I.E l'HI.NCI-: I.MI'KIÎIAI
En mémo temps, rirapéralrice ouvre une souscription en faveur des inondés; elle s'inscrit pour vingt mille francs, en donne dix mille au nom du Prince Impérial. L'exemjde est contagieux : ministres, sénateurs et députés rivalisent de générosité, le conseil municipal de Paris met cent mille francs à la disposition du gouvernement.
L'Empereur rentre à Saint-Cloud le 5 juin ; une Icllre de la ville de Lyon l'y attend :
« Sire,
« C'est dans votre cœur que vous avez trouvé riieureuse inspiration de venir visiter nos soulTrances. Naguère vous disiez aux Lyonnais de vous aimer, aujourd'hui vous êtes venu les y contraindre. Vous avez conquis les ilmcs les plus froides : on ne peut faire un pas dans nos rues sans entendre bénir votre nom, sans être ému des expressions vives et touchantes que trouvent la reconnaissance des malheureux et l'admiration de tous.
« Ces bénédictions seront entendues. Sire; le ciel continuera de vous donner de grandes et généreuses pensées et il vous récompensera dans l'enfant impérial (|u'il a donné à la France. »
Vingt-quatre heures plus tard, l'Empereur prend le chemin d'Orléans, visite Blois, traverse Tours ; en deux jours quarante-cinq mille francs sont distribués par lui aux victimes de la Loire. Puis nouvelle halte d'un soir
LE BAPTEME 23
à Saint-GlouJ qu'il quilte pour Angers et Nantes, où tant d'autres infortunes sont encore secourues.
L'Impératrice a exprimé le désir que les sommes destinées aux fêtes du baptême soient partagées entre les départements inondés; mais déjà les préparatifs sont commencés : Notre-Dame est aux mains des ouvriers; de l'avenue Victoria à l'Hôtel de Ville, les échafaudages sont dressés; les départements envahissent Paris où fenêtres et balcons sont aux enchères. Il est trop tard pour un contre-ordre.
La grande-duchesse douairière de Bade, tante de l'Empereur, est arrivée ; c'est elle qui représente S. M. la Reine de Suède, marraine. Presque en même temps, vingt et un coups de canon, tirés par les batteries de Marseille, saluent l'entrée du Cardinal-Légat envoyé par le Pape, parrain du Prince Impérial.
Ceux qui assistèrent aux fêtes du 44 juin gardent l'étincelantsouvenird'unechoseàlafois féeriqueetmajestueuse, la vision de la plus éblouissante cérémonie, du plus somptueux cortège qui se puissent rêver.
Revêtu du manteau rouge, le cardinal Patrizzi part des Tuileries à 4 heures et demie, dans une voiture à huit chevaux et se dirige vers la cathédrale, pendant que la cavalerie achève de se masser sur la place de la Concorde, que, du château au Parvis, finissent de s'aligner les doubles haies de la Garde Nationale et de la Garde Impériale qui ont peine à maintenir la foule.
Déjà Notre-Dame est comble; (juatorzc mille do-
\.i: l'inNci: imim-juai.
mandes ont élé adressées et la cathédrale ne contient (|ue quatre mille places. Les dames sont en toiletle du soir, mais avec un voile de dentelle attaché à la coiffure cl relonihant sur les épaules nues. Le Corps diplomatique est en grande tenue; aussi les sénateurs, revêtus de l'habit bleu brodé d'or, du gilet blanc et du pantalon de Casimir orné d'un galon d'or; au chapeau français la ganse de velours noir et des plumes blanches. Leur épée est dorée, avec la poignée de nacre. Le costume des députés se distingue parle mélange de l'argent à lor dans les broderies, par les plumes noires du chapeau.
Les travaux de restauration de la cathédrale sont loin d'élre achevés ef on lésa dissimulés sous une décoration merveilleuse. Du plafond bleu parsemé d'abeilles, des oriflammes aux armes des grandes villes descendent le long des colonnes. Le pourtour forme une immense tribune revêtue de velours rouge que relèvent des IN couronnés, lue galerie gothique, drapée vert et or, se dresse en demi-cercle derrière l'autel; et sur toutes ces tentures, des verrières improvisées nicllenl une lumière d"arc-en-ciel.
