SCENE III. THIBAUT, ADOLPHE
ADOLPHE , sortant du cabinet et regardant autour de lui. Je croyais être encore dans la salle du festin.
THIBAUT, à part Non , Monseigneur ; cela vous eut exposé aux regards d« vos vassaux. Oh! j'ai de la prévoyance.
ADOLPHE
Je me rappelle cependant bien que ma tête égarée . . .
THIBAUT, de même.
Je n'avais rien négligé pour cela.
ADOLPHE ; trompé par le costume de Thibaut. Mais que vois-je? le chevalier du Temple! je n'ose l'aborder.
THIBAUT , toujours h part.
Allons, Monseigneur, un peu de courage.
ADOLPHE, abordant Thibaut.
Pourriez-vous me dire, chevalier... (^TJilbaut se retourne vers Lui avec tout le sérieux et la dignité dont il peut être capable.) Que vois-je ? Thibaut sous ces vètemens ! {éclatant de rire.) Que fais-tu donc-là ?
THIBAUT
Eh! parbleu , j'exécute les ordres de Votre Altesse.
ADOLPHE
Mes ordres ! que veux-tu dire ?
THIBAUT
Vous voulez , je le vois , vous amuser encore à mes dépends j vous n'en avez pas fait d'autres toute la nuit.
ADOLPHE
Comment !
THIBAUT
Vous savez bien qu'en sortant du festin... il est vrai que jamais il n'en fut de plus joyeux.
AD07 PHE.
Eh ! bien ?
THIBAUT
Votre Altesse s'était livrée à la gaîté... un peu plus cpie de coutume: il n'y a pas grand malàrela... le chevalier du Temple... Mais qu'est-il besoin de vous dire ?...
ADOLPHE
Continue.
THIBAUT
Vous le voulez ; et bien ! donc , le chevalier du Temple , ennemi déclaré des excès , vous rencontre au moment où vous rentriez dans vos appartemens , tout en répétant un de mes vieux refrains. 11 se permet de vous adresser quelques railleries piquantes : vous lui ripostez 5 mais il s'oublie au point de vous faire des reproches , des remontrances.
ADOLPHE
Il avait peut-être raison.
THIBAUT
Enfin, fatigué , blessé de ses élernelles mercuriales , vous l'avez destitué de tous ses titres , et fait conduire à la tour.
ADOLPHE
Le chevalier du Temple î
Me faisant aussitôt revêtir de ses riches habits, et me décorant vous-même de ce signe vénérable ( il désffrne le collier) , vous m'avez ordonné de vous suivre en ces lieux , où vous m'avez dicté cet écrit 5 et à peine y aviez-vous apposé votre signature et le sceau de vos armes , que le sommed s'einparant de vous... Mais vous savez tout cela mieux que moi.
ADOLPHE
Non , je te le jure ; et je ne puis croire.. .
THIBAUT , lui reme'dnnL une feuille de vélin. Lisez.
ADOLPHE , lisant avec une surorise graduée. (( Nous, Adolphe, Comte de Provence , voulant donner à » 1 hibaut de Loris , ménestrel , le juste prix des services » qu'il nous a rendus , le nommons par ces présentes , gou- » vemeur de la ville et du comté de Nice. ( souriant. ) Ce serait ime ville bien gouvernée ! ( confinuanl de lire. ) » En- » joignant à tous nos vassaux , de quelque rang qu'ils puissent
( 3o ) » être , de le reconnaître en cette qualité et de lui obéir » comme à nous-même. » C'est bien ma signature. D'honneur , je crois rêver encore j et pourtant je ne puis démenlir... ( désignant sa signature. ) Mais empressons-nous d'abord de délivrer ce pauvre chevalier, {sortant et revenant sur ses pas) Avant tout, dis-moi, cette scène étrange s'est-elie passée devant quelques personnes de ma suite ?
THIBAUT , avec intention.
Non , monseigneur , il n'y avait que nous deux... et votre auguste mère.
ADOLPHE , passant de la gaîlé h la réflexion. Elle était là!
Elle a voulu vous faire quelques remontrances avec celte tendresse et celte douceur qui lui soumettent tous les cœurs; mais vous n'avez pas voulu l'entendre.
Adolphe , surpris.
Ma mère !
THIBAUT
Et lorsqu'usant des droits sacrés qu'elle a sur vous , elle persistait à vous rendre à vous-même, vous lui avez enjoint de vous délivrer de sa présence et de se retirer dans ses appartemens , jusqu'à ce qu'elle reçût l'ordre d'en sortir.
ADOLPHK.
Ma mère!., j'ai pu me porter à de pareils excès... Comment oser maintenant me présenter à ses yeux?.. N'importe, je connais son cceui^ , sa tendresse pour moi ; elle ne pourra résister à mon repentir.
{Il sort dans la plus vive agitation par la porte à droite du spectateur. )