‹ Le Prince impérial, 1856-1879Chapitre 1 sur 42 · PARIS LÉON CHAILLEY, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

PARIS LÉON CHAILLEY, ÉDITEUR

s, KUI-: SAiNT-josppn. ^i

Au matin du 16 mars 1856, avant que le jour fût levé, un coup de canon résonnait, grandissant Tanxiété qui, depuis une semaine, planait sur Paris.

Le bourdon de Notre-Dame s'ébranlait, une formidable sonnerie de cloches, envolée de toutes les églises, accompagnait les cent un coups de canon et le soleil apparaissait sur une ville en liesse.

L'Empereur avait un fils ! C'était comme l'apothéose de cette fortune triomphante qui éblouissait le monde, le gage donné par la Providence à la dynastie.

Vainqueur dans la campagne de Crimée, arbitre choisi par l'Europe au Congrès de Paris, Napoléon III voyait alTermir par cette naissance la couronne que lui avaient donnée presque huit millions de voix. La France, radieuse en sa gloire rajeunie et

IJ: l'Iil.NCt: IMPERIAL

son prcstifre reconquis, allait étouffer, sous les bruits (les fêtes, les premiers cris de l'enfant impérial,

l-"Imi)»''ialii(e rjui avait voulu, laiil que ses forces le lui permctiaient. se montrer à Paris — traversant le fauliourg^ Saint- Antoine pour visiter la Maison dédurtilion (Ins jeunes ouvrih'cs qu'elle venait de fonder; suivant sans escorte les boulevards avec l'Empereur, allant dans les mag-asins de M"" Félicie, rue Vivienne, visiter la layette — n'avait pas quitté les Tuileries (le|iuis plusieurs jours.

In mandement de M"' Sibour réclamait pour elle les prières du diocèse :

a La maison du prince est la nôtre, écrivait l'Archevéquo ; rien de ce qui s'y passe ne saurait nous être étranger... Lorsqu'en lui, le père et le souverain sont également émus, nous devons partager celle émotion ; et, lorsque ses yeux se lèvent vers le ciel et implorent son secours, nous devons aussi exposer' à Dieu des besoins qui sont les nôtres et lui demander des grâces dont, les premiers, nous profiterons. ».

Déjà, la maison de l'enfant de France était constituée : abandonnant, sur les instances des souverains, la retraite dans la(|uelle elle s'enfermait depuis les solennelles funérailles de l'amiral, mort en reveiianl (1(1 Crimée, M'"" Bruat était nommée gouveriiaiili", MM""' nizot et de Hrancion, veuves du général et du colonel tombés bérouiuement sur le sol russe, devenaient les deux sous-gouvernantes.

Le 13 et le 14 mars, plus de vingt-cinq mille curieux se pressent à l'Hôtel de Ville devant le berceau offert par Paris au Prince héritier que chacun espère.

C'est une nef en bois de rose ; sur la poupe, une grande figure drapée, symbolisant la Ville, élève au-dessus du chevet une couronne impériale d'oii s'échappent les longs plis de rideaux en satin bleu de ciel, recouverts de points d'Alençon. Deux petits génies placés à ses pieds semblent protéger le sommeil de l'enfant. La proue du navire est supportée par un aigle aux ailes éployées. Sur chaque face, des médaillons sortis de la manufacture de Sèvres, représentent la Prudence, la Force, la Vigilance et la Justice. Les pieds du berceau sont formés de double colonnettes autour desquelles s'enroulent des épis de blé et des branches d'olivier.

L'affluence est telle pour admirer cette œuvre d'art qu'on décide de prolonger l'exposition de tout un jour ; mais le lo au matin, la salle du Trône ne s'ouvre pas : le berceau vient d'être porté au Tuileries.

A la Bourse, une dépêche du préfet de police, M. Pietri, est affichée, autour de laquelle s'écrasen acheteurs et vendeurs :

« S. M. l'Impératrice a ressenti les premières douleurs ce matin vers o heures.