.\ .") heures, une poussée formidable et une clameur dans le jardin des Tuileries : la musique militaire résonne, le cortège quitte le pavillon de l'Horloge.
Voici le général Korte, entouré de son étal-major, puis deux escadrons du l"^Carabiniers, deux escadrons du 11" Dragons et autant des (îuides, avec colonel et
LE BAPTEME
musique. Maintenant les piqueurs de Leurs Altesses Impériales précèdent trois voitures attelées de quatre chevaux, dans lesquelles ont pris place le service de la Princesse Mathilde, les aides de camp et officiers d'ordonnance du Prince Jérôme et du Prince Napoléon.
C'est ensuite le défilé des voitures à six chevaux, accompagnées des garçons d'attelage, avec les chambellans de service, les dames du Palais, la grande maîtresse de la maison de l'Impératrice. Dans la huitième voiture, la Grande-Duchesse de Bade, le Prince de Suède, le Prince Napoléon.
Le tonnerre des hurrahs grandit, s'approche : derrière les piqueurs s'avance le carrosse, dit de l'Impératrice, qui servit au mariage; les huit chevaux sont menés en main par des garçons d'attelage. A travers les glaces on voit le Prince Impérial couvert d'un manteau doublé d'hermine, dans les bras de M'^Tamirale Druat, M'""^ Bizot et de Brancion, et la nourrice. A la portière de droite, le maréchal Canrobert; le maréchal Bosquet à celle de gauche.
La voiture de l'Empereur vient ensuite : la caisse est dorée; aux panneaux sont peintes, sur le manteau impérial semé d'abeilles, les armes napoléoniennes soutenues par des génies. Au sommet, un groupe porte la couronne.
Napoléon III a revêtu l'uniforme de généial de division, avec la culotte courte et les bas de soie; l'Impératrice, adorablement belle, est habillée de
l)l;ui(', coiffée d'un diadème au milieu duquel resplendit le Régent,
Los marccliaux de Barag-uey d'Hilliers et de Castellane, les généraux de Lawœstine et Regnaud de Sainl-Jean-d'Angély sont aux portières.
L'escadron des Cent-Gardes suit le carrosse impérial et des détachements de Cuirassiers et de Carabiniers ferment cet éblouissant cortège qui gagne Notre-Dame par le jardin des Tuileries, la place de la Concorde, la rue de Rivoli, la place de l'Hôtel-de- Ville, le pont et la rue d'Arcole.
A 6 heures, au bruit du canon et des cloches, on atteint le Parvis où, sous le péristyle gothique construit devant la cathédrale, M^ Sibour, entouré de son clergé, attend les Souverains.
Aux sons d'un immense orchestre , le cortège impérial pénètre dans Notre-Dame. Portant le cierge, le chrémeauetla salière, le bassin, l'aiguière et la serviette, M'"''' de Montebello, de Malaret et de Latour- Maubourg, de Labédoycre, de Rayneval et de Saulcy précèdent S. A. L la Grande-Duchesse de Bade et S. A. R. le Prince Oscar de Suède et de Norvège représentant la marraine.
La gouvernante des Enfants do France vient derrière eux, tenant dans ses bras lo Prince Impérial. Puis, sous un dais porté par les chanoines, l'Elmpereur et l'Impératrice.
Kntre le trône et l'autel qu'entourent quatre-vingts prélats, los fonts ont été dressés, avec le vase de bap-
LE BAPTEME 27
tême en cuivre damasquiné et niellé rapporté, suivant la tradition, des croisades par saint Louis.
La cérémonie terminée, M'^^l'amirale Bruat présente l'enfant à l'Empereur. De ce moment- là, tous ceux qui furent à Notre-Dame gardent l'impression poignante ; tous, ils revoient Napoléon III élevant son fils, d'un geste plein d'orgueil et de tendresse à la fois, tandis qu'éclate dans l'orchestre le Vivat composé par Lesueur pour le baptême du Roi de Rome, et qu'une acclamation formidable monte vers les voûtes.
