Le prince Eugène en 1814
Le tome VI des Mémoires du maréchal Marmont, duc de Ragusc, conlienl sur la coîuluite du prince Eugèue en 1813 et 1814, les allégations suivantes :
« Aussitôt après l'arrivée de Napoléon à Vitry, je nie rendis » près de lui. Le Moniteur avait annoncé la formation d'un )) camp à Châlons. Je lui parlai des renforts que, sans doute, » il nous amenait. Il me répondit : Aucun ; il n'y avait pas un » seul liomme à Châlons. — Mais avec quoi allez-vous com- ); battre? — Nous allons tenter la fortune avec ce que nous » avons; peut-être nous sera-t- elle favorable!
» C'était à ne pas se croire éveillé que d'entendre pareilles » choses; et cependant il y eut un enchaînement de circon- » tances si extraordinaire, que la balance a failli pencher en » notre faveur. Il ajouta, au surplus, des détails importants rt donnant du crédit à ses paroles et quelque base à ses espée rances. Il avait donné l'ordre au prince Eugène d'évacuer » l'Italie, après avoir fait un armistice, ou bien trompé les Au- » triclîiens et fait sauter toutes les places, excepté Mantoue, » Alexandrie et Gênes. J'ai eu, dans le temps, qnelqties doutes
}) sur la vérilé de ces dispositions; mais elles m'ont été certi- » liées et garanties depuis par l'officier porteur des ordres et » des instructions, le lieutenant général Danlhouard, pre- » mier aide de camp du vice-roi. Il est entré avec moi dans a des détails circonstanciés dont je vais rendre compte.
s> Les armées françaises et autrichiennes en Italie étaient » sur l'Adige. Eugène avait l'ordre de négocier un armistice n en cédant les places de Palma-Nuova et d'Osopo; de faire » partir la vice-reine pour Gênes ou Marseille, à son choix, » en lui donnant deux bataillons de la garde italienne; de » former les garnisons de Mantoue, Alexandrie et Gênes avec » des troupes italiennes, de faire sauter les autres places si- » multanément, et de rentrer en France avec l'armée à mar- » ches forcées, après avoir tout préparé pour exécuter ce » mouvement avec célérité.
n II aurait amené avec lui trente- cinq mille hommes d'in- » fanterie, cent pièces de canon attelées et trois mille che- » vaux. Après avoir passé le Mont-Cenis, dont il aurait dé- » truit la route, il aurait rallié quelques milliers d'hommes en )) Savoie et le corps d'Augereau, fort de quinze mille hommes. » Ses forces se seraient alors élevées à plus de cinquante-cinq n mille hommes. Ensuite, après avoir battu et chassé devant » lui le corps de Bubna, il se serait porté en Franche-Comté » et en Alsace. En tirant des garnisons du Doubs, du Rhin et « de la Moselle un supplément de troupes, son armée aurait )) été forte de quatre-vingt mille hommes et placée sur la ligne » d'opération de l'ennemi, avec l'appui de nos meilleures » places.
» Quand on pense à la résistance incroyable que nous )) avons opposée avec nos débris, qui jamais, en totalité, » n'ont formé quarante mille hommes, on peut supposer ce » qui serait advenu à l'arrivée subite d'un renfort pareil et par » rexéculion d'un semblable mouvement. Eugène éluda les » ordres de l'Empereur ; il fit cause à part ; il intrigua dans ses » seuls intérêts. Il s'abandonna à l'étrange idée qu'il pouvait, » comme roi d'Italie, survivre à l'Empire : il oubliait qu'une
» branche d'arbre ne peut vivre quand le tronc qui l'a portée « est coupé, 11 a été la cause la plus efticace, après ki cause dominante^ placée, avant tout, dans le caractère de Napo- » Icon, la cause la plus efficace, dis-je, de la catastrophe; et » cependant la justice des hommes est si singulière, qu'on » s'est obstiné à le représenter comme le héros de la fidélité ! j) Je tiens à conscience d'établir ces faits, dont la vérité m'est ») parfaitement connue, et qui ne sont pas sans intérêt pour
» l'histoire. » Eté., etc
{Mém. du duc de Baguse, t. Vl, p. 23.)
J'étais gravement malade lorsqu'un ami vint me communiquer ce passage des Mémoires du duc de Ha- {juse. Je ne pus dans le premier moment que dicter la lettre suivante, qui fut insérée dans le Siècle:
P^iris, le 18 février 1866.
Monsieur le rédacteur,
Malade au point de ne pouvoir bouger, j'apprends, par uu de mes amis, que le sixième volume des Mémoires du duc de H a guse coviiïeni sur la conduite du prince Eugène en 1814 les assertions les plus étranges et les plus calomnieuses. J'ai entre mes mains les preuves irrécusables de la complète fausseté de tout ce qu'avance le maréchal Marmont à cet égard. Malheureusement hors d'état en ce moment de pouvoir présenter ces documents au public, je me réserve de le faire dès que ma santé me le permettra.
Je me borne aujourd'hui à repousser avec toute l'indignation qu'elles méritent d'odieuses assertions aussi dénuées de vérité que de preuves, et je vous prie. Monsieur le rédacteur, d'agréer, etc.
Plaçât pk la Faye, Ancien ofDeiw d'ordonnance de l'Empercuf,
Je viens aujourd'hui remplir ma promesse.
J'aurais voulu entrer dans quelques détails importants sur les circonstances qui ont mis en ma possession les documents qu'on va lire^ j'aurais voulu expliquer comment j'ai le droit et le devoir de les publier ; mais l'état de faiblesse et d'épuisement dans lequel je me trouve, ne me permet pas d'entrer dans de longs développements.
Toutefois il m'est impossible de laisser plus longtemps une mémoire vénérée sous le coup d'odieuses imputations. La renommée du prince Eugène est une richesse nationale que chacun de nous doit défendre avec un soin jaloux, en se servant des armes qui sont à sa portée. C'est en même temps défendre les droits de l'éternelle justice et de la vérité.
Je prends donc le parti de publier ces documents sans autre commentaire que quelques notes. J'ajoute seulement les observations suivantes :
1" Toutes ces pièces m'ont été envoyées, à ma sollicitation, par S. A. R. madame la duchesse de Leuch- Jenberg, veuve du prince Eugène, dans les années 1836, 1837, et 1838.
2° Elles ont été copiées toutes sur les originaux, et les copies sont écrites (presque en totalité) de la main de madame la duchesse de Leuchtenberg elle-même.
3° Tous les originaux sont conservés dans les archives de la famille ducale de Leuchtenberg.
Je suis certain qu'après avoir lu ces documents, tout homme éclairé reconnaîtra la complète fausseté des assertions du maréchal Marmont et restera convaincu :
Que le prince Eugène, luiii d'intriguer dans un but intéressé, a constamment et sans hésitation repoussé les offres qui lui étaient faites;
Qu'il a scrupuleusement obéi aux ordres de l'Empereur ;
Qu'il a rempli envers lui et envers la France tous les devoirs que lui imposaient la reconnaissance, l'amour de la patrie et la foi jurée ;
Qu'enfin il s'est montré constamment digne de la devise qu'il s'était choisie :
« Honneur et fidélité, »
Paris, 27 février 1857.