ISABEAU DE BAVIERE
Souvent un songe allreux arrête mon sommeil, Pèse sur ma poitrine et liâte mon r<5veil ; Ambition, désirs, amour et jalousie S'arrachent mes instants et partagent ma vie.
Vive, lière, impérieuse, avec d'inamovibles froncements qui gerbaient aux commissures de ses lèvres, Isabeau de Bavière semblait tout d'abord violente et méchante. Mais l'état habituel de sa physionomie présentait la placidité un peu sévère des beautés tiermaniques. Le sang gaulois, mêlé au sang Scandinave et au sang italien, s'épanouissait dans une matité éclatante. Son visage était à demi ovale, avec
un nez légèrement aquilin, des lèvres minces, des sourcils très arqués et bien fournis, de grands yeux bleus ombrngés de longs cils soyeux, et dont les prunelles brillaient dans une brume voluptueuse, les joues roseset blanches. Klle avait des mains potelées, mignonnes, d'un galbe admirable. Sa désinvolture était plus méridionale qu'occidentale, d'un abandon voluptueux de grâce languissante.
Rieuse, enjouée, folâtre parfois, mais non en ce moment où la gravité sculpturale du corps s'unissait au front bas du visage, aux lèvres pâlies par le dépit, elle faisait aisément de son charme félin une fascination léonine.
N'étant point aperçue des deux frères, Isabeau hésitait à s'approcher, ou à s'éloigner silencieusement, comme elle était venue. Attendrait-elle l'occasion d'une rencontre sans témoin, et seule à seul avec monseigneur d'Orléans ?
Un reste de pudeur combattait dans l'épouse contre l'effervescence de l'amante, dédaignant toute retenue. La pudeur lutta vainement contre la jalousie : la passion l'emporta, la
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Statue glissa lentemenl sur les dalles et se trouva en face du prince qui se mit debout aussitôt pour lui offrir son siège en disant :
— Comment, madame! c'est vous? quelle heureuse surprise !
— Vous devriez avoir honte de me parler, monsieur d'Orléans, après ce qu'on sait!
— Que sait-on de si grave?
— D'où venez-vous, s'il vous plaît?
— Nous sortons du conseil.
— Mais avant le conseil ?
D'Orléans hésita à répondre. Le roi souriant tisonnait le feu et s'applaudissait tout bas d'avoir pour femme une Lucrèce, présidente de la cour d'amour, et si sévère pour la conduite d'un prince du sang.
Au fond, Charles VI se sentait indulgent; il se disait :
— Il a quatre ans de moins que moi, une santé de fer, un tempérament de feu, une imagination prompte à s'enflammer !
Et le bon frère, le bon roi tisonnait de plus belle.
— Mais avant le conseil? répéta la reine, blessée du silence du prince.
— Avant le conseil, madame, j'ai assisté à l'union de Mariette d'Anghuien avec messire Aubert Le Flamenc, l'un de mes officiers.
— Il est donc vrai? vous ne le niez pas?
— Pourquoi le nierais-je? et je m'étonne de votre étonnement, madame, puisque vous avez doté l'épousée.
— J'en ai été tant pressée par vousl Mais j'ignorais alors pourquoi vous vous obstiniez à faire épouser à cette fille un homme déplaisant et ridicule, et pourquoi aussi elle n'y apportait aucun obstacle.
— Elle est sans fortune; je donne à son mari, Aubert Le Flamenc, un fief considérable qui la fera dame de haut parage, et c'est un parti, dans ce temps où il y en a peu de bons.
— Ah! vous donnez un fief à son mari? Qui donc prétendait que vous y ajoutiez le don d'un héritier? Cela est digne d'un seigneur généreux comme vous... d'un...
Isabeau allait oublier la présence du roi, son courrouxl'entraîuait. Elle s'arrêta brusquement.
— Vous VOUS moquez assurément, madame, dit le duc d'un ton ambigu, fait pour avertir la reine de son imprudence, tout en la défiant.
Charles VI intervint d'un demi-ton de critique :
— Non, non, la reine ne se moque pas! N'avez-vous pas, mon frère, comme suzerain, votre droit de noçagef
— Vous ne l'auriez pas aboli. Sire, que je n'en userais pas. Ce serait mal récompenser un serviteur fidèle.
— C'est bien, Louis, c'est très bien, .le veux que, sous mon règne, on respecte les lois, et vous devez l'exemple de ce respect.
Isabeau, provoquée par son mari autant que par son amant, reprit vivement :
— A quoi bon ces semblants de mœurs, ces détours. Monsieur d'Orléans? Ne voyez-vous pas que nous savons bien l'histoire? et de qui la tenons-nous? D'une autre fille que vous avez délaissée.
— De qui parlez-vous?
D'Orléans semblait fouiller sa mémoire de bonne foi.
— De qui? Vous en avez tant! De Coline Demerre ! Double méfait, double crime, double infamie!
