‹ Le prince impérial: Napoléon IVChapitre 2 sur 90 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

r ; Qi lettres du prince Napoléon-Louis Bonaparte. — Miss Emely Rowles. — Les princesses Wasa et Hohenlohe. — M 11 * de Montijo. — XJn anglomane. — Le salon de la comtesse de L aborde - — Comment l'esprit vient aux filles. — Le chemin de la chapelle. -Tout ou rien. — Comment le mariage fut décidé. — Loyauté de l'Empereur.

^5 juin 1834, le prince Napoléon-Louis Bonaparte,

tar Napoléon" III, écrivait au comte de Saint-Leu, son

re:

Mon cher papa,

Depuis que je ne vous ai écrit, la mort du père de M lle P...

changé un peu mes projets de mariage, car, puisque jus-

* présent je ne connais aucune des personnes qu'on me

°pose,je ne fais attention qu'aux convenances et nullement

, ai Sections, qui ne peuvent se manifester que lorsqu'on

p V11 de près : donc les avantages que je trouvais dans l'ai-

7 n ce que je désirais contracter n'existent plus, et que (sic),

<jl e veux persister dans mes vues matrimoniales, ce que j'ai

e mieux à faire c'est de jeter mes vues sur M lle de Padoue.

0u s me ferez grand plaisir de me répondre à ce sujet et de

1,16 donner votre avis, quoique je ne sois pas très pressé de

me marier. Je vous envoie ci-joint la copie d'une loi que le gouvernement vient de faire passer et qui est évidemment faite contre nous, car elle coupe court à toutes les réclamations que ma famille pourrait faire au sujet des dettes que le gouvernement français a envers elle. Je crois que, dans cette circonstance, si Ton tient à pousser son droit, il n'y a qu'à entamer un procès au gouvernement. Malheureusement on n'a pas su plus tôt cette loi, qu'on a fait passer sans éclat, aûn qu'on n'y prit point garde.

J'ai reçu une lettre de Charlotte, et je vais lui répondre.

Comme ma santé n'est pas très bonne depuis un mois, j'irai . bientôt passer un mois aux eaux de Baden près Zurich.

Adieu, mon cher papa.

Recevez l'assurance de mon sincère attachement. Votre tendre et respectueux fils 1 ,

Napoléon-Louis B...

Arenenberg, ce 5 juin 1831.

Ce n'est que Tannée suivante, en 1835, qu'il fut publiquement question de mariage pour le prince Louis- Napoléon.

Le Prince avait alors vingt-sept ans et habitait en Suisse avec sa mère, la Reine Hortense, non le château, mais la jolie villa d'Arenenberg. Le bruit s'était répandu, comme se répandent la plupart des bruits mondains, sans grand fondement, que le prince allait épouser la Reine Dona Maria de Portugal. Non fâché d'attirer l'attention en démentant par la voie de la presse l'annonce d'un mariage que le prince Louis-Napoléon savait impossible, il adressa la lettre suivante à un journal du pays :

Monsieur,

Différents journaux annoncent mon départ pour le Portugal, en qualité de prétendant à la main de la Reine Dona Maria.

i. Miscellanies of the philobiblon Society, vol. XIV, Bibliothèque Nationale, Réserve Z. 2421 + cq. J4.

Cependant, si flatté que je sois à la pensée d'une union avec une jeune, jolie et vertueuse souveraine, la veuve d'un cousin qui m'était cher, il est de mon devoir de démentir cette rumeur. Je puis ajouter que, malgré l'intérêt qui m'attache à une nation qui vient de conquérir sa liberté, je refuserais certainement de partager le trône de Portugal, si par hasard l'offre m'en était faite 1 .

La noble conduite de mon père, qui abdiqua en 1810 parce qu'il trouva impossible de concilier les intérêts de la France avec ceux de la Hollande, n'est jamais sortie de mon esprit. Mon père a prouvé par un grand exemple combien la patrie est préférable à un trône étranger *.

Louis-Napoléon...

Puis il fut question pour le Prince d'un mariage avec sa cousine la princesse Mathilde : Ton dit, à cette époque, que le mariage n'eut pas lieu à cause de l'affaire de Boulogne 3 .

