se font suivre par des valets, comme nos valets par des chiens de chasse.

Chaque membre du conseil, à l'exemple du seigneur de Guisay, lança son mot, son apostrophe dérisoire.

— Vous allez trop loin dans vos paroles, messieurs, fit observer le roi avec un mélange d'impatience nerveuse et de bonté. Je ne vois vraiment pas de mal à ce que le populaire

jouisse de quelque aisance cl de quelcjuc libeiié. (-'csl un dél'aul d'éducation à tous que je reconnais aujourd'hui, d'avoir prisé trop peu jusqu'ici les gens de bas lieu, qui, quelquefois, ne manquent ni de courage ni de noblesse d'ame; aussi je ne pense pas, comme notre frère, qu'il faille les accabler de charges et d'impôts, dans le seul but de les tenir en soumission. J'ai aboli plusieurs taxes, à la demande du chancelier de l'Université, et j'en abolirai encore, en temps et lieu. Je m'oppose le plus que je puis aux dilapidations des deniers publics. Mais quant aux fêtes fréquentes dont vous vous plaignez, Jean de Bourgogne, c'est à ma mauvaise santé qu'il faut les reprocher. Les médecins ne cessent de me repéter que je me guérirai seulement à force de distractions et de plaisirs.

— Sire, votre santé ne paraît pas si mauvaise...

— Elle est meilleure, sans doute; mais vous oubliez que ces noires pensées, ces défaillances d'esprit auxquelles je suis enclin, furent causées par les fatigues d'une expédition guer-

riôrc; un choc suffirait à les renouveler, à taire plus peut-être... Cependant, s'il ne m'est pas permis d'aller, comme les rois mes ancêtres, combattre les infidèles, pour Dieu et pour l'honneur, je puis envoyer des secours, peu considérables, il est vrai, à cause de l'état mal assuré des choses, mais auxquels je crois donner une grande importance aux yeux de notre allié, en vous chargeant de les conduire, duc de Nevers.

— Sire, vous me comblez de joie et d'orgueil.

Le roi fit signe au maréchal de France, Jean de Boucicault, son ami d'enfance, de venir auprès de sa personne. Ils eurent ensemble un entretien à voix basse de quelques minutes : quand le maréchal retourna à sa place, Alain Ghartier, ayant rédigé une sorte de procès-verbal de la séance, le passa à Charles VI qui le signa et le remit ensuite au chambellan, Charles de Savoisy. Alors reprenant la parole :

— Vous le voyez, dit le roi, cousin de Bourgogne, cette séance m'a fatigué... ma tête est faible. Revenez demain à l'heure du conseil ;

3(» I.K l'KlNC.K DES SOTS

nous nous occuperons da régler tout cela. Si, en attendant, vous voulez assister à notie fête de ce soir, elle sera bruyante et joyeuse... C'est mon remtîde... il me faut de l'éclat, de la gaieté, de la danse. Gela me distrait, cela m'enlève à celte mélancolie qui a menacé, à ce qu'il paraît, ma raison...

— Dieu vous protège, Sire, et aussi la France !

— Merci pour le roi mon frère, duc de Nevers, dit le duc d'Orléans. Ah ! si vous venez ce soir, amenez-nous donc madame Marguerite de Hainaut. Elle brillera à la cour, non moins que madame Vénus à l'Olympe, et ce sera grand honneur à vous, son heureux époux.

— Son Vulcain ! pour suivre l'allégorie, marmotta sire Hugues.

— Merci, cousin d'Orléans, madame Marguerite n'a point affaire de vos fêtes et momeries. Vos dames de la cour sont mieux apprises, plus brillantes. Elle se sentirait toute gênée... Merci, vous dis-je, et adieu.

Sur ce salut glacial, Bourgogne sortit de la salle qui tarda peu à se dégarnir de ses com-

mensaux, ia séance étant levée. Il ne resta bientôt plus que les deux frères en présence.

— C'est une excellente idée, Sire, d'éloigner de la cour cet épais Bourguignon. Il me déplaît fort avec son ton censeur et sa tournure de marchand de bestiaux. Toute cette famille de Bourgogne sent le peuple à plein nez, comme si elle en sortait !

— Celui-ci, cependant, est un bon chevalier, et j'en fais cas, plus que je ne l'aime...

Tout en causant ainsi, les deux frères s'éloignaient de la salle des séances, et parcouraient les galeries de l'hôtel Saint-Pol conduisant au jardin, qu'ils traversèrent. Ils remontèrent les marches du perron aboutissant à l'autre aile de l'édifice, où se trouvaient les appartements habités par le roi, et entrèrent dans l'une des chambres à vaste cheminée dont l'àtre, meublé d'une énorme bûche flambante, répandait une douce et tiède chaleur, mais près de laquelle il fallait s'asseoir pour en sentir tout le calorique.

Les deux princes s'en approchèrent, prirent chacun un sièse et restèrent un instant à se chauffer.

A ce moment une ombre de femme se dessina sui' le mur du Tond, point recouvert de tapisserie, mais d'un gros cuir de Flandre contre lequel étaient appendus plusieurs tableaux de Jehan Muret, le Titien de l'époque, le professeur de Louis d'Orléans et qui lui avait enseigné la peinture sur verre.

Charles VI, après un petit grelottement, allait aborder la question délicate de Coline Demerre, séduite et abandonnée, pour passer ensuite à celle du mariage de Mariette d'Anghiiien, s'informer du nom de l'oflicier qui prêtait une main joviale aux caprices d'un prince possédant une jeune et jolie femme, comme était la belle Valentine Visconti, délaissée par son seigneur et maître au fond de son hôtel de Brehaigne.

C'était un cours de morale que le frère aîné allait faire au frère cadet, quand la reine Isabeau de Bavière parut et se plaça entre les deux frères, mais à distance, examinant l'un l'autre, comparant le premier, gracieux, découplé, au roi si frêle, souffreteux, pâle de visage, aux traits médiocrement distingués, et

LE l'UINCE DES SOTS 33

ne faisant point la part de sagesse que le Ciel lui avait dévolue.

Isabeau prenait en pitié méprisante cet époux IVileux, transi, oubliant que l'hôtel Saint-Pol était mal chauffé; que la salle du conseil d'État n'ayant pas de cheminée, le roi s'y était refroidi. C'était un accident fréquent, même à la cour.

Les documents historiques révèlent que les salles du Parlement où l'on siégeait, dès sept heures du matin, n'étaient éclairées que par deux bougies de cire jaune et qu'on n'y allumait jamais le feu. Les magistrats avaient tellement froid que les audiences étaient souvent suspendues.

A l'hôtel Saint-Pol, dit la chronique, il y avait trois feux : la chambre du roi, celle de la reine, et la salle où nous nous trouvons présentement. C'était par considération pour les dames, qu'on allumait un fagot dans la salle de la cour d'amour, séance tenante : on l'éteignait ensuite s'il n'était point consumé entièrement.

ti,J,

Page 1