‹ Le Prince impérial, 1856-1879Chapitre 6 sur 42 · RENTRÉE DE L'ARMÉE D'ITALIE · texte numérisé non relu

RENTRÉE DE L'ARMÉE D'ITALIE

gaiiise à Londres. Les lleuristes réquisitionnent toute la moisson de Nice et de Montpellier.

Quand le jour se lève sur le 14 août, les ouvriers travaillent encore. A l'entrée du boulevard, près de la Bastille, se dresse un arc de triomphe de vingt-cinq mètres de façade et de même hauteur, qui rappelle le portail de la cathédrale de Milan ; en face le Cirque Napoléon, voici un portique bleu et or surmonté d'un aigle gigantesque aux ailes éployées.

Devant le Gymnase, mâts vénitiens soutenant une bande de velours pourpre avec l'inscription : « A l'Empereur, à l^rmée d'Italie. »

L'Opéra- Comique a élevé une colonne corinthienne au milieu d'un parterre ; d'un bout à l'autre du chemin, ce ne sont que trophées, arcs, bannières vertes parsemées d'étoiles d'or. Aux fenêtres, des drapeaux, le chiffre impérial, des guirlandes.

La statue colossale de la Paix se dresse sur le bou^levard des Capucines : l'épée au fourreau, le traité de Villafranca dans la main, un lion couché à ses pieds, elle domine la foule du haut de son piédestal gigantesque.

Dès l'entrée de la rue de la Paix, aux maisons resplendissantes de tentures, on est transporté en plein rêve : entre la double ligne de colonnes accouplées, surmontées de Victoires, la place Vendôme apparaît comme un cirque romain paré pour le triomphe. Un amphithéâtre y a été construit ([ui monte jusqu'au

LE PRINCE JMI'LRIAL

premier élai:e ; viiiirl rançrées de irradins couvrent celle estrade g-igantesque, sous laquelle des réduits sont lUi-nagés pour les pompiers, les médecins et les ol'lices de rafraîchissements.

Les maisons ont leurs balcons drapés de velours cramoisi sur lequel se détachent les N et les abeilles d"(»r: un trophée de drapeaux mêlés de guirlandes de feuillages décore la pointe de chaque fronton, dont les angles sont ornés d'aigles ouvrant leurs ailes dorées. Entre les mansardes, des médaillons au chiffre impérial.

Au cou des aigles de la colonne scintillent des lauriers, la grille est surchargée de couronnes et de bouijuets; tout autour flottent de grandes flammes tricolores.

Ce décor merveilleux est dominé par la tribune de l'Impératrice adossée à la fa(,^ade du ministère que cache une immense tenture de velours rouge.

Ou évalue à plus de cincj cent mille le nombre des provinciaux et étrangers arrivés à Paris : on fait queue à la porte des restaurants, les hôtels sont combles depuis huit jours et les retardataires réduits à faire métier de vai:alionds. Le Fif/aro affirme que toute personne possédant fenêtres sur le boulevard voit revenir les anciens amis et les maîtresses infidèles.

A 7 heures ilu matin, le 14 août, les estrades élevées devant la caserne du Prince Eugène, à rhûtel d'Osmoiid. dans la cour des Sapeurs-Pompiers (rue

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de la Paix) sont occupées déjà. La foule applaudit à ridée géniale de quelques intrépides qui n'ont pas craint de s'installer dans le bassin du Ghàteau-d'Eau et comptent y demeurer la matinée entière.

Quatre voitures de gala, précédées de piqueurs à la livrée impériale, débouchent à neuf heures trois quarts sur la place Vendôme : tout l'amphithéâtre acclame l'Impératrice et le Prince.

Sa Majesté porte une robe blanche et un mantelet noir avec broderies bleues qu'agrafe un bouquet de diamants. Chapeau blanc, orné de plumes bleues, blanches et mauves. Le petit Prince a l'uniforme de grenadier de la Garde ; il est coilïé du bonnet bleu et rouge.

Les troupes sont rassemblées à 9 heures sur la place de la Bastille : l'Empereur se met à leur tète et le défilé commence, d'une indicible grandeur.

Les plus sceptiques se sentent pris à cet irrésistible élan de tout un peuple, frissonnent de la même lièvre.

Une averse de ileurs tombe des balcons, les couronnes jonchent le chemin, les troupes avancent sur uu écrasement de roses, sur un tapis de feuillages. On [dante des bouquets à la pointe des baïonnettes, les chevaux sont chargés de guirlantes.

Le bruit court ([ue le duc de Magenta a refusé les lauriers |)résentés par des jeunes filles du faubourg Saint-Antoine et la foule lui en tient rigueur.