Le Cardin al- Légat entonne le Te Deum et l'Archevêque de Paris, entouré du clergé de Saint-Germain l'Auxerrois, présente à la signature de l'Empereur et de l'Impératrice, le registre paroissial des baptêmes.
Précédée d'un escadron des Guides, suivie des Cuirassiers de la Garde, une voiture à huit chevaux ramène par les quais, le petit Prince aux Tuileries.
Presque en même temps, le cortège impérial, franchissant le pont d'Arcole, apparaît sur la place de rilôtel-de- Ville, merveilleusement décorée par l'architecte Rallard. Un arc immense relie les deux côtés de l'avenue Victoria encore inachevée, dont les échafaudages disparaissent sous les guirlandes et les orillammes. Sur la place, à droite et à gauche, de gigantesques châssis découpés représentent les maisons qui vont être construites.
Api-ès le dîner de gala offert |)ar le Conseil municipal, l'Empereur et rim|»éralricc au milieu de nou-
vclles ovalions, regagnent les Tuileries par Ja rue do lUvoli lout étincelante.
Le lendemain soir, ils paraissent à la colonnade du ministère de la Marine d'où ils assistent au feu d'artifice tiré devant le Corps législatif et représentant un ba|)tistère gothique.
Dans l'après-midi, (juatre théâtres installés sur l'esplanade des Invalides ont joué des pièces militaires et des pantomimes, trois cents ballons se sont élevés, semant des dragées dans leur vol. Môme programme à la barrière du Trône.
Ce n'est pas encore assez de ces quarante-huit heures de fôle : le 10, cent-vingt mille médailles commémoralives, portant d'un côté la double effigie de l'Empereur et de l'Impératrice, de l'autre, le buste du Fils de France, sont distribués aux élèves des lycées, des collèges, des salles .d'asile, aux sous-officiers et soldats de l'armée de Paris. Tour les enfants des écoles communales, cinquante mille sacs de bonbons.
Innombrables aussi sont les grâces accordées par Napoléon III aux condamnés militaires ou civils, les commutations de peine, les remises d'amendes signées à l'occasion du baptême.
Pour le bal de l'Hôtel de Ville, les rues voisines sont de nouveau illuminées et il semble que les réjouissances s'éterniseraient si la Cour n'allait chercher un peu de calme à Saint-Cloud.
I>eu.\ jours plus lard, dans la chapelle de la rési-
LE BAPTEME 29
dence d'été, le Cardinal-Légat remet solennellement à l'Impératrice la rose d'or envoyée par S. S. le Pape Pie IX. Le petit Prince paraît à la cérémonie.
Si on se rendait au désir des députations reçues au château, si on obéissait au vœu de toutes les personnes admises auprès des Souverains, ce serait un défilé ininterrompu devant le berceau de l'Enfant.
Le 28 juin, les membres des comités qui organisèrent la souscription à l'occasion de la naissance, ont audience à Saint-CIoud; le maire du XIP arrondissement, M. Le Roy de Saint-Arnaud, s'avance vers Napoléon 111 et l'Impératrice qui tient son lils dans ses bras :
« Sire, dit-il, cet humble trésor d'une centaine de mille francs, produit rapide du centime ajouté au centime, c'est le naïf emblème de ces populations aimantes et dévouées oii l'individu n'est rien, où l'unanimité des sentiments recèle des trésors d'afTection et de force...
« Puisse l'orphelinat du Prince Impérial, noble inspiration de l'Impératrice, rattaché au souvenir d'une souscription toute populaire, enrichi et perpétué par la munificence de l'Empereur, traverser les âges avec l'Empire et la dynastie qui l'ont vu naître. »
L'image du baby est sans cesse en la pensée de Napoléon III, pendant la courte absence qu'il fait au mois de juillet. Des dangers imaginaires viennent soudain troubler la joie du père, des craintes chimériques l'assiègent; il écrit à l'Impératrice ;
30 LE l'in.NCE IMPERIAL
u Toi et le pelil, vous êtes tout pour moi... Je vois avec honlieur approcher le moment oii je vais te revoir, ainsi que notre enfant; et j'en suis si heureux que je me tourmente, craignant que, d'ici là, toi ou lui. vous soyez malades. Oue, dans ses promenades, on n'aille pas près de l'étang. Ne te fatigue pas non plus. Toutes ces recommandations sont bêtes peutêtre; mais quand je suis heureux, j'ai peur, »
Les fêtes du to août passées, on gagne Biarritz : là enfin, c'est le repos, avec une cour restreinte, l'esclavage de l'étiquette amoindri.