— - Par Phœbus, madame, voilà de bien gros mots pour une aventure fort vulgaire !
— Oui! dit le roi, en cessant de tisonner le feu, Isabelle, vous allez trop loin.
Il se leva, repoussa du pied son siège, et prenant un ton de commandement, en même temps que de conciliation :
— Je croyais que vous plaisantiez, et vous vous emportez tous les deux. Louis, il y a de la colère dans vos yeux, et du courroux dans les vôtres, madame, c'est presque une querelle!... Est-ce donc une nouveauté à la cour de France qu'une pareille aventure? Dieu merci, à péciié d'amour surtout, il y a rémission. Mon édit contre la débauche ne concerne que la violence. Si l'on a puni nos premiers parents pour leur désobéissance, la femme surtout fut la plus punie. Nous avons ajouté la honte. C'est à elle à veiller constamment sur son honneur. Ainsi donc, là où il n'y a pas l'emploi de la force, nous n'avons que le blâme pour toute arme.
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Ceci posé, selon la loi, libre à vous, madame, comme présidenle de la cour d'amour, d'infliger à Louis une amende ; mais, comme souveraine, vous devez user, en sa laveur, du droit de grâce, ainsi que je le lais moi-même, eL qu'il n'en soit plus parlé.
La reine se soumettait en Ironçant les sourcils.
— Allons! reprit Charles VI, complet dans son rôle débonnaire, donnez-vous cordialement la main.
— Il n'est besoin, murmura Isabeau, je n'en parlerai plus.
— La main! cordieu!... Suis-je pas le roi? la main! Ah!... c'est bien, baissez le front, madame, que je vous donne le baiser de paix. Maintenant, je vous quitte pour aller mettre ordre à notre bal. C'est le premier du carnaval; je le veux magnifique.
Satisfait d'avoir rendu la justice, Charles VI s'éloigna, et tout le temps que ses pas retentirent sur les dalles, nos deux boudeurs restèrent muets, en face l'un de l'autre. Dès qu'on n'enlendit plus marcher le roi, le (on changea
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l)iusqiieiiient eiitri' Isabeau eL Orléans ; la remplaça vous, et la querelle se ralluma.
— Étais-! u folle, Isabeau, dit le prince, de parler devant lui comme tu faisais?
— Je n'ai pu retenir ma colère d'une trahison comme la tienne. Maintenant, si je l'écoutais encore, je te déchirerais le visage avec mes ongles.
— Voilà une jalousie bien germanique, ma belle. Nos dames de France ne déchirent personne.
— C'est qu'elles aiment moins.
— C'est qu'elles s'accommodent mieux de la vie. Parlons franc, ma reine; en m'attacliant à toi, je n'ai pas fiiit un pacte de servitude.
— La servitude est pour moi seule, alors!
— Pas davantage. Liberté pleine et entière pour tous les deux.
— Ah ! vous n'avez ni cœur ni âme !
— Je vais vous prouver le contraire, en vous lisant une ballade composée à votre louange. Asseyez-vous là et écoutez.
— Vous raillez! Louis, nous sommes" bien
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coupables envers le roi, et votre conduite me châtie cruellemenl.
— Oh ! pas un mot de cela, ma belle reine; amoui' et remords ne })cuvent l'imer, écoutez pbitùt mes vers.
— Louis, cette fdle que vous avez mariée reslera-t-elle auprès de vous ?
— Cela dépend de son mari.
— Ecoutez. L'oubli de votre perfidie est à une condition. Vous leur avez donné un liel'; (ju'ils aillent dès demain l'habiter ; je l'exige.
— Vous êtes bien méfiante, Isabelle. Le mari ne sera-t-il pas là pour garder sa femme? C'est un de mes meilleurs officiers.
— Un de vos plus dévoués, n'est-ce pas? dévoué jusqu'à la honte !
— Vous le calomniez !
— Vous y tenez donc bien, à cetle femme ! moi, je tiens à ce que j'ai dit.
— Soit, faites votre volonté... mais écoutez ma chanson.
— Chansons en effet que votre amour !
— Elle est d'un mètre difficile ; de plus elle est à rime couronnée; c'est une allégorie,
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iiiontraht qu'elle a été inspirée par une reine ! — Ah! je vous connais, rimeur frivole!
Vous n'aimez rien que le bruit, les fêtes, tout ce qui reluit et rayonne, les belles fleurs, les chansons, les habits dorés et les amours nouvelles. Ambitieux féroce et sans but, politique seulement pour avoir le moyen de pourvoir à vos folles dépenses, aimant les arts par désœuvrement et par vanité, bon chevalier dans les tournois, craignant la guerre pour ses fatigues, vous n'avezjamais eu pour moi une passion digne de moi ; vous m'avez aimée en passant, comme toute autre, un peu belle et vous voilà déjà surpris et inquiet de cette passion imprudemment éveillée qui répond à voire caprice, qui vous enlace, et dont vous ne vous apercevez qu'aujourd'hui, comme un oiseau qui tend la chaîne pour la première fois.