LE PRINCK IMI'KRIAL

Franchissant la haie formée par la garde nationale et l'armée de Paris en grande tenue de parade, les plus alertes se glissent juscju'aux vainqueurs, leur olVnml cigares ol tabac, leur tendent verres de vin on de hit-re. A la hauleur du fauhourg Poissonnière, cinq dames très élégantes ont installé une sorte de LulTet d'où, à l'aide d'une chaîne improvisée, elles font j>arv(Miir dos provisions aux soldats.

Dix iieures cl demie, sur la place Vendôme. Tous les regards se fixent vers l'entrée de la rue de la Paix où retentissent les premières mesures de « la Vicloire est à nous » : c'est l'arrivée du cortège.

Derrière les Gent-Gardes, précédés des timbale? et des trompettes, voici ISapoléon III monté sur un cheval alezan, l'épée à la main, en uniforme de général, coiflé du tricorne et la poitrine barrée du grand cordon.

l']n un instant tout l'amphithéâtre est debout. Un éclalant « Vive l'Empereur » traverse l'espace et le Prince, comme grisé à ce spectacle de gloire, se dresse dans la tribune, tire sa petite épée du fourreau et l'agite.

Un peloton de Guides s'avance ensuite, ouvrant la route aux blessés que trois aumôniers précèdent. Malgré les ovations soulevées à leur passage, malgré les lleurs, le chemin leur a été long et près de la rue Le Peletier, l'Empereur a du s'arrêter, ordonner un repos de quelques instants.

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Toute l'armée, en tenue de campagne, va défiler devant Napoléon III arrêté sous la tribune de l'Impératrice. La musique de chaque régiment se masse au pied de la colonne et joue durant le passage de ses bataillons.

Voici les zouaves avec leur chien paré de fleurs et coiffé d'un petit drapeau, les chasseurs accompagnés d'une chèvre blanche à tète noire, les drapeaux autrichiens, les canons enlevés à l'ennemi, les enfants de troupe qui passent tout orgueilleux devant le petit Grenadier qui ne cesse d'applaudir.

Sa joie grandit encore quand M. Bachon l'amène à son père qui le place devant lui sur la selle. Il peut presque toucher les aigles (jue chaque régiment en passant remet à l'Empereur, et aux cris des soldats ravis se mêlent de joyeux « Vive le Prince Impérial ! »

Les illuminations seront dignes d'une telle journée : les candélabres des Champs-Elysées sont surmontés d'aigles et d'étoiles étincelantes; sur le ministère de la Marine, deux génies de flammes entourent l'oiseau impérial ; la place de la Concorde et le Jardin des Tuileries scintillent des couleurs alliées. Tel est le flamboiement de Paris qu'on raconte que des hirondelles, trompées par tous ces soleils, ont volé à Iravers les rues.

Trois jours plus lard, pendant que ses parents vont à Saint-Sauveur, le petit Prince part pour Hiar-

LE l'RINCi: IMPERIAL

litz, accompaprné de M""" de Brancion. du général llolin, de .M. I5achon ot du D"" Ikirllioz. Au retour, il a sa part des liurrahs qui accueillent la famille impériale à Bordeaux : ce sont deux belles journées de fêtes et de joie populaire.

A Saint-Cloud, où on a passé le mois d'octobre, l'Empereur a, plus que partout ailleurs, son fils vraiment à lui. Dans l'adoration qu'il lui a vouée, il trouve des galeries incessantes, une indulgence attendrie pour ses moindres caprices; dès qu'il est auprès du Prince Impérial, le voile de mélancolie, habituel à son regard se dissipe, ses yeux rient à la joie de l'enfant.

11 lui a fait construire, dans le parc réservé, un petit chemin de fer avec embarcadère, viaduc, signaux, rampes et courbes et, à le voir s'agiter, courir avec ses amis autour de ce train en miniature, il passe les plus chers moments de sa journée.

A cette idolâtrie, le Prince Impérial répond par une passion profonde. L'inconscient souci d'imitation qui pousse l'enfant à copier qui il admire, lui fait chercher déjà à régler sa démarche sur celle de son père : il le suit pas à pas, ses petites mains jointes derrière le dos, agitant les doigts comme pour jouer avec d'invisibles baç^ues.

A Compiègne le Prince occupait le salon meublé jadis pour le Hoi de Bomc. Ses aiquirlements des Tuileries sont plus modestes et les pamphlétaires

acharnés à tonner contre le luxe de la Cour n\ trouveraient pas sujet à leurs diatribes.

La chambre est capitonnée de soie bleue, comme le lit de fer protégé par des palmes de Jérusalem et des reliques; de chaque côté de l'alcôve, les lits de miss Shaw et d'une autre gouvernante.

