N° XLV
Extrait d'un rapport du comte Tascher de la Pagerie, envoyé auprès de l'Empereur après la bataille du Mincie, le 9 fétrier 1814, ef reparti de Paris le iS février.
Quartier général délia Volta , 27 février.
' a Le lendemain matin (1H), S. M, me iit appeler; je )i fus introduit dans son cabinet, et elle me dit : Tascher, » tu vas partir tout de suite pour retourner en Italie; tu ne » t'arrêteras à Paris que pour voir ta femme , sans com- ■» nmniquer avec qui que ce soit; tur diras à Eugène que » j'ai été vainqueur à Champaubert et à Montmirail des » meilleures troupes de la coalition; que Seinvarzenberg » m'a fait demander cette nuit par un de ses aides de » camp un armistice, mais que je n'en suis pas dupe, car » c'est pour me leurrer et gagner du temps. Tu lui diras que » si les ordres qui ont été donnés hier au maréchal Victor » avaient été ponctuellement exécutés, il en serait résulté » la perle des corps bavarois et des Wurtembergeois pris au « dépourvu par ce mouvement, et qu'alors, n'ayant plus » devant lui que des Autrichiens, qui sont de mauvais sol- » dats et de la canaille, il les aurait menés à coups de fouet )) de poste; mais que, rien de ce qui avait été ordonné » n'ayantété fait, il a fallu recourir à de nouvelles chances. » S. M. ajouta : Tu diras à Eugène que je luidonne ordre » de garder l'Italie le plus longtemps possible, de s'y dé- « fendre, qu'il nes'occupe pas del'arraée napolitaine com- » posée de mauvais soldats et du roi de Naples qui est un » fou, un ingrat; en cas qu'il soit obligé de céder du ter- » rain, de ne laisser dans les places fortes qu'il sera obligé n d'abandonner que juste le nombre de soldats italiens
» nécessaire pour en faire le service; de ne perdre ûu
» terrain que pied à pied en le défendant, et qu'enfin,
') s'il était serré de trop près, de réunir tous ses moyens,
» de se retirer sous les murs de Milan, d'y livrer bataille;
>) que, s'il est vaincu , d'opérer sa retraite sur les Alpes
» comme il pourra; ne céder le terrain qu'à la dernière
» extrémité.
» Dis a Eugène que je suis content de lui , qu'il témoi-
r> gne ma satisfaction a l'armée d'Italie, et que sur toute
» la ligne il fasse tirer une salve de cent coups de ca-
» non en réjouissance des victoires de Champaubert et
» de Monlmirail. A Lyon, tu verras le préfet; tu diras
> au maréchal Augereau qui y commande qu'ayant pris
» 12,000 hommes de vieux soldats, y compris le 13* de
» cuirassiers et le 1 l'de hussards, d'y réunir les nouvelles
» levées, les gardes nationales, la gendarmerie, de mar-
» cher sur-le-champ, tête baissée, surMâcon elChâlons,
') sans s'occuper des mouvements de l'ennemi sur sa
>' droite; qu'il n'aura à combattre que le corps du prince
)^ de Hesse-Hombourg, composé des troupes de nouvelle
) levée des petits princes allemands, commandés par des
;> officiers de la noblesse allemande sans aucune expé-
)) rience de la guerre; qu'il doit les vaincre et ne pas
)' s'effrayer du nombre. A Turin, tu diras au prince Bor-
» ghèse de contremander l'évacuation de la Toscane s'il
)' en est encore temps, mais dans le cas contraire d'ar-
)' rêter les troupes da»s leurs mouvements, de défendre
» les différentes positions en avant de la ville de Gênes,
» de mettre cette ville dans un état imposant de dé-
)i fense et de donner connaissance de ces dispositions au
?) vice-roi , etc.
j) De Votre Altesse Impériale, etc., etc.
- » L. Tacsher de i.a Pagerie. »
N<' XLVI L'Empereur au prince Eugène.
Au château de Surville, près Montereau , 19 février i8l 4.
Mon fiîs ,
11 est nécessaire que la vice-reine se rende sans délai a Paris pour y faire ses couches; mon inlenlion étant que, dans aucun cas, elle ne reste dans le pays occupé par l'ennemi. Faites-la donc partir sur-le-champ. Je vous ai expédié Tascher ; il vous fera connaître les événements qui ont eu lieu avant son départ. Depuis j'ai battu Witlgenslein au combat de Nangis, je lui ai fait 4,000 prisonniers russes et pris des canons et des drapeaux, et surtout j'ai enlevé a l'ennemi le pont de Monterean sans qu'il ait pu ie brûler.