Evadé et résidant en Angleterre, le prince Louis devint amoureux d'une jeune et charmante anglaise, miss Emely Rowles, qui demeurait avec son beau-père à Chislehurst,et — n'est-ce pas étonnant ?cela n ? approche-t-il

pas duroman?— à Camden-House, dans la propre maison

1. Dona Maria II, reine de Portugal, fille de don Pedro I er , Empereur du Brésil, avait épousé, en 1835, Auguste de Leuchtenberg, fils du prince Eugène dé Beauharnais. Ce prince mourut Tannée même de son mariage.

2. The Marriages of the Bonapartes. The Hon. D. A. Bingham, vol. II, Londres.

3. Le comte Horace de Viel-Castel a, dans des Mémoires qui jettent un triste jour sur le caractère de leur auteur, mais qui n'en renferment pas moins bien des renseignements curieux sur les hommes et les choses de son époque, écrit à la date du mercredi 16 juillet 1856 :

* Lorsque le prince Louis-Napoléon connut à Ham, où il était prisonnier, le mariage de sa cousine la princesse Mathilde avec Anatole DemidofF, toute l'affection, disons mieux, l'amour qu'il avait eu pour cette princesse si séduisante et si bonne se réveilla en lui; il se prit à pleurer amèrement et dit à Barrot :

« Voilà le dernier et amer coup que la fortune me réservait! »

où devait mourir, vingt-six ans après, Napoléon III.

Tout était convenu pour le mariage des deux fiancés ; la jeune fille avait reçu de nombreux présents, parmi lesquels figuraient les fourrures et d autres objets ayant appartenu à l'Impératrice Joséphine et à la Reine Hortense.

Le mariage fut rompu, Miss Rowles ayant appris la liaison qui existait entre le Prince et madame Howard.

Miss Rowles, qui était, je l'ai dit, une charmante personne, épousa, dans la suite, le marquis Campana, qui fut impliqué, avec d'autres nobles italiens, dans la fameuse affaire du grand Monte dipieta. Campana fut mis en prison ; mais Napoléon III était alors empereur, et, la marquise s'étant adressée à lui pour le prier d'intercéder auprès du Pape, la détention de son mari fut de courte durée.

Il n'est pas douteux que de tendres souvenirs de jeunesse aient décidé l'Empereur à faire cette démarche. La pauvre marquise ne survécut pas longtemps à son infortune ; quant à son mari, il est mort en 1880.

Bien des membres de la haute aristocratie anglaise au courant de toutes les péripéties du mariage avorté de miss Rowles se sont demandé, après les désastres de Sedan, si le souvenir de la jeune fille n'avait pas influencé Napoléon III dans le choix de sa résidence.

S'ils l'ont cru, ils se sont trompés : Gamden a été loué pour l'Impératrice, je l'ai dit dans le Journal d'un officier d'ordonnance, par une tierce personne, et le pauvre t souverain, affaissé sous le poids de ses malheurs, traînant dans sa vessie un calcul aussi gros qu'un œuf de pigeon, adû fort peu se soucier de cetteidylle d'autrefois.

En 1847, le Prince avait voulu épouser lady Clementipa Villiers 1 ; la même année, mais sans plus de

1. 28 mars 1853. — « Diné avec Persigny, les Cowley, Fould, etc.,

succès, M Ue Burdet-Coutts, la richissime Américaine.

Aussitôt que le prince Louis-Napoléon eut été nommé Président de la République, ses partisans poussèrent à la conclusion d'un mariage princier. La grande-duchesse de Bàde, née Stéphanie-Louise-Adrienne de Beauharnais, avait trois filles :

L'aînée avait épousé le prince Wasa, qui devint plus tard général autrichien ; la seconde, le prince de Hohenzollern ; la troisième, le duc de Hamilton.

M. Delacour, ambassadeur de France à Vienne, fut chargé des premières négociations relatives au mariage de la fille du prince Wasa avec le Président de la République Française.

Le prince Wasa déclara qu'il n'y était pas opposé, mais qu'il ne ferait rien sans le consentement et la direction du gouvernement autrichien.