Dans le salon or et blanc, une étonnante diversité de meubles, presque tous cadeaux de souverains, valant certes plus par le souvenir que par l'unité du style. Les ang-les des soubassements ont été rembourrés pour faire les chutes inoffensives.

Les fenêtres ont vue sur le jardin et aussi sur la cour des Tuileries où le Prince a si grande joie à regarder défiler les troupes. Mais le temps est passé où il restait simple spectateur des solennités militaires : le 10 janvier, à la revue passée en l'honneur du Prince d'Orange, accompagné de son écuyer, M. Bachon, il vient se placer à la gauche de l'Empereur, tout fier sur son poney, heureux de son pantalon long, de son sabre, de sa giberne.

Il va aussi avoir un rôle en des journées moins attrayantes où il lui faudra écouter des discours, subir des liarang^ues. Pas un signe d'impatience ne lui échappera, et ce fut un perpétuel sujet d'étonncment pour ceux qui l'approchaient que ce sentiment inné de sa dignité, cette intelligence merveilleuse des exigences de son rang. La cérémonie achevée, l'éli- <|uelte évanouie, l'enfant rieur reparaissait, était

\.\: I'Hi.ncf: imi'Kihal

repris (ruiie firvro de mouvement, d'une soif de gaîlé.

Un jour (juil .se promenait avec M""^ Bizot et (|ue toutes les tètes se découvraient sur son passage, il ne |iiil réprimer un geste de lassitude : «Ah, madame! lui dil-il, (|iic c'est donc fatigant de saluer si souvent \ T> — « Oui, mais ils vous aiment tant. Monseigneur. » — a C'est vrai » — et reprenant son sourire, il répondit joliment, jusqu'au bout du chemin, à tous les saluts.

Peu de temps après son (jualiième anniversaire, il assiste à la réception des envoyés de la Savoie, venus j»our présenter l'adresse au sujet de l'annexion. Le comte Greytîé de lîellecombe, après un discours à l'Empereur et à l'Impératrice, se tourne vers lui : — « Et vous. Monseigneur, qui êtes destiné à continuer tant (le grandeurs, nos enfants vous seront dévoués comme nous le sommes à l'Empereur, votre glorieux père. A peine de retour dans nos montagnes, nous ré|)éterons avec eux ce cri qui remplit déjà nos cu'urs : Vive l'Impératrice! vive le Prince Impérial! »

Comme pour réagir contre l'enivrement possible] de ces hommages, ses parents s'elTorçaient surtout de] lui inspirer la simplicité (jue le peuple aime tant'.,

l n matin que le petit Prince savait l'Empereurj seul dans son cahinet, il traverse le couloir i|ui le

' Charles Ulacliier. Le Prince Impérial. 1878.

t, E p n I N c r I M l' i: H I a i. i: n r n i f a ii .m i; m: <i ii i; n a d i k ii

LE PRINCE IMPÉRIAL ENFANT DE TROUPE, 1860 Gl

sépare de son père et heurte à ki porte. — « Qui est là?» demande la voix de Napoléon III.

« C'est Louis » est l'habituelle réplique; mais l'enfant, soit bouderie, soit besoin de changement, répond: « C'est le Prince Impérial. »

L'Empereur feint de n'avoir pas entendu et un « Qui est là? » plus sonore retentit. Même réponse et même silence dans l'intérieur du cabinet.

L'enfant impatienté ouvre la porte, s'avance un peu hésitant jusqu'au bureau de son père (]ui le regarde impassible et lui dit : « Apprends que pour porter le titre de prince il faut être très sage et très instruit, et tu as encore beaucoup à apprendre. »

A plusieurs reprises, le petit Prince avait exprimé le désir de voir les enfants de troupe réunis autour de lui. C'est un rêve que l'Empereur veut réaliser : les cent cinquante aspirants soldats, en garnison à Paris, sont convoqués au château pour le 9 mai.

Tout grand plaisir a son ombre, et la joie du Prince n'est pas complète en songeant que Louis Conneau, (|ui n'est pas enrôlé comme lui, manquera à cette fête. Il ne sait pas, heureusement, g-arder le secret de sa peine : le D' Conneau en est averti à temps, fait inscrire son fils et, le jour de la réunion venu, lorsque le petit Prince sort de ses aj)parlemenls, c'est son compagnon lui-même, en uniforme de grenadier battant neuf, qui lui présente les armes.