La reine disait vrai ; le duc s'inquiétait de cette ardeur, il voulut s'en jouer.
— Pour parler si longuement, il faut au moins s'asseoir, madame.
Poussant un siège vers la cheminée, d'Orléans s'y laissa choir, se prit à tisonner le feu
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(Oimnc avait l'ait le roi son IVèrc, el écoula la l'ciiic en homme résigné à une lieurr d'ennui.
Isabeau ne s'aperçut pas ou feignit de ne pas s'apercevoir de cet ennui. F^lle continua sa péroraison en femme décidée à imposer sa volonté, et à faire baisser la tête à ce duc qui la dédaignait pour des rivales indignes d'une reine.
— Louis, ne serez-vous jamais sage? Si je pensais que tout cela ne fût que légèreté de jeunesse, je prendrais patience ; car, dans mon amour pour vous, il y a une pensée d'avenir. Je ne suis pas une lille séduite qui pleure el dont on sauve l'honneur par un mariage ! Pour me faire trahir mes devoirs d'épouseetde reine, il a fallu un charme puissant, et malheur à vous si, dans le pacte qui nous tient, vous n'avez mis que la fantaisie d'un instant! Moi, j'y ai mis toute mon âme, toute ma vie dans ce monde et ma damnation dans l'autre... peutêtre.
Le duc, à ces derniers mots, leva la tête et laf baissa presque aussitôt, sous le regard perçant
qui achevait des idées pénibles à fornuilei- par la parole.
Isabeau continua d'une voix haletante :
— Où ne m'a pas entraînée le désir de vous l'aire glorieux et puissant? Que n'ai-je fait pour vous donner dans le royaume l'autorité dont vous jouissez, à l'exclusion des oncles du roi et de ce Jean de Nevers qui vous jalouse et vous hait. Le dirai-je? dans l'égarement de ma passion, toute désintéressée, puisqu'elle n'a pour bul que votre avenir, n'ai-je pas rêvé quelquefois qu'il n'y avait entre vous et le trône qu'un roi faible et malade pour qui la mort sei'ait peut-être un bienfait, si elle était douce et lente...?
D'Orléans se dressa de toute sa hauteur et, se reculant d'eflVoi, clama plutôt qu'il ne dit •
— Que dites-vous, madame?
— Je t'aime jusque-là, dit froidement Isabeau.
— Qu'est-ce donc qu'un tel amour? Il m'épouvante. Sommes-nous revenus aux rois de la première race? Voulez-vous souder lu nom
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d'isabeau de Bavière à ceux tlellriinoliaiil el do Frédégonde?
— Ah ! lu crois qu'on peut se jouer impunémenl du l)onheur d'une femme comme moi, l'arraclier à la vertu et puis la rejeter comme une fleur dont on a respiré le parfum ? Non, non. Une fois lancée par loi en dehors de la roule du bien, j"ai senti s'éveiller dans mon àme des facultés nouvelles. L'ambition m'a saisie, en voyant le pouvoir échapper aux mains de mon époux, pour retourner à ses oncles; ambition qui sera toute à ton avantage, si tu veux, ou bien dont lu ne seras que Tinslrumeut. Choisis ! mais sache-le, la retraite est impossible.
— Madame, vous m'effrayez et me désolez. Quel fardeau voudriez-vous imposer à ma paresse, à mon insouciance? Si j'ai élevé la voix dans le conseil, si j'ai pris même quelque part aux affaires publiques, ce ne fut jamais que pour soutenir les privilèges de la noblesse, si souvent attaqués dans ces derniers temps, el que pour empêcher la guerre que je hais de tout mon cœur. Mais aspirer au pou-
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voir! essayer la couronne à mon front! Eh! madame, elle n'y tiendrait pas; elle tomberait à mon cou, comme un collier d'esclave.
La reine se couvrit le visage de ses mains et murmura :
— Couronne ou collier, tu l'essayeras.
A ce moment le page favori du duc, qui avail gratté à la porte, entra dans la salle, et alla droit à son maître.
— Page, que me veux-tu ?
Le page glissa vivement une lettre dans la main du prince, en soufflant :
— Monseigneur, de la part de la duchesse de Nevers !
Puis cà haute voix, et semblant ne s'acquitter que de ce message :
— Messire Aubert Le Flamenc et son épouse demandent à vous être présentés.
— Qu'ils attendent ! je suis avec madame la reine.
— Qu'ils entrent! dit Isabeau.
— Eh bien, qu'ils entrent ! repartit Louis avec insouciance.
Lorsque le page fut sorti, Isabeau de Ba-
VA l.K IMIINCE DES S()rs
vièro se liâta d'ajoiilcr (riiiic voix iiiijnualivf! : — Qu'ils entrent, et qu'ils partent sur l'Iieurc
pour leur fief, vous entendez !
Puis sans attendre la l'éponse du duc, elle
s'éloigna précipitamment.