« Vous serez informés immédiatement de la naissance de l'Enfant impérial. »

La nouvelle vole à travers Paris ; la foule se porte vers la place du Carrousel, tandis que le Sénat, le Corps législatif, le Conseil d'Ktat, le Conseil municipal, déclarés en permanence, attendent un envoyé du château. Les artilleurs des Invalides sont à leurs jtièccs ; on se hâte de dresser les mâts vénitiens, ilattacher les handeroles autour des ministères. Et jusqu'à minuit, les Parisiens, l'oreille au guet, attendent en vain le premier coup de canon.

La nuit avance : on se disperse lentement, les conseillers municipaux se séparent, mais des groupes continuent à errer autour du palais oîi l'anxiété est grande.

Auprès de la chambre de l'Impératrice que veille, avec l'Empereur, M'"" la comtesse de Montijo, sont .M™*" la princesse d'Essling, grande maîtresse, M""' la duchesse de Hassano, dame d'honneur, M'"° l'amirale Uruat, gouvernante des Enfants de France.

Le salon vert précédant le cabinet de Sa Majesté, est occupé par le Prince Napoléon, la Princesse Mathildc et par les membres de la famille de l'Empereur ayant rang à la Cour.

Dans le salon de l'Impératrice sont réunis les fjrands officiers de la couronne, les ministres, les maréchaux, les amiraux, le grand chancelier de la Légion d'honneur, le général d'Ornano, gouverneur des Invalides ; le général marquis de Lawœstine, commandant la garde nationale de la Seine ; le général comte Ucgnaud de Sainl-Jean-d'Angély, comman-

dant la garde impériale, le général Rolin, adjudant du Palais ; aussi M™"" la comtesse de Montebello, la marquise de Las Marismas, la comtesse de la Poëze et les autres dames du Palais.

A 3 heures et demie du matin, le Prince Impérial venait au monde. Aussitôt après l'accouchement, M""" Famirale Bruat présentait l'enfant à l'Empereur, à rimpératrice, puis à S. A. I. le Prince Napoléon, à S. A. le prince Lucien Murât, à M. Achille Fould, ministre d'Etat, à M. Abbatucci, garde des Sceaux, désignés pour être présents à la naissance.

Le premier bulletin, signé des D" Gonneau, Dubois et Corvisart, était porté au Moniteur^ tandis que des envoyés de l'Empereur se rendaient chez les présidents des grands Corps de l'Etat, chez le Préfet de la Seine et que les canons des Invalides commençaient à gronder.

Le petit Prince reste dans les appartements de sa mère, qu'il quitte à midi seulement pour la chapelle où l'ondoiement a lieu. C'est jour des Rameaux et des palmes ont été distribuées à toutes les personnes présentes aux Tuileries.

A droite de l'autel prennent place LL. EE. les cardinaux Dupont, Gousset, Donnct, Morlot, et M. Legrand, curé de Saint-Germain l'Auxerrois, paroisse impériale ; à gauche, M"'" Menjaud, évêque de Nancy, premier aumônier.

L'abbé de Place, prédicateur du Carême, appelle sur le nouveau-né toutes les bénédictions divines :

« () Dieu, veillez sur ce l)erceau dépositaire de tant d'espérances ; formez vous-môme, j)Oiir le bonheur duti i:rand peuple, le fils de IKnipereur. Donnez-lui, de son père, la magnanimité ; de sa mère, la bonté et l'inépuisable bienfaisance... Pour tout dire en un mot, mon Dieu, donnez-lui un cœur digne de sa destinée et digne de son nom. »

Après la messe dite par l'évèrjuc Adras, M"" l'amirale JJruat est introduite, portant dans ses bras le Prince Impérial ; suivie des sous-gouvernantes, elle s'approche de l'autel.

Devant le fauteuil de l'Empereur, au milieu du sanctuaire, sur une table drapée de blanc est un magnifi(iue baptistère de vermeil. Là le premier aumônier ondoie l'enfant, puis, pendant qu'on l'emmène dans ses appartements, M. l'abbé Legrand dépose sur la table les registres de Saint-Germain l'Auxerrois et y inscrit l'acte de baptême de I\APOLt.o.>-ELGÈNE-LoLis- Jea>-Joseimi, Fils de Fr.\nce.

