INTRODUCTION
Lorsque j'ai publié les trente-trois documents dont se compose la première édition de ce recueil , j'étais gravement malade et hors d'état de donner les explications nécessaires sur les écrits calomnieux qui ont précédé de trente ans la publication des Mémoires du duc de Raguse, et qui ont motivé le dépôt entre mes mains de ces documents.
Plus tard, j'avais espéré pouvoir m'en dispenser; aujourd'hui, j'y suis obligé f).
[*) J'avais bien reconnu, dès le principe, la nécessité de quelques mots d'explications car on m'adressait de tous côtés des questions à ce sujet. Un des hommes le plus sincèrement attachés à la mémoire du prince Eugène, le général de Schuh , m'écrivait entre autres de Munich :
« Alais comment un ancien aide de camp du prince a-t-il
» pu se changer en ennemi de son général en chef, au point .) d'attaquer sa mémoire par des mensonges? Pourquoi le duc de ., Raguse se plaît-il h faire des accusations énormes sans appor- ,) ter un seul document à l'appui de ses assertions? Voilà une » énigme qui peut-être ne vous sera pas difficile à résoudre, mais » qui, pour nous autres Allemands, reste toujours wi problème. »
Je lui répondis : «Le problème dont vous me parlez me serait » en effet très-facile à expliquer. Je le ferai peut-être dans une » deuxième édition, mais j'avoue que je répugne à mêler à mon » œuvre les saletés de cette question. »
J'eus tort assurément; car, par suite de mon silence, de réticences que je ne pouvais prévoir, et des inductions qu'on en a tirées, je me vois aujourd'hui forcé d'apporter plus do preuves à lappui que je ne l'eusse fait dans le principe.
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Un procès s'était eiijjagé entre les enfants du prince Eugène et l'éditeur des Mémoires du duc de Raguse au sujet des documents que j'avais publiés, et qui m'avaient été envoyés par madame la duchesse de Leuchtenberg, veuve du prince Eugène, dans les années ^856, 57 et 58, ainsi (jue je l'avais affirmé dans mcyii avantpropos. De nombreuses lettres de cette princesse, écrites pendant cette période, constatent et expliquent ce fait.
Suivant le désir de l'honorable mandataire des enfants du prince Eugène, j'avais remis cette correspondance à l'éminent avocat chargé de leur défense. Il a gardé ces lettres pendant plusieurs mois, et j'ai dû croire qu'il en ferait usage ; mais je m'étais trompé : aucune de ces lettres n'a été produite au procès^ malgré les interpellations vives et réitérées de la partie adverse. 11 en est résulté (ce qui était facile à prévoir) que, dès ce moment, tout le monde a douté de leur existence. Des assertions errouées, des insinuations blessantes sur ma véracité, ont été mises en avant; elles ont été énoncées publiquement et répétées sans être nettement contredites. Le môme fait pourrait se reproduire aujourd'hui, je me vois donc forcé, bien malgré moi, de rétablir moi-même la vérité des faits.
Peu de mots suffiront pour préciser ma position personnelle dans cette affaire.
Ce n'est pas aujourd'hui que j'ai pris pour la picinière fois la défense du prince Eugène : ce fut^ il y a trente ans, sous la restauration.
Je n'ai jamais été aide de camp ni compagnon d'armes de ce prince ; je ne l'ai connu que pendant les deux dernières années de sa vie; elles m'ont suffi pour reconnaître en lui l'honneur et la loyauté mêmes. Mais si j'ai pris en ^857 sa défense (par la simple publication de documents authentiques], c'était uniquement pour rendre hommage à la vérité, et pour m'acquitter d'une mission sacrée léguée par sa veuve.
Voici les circonstances qui m'ont amené auprès du prince Eugène.
Aide de camp du général Lariboisière pendant la campagne de Russie, du général Drouot pendant celles de Saxe et de France, je fus nommé officier d'ordonnance de l'empereur à son retour de l'île d'Elbe. Après le revers de Waterloo, je montai avec lui sur le Bellérophon. Séparé de lui par les Anglais et détenu pondant plus d'un an à Malte dans une étroite captivité, je fus remis en liberté en 4 8^6; mais, rayé des cadres de l'armée, ne pouvant ni ne voulant rentrer en France, j'errai pendant cinq ans en Italie et en Allemagne. Me trouvant à Trieste vers la fin de l'année 4 820, j'y reçus une letlre de madame^ de Moulholnn qui m'apprit que romporcur désirail
m'avoir auprès de lui. Je voulais partir sur-lechamp, mais l'autorisation à obtenir du gouvernement anglais et des obstacles diplomatiques retardèrent mon départ jusqu'au mois de juillet 4821. J'étais enfin sur le point de m'embarquer pour Sainte-Hélène, lorsque la funeste nouvelle de la mort de l'empereur arriva en Europe. C'est alors quele prince Eugène m'appela près de lui. Il mourut deux ans après. Je restai encore pendant huit années en Bavière pour assister la duchesse, sa veuve, dans la tutelle de ses enfants mineurs. A la majorité de son fils aine, en 4852, je rentrai dans ma patrie.
