‹ Le prince Eugène en 1814Chapitre 5 sur 51 · XV1II · texte numérisé non relu

XV1II

L'acharnement de cet homme contre ia mémoire du prince auquel il doit tout est incroyable ! 11 s'est conduit avec tant d'ingratitude à Mantoue que je crois que c'est pour se réhabiliter lui-même, et pour donner un motif plausible à sa conduite, qu'il veut noircir la conduite du vice-roi.

J'ai parlé au comte Méjan père, qui n'était plus à Mantoue dans les derniers temps et qui ne sait aucun détail sur ce qui s'y est passé avec Danthouard; il dit seulement qu'il était d'un caractère inquiet , frondeur et vindicatif. 11 avait une ambition démesurée et voulait devenir ministre de la guerre en Italie, mais ne fut pas nommé.

Puis il a fait la cour à la comtesse S..., ma dame du palais; il profita d'une absence du vice-roi pour me demander une audience. J'étais si assurée qu'il venait me demander la main de Sophie (car j'ignorais alors qu'il était déjà marié), que je le reçus avec empressement. Je ne fus pas peu étonnée quand il commença par me dire des horreurs de M.... Je lui répondis comme il le méritait, ce qui parut l'étonner, car il avait probablement espéré, à cause de ma grande jeunesse, que je me laisserais intimider, et qu'on ferait de moi ce qu'on voudrait.

Quand le vice-roi revint, je lui racontai tout, et sur-le-champ il fit défendre au général Danthouard de paraître pendant un mois dans mon salon, ce qui le piqua au vif et l'humilia. Je crois que c'est cette humiliation qu'il ne nous pardonnera jamais.

Voici donc les motifs qui sont, je crois, la cause de cette haine :

1" L'espèce d'exil de mon salon ;

2° Le désappointement de n'avoir pas été nommé ministre de la guerre en Italie ;

3° Sa conduite indigne à Mantoue au moment de nos malheurs;

II" Le refus que fit le prince à Munich de lui donner la pension et un capital de 00,000 fr. qu'il demandait pour rétablir sa fortune qu'il avait dérangée avec des spéculations.

Recevez de nouveau, etc.

Auguste Amélie.

En possession désormais de tous les documents et renseignements qui pouvaient devenir nécessaire?^ ma corrcppondance avccla duchesse

— ;ixix —

(k' Leuchteiiberg cessa; seulement en ^840, à propos d'un grand ouvrage que se proposait d'écrire un illustre historien, elle m'écrivit une dernière lettre qui terminera dignement ces citations.

A M. Plannt de la Faye.

Munich , ce 22 février 1840.

Je viens de recevoir votre lettre du 17 et m'empresse de vous remercier du sincère attachement que vous continuez à porter à la mémoire de feu le prince Eugène, mon bienaimé époux , ce qui ne m'étonne pourtant pas puisque vous en avez déjà donné plus d'une preuve; mais je ne vous en suis pas moins reconnaissante pour cela, et je saisis avec bonheur l'espoir que vous m'offrez de voir l'habile plume de M. Th.... proclamer la vérité sur une vieexempte de reproche, et que des personnes qui ne le sont pas ont cherché à noircir.

Vous savez l'indignation et la douleur que j'ai éprouvées que la calomnie a osé élever sa voix perfide pour flétrir une si noble vie, et le désir que j'ai de faire connaître dans toute sa pureté le beau caractère du prince Eugène, et sa vie de gloire et de dévouement. Je vous autorise donc de communiquer à Al. Th. . . . tous les documents que vous avez entre les mains...

Presque inconnue aux Français, ma faible voix ne peut pénétrer jusqu'à eux, et pourtant personne ne pourrait mieux défendre la mémoire du prince Eugène que sa veuve, qui connaissait ses plus secrètes pensées, et qui n'aurait pas eu la force de survivre à tous les malheurs qui l'accablèrent, si elle n'avait trouvé du courage dans la certitude qu'il avait agi avec honneur et fidélité.

Je mourrai tranquille quand je saurai que la postérité connaîtra le prince Eugène tel qu'il mérite de l'être!

Recevez, etc.

- Acgustk-Amélie.

Je bornerai là mes citations; elles auront mis en lumière des faits regrettables que j'aurais voulu pouvoir passer sous silence; mais elles auront servi aussi à faire apprécier mieux encore un (les plus nobles caractères de femme dont s'honore notre siècle.

La duchesse de Leuchtenberg mourut en \ 85 1 , me laissant pour mission de faire des documents confiés à ma garde l'emploi le plus utile pour la mémoire de son époux, et l'autorisation de les publier eu cas d'attaque ouverte.