Au soir anniversaire de la prise de Sébastopol, l'Empereur fait servir un dîner aux sous-officiers et soldats détachés par le 3^" de ligne. Durant le repas, il vient autour des tables, accompagné de l'Impératrice qui j)réscnte le petit Prince aux militaires en- j thousiasmés.
Déjà l'enfant semble habitué au bruit des acclamations; depuis les cent un coups de canon du \G mars, tant de cris, tant de fusées ont résonné à ses oreilles (|ue rien ne paraît l'effrayer.
Les ovations frénétiques des Bordelais lorsqu'il traverse leur ville, en reîrairnant Paris, ne l'émeuvent pas plus que les « Vive le Prince Impérial I » lancés par les troupes à la revue du 8 octobre, quand sa mère, en calèche découverte, passe avec lui devant h' frdiil (le l'armée.
Le 7 décembre 18o6, une députation du l"régimen(
des grenadiers de la Garde apporte à Leurs Majestés, sous une admirable reliure, le procès-verbal de l'inscription du Prince sur les contrôles. L'enfant de troupe de huit mois est présenté à ses jeunes camarades, entend l'adresse lue par le colonel.
Il assiste encore, à la fin de l'année, à la réception des maires des grandes villes de France et d'Algérie, venant offrir une médaille commémorative du baptême. Sur la face, Caqué a représenté Napoléon III élevant le Prince dans ses bras; au revers, l'inscription « A l'Empereur » dans un cercle autour duquel rayonnent les noms des cités.
M. Richebé, maire de Lille, désigné pour conduire ses collègues, prend la parole :
« ...Nous venons vous prier. Sire, d'agréer l'hommage de cette médaille dont l'inscription redira plus tard à l'auguste héritier du grand nom de Napoléon quel concert d'acclamations a salué sa naissance, accueillie par la patrie comme un précieux gage de sécurité et de bonheur publics. »
Pendant l'année 1857, le petit Prince mène une vie plus paisible. On se presse sur le passage de sa voiture ; aux jours de revue, il paraît quelquefois au balcon du pavillon de l'Horloge ou dans la calèche de l'Impératrice, mais il ne figure à aucune cérémonie officielle.
Le grand-duc Constantin, aucjuel Paris fait un fastueux accueil, demande à voir l'héritier de Napoléon,
LL l'itl.NCi: IMl'KllIAL
mais l'enfant impérial dort son meilleur sommeil pendant que les fêtes se suivent du château à l'hôtel de ville, que l'Empereur inauirure l'hippodrome de Lon|.^champs, que les revues se succèdent.
La visite du roi de Bavière ne jette pas davantage le truujjlc dans sa vie el tous les bruits s'arrêtent au
seuil de la chambre où le berceau est dressé entre les lils de la nourrice et de miss Shaw, la gouvernante anglaise. A leur tour de service, M"^*-^ Bizot et M"" de Hrancion habitent le château, M'"Ma gouvernante des Enfants de France y vient chaque jour.
Au retour de sa promenade quolidienne, l'Impératrice se hâte d'aller près de son fils. 11 semble (ju'en ces années radieuses, des pressentiments viennent
déjà voiler son bonheur. Un matin d'avril, devant des familiers du château, elle serre l'enfant dans ses bras et tout à coup, tristement : « Qui sait quelles destinées l'attendent? »
L'Empereur aussi a des tendresses infinies pour le petit Prince : il s'échappe le soir des grands apparte-
ments pour l'aller regarder dormir, inquiet si son sommeil lui paraît trop calme, l'écoutant respirer, craignant qu'un lacet le gène.
Les élections législatives ont donné 5,471,888 voix au gouvernement; l'opposition n'a pour elle (juc 571, 859 partisans. A l'étranger, comme en France, le prestige de Napoléon III va gratidissaul.