La venue de l'héritier de la couronne est officiellement annoncée aux Corps constitués par leurs présidents: M. Trojdong la dit aux sénateurs, le comte de Morny aux députés.

M. ll.iussMiann, à rilnlcl de Ville, répond au commandant Favé envoyé par le Souverain : «La France devait à lEmpereur la sécurité du présent... nous devons maintenant à l'Impératrice la sécurité de l'avenir, la continuité de cette race providentielle de

Napoléon, en qui se personnifient l'héroïque patriotisme et le génie civilisateur de notre nation. » Si, (lès les premières heures du 16 mars, ministres,

DD PRINCE IMPilAL

r.iii», /. 16 <W(...i i8,-,(;

S.I iM.iji'-li- rliii|iiinlii<c a roniiiunci- » r|pi cnmi', liiii- -nialiii? ui-s ciari Uciiivs, lis IHiiiikiis iloiilciMs lie l'('iiran(<'iii('iil.

<A' iii«liii, à trois lifiircs ilix iiiiiiiiUM, S.'i Majcsir c'sl linirciisciiicnt nccoiicliée «l'im Prince

La pai'.sailce (lu Prime Iiii|ifiial a cl.- aiiiiDiiici par un Olliiicr de la Mnisoii «le l'Eiii|M'idli- ;iii\ Ciaml> CiM'i» (le l'Elal <|iii claiinl m iHcnialuiicc-, cl au (Juips iiiiinjcipnl qui a aussiliit vole luic •.«mine lU- 'iOO.OOO fiani 5 ilisliii. c a iclii-n' du Monl-de-PicIi' les cflcls eiifjn^cs jinc Ic!. inili!;in|.. cl à |>ayer les nnii> «le n.iii:. ic.s il'enfaiil* np|iailcnanl à (Ki rauiilks iicccssilenves.

A (> Ucuies (lu matin, une sal\c de 101 coups de eauon. liicc de l'HoIel impérial des Invalides, a annuAci^ à la ca|)ilalc Ihcuecuse dcli»rancc de Sa MajcDié riui|it'i'ikli-iie i.r ta unissaoce il ini Prince IiU|M'rial.

UoudoicnK'ol a eu lien aujouiilhui. .'1 midi, dans la eimpclle du Chàlean des Tuileries, *en présence de Sa -i^lajeslé rF.mpcrcoi-, de Leurs Alle^ses Impériales les Princes et Princesses de la l'amill'^ lm|H'riiilc, des Princes et Princesses (!.■ la ramillc di' l'Empeivur, de la Mère (le liui|>érali'icc,' des Cardinanv, d.'s Minislies, îles ^lai.cliauv, des Amiraux, des Présidents des <:i'ands Corps de l'Etat et des Gramls-Olliciers de la Cuniouiie.

Va: soir, les, cdifltes pnlilics seroDl illnmims.

Demain lundi, à (me heure de raprés-inldi, nile dé|ii(lalion des Daines de la Halle sera admise .1 ornir lin bouqnci n Leurs M.'ijeslis Impérioles.

A deux heures, des lepnisenlali.iiis i^ralniles seront données dans les llk'iUi'CS de Paris.

Voie, k nom do pic. f- ■•ronl reprh.n.to .„r „■. ll„ Jir. ,

9r*W: - U C4W*«.' ^ Con,fl„ FrnO(i.l* - Mu ri. I. v .^1.. - ... F»....»- ..-rf,.lr««,, ttOt .m b ntlMxrr ,)., P.i...r l,.,|,.'n=l. - OB«ro.rowMr - 1y. Po„l-.n«» - r^-Hail - r.^. Kn-Jr^ .».,. Ho..Tt.«,. - Od^BIl - U ..... - '• V w W../, - [^n,.*nrl.r .Ir l....,..,.. - TIlMIrC l.rPl«|l« Ij. f»l,(T».,i.fl.r ■ (..«..,-. - VM«rilllO

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M..|tat.. e^tualt • Clf4«c S.#o.^aa L.^....,.^ r^

Apr^s demain mnnli, au CliAlcan des Tuileries, nuronl lieu les réceptions oITIcielles. Dimnnehi' prochain, un Te Dtiiin scia clianlé dans l'église Notre-Dame cl dans toutes les églises de France.