J'arrive aux calomnies anonymes qui ont servi
de base à celles du duc de Raguse.
Je n'ai jamais eu l'intention de faire aucune polémique ni d'émettre aucun jugement sur le duc de Raguse. Le sort de ce trop célèbre personnage m'avait toujours inspiré de la compassion ; j'ai même été dans le cas, à la prière de MM. de la Rue et de Guise, ses anciens aides de camp, de prendre sa défense, en 1857, contre des assertions injustes et inexactes du maréchal Clauzel. Quant à ses Mémoires, ils ont été pour moi une occasion longtemps attendue pour m'acquitter d'un devoir et d'une promesse.
Dès 1820, des rumeurs injurieuses sur la conduite du prince Eugène en 181 '< furent sourde-
ment propagées dans les salons de Paris par le général comte Danthouard, ancien aide de camp du prince, devenu son ennemi. Le prince Eugène n'ignora ni ces propos, ni leur auteur, ni les causes de sa haine (*); il n'y opposa que le mépris.
Des motifs de convenance et de générosité interdisaient au prince Eugène de rien faire publier à cette époque sur des événements encore trop récents, ni de faire connaître dans leurs tristes détails des faits et des négociations aujourd'luii entrés dans le domaine de l'histoire. Il eut bien la pensée, en 1825, de me dicter lui-même, pour l'avenir, l'histoire de cette époque; mais, la maladie dont il avait déjà ressenti les premières atteintes le rendait moins actif; tout travail de tète le fatiguait. Il fallait faire de nombreuses recherches et un travail préparatoire; ce travail fut remis de jour en jour; le prince mourut le 2i février 1824, sans avoir exécuté son projet.
Trois années après sa mort, le 27 février 1827, parut pour la première fois, dans le Spectateur militaire , une accusation anonyme , mais formelle , de désobéissance , presque de trahison , contre le prince Eugène.
(*) Ces causes étaient multiples ; elles ressortiront suffisamment des pièces qu'on va Iire>
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L'auteur de cette attaque fut encore rancien aide de camp du prince, le général Danthouard (*), à peine déguisé, cette fois, sous le voile de l'anonyme.
J'eus connaissance de cet article, et j'envoyai sur-le-champ une réponse à la rédaction du Spectateur militaire. Sur le refus de ce journal de l'insérer, elle parut d'abord dans un journal allemand, ensuite dans le Journal des sciences militaires; voici cette réponse :
« Le Spectateur militaire du mois de février (IP vol., Xr li- » vraison) contient un article évidemment écrit dans le but de » ternir une des plus belles réputations des temps modernes. » Sous le titre peu apparent de Dispositions relatives aux opéran lions de Carmée d'Italie en 181 Zi, l'auteur anonyme de cet ar- » ticle accumule sans preuves des faits inexacts et des assertions » aussi fausses qu'injurieuses à la mémoire du prince Eugène, » alors vice-roi d'Italie. Il va plus loin, et ne craint pas de ré- 4) pandre le fiel dont il est rempli sur l'auguste veuve de ce » prince, objet des respects et de l'estime universels. La noble » conduite du prince Eugène et les hautes vertus de la princesse » Auguste sont tellement connues, qu'on devrait peut-être mé- » priser de semblables attaques ; mais une note qui accompagne » l'article en question, semble y reconnaître un caractère d'au- » thenticité, et annonce qu'il est écrit par un homme qui a pris » une grande part à ces événements. Enfin l'opinion publique )) l'attribue à un ofiicier supérieur, recommandable du moins par » ses talents et ses connaissances militaires. Dès lors il devient >) indispensable de démentir des faits controuvés et des alléga-
{*) J'ai conservé l'orthographe du nom Dantliourud, conform^î à la signature de ce général, dans toutes les pièces qu'il .n signées jusqu'en 181/|.
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» tions perfides qui, avec l'appui d une pareille autorité, pour ■ » raient avec le temps devenir de riiistoire.
» Sans pai'ler de ce qu'il y a de peu honorable à dénigrer sous i) le voile de l'anonyme, je demanderai à l'auteur de cet article I) où sont les preuves de ce qu'il affirme avec tant d'assurance. )) A-t-il lu les lettres de l'Empereur et les réponses du prince » Eugène ? Connaît-il les correspondances familières de ce prince » et de la princesse Auguste ? l'ius heureux que lui et mieux in- » formé, la confiance dont m'honorait le feu prince Eugène m'a » mis à portée de connaître ces diverses correspondances, et je » ne crains pas d'affirmer qu'elles démentent complètement les I) faits allégués par l'anonyme. Elles prouveront, quand il en sera » temps, que l'auguste couple, si indignement méconnu, se -) montra toujours, et au milieu des plus rudes épreuves, fidèle » aux sentiments de l'honneur, du devoir et de la reconnais- » sance.