Quelle fut alors la politique de l'Autriche, à d'autres de le dire. Toujours est-il qu'elle fit comprendre q D'après le sort de ses deux archiduchesses Marie-Antoinette et Marie-Louise, elle n'avait aucun empressement à favoriser une alliance avec un prince français. Les choses traînèrent en longueur, et, un beau jour où M. Delacour se figurait que tout était arrangé, on découvrit que la princesse Wasa était fiancée au prince royal de Saxe.

Napoléon I er avait empêché une princesse de Saxe d'épouser un archiduc d'Autriche, avec l'arrière-pensée

et causé longuement des affaires françaises avec Persigny. Il est très partisan de l'alliance anglaise. Il était opposé au mariage de l'Impératrice, et dit que c'est une grande faute. Ceci me rappelle dû fait qui s'est passé il y a cinq ans, lorsque l'Empereur était en exil à Londres. Un jour qu'il se promenait avec moi à Berkeley- Square, il me demanda si je pensais qu'il ait quelque chance d'être accepté par lady Clémentina Villiers. Je ne pus lui donner aucun encouragement, sachant que lady Jersey avait pour lui une antipathie particulière et évitait de lui témoigner la moindre politesse. » [Mémoires d'un ancien Ministre, par lord Malmesbury, page 185.)

qu'il pourrait peut-être l'épouser lui-même. Les choses avaient changé de face, et un prince de Saxe épousant une princesse autrichienne contrecarrait à son tour les projets de mariage de Napoléon III.

La façon dont avaient été conduites les négociations fut considérée comme un échec assez sérieux pour la diplomatie française. Elle se rejeta sur une princesse de Hohenlohe ; mais ici encore elle éprouva un échec. Une mère prudente voulut, avant de conclure quoi que ce soit, demander l'avis du gouvernement prussien, et tout tomba de nouveau dans l'eau*.

C'est alors que le Président, devenu Empereur, très humilié de tous ces refus, résolut de rendre humiliation pour humiliation aux souverains étrangers, et songea sérieusement à épouser Mademoiselle de Montijo, qu'il s'était contenté jusqu'à ce moment de suivre amoureusement des yeux. Le rapprochement était d'autant plus facile, que Mademoiselle de Montijo ne cessait de se montrer aux promenades, aux chasses, aux Tuileries, à Compiègne, partout où s'était trouvé le Président de la République et où se trouvait alors l'Empereur.

Pendant les dernières années du règne de Louis- Philippe, Madame de Montijo mère, qui habitait généralement l'Espagne, avait placé sa fille Eugénie au Sacré-Cœur de Paris. Liée avec madame la comtesse de Laborde, elle la lui avait confiée. C'est chez la comtesse, qui lui servait presque de mère, que la future Impératrice passait ses congés et jours de sortie.

Madame de Laborde possédait une splendide propriété

1. 13 décembre 1852. — « Walewski est venu demander pour l'Empereur la main de la princesse Adélaïde de Hohenlohe (nièce du prince Albert). Je l'avais prévenu et j'en avais prévenu la Reine. Il dit que le mariage de l'Empereur avec la princesse Wasa est rompu. » (Mémoires d'un ancien Ministre, par lord Malmesbury, page 174.)

à Passy, dont le parc s'étendait des hauteurs de la ville jusqu'aux bords de la Seine. Les trois filles de la comtesse étaient naturellement devenues les grandes amies de la jeune Espagnole, qui trouvait dans cette maison hospitalière sympathie et protection. C'étaient mesdames Delessert, Bocher et Odier.

Le salon de Madame de Laborde était célèbre à cette époque, où il y avait encore des salons, des causeurs et des coteries intimes, que présidaient quelques femmes de mérite.

La révolution de 1848 allait disperser tout cela, changeant les intérêts et les milieux, et rendant Louis- Philippe, bien avant M. Thiers, — qui devait créer le mot, — à ses chères études.

L'élément distingué, mais légèrement bourgeois, qui constituait la société sous Louis-Philippe, allait faire place au tourbillon de passions ambitieuses et désordonnées qu'allait susciter l'Empire.

