Le Prince Eugène en 1814, réponse au Maréchal Marmont, publiée
Le tome VI des Mémoires du maréchal Marmont , duc de Raguse, contient sur la conduite du prince Eugène en 1845 et 1814, les allégations suivantes :
« Aussitôt après l’arrivée de Napoléon b Vitry, je me » rendis près de lui. Le Moniteur avait annoncé la for- » mation d’un camp à Chiions. Je lui parlai des renforts * que. sans doute, il nous amenait. Il me répo dit : » Aucun; il n'y avait pas un seul homme b Chiions. — » Mais avec quoi allez-vous combattre? — Nous allons » tenter la fortune avec ce que nous avons; peut-être » nous sera-t-elle favorable!
» C’était b ne pas se croire éveillé que d’entendre pa- » reilles choses ; ot cependant il y eut' un enchaînement » de circonstances si extraordinaire, que la balance a failli » pencher en notre faveur. Il ajouta, au surplus, des dé- > tails importants donnant du crédit b ses paroles et quei- » que base b ses espérances. Il avait donné l’ordre au » prince Eugène d’évacuer l’Italie, après avoir fait un ar- » mistice, ou bien trompé les Autrichiens et fait sauter » toutes les places, excepté Mantoue, Alexandrie et Gé- » nés. J’ai eu, dans le temps, quelques doutes sur la vé-
» rité de ces dispositions ; mais elles m’ont été certifiées » et garanties depuis par l’officier porteur des ordres et » des instructions, le lieutenant général Danlliouard, pre- » mier aide de camp du vice-roi . Il est entré avec moi dans » des détails circonstanciés dont je vais rendre compte.
» Les armées françaises et aulrichiennesen Italie étaient » sur l’Adige. Eugène avait l’ordre de négocier un armis- » lice en cédant les places de Palma-Nuova et d'Osopo-, » de faire partir la vice-reine pour Gênes ou Marseille, à
> son choix, en lui donnant deux bataillons de la garde
> italienne ; de former les garnisons de Mantoue, Alexan- » drie et Gênes avec des troupes italiennes, de faire sau- » ter les autres places simultanément, et de rentrer en » France avec l’armée h marches forcées, après avoir tout » préparé pour exécuter ce mouvement avec célérité.
» Il aurait amené avec lui trente-cinq mille hommes » d’infanterie, cent pièces de canon attelées et trois mille » chevaux. Après avoir passé le Mont-Cenis, dont il aurait
> détruit la route, il aurait rallié quelques milliers d’hom- » mes en Savoie et le corps d’Augereau, fort de quinze » mille hommes. Ses forces se seraient alors élevées h
> plus de cinquante-cinq mille hommes. Ensuite, après » avoir battu et chassé devant lui le corps dcBubna, il se » serait porté en Franche-Comté et en Alsace. En tirant » des garnisons du Doubs, du Rhin et de la Moselle un » supplément de troupes, son armée aurait été forte de » quatre-vingt mille hommes et placée sur la ligne d'o- » pération de l’ennemi, avec l’appui de nos meilleures » places.
> Quand on pense h la résistance incroyable que » nous avons opposée avec nos débris , qui jamais , en «totalité, n’ont formé quarante mille hommes, on peut » supposer ce qui serait advenu à l’arrivée subite d’un
» renfort pareil et par l’exécution d’un semblable mouve- »ment. Eugène éluda les ordres de l'Empereur; il fit
• cause à part; il intrigua dans ses seuls intérêts. Il » s’abandonna ’a l’étrange idée qu’il pouvait, comme roi » d’Italie, survivre à l’Empire : il oubliait qu’une bran- » che d’arbre ne peut vivre quand le tronc qui l’a portée » est coupé. Il a été la cause la plus efficace , après la cause
• dominante, placée, avant tout, dans le caractère de » Napoléon , la cause la plus efficace , dis-je , de la ca- » tastrophe ; et cependant la justice des hommes est si
• singulière, qu’on s’est obstiné h le représenter comme » le héros de la fidélité ! Je tiens à conscience d’établir » ces faits, dont la vérité m’est parfaitement connue, et » qui ne sont pas sans intérêt pour l’histoire. »
J’étais gravement malade lorsqu’un ami vint me communiquer ce passage des Mémoires du duc de haguse. Je ne pus dans le premier moment que dicter la lettre suivante, qui fut insérée dans le Siècle :
Paris, le 18 février 1856.
Monsieur le rédacteur,
Malade au point de ne pouvoir bouger, j'apprends, par un de mes amis, que le sixième volume des Mémoires du duc de Raijuse contient sur la conduite du prince Eugène en 1814 les assertions les plus étranges et les plus calomnieuses. J'ai entre mes mains les preuves irrécusables de la complète fausseté de tout ce qu’avance le maréchal Marmont b cet égard. Malheureusement hors d’état en ce mo-
ment de pouvbir présenter ces docomepts au public, je me réserve de le faire dès que ma santé me le permettra.
Je me borne aujourd'hui à repousser avec toute l’indignation qu’elles mériteut d’odieuses assertions aussi dénuées de vérité que de preuves, et je vous prie, Monsieur le rédacteur, d’agréer, etc.
PLANAT DF. DU F AVE, Ancien officier d’ordonnance de l’Empemur .
Je viens aujourd’hui remplir ma promesse.
J’aurais voulu entrer dans quelques détails importants sur les circonstances qui ont mis en ma possession les documents qu’on va lire, j’aurais voulu expliquer comment j’ai le droit et le devoir de les publier; mais l’état de faiblesse et d’épuisement dans lequel je me trouve, ne me permet pas d’entrer dans de longs développements.
Toutefois il m’est impossible de laisser plus longtemps une mémoire vénérée sous le coup d’odieuses imputations. La renommée du prince Eugène est une richesse nationale que chacun de nous doit défendre avec un soin jaloux , en se servant des armes qui sont à sa portée. C’est en même temps défendre les droits de l’éternelle justice et de la vérité.
Je prends donc le parti de publier ces documents sans autre commentaire que quelques notes. J’ajoute seulement les observations suivantes :
4* Toutes ces pièces m’ont été envoyées, à ma sollicitation, par S. A. R. madame la duchesse de Leuchtenberg, veuve du prince Eugène, dans les années 4856, 4837 et 4838.
2“ Elles ont été copiées toutes sur les originaux, et les copies sont écrites (presque en totalité) de la main de madame la duchesse de Leuchtenberg elle-même.
3° Tous les originaux sont conservés dans les archives de la famille ducale de Leuchtenberg.
Je suis certain qu’après avoir, lu ces documents, tout homme éclairé reconnaîtra la complète fausseté des assertions du maréchal Marmont et restera convaincu :
Que le prince Eugène, loin d’intriguer dans un but intéressé , a constamment et sans hésitation , repoussé les offres qui lui étaient faites;
Qu’il a scrupuleusement obéi aux ordres de l’Empereur;
Qu’il a rempli envers lui et envers la France tous les devoirs que lui imposaient la reconnaissance, l’amour de la patrie et la foi jurée;
Qu’ enfin il s’est montré constamment digne de la devise qu’il s’était choisie :
« Honneur et fidélité. »
Paris, 27 février 1857.