‹ Le prince impérial: Napoléon IVChapitre 3 sur 90 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Un discours du trône. — Impression publique. — Xa cour est divisée. — M.Drouyn de Lhuys et M ,le de Montijo. — État civil Impérial. — Acte de mariage civil de Napoléon III. — Le mariage religieux. — Le mystère qui entoure la naissance de l'Impératrice

Le mariage décidé, Napoléon III l'annonçait, le 22 janvier 1853, par un discours du trône, au Sénat, au Corps législatif et au Conseil d'État, dans les termes suivants :

Moniteur du 23 janvier 1853.

Messieurs,

Je me rends au vœu si souvent manifesté par le pays en venant vous annuncer mon mariage.

L'union que je contracte n'est pas d'accord avec les traditions de l'ancienne politique : c'est là son avantage.

La France, par ses révolutions successives, s'est toujours brusquement séparée du reste de l'Europe : tout gouvernement sensé doit chercher à la faire rentrer dans le giron des vieilles monarchies ; mais ce résultat sera plus sûrement atteint par une politique droite et franche, par la loyauté des transactions, que par des alliances royales, qui créent de fausses sécurités et substituent souvent l'intérêt de la famille à l'intérêt national. D'ailleurs, les exemples du passé ont laissé dans l'esprit du peuple des croyances superstitieuses : il n'a

pas oublié que depuis soixante-dix ans les princesses étrangères n'ont monté les degrés du trône que pour voir leur race dispersée et proscrite par la guerre ou par la révolution. Une seule femme a semblé porter bonheur et vivre plus que les autres dans le souvenir du peuple, et cette femme, épouse modeste et bonne du général Bonaparte, n'était pas issue d'un sang royal.

Il faut cependant le reconnaître, en' 1810, le mariage de Napoléon I er avec Marie-Louise fut un grand événement : c'était on gage pour l'avenir, une véritable satisfaction pour l'orgueil national, puisqu'on voyait l'antique et illustre maison d'Autriche, qui nous avait si longtemps fait la guerre, briguer l'alliance du chef élu d'un nouvel empire. Sous le dernier règne, an contraire, l'amour-propre du pays n'a-t-il pas eu à souffrir lorsque l'héritier de la couronne sollicitait infructueusement, pendant plusieurs années, l'alliance d'une maison souveraine, et obtenait enfin une princesse accomplie sans doute, mais seulement dans des rangs secondaires et dans une autre religion?

Quand, en face de la vieille Europe, on est porté 'par la force d'un nouveau principe à la hauteur des anciennes dynasties, ce n'est pas en vieillissant son blason et en cherchant à s'introduire à tout prix dans la famille des Rois, qu'on se fait accepter. C'est bien plutôt en se souvenant toujours de son origine, en conservant son caractère propre et en prenant franchement vis-à-vis de l'Europe la position de parvenu, titre glorieux lorsqu'on parvient par le libre suffrage d'un grand peuple.

Ainsi obligé de s'écarter des précédents suivis jusqu'à ce jour, mon mariage n'était plus qu'une affaire privée. Il restait seulement le choix de la personne. Celle qui est devenue l'objet de ma préférence est d'une naissance élevée. Française par le cœur, par l'éducation, par le souvenir du sang que versa son père pour la cause de l'Empire, elle a, comme Espagnole, l'avantage de ne pas avoir en France de famille à laquelle il faille donner honneurs et dignités. Douée de toutes les qualités de l'âme, elle sera l'ornement du trône, comme au jour du danger elle deviendrait un de ses courageux appuis.

Catholique et pieuse, elle adressera au ciel les mômes prières que moi pour le bonheur de la France; gracieuse et bonne, elle fera revivre dans la môme position, j'en ai le ferme espoir, les vertus de l'Impératrice Joséphine.

Je viens donc, Messieurs, dire à la France : J'ai préféré une femme que j'aime et que je respecte à une femme inconnue, dont l'alliance eût eu des avantages mêlés de sacrifices. Sans témoigner de dédain pour personne, je cède à mon penchant, mais après avoir consulté ma raison et ma conviction. Enfin, en plaçant l'indépendance, les qualités du cœur, le bonheur de famille au-dessus des préjugés dynastiques et des calculs de l'ambition, je ne serai pas moins fort, puisque je serai plus libre.

Bientôt, en me rendant à Notre-Dame, je présenterai l'Impératrice au peuple et à l'armée : la confiance qu'ils ont en moi assure leur sympathie à celle que j'ai choisie ; et vous, Messieurs, en apprenant à la connaître, vous serez convaincus que, cette fois encorej j'ai été inspiré par la Providence.

Les vertus de Joséphine !

Bien des gens pensèrent que l'Empereur avait tort de mettre le souhait de ces vertus-là dans la corbeille d'une jeune fille.