S. M. l'impératrice el le Prince impérial sont en bonne santé.

!.. SiiMM' I, DMf P- 1% r.*n. I' fttnM 4u P,.ni, |.c.^..,l M % M<,f mi.c J, ïu.Sk (f.llfA, Ifa )..>.» L..^. " d, Dr>..h,rTU.. ,», ,« J 1,ih.; .. ,»n. b m.».uH. b IS,oc*

présidents, délégués de toutes sortes s'absorbent dans la rédaction des dépêches, la préparation des discours, les directeurs de théâtres, les musiciens et les poètes sont aussi gens fort affairés. Par ordre, toutes les scènes de Paris ont à offrir, dans ra|)rès-midi du 17, un sjirc-

tacle gratuit, dont la cassette impériale soldera la note.

Au succès du jour, on désire joindre une cantate, des strophes, un vaudeville de circonstance, et, dans celte course à l'actualité, le Palais-Royal arrive bon premier: Clairville et Siraudin, en vrais prophètes, ont éci'it d'avance et fait répéter un acte : « Cent un coups de canon », qui brille sur l'affiche le soir même de la naissance.

Le lendemain, à 1 heure trois quarts, toutes les portes s'ouvrent, toutes les salles sont envahies. A rOjiéra, c'est le Corsaire avec une cantate d'Adam ; aux Français, ^nWeV Avare elles Fausses Confidences^ Beauvallot lit une ode de Méry. Philoxène Boyer a écrit le .S>/c^' JA/n pour l'Odéon; Ilalévy et Clapisson ont composé les cantates de l'Opéra-Comique et du Lyrique. \S Enfant dr la France, déclamé par M""" Arnaull, soulève le public de la Gaîlé; au Gymnase, Rose Chéri dit les belles strophes de Théophile Gautier :

Les cloches ù pleines volées Chaulent aux quatre points du ciel ; Joyeusement leurs voi.v ailées Disent aux vents: Noël ! Noël !

l'^l ie canon des Invalides, Tonnerre mêlé de rayons, Lait partout aux loules avides Compter ses détonations.

.Mais ce n'est pas une victoire Que cliantent cloches et canons ; Sur l'Arc de Irioniplio l'hisloire .Ne sait plus où yravcr des noms.

C'est un Jésus à tète blonde Qui porte en sa petite main Pour globe bleu, la paix du monde Et le bonheur du genre humain.

Le soir, Paris est illuminé : lampions de mille sortes, bustes de l'Empereur et de l'Impératrice, parmi des guirlandes de feu, des inscriptions, des étendards.

« C'est le prince de la Paix qui vient de naître, » écrivait un journaliste italien ; et cette pensée dominait chez tous, répandant comme un souffle de quiétude à travers l'Europe, heureuse de ne plus sentir peser sur elle ce perpétuel souci du lendemain.

M. Asparici y Guijaro, député de Madrid, se faisait l'interprète de l'univers tout entier quand il disait : « Je serai tranquille tant qu'il y aura un Napoléon dans ma bourse et un Napoléon sur le trône de France. »

Le Napoléon manque à plus d'une bourse, mais la cassette impériale semble inépuisable pour la charité, verse les secours sans compter et ce n'est pas aux seuls heureux de la terre «juc le 17 mars est jour de fête.

Le corps municipal, de son côlé, vote deux cent mille francs qui seront employés, partie à payer les mois de nourrice dus par les familles indigentes, partie au dégagement des objets de literie et des outils déposés au Mont-de-Piélé.

Les délégations affluent aux Tuileries.

!() LE pniNCE IMPERIAL

Précédant les membres «lu Congrès de Paris, le comte Walewski exprime « au nom de l'Europe les sentiments, les espérances, la joie inspirés par un événement qui, en assurant la dynastie napoléonienne, est pour le monde entier un nouveau gage de sécurité et de confiance ».