Des lors, tout entier à sa joie, il délilc crânement

LL l'IU.NCE l.MI'KIMAL

au milieu «les enfants de troupe, devant l'Empereur et I Impcralrice qu'entourent le maréchal Regnaud de Saint-.Ican-d"AngL'ly, le général Mellinet et les colonels de la 1"' division de la (larde. Une collation est ensuite servie au jeune bataillon dans la galerie du Musée et le l'rince élevant son verre, crie : « Vive l'armée! vivent les enfants de troupe! »

La Cour prend le deuil au mois de juin : le Roi Jérôme est mort, le 2i. à son château de Villegénis. Ouand le corps, ramené à Paris, est exposé au Palais- |{oyal , cent quatre-vingt mille personnes défilent devant la chapelle ardente de l'ancien Roi de Westplialie. Le cercueil est ensuite déposé aux Invalides, près de l'Empereur qui, témoin de sa conduite héroïque à Waterloo, lui disait : «Mon frère, je vous ai connu trop tard. »

En demandant au clergé de France des prières pour le Prince défunt, M. Rouland écrit : a Dans les succès ou dans les revers, sur le trône ou en exil, le dernier frère de Napoléon l'' a servi avec une égale constance la dynastie à la(|uelle il avait consacré sa vie entière et la patrie dont il a été l'un des plus vaillants soldats. Cette inaltérable fidélité a rcc^u sa récompense : la Providence a permis qu'il vit lEmpire renaître et notre pays reprendre le rang qui lui appartient dans les travaux de la paix et dans les luttes de la guerre. »

L'Empereur a décidé d'emmener son fils au cam|i

de Chàlons. Plusieurs jours à passer au milieu des soldats, à ne pas quitter l'uniforme, à vivre au bruit des trompettes et du canon ! Gomme son cœur bat fort à cette pensée-là et qu'il doit plaindre le sort des élèves du lycée de Versailles qu'il va voir avant son départ. Au proviseur qui Ta conduit à travers classes et dortoirs, il demande pour les lycéens un congé vite accordé.

Accompagné de M"° Bizot, du général Rolin et de M. Bachon, le voilà enfin au camp de Chàlons, le 9 août.

Craignant de le fatiguer, l'Empereur a voulu qu'il l| suivît en voiture les premières manœuvres; mais bientôt, touché de son chagrin, il lui permet de se tenir à ses cotés. A peine apparu sur son poney, l'allure crâne, saluant avec une grâce exquise, le Prince a conquis les troupes : c'est un Napoléon encore, dont le ca^ur battra à l'unisson du leur.

Un incident marque ce premier séjour au camp : le feu prend une nuit à la baraque du petit Grenadier, voisine de celle de Napoléon III.

Réveillé en sursaut, l'Empereur s'enveloppe d'un manteau, se précipite dans la chambre de son fils, l'enlève, le transporte tout endormi dans son lit, et, [jusqu'au matin, assis à son chevet, surveille anxieux le sommeil de l'enfant.

La fêle du t.") août passée, on l'cgagne Saint-Cloud DÙ le Prince sera confié à la uarde du maréchal Vail-

04 LE PRLNCE IMPERIAL

huit, pciulant le voya,i:e de lEmpereur et de riniitératrice en Savoie et dans le comté de Nice, nouvellement annexés à la France, puis en Corse et en Algérie.

Dans chacun des innombrables discours prononcés sur leur route, les Souverains jugeront de la place déjà prise par leur fils dans laffeciion du peuple.

A Chambéry, le marquis Costa de Beauregard, président du conseil général, dit à TEmpereur :

a Sire,

« Chacun des pas de Votre Majesté dans nos villes et ilans nos vallées a été marqué |)ar un nouveau bienfait. Votre sollicitude magnifiquement généreuse a prévenu et dépassé nos vœux, et cependant la Savoie ose en former encore. Daignez, sire, pardonner son indiscrétion, car cette indiscrétion vient du cœur. l*uisse l'Empereur, puisse S. M. llmpératrice conserver le souvenir des heureux qu'ils ont faits! Qu'ils daignent laisser à la Savoie l'espérance de les revoir et de saluer bientôt avec eux l'héritier de leur puissance, de leur bonté, de leur génie. »

IMus encore ([ue par le don magnifique du jialais de Longchamps, l'Impératrice est émue d'un autre présent que lui fait la ville de Marseille : un bracelet dans le médaillon duquel un portrait du l'rincc est enchâssé.

« Noips avons pensé, dit M. Lagarde en lui remet-

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tant ce bijou, que rien ne saurait être plus agréable au cœur d'une mère, après une longue absence, que l'image d'un fils auguste, destiné longtemps à faire la joie et le bonheur de la France. »

Pour M. Pastré, président de la chambre de commerce de Marseille, c'est sur le Prince Impérial que repose l'avenir de la France. Le baron Laugier de Chartrouse à Arles, M. Faugier à Grenoble, le regardent comme l'espoir le plus cher du pays; M. Malaussena exprime le désir de le voir bientôt à Nice.