Toujours est-il qu'il y eut un fort mouvement à la Bourse. La rente baissa de 2 francs, l'Orléans de 35, le Nord de 40, et le Paris-Lyon de 47 fr. 50.

On apprit en 1870 que 1 Impératrice-Régente attachait une importance particulière à certains pronostics ; on a, en effet, retrouvé aux Tuileries le brouillon de la singulière dépêche qu'elle adressait, le 31 juillet, de Saint- Cloud, au Prince Impérial :

La petite Malakoff a encore trouvé deux trèfles à quatre feuilles. Je te les enverrai. Nous t'embrassons tous.

Eugénie.

L'Empereur n'avait pas les mômes superstitions,

puisque Mademoiselle de Montijo était née le 5 mai, jour anniversaire de la mort de Napoléon I er .

Napoléon III renversait la politique de son oncle, qui avait divorcé et abandonné une femme aimée pour épouser une fille des Césars : lui renonçait à la possibilité d'un mariage royal, pour épouser simplement une femme qu'il aimait. Et tous deux, je n'ai pas besoin de le dire, avaient trouvé les meilleures raisons politiques pour expliquer leur cboix. Du reste, l'allusion du discours de Napoléon III relative à la difficulté qu'avait eue Louis-Philippe à trouver une princesse pour le duc d'Orléans ne manquait pas de justesse. Le duc d'Orléans, l'héritier du trône, doué de tous les avantages physiques et moraux, avait dû chercher pendant sept ans une femme à travers l'Europe, et avait fini par épouser une princesse certainement fort distinguée, mais qui n'en appartenait pas moins à une maison secondaire et protestante.

La Cour avait été très divisée sur cette question du mariage de l'Empereur. Le roi Jérôme, Troplong, président du Sénat, Drouyn de Lhuys, ministre des Affaires étrangères, Abbatucci, garde des Sceaux, et Persigny, ministre de l'Intérieur, étaient pour une alliance dynastique. D'un autre côté, Morny, Pould et le parti militaire, qu'on appelait le clan des Amoureux, et à la tête duquel étaient Edgard Ney, Toulongeon, etc., étaient pour le mariage avec Mademoiselle de Montijo.

L'Empereur était décidé; et, malgré son caractère hésitant, incertain, qui, dans la suite, devait s'accentuer encore bien davantage, il résista à toutes les pressions, à toutes les scènes de famille. La Princesse Mathilde se jeta en vain à ses pieds, le suppliant de renoncer à un mariage qui ne pouvait que l'amoindrir.

Drouyn de Lhuys, qui s'était déclaré très ouvertement en faveur d'une alliance dynastique, et qui avait

été, jusqu'à un certain point, le chef du parti opposé à Mademoiselle de Montijo, n'ayant pas été mis au courant de la résolution de l'Empereur, voyant que ses conseils politiques n'avaient pas prévalu, prévoyant, ce qui était naturel, que dans l'avenir sa position serait difficile auprès de la nouvelle Souveraine, voulut donner sa démission de ministre des Affaires étrangères. Il dut changer de sentiment lorsqu'il alla présenter ses hommages officiels à Mademoiselle de Montijo.

— Je vous félicite, je vous remercie, lui dit-elle, pour le conseil que vous avez donné à l'Empereur relativement à son mariage. Votre avis était également le mien.

— L'Empereur m'a donc trahi? répondit M. Drouyn de Lhuys.

— Non : ce n'est pas vous trahir que de rendre hommage à votre sincérité et de me faire connaître l'opinion d'un serviteur dévoué, qui exprimait mes propres sentiments. J'ai représenté comme vous à l'Empereur que je devais prendre en considération les intérêts de son trône; mais je n'ai pas à être son juge, et à décider s'il a raison ou tort de croire que ses intérêts peuvent se concilier avec ses sentiments.

Le mariage avec Mademoiselle de Montijo était devenu une des idées fixes de Napoléon III. Je veux citer à cet effet un mot curieux de M. de Morny qui caractérise fort bien le Souverain :

« Le plus difficile avec l'Empereur, disait-il à un de ses anciens collègues des Chambres d'avant 1848, c'est de lui ôter une idée fixe et de lui donner une volonté ferme. »

Voici l'acte de mariage de l'Empereur, tiré du registre consacré aux actes de l'état civil de la famille Bonaparte, conservé dans les Archives du Sénat.

Ce registre, en velours vert, ayant aux coins des abeilles dorées, porte sur la première page :

Extrait du Sénatus-Consulte portant interprétation et modification de la Constitution du 14 janvier 1852. — Du 25 décembre 1852.

Art. 8. — Les actes de l'état civil de la famille Impériale sont reçus par le Ministre d'État, et transmis, sur un ordre de l'Empereur, an Sénat, qui en ordonne la transcription sur les registres et le dépôt dans ses archives.

Ce registre contient les actes suivants :

Acte du mariage civil de Sa Majesté l'Empereur avec Sa Majesté l'Impératrice (29 janvier 1853).

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