M. Iroplong, président du Sénat, vient ensuite. « La France, dil-il, se sent vivre plus librement par la vie de cet enfant ; elle associe son avenir à ses destinées. Quand il régnera sur cet Empire que Grotius appelait le plus beau après le royaume du Ciel, le xix° siècle parvenu à son extrême période, recueillera les fruits dont notre génération dépose les germes féconds dans le sein du présent. L'Afrique, poussée en avant par votre main puissante, sera un des magnifiijues lleurons de sa couronne. »

Malgré l'enthousiasme populaire, en dépit des témoignages de fidélité, une tristesse semble dominer l'Empereur, (|ui répond au discours du comte de Morny : « Les acclamations unanimes qui entourent ce berceau ne m'empêchent pas de réfléchir sur la destinée de ceux (|ui sont nés et dans le même pays et dans des circonstances analogues. J'espère que le sort de cet enfant sera plus hcuroux... Je me confie à la Providence en la voyant relever par un concours de circonstances extraordinaires tout ce «ju'il lui avait plu d'abattre, il y a quarante ans, comme si elle avait voulu vieillir par le martyre et la douleur une nouvelle dynastie sortie des rangs du peuple. Ensuite,

riiistoire a des enseignements que je n'oublierai pas: elle me dit, d'une part, qu'il ne faut jamais abuser des faveurs de la fortune; de l'autre, qu'une dynastie n'a chance de stabilité que si elle reste fidèle à son origine en s'occupant uniquement des intérêts populaires pour lesquels elle a été créée. »

Le premier admis à contempler le petit Prince endormi dans ses appartements, avait été l'Archevêque de Paris, qui bénit le berceau sur lequel le grand chancelier de la Légion d'honneur vient, un peu après, déposer le cordon rouge et la médaille militaire.

Conduit par le nonce, M-' Sacconi, le Corps diplomatique, après avoir présenté ses félicitations à l'Empereur, demande à être introduit auprès du Prince Impérial : ambassadeurs et ministres plénipotentiaires passent devant le berceau que gardent M"'" l'amirale Bruat, M""''* Bizot et de Brancion.

Les grands corps de l'Etat qui ont défilé dans la salle du Trône traversent ensuite les appartements delà petite Altesse; tous les regards se posent sur celui que Barthélémy, en ses stroplies, a baptisé déjà Napoléon lY.

Au bruit de celle volée, Le vieil Empereur géant, Du fond de son mausolée S'est levé sur son séant :

'2 LE PRINCE IMPÉRFAL

Il voit au Iront de sa race IsC doigt du destin qui trace Un indélébile sceau, Et lentement il retombe Dans sa triomphale tombe, Consolé par un berceau.

M. Camille Doucet, aussi, apporte son tribut poétique :

Il a mis trente ans à renaître L'arbre tombé qui semblait mort ; Tamiis qu'elle en doutait peut-être, La France le vit apparaître Comme son abri le plus fort...

La tempête lyrique est déchaînée: les sonnets, les odes pleiivent aux Tuileries, envoyés par « un élève de l'école Turirot, Agé de treize ans », adressés du niiùne « par M. Léopold Curey, poète à Paris, de passage à Lyon », olTerts par un officier de paix, venus de tous les coins de l'Empire.

D'autres se vendent dans la rue, sous forme de couplets; tels ceux-ci qu'on chante sur l'air de la ^enlinei/e.

Di.\-huil cent onze, au matin, le vingt mars iJoiiiicà la France un héritier du trône; Il dut régner, descendant des Césars, Sur la moderne et grande Habylone.

Mais du Très-Haut les injustes décrets l'our les morttds sont toujours un problème.

Il faut respecter les décrets

>'e plus penser à nos regrets

U'ielTace aujourd hui le baptême.

Napoléon III voulait que le peuple aussi put conlempler son futur Empereur et, quand une députalion des Dames de la Halle et des marchés de Paris est admise aux Tuileries, c'est lui-même qui les conduit dans les appartements du petit Prince, père tout orgueilleux de voir admirer son enfant.

Les adresses s'amoncellent, venues des grandes villes comme des moindres bourgades, emphatiques ou naïves, différant d'éloquence mais disant toutes l'attachement des cités, l'affection des campagnes.