Votre affectionné père, Napoléon.
N« XLVlf Le prince Eugène à l' Empereur.
Volta, 27 février 18i4, au soir.
Sire,
J'ai reçu ce malin les ordres de V. M., en date du 19, concernant le départ de la vice-reine de Milan. J'ai été profondément affligé de voir, [)ar la forme de cet ordre, que S. M. s'était méprise sur mes véritables intentions en pensant que j'eusse jamais eu celle de laisser la vice» reine dans des lieux qu'auraient occupés les ennemis de
V. M., a moins d'un obstacle pliysique. Je croyais, par toute ma conduite, avoir mérite que V. M ne mît plus mes sentiments en doute.
La santé de ma femme a été très-mauvaise depuis trois mois; les derniers événements, en redoublant ses inquiétudes, avaient encore aggravé son mal. Je vais lui communiquer les intentions de V. M., et, dès que sa santé le lui permettra, elles seront remplies. Je le répète, sire, elles ne pouvaient nous chagriner que par les motifs injustes qui vous les auraient suggérés, et qui sont étrangers, j'ose îe dire, a votre cœur paternel.
Je suis avec respect, sire, de \otre Majesté,
Le bien soumis et tendre fils et fidèle sujet,
Eugène Napoléon.
IN" XLViïL La princesse Auguste à V Empereur.
Milan, 11 février 1814.
Sire,
Eugène vient de me communiquer l'ordre que V. M. lui a donné : il m'a extrêmement surprise, car je ne m'attendais pas qu'après toutes les preuves d'attachement qu'Eugène ne cesse de vous donner, vous exigiez qu'il risquât aussi la santé et même la vie de sa femme et de ses enfants, seul bien et consolation qu'il a dans ce monde. S'il ne parle pas dans cette occasion, c'est a moi de le faire.
Sans doute je connais ses devoirs et les miens envers V. M. Nous vous en avons donné assez de preuves, et nous n'y avons jamais manqué; notre conduite est
connue de lout le monde; nous ne nous servons pas d intrigues, et nous n'avons d'autre guide que l'honneur et la vertu. Il est triste de devoir dire que pour récompense nous n'avons été abreuvés que de chagrins et de mortifications, que nous avons pourtant supportés en silence et avec patience.
Malgré que nous n'ayons fait de mal à personne nous avons des ennemis, je ne puis en douter, qui cherchent à nous nuire dans l'esprit de V. M.; car si vous écoutiez votre cœur, vous ne nous traiteriez pas comme vous le faites.
Qu'ai-je fait pour mériter un ordre de départ aussi sec? Quand je me suis mariée, je ne pensais pas que les choses en viendraient la (*).
Le roi mon père, qui m'aime tendrement, m'avait proposé, pendant que les affaires allaient si mal, de me prendre chez lui, afin que je puisse faire tranquillement mes couches. Mais je l'ai refusé, craignant que cette démarche jetât du louche sur Ja conduite d'Eugène, quoique ses actions parlaient pour lui, et je comptais aller en France. J'ai, été malade depuis, et les médecins m'ont dit que je risquerais beaucoup si je faisais un si grand voyage dans ce moment, étant déj'a dans le huitième mois de ma grossesse , et alors je me suis décidée à me retirer à Monza, si Eugène était forcé de quitter l'Italie, croyant que V. M. ne pourrait pas le trouver mauvais; mais je vois que vous ne prenez plus aucun intérêt à ce qui peut m'arriver, ce qui m'afflige i)rofondément.
Malgré cela j'obéirai a vos ordres, je quitterai Milan si
(*) Voir Annexe. Lettres de l'Empereur à la princesse Auguste (pages 93, 94, 95.)
îes ennemis doivent y venir; mais mon devoir, mon cœur me font une loi de ne pas quitter mon mari , et puisque vous exigez que je risque ma santé, je veux au moins avoir la consolation de finir mes jours dans les bras de celui qui possède toute ma tendresse et qui fait tout mon bonheur.
Tel que sera son sort, je le partagerai, et il sera toujours digne d'envie, puisque nous pourrons nous dire que nous en avons mérité un plus heureux, et que nous aurons une conscience sans reproche.
Malgré les chagrins que V. M. nous l'ait éprouver, je ne cesserai de me réjouir de son bonheur, et de faire des vœux pour celui de l'Impératrice.
J'ai l'honneur d'être, sire, de Votre Majesté,
La respectueuse fille, Auguste.
N° XLÏX.
Le prince Eugène à la princesse y4ugusle.