Au lieu de ces salons littéraires et philosophiques où trônaient les Cousin et toute l'école Hégélienne, la jeunesse élégante qui inaugurait l'Empire, les Lions et les Lionnes, comme on disait encore, entraînèrent la

société aux Ecuries. Tous les sports les plus violents devinrent à la mode; l'argot britannique des jockeys remplaça les fines et spirituelles causeries, et la véritable élégance devint du chic.

Quand un des rares causeurs d'autrefois s'aventurait dans ces nouvelles coteries, parmi cette jeunesse qui s'était qualifiée elle-même de mordorée, on n'hésitait pas à lui décerner l'épithète de vieux raseur. Le dernier mot de ce chic pour un homme visant à l'élégance c'était de ressembler, autant que possible, à un cocher anglais.

À côté de ceux qui ne s'élevaient pas au-dessus d'une certaine moyenne de médiocrité, quelques-uns se dis-

tinguèrent par une excentricité capable de faire près* sentir des troubles cérébraux.

Le marquis Orner T. par exemple, issu d'une famille de robe originaire d'Irlande, allié aux plus illustres maisons de France, voulant payer son tribut à la mode du jour, se coiffait, s'habillait comme un groom anglais et en prenait les attitudes et le langage.

Quand on lui parlait français, il semblait ne pas comprendre. C'était pousser un peu loin les choses : cela fit rire, mais ne changea en rien sa manière d'être.

Un jour qu'il était à la porte du Jockey-Club, un cavalier lui fit signe de venir tenir son cheval : le marquis n'hésita pas à se rendre à cet ordre, et reçut vingt sous pour sa peine.

Quelques instants après, il entrait triomphalement dans les salons du cercle. Ces vingt sous étaient pour lui ce qu'avait été son sabre pour Monsieur Prud'homme, le plus beau jour de sa vie. Aucun compliment ne pouvait flatter davantage ce spécimen accentué de l'anglomanie générale, qui, lorsqu'il s'asseyait au piano, les vêtements encore imprégnés de l'odeur du fumier, jouait du Chopin comme le maître lui-même.

Le marquis n'était qu'un peu plus fou que les autres. Il remplissait son rôle en conscience, et, comme Ton dit en argot de théâtre, il était bien entré dans la peau du bonhomme.

Le salon de la comtesse de Laborde réunissait les notabilités les plus considérables de l'époque au point de vue de la naissance, de la fortune et de la politique : la princesse Mathilde, le vicomte de NoaUles, la duchesse de Galliera, le comte et la comtesse Philippe de Ségur, la maréchale de Castellane, le duc et la duchesse de Broglie, leur fils, Mérimée, Thiers, Doudan, le duc de Richelieu, le général de Girardin, Emile de Girardin, Viollet-le-Duc, le ministre Dumont, la mare-

chale Sachet, Madame de la Redorte, puis enfin tout le

monde diplomatique.

' Ce salon rappelait beaucoup celui que M"" "de Staël a

immortalisé.

Mademoiselle de Montijo allait et venait très libre d'allures, conséquence de l'éducation que lui avait donnée sa mère, manière d'être que Ton retrouve de nos jours, mais qui florissait surtout, pendant l'Empire, dans la colonie américaine, parmi les jeunes filles on peu fast. Mademoiselle de Montijo tutoyait très facilement, et s'était particulièrement liée avec Madame de Nadaillac, fille de Madame Delessert, et par conséquent petite-fille de la comtesse de Laborde.

Devenue Impératrice, elle devait du reste donner, à l'égard de cette amie, une preuve de tact, de cœur et de bon goût.

Le comte de Nadaillac, un parfait gentleman, appartenant au monde légitimiste, ne voulait pas que sa femme allât aux Tuileries : aussi n'y allait-elle pas ; mais comme l'Impératrice aimait beaucoup la comtesse, elle l'avait priée de la venir voir le matin, incognito, et exigeait d'elle qu'elle la tutoyât comme au temps passé.