Les premières figurent au Monùeur, mais les voilà bientôt si nombreuses qu'il faut se borner à énumérer, en des colonnes serrées, les cours, les conseils, les régiments, les associations, les écoles qui expriment leur bonheur et leurs vœux.

Rapidement les manifestations franchissent la frontière : la diète germanique envoie une délégation au comte de Montessuy, représentant de la France auprès d'elle; les municipalités de Londres et d'Edimbourg se réunissent spontanément pour rédiger une adresse à l'Empereur; les Te Dciim se multiplient dans les capitales.

Les navires de guerre, dans les ports anglais, tirent les salves usitées pour les cérémonies royales ; à Conslanlinople, les batteries tur(|ues unies aux canons français, annoncent la nouvelle à grand fracas.

Le 23 seulement, on apprend devant Sébastopol la naissance du Prince Impérial. Aussitôt 101 coups de

i't LE PRINCE IMPEPIAL

canon tirés par larlillerii! fraiifjaise, les pièces an- {jMaiscs cl sardes la proclament : un Te Dcum est chanté, courses et jeux s'organisent, des feux de joie s'allument à la nuit tombante. Alors on assiste à un spectacle saisissant : les Husses illuminent eux aussi et soudain, d'Iiikermann à Coralès, toute la ligne llambloic.

Kl) Aniîielerre, plusieurs pensions ont, en l'honneur de la naissance, accordé une prolongation des congés de Pâques à leurs élèves. Jugeant inique que pareille faveur ne soit pas faite aux lycées de Paris, un rhétoricien de Saint-Louis, envoie à l'Impératrice une supplique en vers, que signent tous ses camarades.

Au iiuiii lie ce berceau, doux nid plein d'espérance Sur lequel sont fixés les yeux de Tunivers, Que protège toujours l'ange de notre France

Manant sur lui du haut des airs; Oh! dites un seul mot ! que quelques jours encore Nous puissions, délivres des ennuis, des travaux, Fêter à notre tour cette brillante aurore,

Joyeux an sein d'un gai repos!

Le sourire de l'Impératrice, à la lecture de cette adresse, vaut à tous les collégiens un supplément de congé.

L'Kmporeur a voulu que la première faveur signalaiil la naissance de son fils, allât à l'un de ses plus iidèles, à celui qui, auprès de la Heine Ilortense ou à ses côtés, fut dans les mauvais jours comme une in car-

nation du dévouement : le D"" Conneau est élevé, le 16mars,au rang de commandeur de laLégion d'honneur.

Deux jours plus tard, l'amiral Hamelin et M. Achille Fould sont promus grand-croix ; les généraux Randon, Bosquet, Canrobert reçoivent le bâton de maréchal; le général Yusuf est nommé divisionnaire et o^énéral aussi le colonel Fleurv.

Mais plus encore qu'à la récompense, c'est au pardon que Napoléon III veut faire large part. Un décret du 20 mars accorde amnistie pleine et entière à tous ceux qui ont été expulsés de France à la suite des événements de juin 1848 ou de décembre 1851, à la seule condition de se soumettre loyalement au gouvernement que la nation s'est donné.

Les nouveau-nés môme ne sont pas oubliés dans les bienfaits des Souverains : tous les enfants venus au monde le 16 mars, auront l'Empereur et l'Impératrice pour parrain et marraine, si les parents en adressent la demande au préfet de leur département. Les garçons s'appelleront Louis-Eugène, les filles Eugénie- Louise. Le nombre s'éleva à 3,600.

Les faiseurs de couplets exploitent bien vite celle nouvelle source d'inspirations.

Pour 10 centimes on achète sur le boulevard :

« C'est rEinpereur (ju'rst, tparrain ! yi

Ils disionl commVa, les jaldux de c' pays : Niquois l'es pas né pour la chance.

Vont-ils enrager mainlenanf, ma foi tant pis ! J' suis un allié d' la cour de France.