Volta, 28 février 1814.
Je savais bien, ma bonne Auguste, que lu étais un ange; mais ta lettre d hier, si j'en avais douté, me l'aurait plus que prouvé. 11 est impossible d'écrire une lettre plus convenable sous tous les rapports; il y règne de la franchise, de la dignité; elles reproches y sont placés avec respect. Je te jure qu'il est impossible défaire mieux; elle peint bien ta belle âme et ton beau caractère. Je suis tout fier de ma bonne Auguste, et je l'engage non-seulement a envoyer la lettre à l'Empereur, mais h en faire passer une copie a notre mère.
Quant à moi, je ne sais léellemenl plus qu écrire; je ne pourrais que répéter ce que lu as déjh si bien dit. Je ne pense pas qu'il convienne de parler de démission ; car on pourrait encore mal interpréter cette démarche.
J'attends demain la réponse du roi de Naples, et je t ecrirai après. Adieu, ma bonne Auguste.
Eugène Napoléon.
Le même à la même.
Volta , l'^' mars.
Je l'envoie ci-joinle une petite note des proposilion.<^ >quele roi de Naples a eu le front de me faire faire, en me proposant, à ces conditions, de se déclarer contre les Autrichiens. Il est décidément fou !
Il m'a pourtant verbalement fait promettre de ne point laisser engager ses troupes.
J'en profite sans trop m'j fier.
N» Ll.
Le prince Eugène à l'Empereur.
Volta , 1" mars.
Sire,
J'avais toujours espéré (jue le bruit des victoires remportées par V. M. sunirait pour arracher le roi de Naples i\ ses illusions. J'avais mis une attention particulière à
l'aire passer jusqu'à lui les nouvelles de tous vos triomphes. J'ai su qu'elles lui étaient parvenues, et même que les communications fréquentes auxquelles leur transmission donnait lieu, quoique ce ne fussent que de simples lettres transmises aux avant-postes, avaient du moins produit cet avantage de jeter des soupçons et de la méfiance entre lui et les Autricliiens.
Le secrétaire de la légation italienne à Naples, ayant dû quitter son poste par suite des circonstances , et m'ayant, a son retour, fait quelques ouvertures vagues de la part du roi, j'en ai profilé pour lui faire remettre vivement sous les yeux toutes les raisons d'honneur, de reconnaissance et d'intérêt qui devaient le déterminer à ahjiirer enfin ses erreurs.
Le roi n'a voulu donner aucune promesse écrite et positive au secrétaire de légation-, il s'est contenté de lui remettre une note écrite sous sa dictée, en le chargeant en outre de m'assurer de sa part que « jusqu'à ce » que V. M. eût daigné s expliquer sur le contenu de cette » note, il n'agirait point hostilement contre les troupes de » V. M. qui sont sous mes ordres. »
J'ai sur-le-champ fait répondre au roi que je ne pouvais me charger d'envoyer un tel écrit a V. M., a qui je ne communique en effet cette pièce ridicule que pour lui donner une juste idée du délire qui s'est emparé de la tête du roi. Cependant je vais tâcher de tirer parti de ses dispositions tout en sachant le cas que j'en dois faire.
De même que le mouvement des troupes napolitaines vers le Pô et le Taro a pu nous donner des inquiétudes, étant exécuté de concert avec les Autrichiens, de même aussi l'irrésolution dans laquelle le roi ne cesse de flotter, donne aujourd'hui aux Autrichiens des craintes qui contrarient leurs opérations sur la droite du Pô. J'ai détache
le général Grenier contre le corps du général Nugenl, avec ordre de pousser fermement et de tâcher au moins de l'enlamer. J'espère que le général Grenier aura pu s'emparer de Parme aujourd'hui même.
J'évite du reste soigneusement tout engagement avec les troupes napolitaines, d'ahord parce que ces ménagements ne peuvent que les rendre plus suspectes 'a leurs [)rélendus alliés, et ensuite parce qu'il y a des circonstances où il est permis de ménager son ennemi. Si j'avais seulement pu obtenir du roi qu'il restât tranquille sur la rive droite du Pô, je me serais cru bien en mesure contre l'armée de Belieganle, et peut-être même aurais-je pu reprendre l'oflensive depuis les derniers avantages obtejius ici par votre armée. Mais il sera toujours bien a regretter, sire, que ces Napolitains aient francbi les Apennins pour venir par leur seule présence seconder les entreprises de vos ennemis et corrompre les esprits par des systèmes chimériques.
Je suis. etc.
Eugène Napoléon.