Journal d'un officier d'ordonnance
Il est difficile de se rappeler des détails après un si grand laps de temps ; mais mes souvenirs sont que lad y Burgoyne et moi nous étions à bord du Royal yacktSquadron, cutter « la Gazelle», 42 tonnes, à Deauville (port de Trouville) pendant la première semaine de septembre 1870.
Le 6 septembre an matin, la carte du D r Evans me fut remise. Je me rendis sur le pont, et un des deux gentlemen qui s'y trouvaient se présenta lui-même à moi comme étant le D r Evans. Il me dit que S. M. l'Impératrice était à Deauville, et me demanda de la recevoir immédiatement à bord du yacht, car elle était en peine et en danger.
Je dois reconnaître qu'à ce moment-là cette histoire me semblait si invraisemblable que je n'en crus pas un mot. Et je n'ai pas de doute que je me suis exprimé en conséquence.
Je demandai au D r Evans de parler à lady Burgoyne; elle me dit 'que le D r Evans était le dentiste américain bien connu à Paris, et que ses dires étaient probablement vrais.
II n'y avait qu'un autre yacht dans le port, et c'était un petit schooner, loué par le feu comte Charles Hamilton.
Aucun yacht américain n'était à Trouville ni près de là. Et les détails comme quoi le D* Evans aurait été effrayé d'embarquer S. M. l'impératrice sur un tel bateau n'ont jamais en lieu.
Le port de Deauville est un bassin à marée, dans lequel les bateaux ne peuvent entrer et sortir qu'à marée haute; et la seule objection que je me rappelle avoir faite est que le yacht ne pourrait quitter le port que vers sept heures du soir ou du matin, et qu'il serait imprudent d'attirer l'attention en essayant d'embarquer S. M. l'Impératrice pendant le jour. Le D* Evans se rendit à cet avis, et il fut arrêté que S. M. s'embarquerait à minuit ; ce qu'elle fit, en effet, accompagnée de M me Lebreton, du D r Evans et d'un neveu de ce gentleman, qui quitta le yacht avant que nous missions à la voile.
J'étais capitaine de mon propre yacht et le dirigeai moimême. Et, autant que je puisse m'en souvenir, la seule, conversation que j'eus avec l'Impératrice pendant quelle fut à bord fut que, le 7 septembre au matin, je demandai à S. M. la permission de décharger le yacht. Pendant la nuit, il y avait
eu un grand bruit sur le pont, tel qu'il s'en produit sur un bateau balayé par la mer.
S. M. me fit appeler, afin de s'informer si personne n'avait été blessé. Et bientôt après nous jetâmes l'ancre à Ryde, lie de Wight.
Le lendemain matin, je reçus l'ordre de remercier l'équipage pour la peine exceptionnelle qu'il s'était donnée en traversant le détroit par un temps spécialement rude.
Je suis bien plus amusé que fâché par le récit de mes pleurs, de mes craintes, de mes supplications au D r Evans de me débarquer. Le fait est que cet émiaent praticien eut le mal de mer dans m.a cabine depuis l'instant où nous quittâmes Trouville jusqu'au moment où S. M. l'Impératrice débarqua à Ryde. Et, s'il avait eu un peu d'expérience de la mer, il aurait su que toute personne qui doit rester bien des heures à la barre d'un petit yacht pendant un coup de vent (et je puis dire que ce fut cette même nuit que se perdit le « Captain »*, vaisseau de la marine de S. M. la Reine) pouvait être charitablement autorisé à essuyer l'eau salée de ses yeux avant de consulter la carte, sans être accusé d'avoir répandu des larmes de frayeur.
Je désire ajouter que toute histoire qui peut avoir été répandue sur le continent, relativement à ce qu'il vous plaît d'appeler une tardive reconnaissance de la part de l'Impératrice pour le léger service que ma bonne fortune m'a permis de lui rendre, est absolument fausse.
L'Impératrice, en quittant Ryde, alla à Hastings pour quelques jours.
De cet endroit elle adressa à lady Burgoyne une lettre autographe de remerciements. Cette lettre fut suivie d'un magnifique bijou, qui sera toujours un précieux héritage dans ma famille.
1. Le Captain, vaisseau de 5 canons à tourelles, de la Marine Royale anglaise, dont parle air Burgoyne, avait 600 hommes d'équipage.
Il était commandé par le capitaine Hugh Burgoyne, cousin de sir Montagu Burgoyne.' N'est-ce pas une coïncidence étrange que les deux cousins fussent, la même nuit, et si près de l'un de l'autre, les héros de deux drames si différents ?
Je pois encore ajouter que S. M. l'Empereur me fit demander à Chislehurst peu de temps après son arrivée en Angleterre, et me remercia avec la plus grande bonté.
Depuis cette époque jusqu'à aujourd'hui, lady Burgoyne et moi avons reçu de l'Impératrice les plus invariables témoignages de bonté et d'hospitalité.
Je suis, Monsieur, votre obéissant serviteur,
J. Montagu Burgoyne.
K* le comte d'Hérisson, etc., etc.
D'après sir John Burgoyne, les années qui se sont écoulées depuis les événements de septembre 1870 ont effacé de sa mémoire beaucoup de détails qu'il eût été néanmoins fort intéressant de conserver au point de vue historique.
Sir Burgoyne me semble avoir également oublié les passages du Journal d'un officier d'ordonnance qu'il me dit lui avoir été envoyés par un de ses amis, car il réfute des choses que je n'ai jamais dites, par exemple qu'il aurait supplié le docteur Evans de le mettre à terre.
Sir Burgoyne oublie eùcore, ce qui est plus important, qu'il a gardé le Log~book (livre de bord) de la Gazelle, où sont relatés par le menu les incidents relatifs à la fuite de l'Impératrice, et que, par conséquent, il lui eût été facile de se rafraîchir la mémoire en relisant ses propres écrits.
Enfin sir Burgoyne a encore oublié qu'il a communiqué ce livre officiel à l'auteur d'un article paru dans la Revue Temple-Bar, juillet 1 883 : La Fuite de V Impératrice Eugénie en Angleterre l .
Heureusement que, si la mémoire de sir Burgoyne lui fait souvent défaut, l'article, contre lequel il n'a pas