16 LE PniNCE IMPERIAL

Quand j'passo, du dirail d'un seigneur; Parlois je m' sons tout boufli de c't honneur. Qui diable ! aurait dit que T souverain De noir' dernier (ils s'rait l' parrain!

Aux premières heures qui suivirent la naissance du Prince Impérial, une souscription s'ouvrait pour <tirrir à l'Impératrice un témoignage de raffection populaire. On ne voulait pas que la vanilé put y faire parade, et d'avance les organisateurs, MM. Firmin-Didot, (lodillot, Gastine-Ilenelte, Cousté, etc., limitaient les versements « entre o et 25 centimes ». Plus de 000,000 signatures sont bientôt réunies.

Déjà M. l^juld, s'aulorisant des précédents monarchiques, avait vainement proposé à l'Empereur de demander au Sénat une dotation d'un million pour le Fils de France '. Et de même qu'elle a consacré à la charité la somme votée par le conseil municipal, lors de son mariage, l'Impératrice déclare qu'elle accepte avec gratitude le volume des signatures, mais que les fonds recueillis serviront à fonder une œuvre de bienfaisance pour les enfants du peuple.

Ainsi furent établis les Pupilles du Prince Imprliiil, nés d'une pensée toute délicate et touchante de la souveraine, voulant éviter aux orphelins les tristesses de l'hospice. Elle rêvait de leur rendre un peu de la douceur familiale et donnait à l'ouvrier mourant cette consolation suprême de songer que son vnfanl ne serait pas aliandonné.

' Alphonse Gautier. Élude sur la liste civile en France.

Une commission permanente recherchait les ménages honnêtes qui, moyennant une subvention annuelle, se chargeaient des petits orphelins, leur faisaient place au foyer, leur apprenaient un métier.

Poésies, placets de toutes sortes font rage autour de l'enfant impérial. Dans ce déluge de suppliques, celle du Figaro vaut d'être citée.

A trois reprises différentes, peines de prison et d'amende avaient été prononcées contre le journal ; sa vente était interdite sur la voie publique et ses heures semblaient comptées quand une inspiration de M. de Villemessant le sauva : la lettre « A Son Altesse Monseigneur le Prince Impérial » parue en tète du numéro du 23 mars.

« Monseigneur,

« 11 y a aujourd'hui quarante-cinq ans, un prince naissait aux Tuileries.

« Quelques jours a[)rès cet événement, un solliciteur se présentait au palais pour remettre un placet au Roi de Rome.

« L'Empereur, votre aïeul, voulut que la pétition fût remise à son héritier en personne.

<( Puis il dit au solliciteur, en souriant : « Qu'a « répondu le Roi de Rome ? »

« Rien, sire, — mais qui ne dit mot consent; je «< suis donc autorisé à penser que le Prince accueille a ma demande. »

18 Li: l'IJi.XCi: IMPKRIAL

a Napoléon ratifia If tacite engagement de son fils.

« Monseigneur, sous les auspices de ce précédent, Figaro vous remet aujourd'hui sa pétition.

« Les cent un coups de canon qui ont salué votre naissance nous apportaient l'espérance, car nous savions que vous entrie/. dans ce monde, les mains j)leines de pardon et d'indulgence...

« Aussi Figaro a-t-il pensé qu'en prince homme d'esprit, à votre entrée dans le monde, vous vous diriez : « Je viens de sécher bien des larmes. Figaro 0 est, à coup sûr, moins coupable que ceux à qui j'ai (' fait grâce. Rendons la vie à Figaro et qu'il apprenne « de nous à rtre indulgent, même pour le vice et le p ridicule. »

« Voilà donc. Monseigneur, notre pétition entre vos mains : — Xe dites pas non, et Figaro est sauvé. »

M. de Villemessanl n'avait pas trop présumé de la clémence impériale. Remise était faite aux directeurs du journal des peines prononcées contre eux; un arrêté du préfet de police permettait de nouveau la vente publique, et pour Figaro, agonisant hier, aujourd'hui ressuscité, commençait la carrière éclatante qu'on sait.

De nouveau, la poudre parle, le 30 mars, le fracas de cent un coups de canon tonne encore sur Paris. La paix a été signée au ministère des Alïaires étrangères a paix durable, dit le comte NValewski, car elle est iionorablc pour tous p.