» Je veux encore supposer que l'auteur anonyme ait eu prin- « cipalement en vue de servir la mémoire de l'empereur Napo- » léon ; mais la gloire de ce grand homme n'exige pas qu'on lui » sacrifie la réputation de ses enfants adoptifs : elle n'a pas be- » soin de pareils holocaustes pour être immense, immortelle. » Vouloir l'appuyer sur le mensonge et la calomnie, c'est la » ternir.
» Signé Planât de la Faye,
Ancien officier d'ordonnance de l'empereur Napoléon. » Munich, le 4 avril 1827 (*).
L'auteur anonyme, ainsi désigné et mis au défi, ne répliqua pas ; son attaque n'eut pour le moment d'autre conséquence que de faire com-
(*) A la même époque, M. de Norvins publia aussi une réfutation fort bien faite de l'article anonyme, avec quelques documents qui devaient suffire pour convaincre tout homme de bonne foi. Mais cette réfutation resta sans réplique comme la mienne, et le silence se fit parmi les détracteurs du prince Eugène jusqu'à l'apparition des mémoires du duc de Raguse.
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mencer un travail longtemps ajourné de copies et de classification (*).
Rentré en France, j'appris toutefois en 4 856^ par le colonel Koch, que le silence du général Danthouard n'était qu'apparent, et qu'il poursuivait sourdement son œuvre de haine et de calomnie. Un manuscrit injurieux pour la mémoire du prince, longtemps destiné à influencer l'opinion des gens du monde et des écrivains, venait d'être secrètement déposé par lui dans les archives de la guerre, pour être communiqué à tous ceux qui se proposeraient d'écrire sur cette époque. La qualité de l'auteur, ancien aide de camp du vice-roi, jointe à l'absence vraiment inconcevable de documents officiels au dépôt de la guerre, pouvait prêter à ce document, tout informe qu'il est, une certaine importance (**).
J'avais emporté de Munich beaucoup de copies et notes importantes relatives à 1814. Mais les pièces les plus essentielles, formant la partie in-
(*) Par ordre de la duchesse de Leuchtenberg cet important travail fut repris et achevé en 18Z(1, et il offre aujourd'hui la plus précieuse ressource pour écrire Thistoire complète du prince Eugène.
(**) J'ai eu enfin la satisfaction de voir de mes j^eux en 1857 et de tenir entre mes mains ce fameux manuscrit, poursuivi depuis vingt ans. C'est tout simplement la minute amplifiée de l'article du Spectateur. Il porte en marge, écrit de la main du général Pclet . alors directeur de ce dépôt : « Fait et donné par le général (CAnlhouard, »
(iine et secrète des archives, n'avaient pas été copiées. J'écrivis la lettre snivante à madame la duchesse de Leuchtenberg , veuve du prince lAigène :
« Paris, 5 octobre 183G.
» Madame,
» Le colonel Koch, mon ancien camarade, oflicier d'état- )) major de beaucoup de mérite, a publié, en 1816, une his- » toire de la campagne de 1814, ouvrage justement estimé, )) mais qui offre de nombreuses lacunes, surtout en ce qui » concerne les opérations du prince Eugène en Italie. Cela » s'explique par l'époque de la publication trop rapprochée » des événements pour avoir permis à l'auteur de consulter » tous les documents qui lui étaient nécessaires.
» Cet officier supérieur se propose aujourd'hui de publier » une nouvelle édition de son ouvrage, entièrement refondue » et aussi complète que possible. 11 m'a lu plusieurs passages » d'un manuscrit relatif aux affaires d'Italie, dans lequel la » conduite du prince, et ses rapports avec l'empereur, étaient » présentes sous le jour le plus faux et le plus propre à faire » suspecter sa bonne foi. J'ai fait tout ce qui était en mon » pouvoir pour désabuser le colonel Koch, et lui ai commu- » nique toutes les notes que j'ai prises à Munich sur cette » époque si intéressante de la vie du prince; mais les docu- » ments officiels me manquent, et ceux qu'il a trouvés au mi- » nistère delà guerre sont incomplets. Cependant, comme ils )) ne justifient en rien les assertions du manuscrit qu'il m'a » communiqué, je l'ai pressé de me faire savoir à quelle source » elles étaient puisées.
» Il s'en est défendu longtemps; mais enfin il m'a confié
« que le général 0 , persistant dans son inconcevable sys-
« lème de calomnie, avait déposé dans les archives de In )^ guerre un mémoire sur les affaires d'Italie en 1814.