LE VOYAGE EN LORRAINE
Dès les premiers jours de 1863, plusieurs journaux, d'ordinaire bien informés des choses du château, annonçaient qu'une maison civile et militaire allait être constituée au jeune Prince, à l'occasion de ses sept ans.
C'était appeler d'un nom bien pompeux les modifications que l'Empereur voulait apporter à l'éducation de son fils.
A M"'°de lîrancionqui n'avait guère quitté le Prince Impérial depuis la retraite de M'"" lîizot, frappée d'un deuil profond, M. Monnier allait succéder, avec le titre de précepteur. Membre de l'Université, il abandonnait le collège Uollin pour les Tuileries. M"'" l'amirale liruat conservait le rang' de gouvernante des Enfants de France.
82 LE PRINCF. IMI'KHIAL
Cette maison civile et militaire, autour de la(|uelle on avait mené grand tapage, se composait donc uniquement (le M. I {action, écuyer, et de M. Monnier, tous deux également étrangers au sabre et à l'épaulette.
C'est dans l'existence quotidienne du Prince que de véritables changements seront apportés. Son père lui donnera une éducation pratique : il veut que, le jour où il sera appelé au trône, il connaisse le pays autrement que par des théories, qu'il ail été mêlé à ses futurs sujets, qu'il aitgrandi cote à côte avec eux.
« Autrefois, écrivait Paulin Limayrac, le gouverneur d'un Dauphin, lui montrant le peuple assemblé sous les fenêtres du palais, disait : « Monseigneur, tout ce « peuple est avons. » Aujourd'hui, on dit au l*rince Impérial : « Vous appartenez à ce peuple et c'est de a vous qu'il attend son avenir. »
Ce n'est j)lus seulement aux Champs-Elysées et au bois de Boulogne qu'on le rencontre : il va à Yincennes, traverse le faubourg Saint-Antoine, partout salué, fôté toujours. Paris le considère comme sien, ce petit Prince dont l'image, après tant d'années, demeure vivante dans nos mémoires.
Il est cher aux malheureux [)arce qu'il est le fils <le Celle dont le duc de Morny pouvait dire : « Elle a fait monter la grâce sur le trône et en fait descendre cha(|uejour la charité. » — Les mères l'aiment pour le charme vainqueur de son sourire. A la llamme de ses yeux lorsqu'il passe devant les troupes, à la fran-
chise limpide de son regard, les hommes comprennent qu'il ne mentira pas à sa race.
Pour les enfants, pour les humbles surtout, il aura d'adorables élans de tendresse, nés d'un inconscient besoin de semer la joie sur sa route.
Un après-midi, qu'en quittant la tribune de Longchamps il rejoignait sa voiture, il aperçoit un petit garçon qui, le dévorant des yeux, se gratte de façon peu civile. Le Prince va vers lui et, accompagnant le conseil d'une tape légère sur la main : « Il ne faut pas faire ça, dit-il. » — L'enfant, stupéfait d'abord, éclate vite en sanglots et le Prince Impérial, ému de ce chagrin qu'ila causé, saute au cou du petit et l'embrasse.
Aux Tuileries, l'héritier de la couronne commence à paraître dans ces bals dont chacun verse des flots d'or à travers le commerce.
Le long de la grille du Carrousel, les curieux se pressentpourapercevoirles mille livrées diverses, autourde feux allumés dans la cour. — A l'intérieur du château les Cent-Gardes se tiennent impassibles sur les marches du grand escalier. Dans la galerie de Diane, dans le salon du Premier Consul, dans la salle des Maréchaux où le trône est dressé, c'est un flamboiement de couleurs et de pierreries ; les uniformes se mêlent aux costumes de cour : habit bleu à collet et poches brodés d'or ou d'argent, culotte de Casimir, gilet blanc, claque à ganse dorée, souliers à boucle, l'épée.