Quand Madame de Montijo vint habiter Paris, elle s'installa dans un bel appartement de la place Vendôme. Le monde, peu généreux, ne voulait accorder à sa fille Eugénie ni une grande instruction, ni un grand esprit, ni même beaucoup d'intelligence. Le trône devait développer en elle une certaine facilité de s'assimiler très vite, mais très légèrement, les choses les plus diverses. En un mot, elle allait apparaître très profonde à la surface, tout en restant très superficielle au fond.

Quand on vit cependant, peu avant le mariage, avec quel courage, quelle intelligence, quelle connaissance du cœur de l'homme, elle soutenait sa lutte contre l'Empereur dans la question de... « mariage ou pas ma-

nage », tous ses amis se mirent à rire, et dirent : « Voilà pourtant comment l esprit vient aux filles! »

Il était bruit à cette époque, dans le monde élégant, d'une union possible de la future Impératrice avec le fils d'un riche banquier d'origine espagnole. Elle était reçue sur un grand pied d'intimité dans cette maison compatriote et amie, manifestant déjà cette préférence — qui n a fait que s'accroître pendant tout son règne — pour les Espagnols au détriment des Français. Ces projets de mariage, dont on parlait assez ouvertement, disparurent comme un nuage emporté par le vent dès que l'Empereur se mit sur les rangs.

Huit jours avant que la nouvelle fût officiellement connue, Mademoiselle de Montijo vint à Passy prévenir ses amis de Laborde du grand événement qui se préparait. On avait vu le flirtage de l'Empereur, mais la surprise n'en fut pas moins grande. On ne pouvait croire que le Souverain allait commettre une si lourde faute, dont la conséquence devait être la ruine matérielle et morale de la France...

Comme tout était décidé, que le secret n'était plus nécessaire, M. Charles Bocher annonçait le soir même la nouvelle à l'Opéra, dans la- loge de la comtesse Aguado. Il fut traité « d'ennemi du gouvernement, d'Orléaniste invétéré » et même de calomniateur.

M. Granîer de Cassagnac rappelle dans ses Souvenirs du second Empire que Mademoiselle de Montijo était désignée, depuis quelque temps déjà, par les rumeurs de la cour, comme devant épouser l'Empereur, et il raconte *à ce sujet deux anecdotes :

« Pendant les quelques mois d'attente qui précédèrent la grande nouvelle, on observait et Ton s'en redisait tous les signes avant-coureurs. Vrais ou inventés, les moindres mots avaient de l'importance. Après une revue passée dans la cour des Tuileries, on racontait que

NAPOLEON IV. il

l'Empereur, lançant son cheval vers les fenêtres du rezde-chaussée pour saluer les dames, aurait dit à Mademoiselle deMontijo : « Quel est, Mademoiselle, le chemin qu'il faut prendre pour arriver jusqu'à vous? » — A quoi Mademoiselle de Montijo, marquant une direction à sa droite, aurait répondu : « Sire, c'est le chemin de la chapelle » . C'était en effet par le corridor conduisant du grand escalier à la chapelle que Ton venait à l'appartement où l'Empereur l'avait saluée. Le mot, tout simple qu'il était, fut commenté dans le sens des préoccupations publiques, et l'on en conclut que l'Empereur prendrait le chemin qui venait de lui être indiqué .

« Une autre fois, mais ceci paraît plus certain, on était àCompiègne, à l'époque des invitations, qui avaient lieu à la fin d'octobre. Une société d'élite était rangée, avant le thé, autour d'une table de jeu. On avait remarqué que Mademoiselle de Montijo occupait la droite de l'Empereur; et, comme il y avait des femmes de ministres, cela* fut regard é.comme un signe du temps. On jouait le vingt-et-un : Mademoiselle de Montijo ne semblait pas très experte à ce jeu, et elle consultait dans les cas douteux son voisin de gauche. A un certain coup, Mademoiselle de Montijo, en relevaht ses cartes, trouva deux figures : elle les montra à l'Empereur avec un regard interrogateur. L'Empereur répondit à ce regard en disant :

« — Tenez-vous au point; il est très beau.