Devant tout un peuple fanatisé qui accueille les Souverains à Ajaccio, M. Pietri, président du conseil général de la Corse, termine ainsi son discours :

« Le dévouement de cette foule qui vous acclame avec un enthousiasme si vrai, a survécu sans défaillance et sans tache aux malheurs des temps et comme il est l'accent spontané du cœur, il témoigne assez. Sire, que la Corse entière vous appartient corps et âme; elle vous appartient aussi, Madame, vous si douce au malheur, si forte devant les épreuves, vous à qui nous devons ce Prince Lupérial sur la tête duquel reposent les plus hautes destinées. Que n'est-il à vos côtés? Tout enfant qu'il est encore, sa jeune âme ouverte déjà aux plus nobles émotions, aurait joui de l'ivresse de ce peuple ou plutôt d'une famille unie dans le môme sentiment... »

Pendant le mois que dura ce voyage, le Prince n'a pas quitté Saint-Cloud; il y tient sa petite cour, gou-

vernée par M"" de Brancion et le général Rolin. Suivi (le ses amis Conneau, Corvisart, Espinasse, Pierre de IJourgoing, il fait à travers le parc de longues che; vauchées ou bien il mène, attelle à une voiture minuscule, Bahnoral, le poney que lui a envoyé la Reine d'Angleterre.

Quelquefois aussi, avec M""^ Tamirale Bruat, il vient jusqu'aux boulevards, s'arrête une heure aux Tuileries et regagne la résidence d'été; ou bien on le rencontre au Jardin d'acclimatation. Il a déjà pour les animaux cette aiTection qui plus tard^ à Gompiègne ou àMarly, lui fera relever son fusil sur le passage d'un chevreuil. — Un jour que le directeur du Jardin voulait, en souvenir de sa visite, lui offrir une j)lume de l'autruche devant laquelle il s'était arrêté tout ravi, l'idée de la souffrance possible de l'oiseau le fait s'éloigner précipitamment pour résister plus sûrement à la tentation d'accepter.

.M""^ la duchesse d'AIbe, si tendrement aimée de l'Impératrice, est morte pendant le voyage de sa sœur en Algérie et les jours qui suivent le retour sont tristes, consacrés seulement à la vie de famille.

Un matin que le Prince se promène dans le parc réservé, il passe devant le poste de la Carrière à l'heure du déjeuner. Il entre, demande une gamelle : vive émotion parmi les soldats qui jugent leur service de table peu digne de la jeune Altesse. Un voltigeur

découvre enfin une cuiller moins fatiguée que les autres et roffre au Prince qui s'attable rayonnant et, pour payer sa bienvenue, fait apporter dix bouteilles du château.

La nouvelle de ce repas s'est vite répandue à travers les régiments de la Garde et les cuisiniers des Grenadiers seraient mortellement jaloux de leurs confrères voltigeurs si, avant la revue passée le 30 octobre à Longchamps, l'Empereur ne conduisait son fils parmi les bivouacs où il lui permet de partager le repas des caporaux et des enfants de troupe.

Désormais, il sera peu de cérémonies officielles auxquelles le Prince Impérial n'assiste pas : sauf aux journées jugées trop fatigantes pour lui, comme l'inauguration du boulevard Malesherbes et du parc Monceau, la revue en l'honneur de Charles XV de Suède, il accompagne ses parents sous son uniforme de caporal de Grenadiers, séduisant qui le voit passer et par sa grâce et par la flamme de son regard.

Pour la première fois (4 février 18G1), il est à l'ouverture de la session législative dans la tribune de l'Impératrice, auprès de la Princesse Clotilde . La semaine d'après, dans sa tunique bleue à brandebourgs blancs, il passe la revue dos Pupilles de la Garde, rangés sur le Carrousel. Le défilé terminé, le Prince offre un banquet à ses soldats et entre en conduisant les deux plus petits par la main, dans la galerie où la table est dressée.

La pliotograpliie el la gravure ont |»opularisé le costume sous lequel le prince traversa tant de fois les Gliamps-EIysées et l'avenue de l'Impératrice durant cet hiver de 18GI : guêtres de drap gris boutonnées juscju'au genou, jupe écossaise à petits plis, jaquette de velours noir traversée parla grande écharpe, toque ornée d'une ]dume de coq.

Dès son apparition, ce costume imaginé par l'Impératrice au retour d'un voyage en Ecosse, fit fureur et les promenades de Paris furent sillonnées d'enfants portant le kilt, même le poignard.

Le tombeau monumental élevé à Napoléon I" vient d'être terminé, la crypte des Invalides est prête à recevoir le cercueil et, le 2 avril, l'Empereur, l'Impératrice et le Prince Impérial, entourés du Prince Napoléon, des princes Lucien et Joachim Murât, sont rerus dans la cour Yauban par le général d'Ornano divisionnaire depuis 1812. Devant les Invalides rangés sur son passage, Napoléon III élève au grade de maréchal ce survivant des grandes armées.

