N" VIII
Le prince Eugène à l'Empereur.
Vérone, 22 nov. 1813, à 11 lieures du soir.
Sire,
J'ai l'honneur de rendre compte a V. M. qu'il s'est présenlé ce soir à nos avant-postes un major autrichien, ayant des lettres à mon adresse qu'il demandait à ne remettre qu'à moi. J'étais alors à cheval visitant les postes de la Valpartena.
Je me suis porté sur la grande route et j'ai vu avec surprise que ce major autrichien n'était autre que le prince Taxis, aide de camp du roi de Bavière. 11 m'a remis une lettre de mon beau-père purement d'amitié dans laquelle il me priait d'entendre la personne qu'il m'envoyait.
Je me suis promené environ une heure à hauteur de notre grand'garde, et s'il m'est ditficile de rendre à V. M. toute notre conversation, je vais du moins tâcher de lui en faire connaître la substance :
i" Assurances d'estime et d'amitié du roi de Bavière;
2° Assurances que les alliés consentiront à tout arrangement que je pourrais faire avec le roi, pour assurer a ma famille un sort avantageux en Italie;
3° Prière du roi de ne considérer dans cette demande que le vif désir de voir assuré dans ces circonstances le sort de sa fille et de ses petits-enfants ;
4° Enfin, la proposition de me faire déclarer roi du pays qui serait convenu.
Si V. M. connaît bien mon cœur, elle peut d'avance
savoir tout ce que j'ai répoiulu. Les plirases du moment élaienl certes plus énergiques que tout ce que je puis actuellement répéter. Il ne m'a pas fallu grande réflexion pour faire assurer au roi de Bavière que : « son gendre » était trop lionnêtehomme pour commettre une lâcheté; » que je tiendrais jusqu'à mon dernier soupir le serment » que javais fait et que je répétais, de vous servir lidè- " lemenl ; que le sort de ma famille est et serait toujours V entre vos mains, et qu'enfin, si le malheur pesait ja- » mais sur nos têtes, j'estimais tellement le roi de Ba- « vière, que j'étais sûr d'avance qu'il préférerait toujours » retrouver son gendre, particulier, mais honnête homme, » que roi et iraHre; qu'enfin, la vice-reine partageait » enlièrement mes sentiments a cet égard. »
Le jeune prince Taxis m'a demandé si pourtant il n'y aurait pas moyen d'allier mes intérêts avec ceux de V. M. A cela j'ai répondu que la seule chose que je ne trouverais point contraire aux intérêts de V. M. serait un armistice de six semaines ou deux mois, qui désignerait la ligne que j'occupe en ce moment; ne voulant pas perdre un seul pouce de terrain, et bien entendu que les places, même celles en Dalmatie, seraient respectées pendant sa durée.
V. M. comprend facilement qu'en faisant une semblable proposition, je n'ai en vue que son propre avantage, puisque le bien qui ré.sulterait de ces deux mois gagnés n'est point h discuter.
Le prince Taxis m'a quitté en m'assurant qu'il ne doutait pas qu'avant huit jours le général Hiller ne reçût l'ordre de traiter avec moi sur les bases ci-dessus.
J'écris a cet effet a V. M. par le télégraphe, afin de connaître d'avance si cela ne dérangerait aucun de ses projets.
La situation actuelle des choses en Italie, la mauvaise direction de l'esprit public, et plus que cela, le temps nécessaire a l'arrivée comme à l'organisation du renfort pour l'armée, me font vivement désirer que V. M. approuve mes propositions.
Je suis, sire, etc., etc.
Eugène Napoléon.