La publication des Mémoires du duc de Raguse me ût penser que ce moment était arrivé. Le dernier iils du prince Eugène, qui avait épousé une grande -duchesse de Russie, avait suivi de près sa mère dans la tombe, laissant des enfants mineurs. Les archives, déjà tant de fois déplacées, furent de nouveau transportées à Saint- Pétersbourg et placées sous la garde d'une commission de tutelle. On comprend que cette nouvelle complication aurait pu retarder pour bien longtemps l'œuvre de justice.

Je me décidai donc à publier les trente-trois documents envoyés par la veuve du prince Eugène; je dus me hâter, d'autant plus que j'ai soixante-quatorze ans et que j'étais fort malade.

Les filles du prince Eugène avaient toujours ignoré les obscures attaques dirigées contre leur père. La publication des Mémoires du duc de

liagitse fut pour elles un coup de foudre; heureusement elles apprirent presqu'au même instant et ces accusations et Tœuvre de pieuse prévoyance accompli il y a vingt ans par leur mère. Quelques jours avant de les publier, j'avais annoncé l'existence de ces documents entre mes mains par quelques lignes insérées dans le Siècle et reproduites par les journaux allemands.

S. M. la Reine de Suède, lille ainée du prince Eugène, m'écrivit à ce sujet une lettre que je crois pouvoir reproduire, puisqu'elle a été déjà citée en audience publique; elle est ainsi conçue :

« Stockholm , 27 février J857.

» Monsieur de Planât, après de longues années, je retrouve n votre nom dans les journaux, où vous élevez la voix en digne » ami de feu le prince Eugène, et je prends la plume pour vous » dire, monsieur, que sa fille en est heureuse et vous en re » mcrcie de tout son cœur. Je n'ai pas lu les Mémoires du duc » de Ragnse, mais le journal d'Augsbourg transcrit les ca- » lomnies qui donnèrent lieu à votre noble réclamation. Il )) s'y agit de désobéissance aux ordres de l'Empereur, de » trahison à sa cause, d'ambition personnelle, etc

)i L'accuser de trahison à la cause de l'Empereur Napoléon » pour laquelle nous savons qu'il sacrifia tout; d'ambition « personnelle voulant s'élever sur le trône d'Italie, tandis que » l'on connaît sa belle lettre par laquelle il refusa toute position » acquise au prix de l'ingratitude ! Toute sa belle vie est là pour » vous appuyer, et pour convaincre le plus grand nombre.

» Hélas ! feu le duc deLeuchtenberg n'a plus de fils pour dé- )> fendre son honneur, et que peuvent ses trois filles qui n'ont » d'autres avocats pour défendre cette noble vie que leur cœur » filial, leur foi dans l'honneur de leur père, et les leçons de » dévouement et de fidélité à l'EmpereurNapoléon F' qu'elles

« reculent de sa bouche dans leui' eiilance. Mais le monde u voudra des documents, et je me demande où vous trouverez » des preuves écrites. Les arcliives du prince Eugène sont à « Saint-Pétersbourg, et à moins que vous ne soyez assez lieu- » reux pour posséder des copies des pièces essentielles, je »i crains que vous ne trouviez d'immenses difficultés !

» J'ai bien, moi, une cassette contenant la correspondance » du vice-roi et de la vice-reine : j'avoue que mon cœur se re- » fusa jusqu'ici à rompre le cachet de ce précieux dépôt; mais » je veux me faire violence , dans l'espoir qu'il se trouvera ») quelque lettre écrite dans l'hiver de 1813 à 1814, et, si j'en » trouve qui fassent mention des événements, je vous en eni) verrai copie. Accusé et accusateur ne sont plus; le noble » caractère du vice-roi, sa modération, nous font une loi de » ne le défendre qu'avec des armes dignes de sa mémoire; » défendons-le par les faits, par toutes les preuves qu'on » pourra se procurer, mais n'élevons pas sa conduite en imw prouvant celle d'autrui; il dédaignerait un pareil piédestal.

» Je fais des vœux, monsieur de Planât, pour le prompt » rétablissement de votre santé, pour que Dieu couronne de » succès vos efforts contre la calomnie, et vous prie de me » tenir au courant de ce qui me tient tant à cœur.

» Joséphine. »

En réponse à cette touchante lettre, la fille du prince Eugène reçut la brochure contenant les trente-trois documents envoyés par sa mère.

L'œuvre de cette noble veuve fut, elle aussi, une œuvre à' outre-tombe; mais à la difîérence des autres, elle avait pour seul but et eut pour résultat de venger la mémoire outragée de son époux mort avant elle, et de consoler le cœur affligé des enfants qui lui survivent.

Paris, 27 février 1868.

Page 1