Le soir, Paris illumine; la joie de la capitale s'étend à la France entière, gagne l'Europe. A Madrid, la Reine se fait représenter au Te Deimi; le Sultan ordonne que le pavillon tricolore flotte sur Topanhé, à la place du sien; cà Bucharest, les salves d'artillerie accompagnent les actions de grâces.

Les adresses félicitant le Souverain vainqueur s'ajoutent à celles envoyées au père. La garde nationale réunit en quelques jours 28,105 signatures; le cabinet de l'Empereur reçoit les vœux de o83 communes du seul département de la Saône.

Pour « le petit Prince », à peine âgé d'un mois, voici que va commencer déjà l'existence officielle. Le 43 avril, le duc d'Albe lui apporte la Toison d'Or, conférée par la Reine Isabelle. Le 28 avril, jour oii le traité de paix est promulgué au Moniteur^ par ordre de l'Empereur, le Prince Impérial est inscrit comme enfant de troupe sur les contrôles du 1" régiment de grenadiers de la garde.

Le Corps diplomatique félicitant l'Impératrice au lendemain de ses relevailles, le roi de AVurtemberg, descendu au pavillon de Marsan, sont, sur leur demande, conduits auprès de l'iiéritier de Naopléon.

Mais voici les journées chaudes venues et pour la première fois, le 13 mai, l'enfant quitte la capitale qui l'adore déjà et le regarde comme sien. La Cour s'installe à Saint-Cloud et ne rentrera à Paris que pour les fêles du baptême.

Li: nAI'ÏÈME— LA IIENTREE DE I/ARMEE D'ITALIE LE IMUNCE IMPÉIIIAL ENFANT DE TROUPE

Avec l'archiduc Ferdinand-Maximilicn et le prince Oscar de Suède, les visites princièrcs continuent au palais de Saint-Gloud. Là aussi, le baron de Iliibner remet à Napoléon III les lettres de l'ftlmpereur d'Au- Iriclu'. laccréditant comme ambassadeur: ce rétablissement d'un poste supprime dans le bouleversement de 1848 et qu'on n'avait jamais pu ou voulu rétablir est une nouvelle preuve de l'innuoncc prépondérante |>artout exercée [)ar la France.

Le liaplémc du Prince est lixé au lijuin : archevè(|ues et évé(|iios, maires des chefs-lieux de départements y sont invités. Le décret du 27 mai fixe la tenue de tous ceux qui seront admis dans Notre-Dame : corps constitués et fonctionnaires en arand uniforme, maj^^islrats en i^-^raml costume, militaires en ijrande tenue; les dames en loilcUe du soir, sans chapeau;

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les hommes non fonctionnaires, en frac et cravate blanche.

Les apprêts de la cérémonie sont commencés déjà, quand de terribles inondations envahissent la région du Rhône, s'étendent sur le bassin de la Loire. Chaque heure apporte le bruit d'une nouvelle catastrophe.

Jaloux de soulager lui-môme les infortunes qu'on lui signale, d'apporter secours et consolations aux malheureux que le fléau ruine, l'Empereur part le 1" juin pour Lyon.

Accompagné de M. Rouher, ministre de l'agriculture, du maréchal deCastellane, de M. Vaïsse, chargé de l'administration du département, suivi des généraux Niel et Fleury, du marquis de Puységur, il parcourt les quartiers inondés, ayant de l'eau jusqu'à la ceinture, puisant dans une sacoche suspendue à sa selle, l'or qu'il répand à pleines mains, allant aux plus infortunés, leur rendant du courage. Cent mille francs sont, sur la cassette, donnés à la ville et vingtcinq mille au profit du déparlement.

De Lyon, Napoléon III gagne Valence et Avignon, où il entre dans une barque si petite que seuls le maire et un rameur y trouvent place auprès de lui. Chaque station de la route a été maniuée par des secours : soixante-dix mille francs sont distribués durant le trajet. Un décret signé d'Avignon, proroge de dix joui's les échéances dans les villes de Vauclusc.

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