— Non, répliqua mademoiselle de Montijo, je veux tout ou rien. » Et elle demanda des cartes. Le tailleur lui jeta un as. On assure qu'elle releva son jeu avec un sourire qui fut interprété comme le triomphe de la volonté sur la fortune. »

11 est peut-être intéressant de rapporter encore une anecdote contant comment le projet de mariage arrêté dans l'esprit de l'Empereur devint officiel.

La cour était à Compiègne ; Mademoiselle de Montijo se faisait remarquer par sa beauté, sa grâce et ses coquetteries avec l'Empereur. Napoléon, très-épris, était agacé des taquineries journalières du roi Jérôme, qui lui demandait, tous les matins, en riant, s'il avait réussi.

Un soir, le dtner avait été annoncé. On se rendait à table, et on devait traverser à cet effet la grande galerie qui conduit à la salle à manger. Madame Fortoul, femme du ministre, donnait le bras au cavalier chargé de la conduire. Immédiatement derrière elle venait Mademoiselle de Montijo, donnant le bras au colonel de Toulongeon. Il y avait de nombreux invités, et, au moment d'entrer dans la salle à manger, il se produisit un petit encombrement qui fit que le colonel de Toulongeon et Mademoiselle de Montijo passèrent devant Madame Fortoul. Celle-ci, très-vexée, ne put s'empêcher de dire à son cavalier, et assez haut pour que ses paroles fussent entendues par Mademoiselle de Montijo :

— Comment ! vous laissez passer devant nous cette... — ici un mot que Ton trouve dans Molière, mais qu'il est malséant d'écrire de nos jours. —

Mademoiselle de Montijo fut suffoquée par les larmes. A table elle ne toucha à aucun plat, et c'est avec une profonde tristesse qu'elle répondit à l'Empereur, qui, la dévorant des yeux, lui adressa plusieurs fois la parole.

Après dîner, Napoléon III s'approcha d'elle, et la conversation suivante s'établit entre eux :

— Seriez-vous souffrante, Mademoiselle?

— Non, Sire. Pourquoi celte question?

— A table, vous n'avez rien mangé... J'ai cru, à la tristesse de votre figure..., que...

— Non, Sire, je vous le répète, je ne suis pas souffrante; mais tout à l'heure, ici, chez vous, j'ai été insultée de la façon la plus grave et la plus outrageante.

vEi je crois devoir prévenir Votre Majesté que je compte quitter Gompiègne ce s<5ir même.

L'Empereur pria Mademoiselle de Montijo de s'expliquer x et celle-ci lui raconta, tout en larmes, ce qui venait de se passer.

— Mademoiselle, dit l'Empereur, promettez-moi que vous ne quitterez pas Gompiègne, et je vous promets, à mon tour, que demain vous ne serez plus insultée par personne.

Le lendemain, en effet, l'Empereur avait fait sa demande, et le mariage était décidé.

Quelle fut, dans la suite, la position de Madame Fortoul, on peut le comprendre.

Du reste, l'Empereur agit à l'égard de Mademoiselle de Montijo avec la plus grande loyauté; il lui dit toute la vérité sur les avantages etles inconvénients de la position brillante, mais dangereuse et incertaine qu'il lui offrait. C'était le premier rang sans aucun doute, mais cette élévation pouvait être bien chèrement payée. Il lui exposa combien était grande son impopularité auprès des hautes classes, la malveillance des grands pouvoirs et la possibilité d'être assassiné quelque jour à côté d'elle. Il lui dit que, malgré l'enthousiasme qu'avaient manifesté pour lui les masses, il faisait peu de fond sur ce sentiment, connaissant trop bien l'inconsistance de leur faveur. Il lui dit enfin qu'il rencontrait beaucoup d'hostilité dans l'armée, ce qui était, pour lui, la difficulté la plus sérieuse; mais il ajouta que, si cette hostilité, cette désaffection grandissaient, il saurait les faire cesser en déclarant une guerre.

Loin d'être effrayée par tous les périls que l'Empereur lui exposait avec un grand calme, Mademoiselle de Montijo lui déclara qu'elle acceptait sans hésiter sa bonne comme sa mauvaise fortune, et qu'elle saurait être à la hauteur de tous les événements que lui réservait l'avenir.

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