Après la messe dite par M. l'alibé Largentier, la famille impériale prend place dans une tribune élevée au balcon de la crypte et S. Em. le cardinal Morlot va. dans la chaj)elle Saint-Jérôme, faire la levée du cercueil (|ue des Cent-Gardes descendent jusqu'au mausolée de porphyre entouré des drapeaux conquis. Derrière eux, le maréchal Vaillant porte l'épée d'Aus- Icrlilz, le maréchal Magnan, les insignes de laLéiiion

d'honneur, l'amiral Hamelin le chapeau de la bataille d'Eylau.

L'Empereur, l'Impératrice et le Prince descendent après eux l'escalier de la crypte, toute tendue de noir, pour jeter l'eau bénite.

Quand ils se retirent, les vieux soldats sont dans la cour Vauban, rangés sur quatre lignes. Napoléon III en décore plusieurs que le petit Prince interroge sur leurs guerres, leurs blessures.

A ces journées sévères il faut des lendemains moins graves : le général Fleury donne un bal d'enfants en l'honneur du Prince Impérial qui y vient en pierrot de satin blanc.

Il n'assiste pas encore aux fêtes du château, mais, les soirs de bals, il demande à aller auprès de sa mère pour l'admirer en une des toilettes qu'elle portait avec une élégance inoubliée et ce charme souverain que nulle femme n'égala.

.louer aux soldats est le bonheur du Prince : dans ^es appartements ou sur la terrasse du bord de l'eau, avec les jeunes Gorvisart, Espinasse, de Bourgoing, Maurice et Adrien Fleury, exercices et manœuvres sont le sujet immuable des récréations.

Louis Gonneau est le compagnon assidu de tous les instants, arrivé au château dès le malin pour ne le ([uittcr que le soir. S'il est souffrant, s'il lui faut rester quelque temps éloigné des Tuileries, le cbagrin

9P2Ù/1 ra^&i/)^. ^

(Lctlrc ilu riiiici' Impérial à Louis Coiiiicaii, l-^ill.)

LE PHINCI- IMl'KRIAL

(lu Prince est profond,, et quand il apprend son retour il cherche une gâterie pour fêter l'enfant prodigue.

Ce désir de faire des heureux dépasse le cercle de ses amis, s'étend à tout ce qui l'entoure, à tout ce qu'il connaît de l'humanité, soucieux déjà de soulager les misères, de consoler les tristesses.

Une fois, il entend M"''' l'amirale lîruat parler à une dame du palais des misères que vont amener les rigueurs de l'hiver : il faudrait préparer pour les malheureux des vêtements chauds. — Le Prince sort précipitamment et rentre, tenant à la main un petit bas de soie rouge :

— Tenez, madame, dit-il, je n'ai pu trouver que celui-là. Vous le donnerez de ma part aux enfants pauvres.

Un autre jour qu'il se promenait avec l'Empereur dans le jardin réservé, près du pavillon de Flore, il aperçoit un vieux balayeur qui, les mains raidies, nettovîiit la chaussée à grand'peine. Il demande un louis à son père, court à la grille, appelle le vieillard et lui tend la pièce d'or,

Paris n'est pas seul à chérir son petit Prince. La province aussi témoigne sans cesse de son amour pour le fils de l'Empereur et Blois, jalouse de se signaler entre toutes les villes, lui fait don de son château, présent qu'elle s'empressa d'annuler à la chute du régime impérial.

Au commencement de l'été, la cour quitte Paris

pour Fontainebleau, où les ambassadeurs de Siam sont reçus le 29 juin. Vêtus de robes de tulle d'or, chaussés de babouches étincelantes de diamants, ils sont introduits dans la salle du Trône, où le Prince Impérial, en uniforme, se tient debout à la droite de son père. Un kriss, à poignée rehaussée de pierreries, lui est offert par les ambassadeurs au nom de leur maître.

Le roi de Suède, Charles XV, vient passer quelques jours à Saint-Cloud et, au lendemain de son départ, l'Empereur et le petit Prince gagnent Ghâlons où, monté sur son poney, Théritier de la couronne est un spectateur assidu des manœuvres commandées par le duc de Magenta.

Tout cet appareil guerrier lui fera défaut à Biarritz : jeux sur la plage en compagnie des enfants de la ville, longues promenades, tous les plaisirs de son âge succèdent aux courses à travers les bivouacs, aux revues, aux parades.

Avec l'automne, les visiteurs royaux arrivent à Compiègne. C'est d'abord Guillaume I" qui va ceindre, à Kônigsberg, la couronne de Prusse.

A la chasse donnée le 14 octobre en l'iionneur du roi de Hollande, le petit Prince reçoit le bouton de veneur, et jamais il n'a été plus charmant que sous l'habit de drap gros vert, à basques écarlates relevées sur la cuisse, et revers de velours rouge avec la culotte blanche et les grandes bottes, coiffé du lampion vert et or, le couteau de chasse à la ceinture.

74 LE l'RLXCE IMPERIAL

Les journaux illustrés, en reproduisant son portrait, le comparent à un van Loo.

Jusqu'à l'anniversaire de sa naissance, l'hiver de 18G2 se passera pour le Prince Impérial comme se sont écoulés les premiers mois de l'année précédente. Mais (juand approche le 16 mars, l'Empereur veut que les enfants de troupe, déjà conviés à déjeuner au château après leurs manœuvres, ne soient plus seuls à fêter cette date. Il demande à M. de Persigny, ministre de l'Intérieur, de lui adresser un rapport indiquant les maires recommandés par leur valeur ou la durée de leurs services. Les plus dignes recevront le ruban rouge.

L'Impératrice veut, à l'heure où son fils entre dans sa septième année, le mettre une fois de plus sous la protection des malheureux et elle fonde la Société du Prince Impérial, une des plus belles œuvres écloses durant ces dix-huit années où il semble que la ciiarité se fût assise sur le trône de France.

Frappée de la difficulté qu'éprouvent trop souvent les ouvriers lorsqu'il leur faut emprunter de quoi acheter instruments, outils, matières premières, sachant qu'une avance intelligemment faite peut assurer l'existence d'un travailleur, Sa Majesté établit une grande association qui, s'assurant d'abord que remprunta une juste cause et que l'emprunteur est laborieux, lui consentira un prêt suffisant. Le remboursement se ferait ensuite pur fractions.

Pour réunir le capital nécessaire, la société, en dehors des cotisations particulières, fait appel à tous les enfants, leur demande de verser dix centimes par semaine et, à la tête de ces souscripteurs, elle place le Prince Impérial, « qui sera tout à la fois le bienfaiteur, de ses contemporains et le premier associé de la jeune génération qu'il est appelé à gouverner ».

« Ces mains d'enfant, dit le rapport, finiront par verser ainsi un trésor. »

Sur la première liste. Leurs Majestés s'inscrivent pour cent mille francs ; la famille Impériale, les ministres, viennent à la suite. Les élèves du lycée Napoléon envoient une somme de quatre cents francs qu'accompagne cette lettre à la créatrice de la Société :

«... Veuillez, Madame, accorder au lycée Napoléon l'honneur de figurer parmi les fondateurs de votre œuvre nouvelle, et de nous serrer autour du jeune Prince à qui vous enseignez, comme à nous, le Lien et l'amour véritable du peuple. »

Au nombre des signataires de celte adresse, figurent MM. Maggiolo et Ed. Delpit.

De la cour et de la ville, de la province et de Paris, les souscriptions arrivent innombrables. L'Impératrice nomme la Princesse Glotilde et la Princesse Malhilde vice-présidentes de la Société, place à la tète des dames palronesses la comtesse de Morny, M"" Baroche, M""' Troplong, la comtesse Walewska.

Li: l'RIXCi: IMPKRIAL

Le vice-roi dK^rypte, SaïJ-Pacha, pour lequel on a préparé le pavillon de Marsan, arrive précédé d'une bruyante réputation de ricliesse et de générosité.

Le dîner à l'orientale qu'il offre dans ses appartements à l'Empereur, à l'Impératrice et au Prince Impérial est servi dans une vaisselle d'or admirable, des assiettes enrichies de pierreries.

Il envoie au préfet dix mille francs pour les pauvres de la capitale, prie le petit Prince d'accepter pareille somme pour sa Société, ci ofTre à Napoléon III une merveilleuse collection de cent quinze mille monnaies antiques que l'Empereur donne, un mois plus tard, à la liibliolhèque.

Aller dans Paris sans escorte, n'avoir pas à saluer, contempler les magasins de tout près et s'arrêter à leur devanture, tel semble au petit Prince l'idéal du plaisir.

L'Empereur, confident de celte ambition, lui permet un jour d'accompagner jusqu'à la gare de Lyon M. et M""" Conneau, qui y conduisent leur fils.

Lo train parti, le Prince Impérial mis en goût par celle promenade incognito, désire rentrer à pied aux Tuileries. Le D' Conneau hésite à assumer la responsabilité d'une pareille escapade, mais devant l'insistance de l'enfant, il ne résiste pas davantage.

On reprend la route du château. Cette fois, la réalité dépasse le rêve: quelle joie de se trouver de la

sorte en plein mouvement, coudoyé, arrêté par les voitures !

Rue de Rivoli, en passant devant le magasin de Caumont, le coiffeur de l'Empereur, le Prince déclare qu'il veut entrer. Désirant ofTrir à la mère de son ami un souvenir de cette promenade, il se fait montrer tous les objets, grands et petits, qui garnissent les vitrines.

Rien ne lui semblait assez beau quand, avisant un carton resté dans un coin, il va l'ouvrir. C'est là que Caumont enferme les bibelots démodés, les marchandises qui lui semblent indignes de la montre.

Le Prince y découvre deux flacons en verre jaune sur lesquels l'Arc de l'Etoile et la colonne Vendôme sont peints, et, enthousiasmé de sa trouvaille, les apporte à M™" Gonneau.

L'Impératrice est à Saint- Cloud quand on lui annonce, le 18 juillet, la délivrance de la Princesse (^lotilde. Elle se rend aussitôt avec son fils au Palais- Royal, où les registres de la famille impériale ont été apportés.

C'est un grand in-folio relié en velours rouge. Le premier acte qui y figure date de 1800 : l'adoption du prince Eugène, vice-roi d'Italie. Viennent ensuite l'adoption de la princesse Stéphanie de Rcauharnais, grande -duchesse de Rade, le mariage avec Marie-Louise, la naissance des princes et princesses de la famille, celle enfin du Roi de Rome.

Le comte Hegnaud de Suint-Jean-d'Angély a soustrait le registre aux recherches de la Restauration; sa veuve le remit, en ISîiO, au Prince-Président. Les actes qui y ont été dressés depuis lors sont le mariage de Napoléon III, la naissance du Prince Impérial, le mariage du Prince Napoléon, le décès du Roi Jérôme.

Imi présence de Sa Majesté et du Prince Impérial, devant M. Delangle, garde des Sceaux, les maréchaux Vaillant ot d'Ornano, le duc de Cambacérès, grand maître des cérémonies, les dames et officiers de service, le comte Walewski, ministre d'Ktat, assisté de M. Raroche, ministre-présidenldu Conseild'Elat, dresse l'aclo de naissance deNapoléon-Victor-Jérôme-Frédéric.

Le petit Prince trace d'une main timide son nom après celui de sa mère, puis va embrasser l'enfant que, dix-sept ans plus tard, sa mort tragique fera le chef des Napoléons, l'héritier de leur doctrine, de leurs devoirs et de leurs droits.

Un jour de congé accordé à tous les élèves de rrniversilé fêle la venue du prince Napoléon-Viclor.

l'n épisode du séjour à Chàlons va rendre le petit grenadier plus populaire encore parmi les troupes. Dans une de ses promenades à travers les quartiers, il s'arrête surpris en entendant des soldats qui l'acclaiiHMil (Icirière des fenêtres solidement grillées.

11 siiifornie, ap})rend que les cris partent (]o la salle de {)olice et, allant au capitaine du poste, lui demande la grâce des captifs.

Quelques instants après, il continuait sa promenade salué de joyeux « Vive le Prince Impérial ! » par les soldats délivrés, auxquels se mêlaient toutes les voix du régiment.

Les officiers aussi étaient pleins de tendresse pour l'enfant, cherchaient à lui faire moins longues les heures que n'occupaient ni les revues, ni les visites aux bivouacs.

« Loulou, tu seras content ce soir, dit un aprèsmidi l'Empereur à son fils. Un officier d'artillerie a préparé pour toi une représentation de la lanterne magique *. »

Sans répondre, le Prince sort en courant. Quand il revient, son père lui demande le motif de cette brusque sortie.

— « Papa, répond-il très simplement, j'ai été inviter miss Shaw au spectacle. »

Miss Shaw était la gouvernante anglaise dont l'idolâtrie pour « son Prince » était légendaire à la cour.

Et le soir, à l'heure fixée pour la représentation, il introduisait gravement sa gouvernante, lui faisait prendre place au milieu de l'état-major impérial.

Après les semaines au camp, le séjour à Biarritz. Là, un ancien capitaine des grandes armées qui avait reçu jadis une poignée de main de Napoléon P',

' M'"" Carelle. Souvc7iirs intimes de la Cour des Tuileries.

rêvait de recevoir même honneur du neveu du petit Caporal.

Il rédige une pétition, et, placé sur le chemin de la famille impériale, tend sa requête. L'Empereur la parcourt, marche vers le vieillard et l'attirant à lui : « Ce n'est pas assez ; voici la main de l'Impératrice. » Puis poussant son fils vers le capitaine tout ému de voir son vœu à ce point dépassé : « Et maintenant, embrassez le Prince Impérial. »

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